Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE VII
Journal de Tôma Seguchi, 26 mai 2005 – 17h48
Mika m'a téléphoné ce matin, en milieu de matinée. Sitôt que j'ai lu son nom sur le petit écran de l'appareil j'ai abandonné le studio et, alors que je refermais la porte, Noriko m'a adressé un bien curieux sourire comme si elle savait qui était la personne qui m'appelait. À la réflexion elle le savait certainement, mes deux collègues sont les seules personnes au monde capables de pouvoir lire en moi comme dans un livre, surtout Ryûichi même s'il use rarement de ce talent. Comme il m'arrive de le dire, Nittle Grasper est le résultat d'une alchimie parfaite entre nos trois personnalités et il en a été ainsi depuis les débuts du groupe. Cela présente des avantages indéniables mais quelques inconvénients aussi dans la mesure où je suis persuadé que tous les deux se sont rendu compte que quelque chose me tracassait même s'ils se sont bien gardés de me poser des questions. Quant à moi, j'ai fait semblant de croire qu'ils pensaient que ma préoccupation était due à mon déplacement à New York. Ce sera la première fois que j'y retournerai depuis près d'un an et même s'il s'agit d'un voyage purement professionnel je sais bien que c'est une toute autre chose que j'aurai à l'esprit.
Ainsi que je le disais, c'était Mika qui appelait. Après le baiser que je lui ai infligé je n'ai pas osé la rappeler, ne serait-ce que pour m'excuser. La bienséance aurait dû me pousser à le faire mais honnêtement j'avais trop honte. J'avais peur, aussi ; peur qu'elle ne s'imagine que je la tenais pour une fille facile, que je me supposais irrésistible et que je m'attendais à ce qu'elle cède sans résister. En un mot ; je me sentais minable de m'être laissé emporter par mon instinct.
Je ne savais pas trop à quoi m'attendre en répondant mais si j'en juge par le ton de sa voix, elle devait être au moins aussi gênée que moi – et tout à fait à juste titre. Nous n'avons pas parlé longtemps, juste le temps de convenir d'un rendez-vous dans un café. Effectivement, nous avons beaucoup de choses à nous dire.
26 mai – 22h12
J'étais terriblement nerveux lorsque j'ai poussé la porte de notre lieu de rendez-vous, un petit établissement situé non loin de l'endroit où elle habite. Rien en moi ne le laissait paraître, bien sûr, mais il n'en demeurait pas moins que je n'étais pas à l'aise. Mika est arrivée une dizaine de minutes après moi et en l'apercevant – en dépit des circonstances – mon cœur s'est emballé dans ma poitrine. Elle a une classe folle, et alors qu'elle traversait la salle tous les regards des hommes la suivaient et je pouvais sentir leur dépit à l'idée qu'elle était là pour moi.
Avant qu'elle ait le temps de rien dire j'ai immédiatement tenu à m'excuser pour le baiser mais en même temps que j'ouvrais la bouche elle a commencé elle aussi à parler si bien que nous nous sommes arrêtés et je me suis senti un peu stupide, d'autant qu'il a fallu que la scène se répète trois fois et que j'aie le sentiment d'être un parfait imbécile pour que je consente à me taire afin de la laisser parler ; je suppose qu'elle a suivi un cheminement de pensée identique car, alors, il y a eu un grand blanc et pour le coup nous nous sommes mis à rire, ce qui a considérablement dissipé la tension entre nous.
Alors je me suis excusé et lui ai fait part des sentiments que je lui vouais. Je lui ai dit que je l'aimais, que jamais je ne l'avais un seul instant considérée comme une fille d'un soir et que, quoi qu'il advienne, je la respectais et continuerais à le faire, par amour pour elle et pas seulement eu égard à Eiri, comme elle avait l'air de le croire.
En fin de compte, mon éloquence a eu raison de sa méfiance car je sentais toujours, tapie au fond d'elle, cette angoisse presque maladive que tout ceci ne soient que belles paroles et flatteries. La fierté chez Mika confère au pathologique mais je connais une partie de ses blessures et je suis mal placé pour la blâmer de quelque manière que ce soit.
Nous sommes restés un long moment à discuter, à évoquer un avenir possible et les obstacles qui, je le sais, ne manqueront pas de venir obstruer notre route avec, sous-jacente, l'image d'Eiri au cœur de nos préoccupations.
Je l'ai raccompagnée chez elle et devant sa porte nous nous sommes embrassés – un véritable baiser cette fois.
Qui a jamais prétendu que Mika était froide ?
La chaleur de ses lèvres, ce soir, m'a embrasé le cœur.
Je pars demain matin pour New York et j'y reste quatre jours. Quatre jours qui vont me paraître bien longs.
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Journal de Mika Uesugi, 27 mai 2005
Seule. À nouveau. Mais depuis hier soir, la solitude a pris une nouvelle signification. Elle s'est remplie d'attentes et d'espoirs. Tôma m'a dit qu'il m'aimait. Que je comptais pour lui, indépendamment d'Eiri. Et j'ai choisi de le croire, parce qu'à un moment il faut savoir faire confiance, si on veut avancer. Si on m'avait dit que je tomberais amoureuse du claviériste du groupe de rock le plus en vue de la scène japonaise, j'aurais bien ri. Et pourtant.
Je ne me fais pas d'illusions. Je sais que ce ne sera pas facile. Nous devons faire attention, notamment par rapport à Eiri. Je dois avouer que je porte un amour très modéré à la presse à scandale. Qu'il n'est pas non plus question que je sacrifie mon indépendance et… Mais il sera bien temps de penser à ça plus tard. Pour aujourd'hui je veux uniquement me souvenir de la sensation de ses lèvres sur les miennes.
Parce qu'il faut quand même reconnaître que c'était le meilleur baiser de ma vie.
28 mai
Noriko a voulu me tirer les vers du nez mais motus et bouche cousue. Tant que nous n'aurons pas clairement défini où nous allons, je serai une tombe. Et puis elle ne s'attendait pas sincèrement à ce que je réponde à la question « Est-ce qu'il embrasse bien ? » Je ne veux même pas savoir ce qu'il en est du professeur Ukai.
Nous avons convenu de ne pas nous appeler durant ces quatre jours. Pour faire le point. Et puis je ferais mieux de m'habituer tout de suite aux tournées qui peuvent durer plusieurs mois. Enfin nous verrons. Il est sans doute possible de trouver des compromis… Du moins si Sakuma ne rôde pas dans les parages.
En attendant, il me manque plus que je ne l'aurais cru. Je m'étais habituée à le savoir dans la même ville que moi, comme une présence rassurante.
Et je sais qu'il redoutait ce voyage à New York. J'espère que tout se passe bien.
29 mai
Je vais le tuer. Vraiment. Comment a-t-il osé ! Il a de la chance que plus de cinq cent kilomètres nous séparent, sinon je ne sais pas ce que je lui aurais fait. J'ai au moins dû lui exploser un tympan à force de lui hurler dessus. Et je n'imagine pas la réaction d'Eiri.
N'empêche que… Son manuscrit a été accepté. Et par un bon éditeur, encore. Quitte à lui voler ses écrits, Tatsuha s'est adressé directement aux grandes maisons.
Le culot de ce gamin. D'accord, voler un fichier sur une clé USB n'est pas bien difficile. Mais l'imprimer et faire une présentation pour les éditeurs, c'est déjà moins évident.
Eiri est désorienté, on le serait à moins, Père fulmine (les écrivains sont des moins que rien) et Tatsuha chouine que tout le monde lui en veut. Avec raison.
Ce serait le prétexte idéal pour appeler Tôma, mais je crois que je vais lui laisser terminer tranquillement son voyage. Je n'imagine que trop bien sa réaction.
En attendant, à présent que la machine est lancée, il va bien falloir qu'Eiri prenne une décision. Je ne pense pas que père ira jusqu'à lui opposer son veto, s'il souhaite vraiment faire publier.
D'u côté, je me dis que ça peut lui faire du bien, en l'obligeant à sortir de sa coquille. Et ça lui prouve au moins qu'il vaut quelque chose, ne serait-ce que dans le domaine de l'écriture. De l'autre, il semblait parvenu à un certain équilibre, et ça remet tout en question.
Mais vraiment, qu'est-ce qui lui a passé par la tête, à Tatsuha ? Dire que je pensais qu'il était un gamin sans histoires…
30 mai
Eiri m'a demandé si je pouvais rencontrer la responsable d'édition et voir ce qu'il en était. J'ai pris rendez-vous pour la semaine prochaine. Si Tôma pouvait m'accompagner – et je ne doute pas qu'il souhaite le faire, s'agissant d'Eiri – cela me serait d'une aide certaine sur le plan juridique. Il est plus calé que moi en la matière.
J'ai discuté un moment avec Eiri pour être certaine qu'il comprenne bien toutes les implications d'une décision positive. Et notamment qu'il envisage la possibilité que son livre puisse connaître le succès, l'exposant ainsi à une certaine couverture médiatique.
Je crains qu'il ne le réalise pas bien. Il ne croit pas vraiment que le livre se vendra. Il est suffisamment surpris qu'un éditeur veuille le publier. Toujours ce problème de manque de confiance en lui qu'il masque sous des dehors caustiques.
Il parait qu'il a confisqué toute la collection des CD de Nittle Grasper de Tatsuha et que le pauvre petit trépigne en réclamant qu'on lui rende « son » Ryûichi. Je serais assez d'avis de tout jeter au feu. Après tout, il l'a bien mérité.
31 mai
Je dois aller chercher Tôma à l'aéroport demain. Nous avons beaucoup de choses à discuter, mais je crois que je ne vais pas lui en parler tout de suite. Égoïstement, j'ai envie de profiter un peu de lui pour moi seule avant d'aborder les problèmes des autres. Et non, il est hors de question que je fasse des heures supplémentaires. Pour une fois mon cher patron n'aura qu'à se débrouiller seul pour le suivi de thèse de ses étudiants. Après tout, c'est lui qui est payé pour ça, pas moi.
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Journal de Tôma Seguchi, 2 juin 2005
Mon séjour à New York s'est parfaitement bien déroulé, si l'on ne tient compte que de l'aspect purement professionnel. Il en ressort que les Nittle Grasper vont se produire en août dans le cadre d'une convention renommée regroupant, entre autres, plusieurs auteurs de mangas ainsi que des artistes venus du Japon. Étant donné notre longue expérience Américaine, l'organisateur de l'événement m'a proposé de coordonner toute la partie « relation publiques » avec les artistes Japonais qu'il souhaite inviter. L'idée est assez curieuse d'autant que, techniquement parlant, ce n'est pas du tout ma partie, mais elle est néanmoins séduisante ; un peu comme s'il me revenait d'organiser un concert, en quelque sorte. Bien évidemment, j'ai négocié une commission appréciable ; après tout, cela ne manquera pas d'occasionner une charge de travail supplémentaire et il est loin le temps où j'aurais accepté de travailler pour la gloire uniquement.
Mika est venue me chercher à l'aéroport hier et jamais encore je n'avais langui mon retour avec autant d'intensité. Je ne dis pas que je n'ai jamais eu d'aventure mais avec Mika, c'est totalement autre chose. Tout au long de notre carrière aux États-Unis, il m'est fréquemment arrivé de partir en déplacement en laissant derrière moi Noriko et Ryûichi et j'étais toujours heureux de retrouver mes amis mais la vue de Mika dans le grand hall m'a remué comme je ne l'avais jamais été jusqu'alors. Nous ne nous sommes pas appelés une seule fois au cours de ces quatre jours et cet éloignement n'a fait que confirmer – mais en était-il besoin ? – combien j'appréciais sa présence.
Depuis l'accident fatal survenu à Yûta, les rapports entre mes parents et moi ont irrémédiablement changé. Ils ne se sont jamais remis de la disparition de mon petit frère – pas plus que moi – et à partir de cet instant j'ai eu le sentiment que, chaque fois qu'ils posaient les yeux sur moi, ils voyaient la cause de leur malheur. Nous nous sommes petit à petit éloignés, à tel point que, à l'occasion de mes visites de plus en plus rares, j'avais l'impression d'être devenu pour eux un étranger.
Mais quand j'ai vu Mika me sourire tandis que je traversais le hall pour la rejoindre, j'ai éprouvé un curieux sentiment, pareil à celui que l'on peut ressentir lorsqu'on rentre chez soi après une longue absence. Nos regards se sont croisés et j'ai lu dans ses yeux que c'était moi qu'elle voyait, Tôma, et non celui qui n'avait pas su protéger Eiri ou encore le musicien célèbre dont les fans criaient le nom.
Dans ses yeux, il n'y avait rien d'autre qu'un amour sincère.
Je lui ai souri en retour et, après quelques mots échangés dans la foule des voyageurs en transit, elle m'a raccompagné chez moi.
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Journal de Mika Uesugi, 3 juin 2005
En rentrant je me suis regardée dans le miroir. Oui, cette fille aux lèvres rougies, aux cheveux décoiffés, aux yeux brillants, c'était bien moi. La respectable fille du moine Uesugi. Qui venait de passer une nuit de luxure absolue dans le lit d'un musicien de rock auquel je ne suis même pas fiancée.
Que les mânes de mes ancêtres me pardonnent.
Je me suis déshabillée pour aller prendre une douche, mon corps portait encore son odeur. Inconsciemment, ma main a retracé sur ma peau les chemins qu'il y avait dessinés quelques heures plus tôt.
J'aurais dû me douter qu'un claviériste serait doué de ses doigts…
J'avais l'estomac noué par l'appréhension. Parce que c'était la première fois que je me laissais aller à coucher avec quelqu'un que je connaissais depuis si peu de temps. Parce que mon père me tuerait probablement s'il était au courant. Parce qu'il est célèbre et que je supposais qu'il avait tellement plus d'expérience que moi.
Parce que c'était lui, et que j'en avais tellement envie que mes mains en tremblaient. Et qu'en même temps j'avais peur qu'en touchant mon fantasme du doigt, il n'éclate comme une bulle de savon.
Mais il a su prendre le temps de me mettre en confiance. Nous avons passé un long moment à parler, serrés l'un contre l'autre, en nous caressant doucement du bout des doigts. Et petit à petit les caresses se sont faites plus longues, plus précises, plus enfiévrées…
J'ai complètement perdu pied à un moment. Je ne peux pas me souvenir de cette nuit sans que le rouge ne me monte aux joues, et pourtant je n'ai qu'une idée : recommencer. Il faut croire que le goût de sa peau agit sur moi comme une drogue.
Sauf que.
Je n'ai pas voulu lui parler d'Eiri pour ne pas briser la magie de l'instant (j'ai beau aimer mon petit frère, je me passe très bien de sa présence lorsque je suis au lit avec l'homme que j'aime). Mais il va bien falloir que je le fasse, de préférence avant qu'Eiri n'appelle. Et connaissant Tôma, il y a de grandes chances pour qu'il m'en veuille de ne pas lui en avoir parlé avant.
Et nous avons toujours l'éditrice à rencontrer dans trois jours.
Allons courage… Un simple coup de fil et tout sera réglé. Du moins je l'espère.
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Journal de Tôma Seguchi, 4 juin 2005
Mes deux collègues de travail sont décidément redoutables.
Je me targue – à raison – d'être une personne difficile à lire, tous ceux avec qui j'ai eu à traiter vous le diront ; pourtant, ce matin, il n'a pas fallu longtemps à Noriko et Ryûichi pour deviner que les choses avaient évolué entre Mika et moi, et si j'avais le moindre doute quant à leur capacité de clairvoyance, le sourire entendu de Noriko n'a pas manqué de me laisser savoir qu'ils avaient tout compris. Je jure pourtant n'avoir rien laissé paraître de particulier dans mon comportement. Bah… c'est comme ça. Si Noriko semble se réjouir – elle est amie avec Mika, après tout – Ryûichi, lui, paraît… contrarié n'est pas le mot mais je sens que son sourire gamin dissimule quelque chose. Lui non plus, à sa manière, n'aime pas partager et il devine qu'entre Mika et moi c'est bien différent des aventures qu'il m'est arrivé d'avoir.
Quand je repense à la nuit dernière – et je ne cesse d'y repenser – je sens encore sous mes doigts la chaleur et la douceur de sa peau, j'entends ses murmures enflammés, je sens son souffle contre mes lèvres et me vient alors un désir féroce de la retrouver sans attendre et de m'abandonner entre ses bras.
C'était fort et intense ; doux aussi. La saveur de ses baisers m'a enivré comme le plus capiteux des vins. Savoir que j'y goûterai bientôt à nouveau suffit à faire de moi le plus heureux des hommes.
6 juin
Je ne suis toujours pas revenu de ce que Mika vient de m'apprendre.
Eiri… Eiri va être publié !
Je savais qu'il avait du talent et le peu que j'avais lu de ses écrits, quand nous vivions à New York, était éminemment prometteur mais je ne pensais pas, vu son état d'esprit actuel, qu'il ferait la démarche de présenter un manuscrit à des éditeurs.
Je dois avouer que mes sentiments sont mitigés. Certes je suis heureux et fier de ce succès, encore que pour l'instant rien ne soit encore fait et c'est justement pour cela que Mika m'a demandé de l'accompagner après-demain à son rendez-vous avec la responsable d'édition de Shikii Éditions. D'un autre côté… imaginons que son roman se vende, et c'est tout le mal que je lui souhaite, il sera fatalement très sollicité d'autant que la presse raffole des talents précoces. Je ne suis pas certain qu'il soit en mesure de gérer tout ce battage médiatique.
Je lui téléphonerai demain à ce propos, je suis soucieux de l'entendre me dire ce que lui pense de toute cette histoire.
7 juin
Je viens d'avoir Eiri au téléphone. Comme d'habitude il a commencé par jouer les garçons blasés et a manifesté son désir d'écourter la conversation après que je lui ai présenté mes félicitations mais je suis parvenu à retenir son attention en mentionnant le rendez-vous de demain. Il a eu beau faire, j'ai senti qu'il était fier de ce qui lui arrivait mais redoutait aussi quelque peu l'issue de l'entretien. Je lui ai assuré que j'allais tout faire pour défendre ses intérêts dans cette affaire ; ceci, après tout, c'est ma partie.
Incidemment, j'ai appris que ce n'était pas Eiri mais son frère qui avait envoyé son manuscrit aux éditeurs. Un petit mêle-tout, ce Tatsuha. Enfin… j'imagine qu'en faisant cela il voulait agir dans l'intérêt de son aîné et sur ce point-là, je ne peux qu'approuver son geste. Je trouvais étonnant qu'Eiri ait fait de lui-même cette démarche.
J'attends beaucoup du rendez-vous de demain, et en dépit du profond détachement qu'il s'efforçait d'adopter, j'ai bien ressenti que c'était aussi le cas d'Eiri. Il peut me faire confiance, je n'ai pas l'intention de lâcher quoi que ce soit.
9 juin
Champagne ! C'est par un repas dans un restaurant chic de Ginza que Mika et moi avons fêté hier soir la future sortie en librairie de Instant d'été, le premier roman d'Eiri.
Rien n'est encore fait, bien sûr, mais nous avons longuement discuté avec mademoiselle Kasai, la responsable d'édition, qui nous a expliqués de manière détaillée comment, entre autre, Eiri devait procéder afin de protéger son manuscrit. Son texte, de plus, est encore trop brut et nécessite un important travail de réécriture mais son style élégant et délicat possède une grande finesse. J'ai bien cru que Mika allait tomber de sa chaise à ces mots ; il est vrai que le Eiri glacial et cynique d'aujourd'hui s'associe mal avec les images que cela évoque, d'autant plus que Instant d'été est un roman sentimental. Il parviendra toujours à nous surprendre, décidément.
Quoi qu'il en soit, la balle est à présent dans son camp mais je suis confiant car il a toujours été travailleur et appliqué.
Après le repas – un peu trop arrosé peut-être par cet excellent vin doré et pétillant – j'ai raccompagné Mika chez elle et… c'est une toute autre chose que nous avons célébrée.
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Journal de Mika Uesugi, 10 juin 2005
Élégant et délicat, et d'une grande finesse, hein ? J'avoue que ce ne sont pas spontanément les mots qui me viennent pour évoquer Eiri… Enfin la balle est dans son camp, à présent. Je me demande s'il aura la patience de reprendre l'écriture du manuscrit de A à Z. C'est un gros boulot, et il n'est pas évident de le mener de front avec les études.
Finalement, Tôma a moins mal pris les choses que je ne le redoutais. Et il m'a été d'une aide précieuse face à l'éditrice. Je pense que le fait qu'il s'en charge a également facilité les choses par rapport à Eiri. Quoi qu'il en dise, Eiri aime beaucoup Tôma – pour ne pas dire qu'il est la seule personne au monde qu'il consente parfois à écouter.
Quant à Tatsuha, eh bien je suppose qu'il peut s'estimer heureux de ne pas s'être fait arracher la tête. Et je suis d'accord avec Eiri, continuer à se passer de ses CD de Nittle Grasper pendant quelques temps ne pourra lui faire que du bien.
Pour le reste, la seule chose que je puisse dire, c'est que tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes.
23 juin
Non, non et non, on ne laisse pas son téléphone portable allumé en permanence. Fût-on une célébrité très sollicitée – ou à plus forte raison. Et surtout, surtout, on ne répond pas au milieu de la nuit ! Surtout lorsqu'on n'est pas seul dans le lit.
Mais qu'est-ce que Sakuma pouvait lui vouloir d'urgent à trois heures du matin ? Une crise subite d'inspiration ? En tous cas, lorsqu'il sera de retour, je crois qu'il sera nécessaire que nous ayons une petite explication au sujet de l'usage des téléphones portables – et de l'ordre de ses priorités. Comme je l'ai déjà mentionné, je n'accepte qu'une seule place, la première. Si je dois passer derrière Sakuma, c'est non.
Enfin je dis ça, mais en même temps, ce n'est pas comme si je n'étais pas déjà complètement folle de lui… Reste à savoir qui, en cas de conflit, de l'amour ou de la fierté l'emportera. Et là, connaissant les antécédents familiaux, je ne parierais pas forcément sur le premier.
Bon sang, Tôma, reviens.
25 juin
Il n'est pas revenu. Un problème urgent et qui nécessite absolument sa présence avec le groupe, parait-il. Autant dire, avec Sakuma. Noriko n'est pas le genre de fille à poser des problèmes.
Très bien. Dans ce cas, je descends à Kyôto pour le week-end et je laisse mon téléphone portable ici, parce que contrairement à d'autres, je ne suis pas accro à cet objet.
(Uniquement à un certain blond qui ne semble pas vouloir le comprendre).
On verra bien qui de nous deux est le plus têtu.
27 juin
J'ai prévenu Tatsuha que s'il prononçait ne serait-ce qu'une fois le nom de Ryûichi Sakuma devant moi, je mettais au feu les CD qu'Eiri vient juste de lui rendre. Mais qu'ai-je fait aux kamis pour que mon petit frère soit raide dingue de cet imbécile ? Et ça n'a pas l'air de vouloir lui passer, en plus. J'ai également prévenu Eiri qu'il n'avait pas à se mêler de ma vie privée, et que quoi qu'il se passe entre Tôma et moi, ça ne le regardait nullement. Il m'a répondu que :
petit a : je ne me gênais pas, moi, pour me mêler de la sienne (mais c'est pour ton bien, mon frère)
petit b : si, ça le regardait lorsque Tôma l'appelle sans arrêt pour savoir où je suis (tu n'as qu'à dire que tu n'en sais rien)
petit c : il était évident que nous étions faits l'un pour l'autre, nous avons un caractère aussi impossible l'un que l'autre (la notion toute personnelle d'Eiri de ce qu'est un compliment).
En attendant, pas de nouvelles de Tôma. Ce qui est un peu logique étant donné que je ne réponds pas au téléphone. J'espère qu'il s'inquiète un peu. Non, j'espère qu'il s'inquiète beaucoup.
Kamis, je suis en train de régresser au stade préadolescente, je me fais peur à moi-même.
À suivre…
