4- Al Puerto
-1-
« Messieurs ? »
Les deux portèrent leur attention dans un mouvement analogue envers la jeune vétérinaire. Une belle rousse au visage juvénile parsemé de taches de rousseur. Seul bémol qui trahissait ce tendre minois : sa dentition, des dents de lapins. Elle parlait pourtant avec aisance et ne zozotait que très peu.
Miguel se leva en premier suivi de Tulio, ils allèrent vers le comptoir, s'y accoudèrent et attendirent le pronostic.
— Votre cheval... Si c'est le vôtre, insinua-t-elle, va bien. Il faut qu'il se repose, il restera une semaine à la clinique en observation. Cela reste quand même une très lourde intervention, il ne pourra pas se remettre en activité avant au moins deux mois. Il pourra commencer à bouger aisément au bout de trois semaines et quelques.
— Il n'y a pas eu de complications ?
— Non, rassurez-vous. Tout s'est très bien passé. Par contre, je vais lui prescrire de la Vetedine, des pansements en silicone, et des bandes. Ah, et aussi des antalgiques le temps de la convalescence. Pas plus de deux fois par jour, de préférence avec les repas.
— Bien, bien...
Elle posa une cuve en aluminium dans un tintement aigu. Ils jetèrent un œil quant au contenu.
— Vous pouvez les prendre, ils sont nettoyés, lavés.
— Merci... fit Miguel en reprenant son permis de conduire sec, mais dans un triste état.
— Et ne lui mettez plus rien à la bouche ! Ce n'est pas un chien, sermonna la véto inquisitrice.
— Voilà, c'est exactement ce que je lui avais dit, et il n'écoute rien ! rajouta Tulio pour bien lisser la couche.
— Vous avez oublié ça aussi, poursuit-elle en agitant la caisse. Vous réglez par carte ou en liquide ? De toute manière, vous aurez une facture fournie.
Allons-y, voilà le moment fatidique... Tulio cacha tant bien que mal sa grimace, sortit son portefeuille de la poche arrière de son pantalon.
— Ça dépend du montant... tergiversa-t-il en poussant un petit souffle.
Miguel sut que de très mauvaises ondes émanait de son collègue, résonnaient en écho dans toute la pièce. Il n'était sûrement pas le principal concerné, non.
— Cela vous fera un total de neuf cent quinze mille cent vingt pesetas. Il vaut mieux que vous régliez par chèque un autre jour, ou maintenant comme vous le souhaitez.
Le portrait de Tulio se figea soudainement en une espèce de constipation émotionnelle subite. Il avait cru, cinq secondes, avoir mal entendu. Qu'il puisse s'agir d'une mauvaise blague. Il se concentra un court laps de temps question de savoir si son cœur battait encore. On voyait clairement à son attitude qu'il était en train de planter comme un vieux PC moisi. Miguel hésitait franchement à lui taper sur le front, histoire qu'il redémarre. Il se remit à marmonner des bribes.
— Vous êtes assurés pour le cheval, n'est-ce pas ?
— Non, répondit Miguel.
— Et son propriétaire ?
— Il n'est pas censé savoir...
— Et bien maintenant il faudra assumer, finit la véto en achevant d'imprimer la feuille de médicaments. Elle l'arracha aussitôt et lui appliqua un coup de tampon net et précis dans une gestuelle quasi mécanique. La demoiselle tendit le papier à Miguel, ou du moins au premier venu qui pourrait attraper l'ordonnance.
— J'vais chercher le chéquier dans la voiture, fit Tulio livide, son énergie aspirée.
— Ouais, ouais, je t'attends.
Le moins grand resta planté là, servant en quelque sorte de caution. Lui aussi restait abasourdi par le prix. Un peu plus de six mille dollars. Presque un million de pesetas ! Seigneur, c'était le coup parfait pour les achever niveau moral, en particulier Tulio qui avait passé une sale journée.
Miguel observa à nouveau la cuve. Deux cubes massifs et étincelants aux reflets blancs et gris argentés.
— Excusez-moi, c'était aussi dans le ventre du cheval ? demanda Miguel curieux.
— Oui. Tout.
— D'accord. Non parce que ça, par contre, je ne sais pas du tout où il a bien pu l'avaler.
— Vous devriez le surveiller plus souvent s'il a des manies de ce genre.
— J'y veillerais, répondit-il en récupérant cet objet insolite. D'un geste vif de la main d'un gamin qui volait des bonbons dans une boulangerie, il les dissimula soigneusement dans la poche de son sweat rouge. Tulio revint quelques minutes plus tard, l'air du vaincu à plat de couture. Ça se voyait à des kilomètres qu'il n'en avait pas envie. Il posa son foutu chéquier, afficha les numéros que Miguel lui dictait, remplit le reste expressément et signa d'un geste brusque. Étant donné la tête de la vétérinaire, Miguel crut qu'elle prit l'emportement de Tulio pour de l'impolitesse. Il craignait salement de sortir de la clinique, car Tulio se mettrait à le tancer sévèrement.
Pourtant, ils quittèrent les lieux dans un silence paisible. L'autre devait être visiblement trop harassé pour ajouter quoi que ce soit. À vrai dire, il n'avait plus du tout la force de se mettre en colère.
Ils grimpèrent dans la voiture, Tulio conserva les mains sur le volant sans pour autant démarrer. Son regard fuyait vers quelque chose de vague. Inanimé semblait être le terme le plus exact pour le qualifier à ce moment même. Miguel resta interdit un court instant en pressentant la réaction habituelle.
Il finit alors par se taper la tête contre le volant à plusieurs reprises. Et à chaque fois que son crâne rentrait en légère collision avec le cuir plastifié, il ne put contenir un « Putain ! ». Il répéta l'opération maintes fois jusqu'à ce que la douleur lui fasse cesser son cinéma. Avec ses cernes sous les yeux, ses longs cheveux décoiffés et son air patraque, on l'aurait cru évadé d'un asile spécialisé dans la reconversion d'individus douteux potentiellement miscibles en société. Ce qu'il n'a jamais été, précisons-le. Ne se relevant pas, il lâcha un gémissement pathétique.
— Erm... Tulio...
— Quoooooiiiiiii... ? soupira-t-il avant de reprendre. Si tu veux m'achever par pitié, fais-le vite.
— Et bien tu sais, je crois que j'ai compris pourquoi...
Il fut coupé par toute autre chose qui retint immédiatement l'attention de son collègue. Une grosse bagnole blindée passa devant eux, une traction qui ne passerait inaperçue pour rien au monde. Les feux arrière s'allumèrent et le magnifique engin archaïque se gara à l'autre bout de la rue. Velázquez entra en premier dans leur angle de vue. Suivi d'un autre homme de main qui eut l'effet de provoquer l'aspect d'un AVC chez Tulio qui s'empressa vite de remettre sa tête là où elle était il y a quelques secondes.
— Putain, baisse-toi Miguel ! Planque-toi !
Le blond ne ronchonnait même pas à l'ordre. S'il semblait légitime à Tulio de se planquer, mieux valait ne pas contester. Il enclencha juste la poignée et allongea le siège de manière à se trouver droit comme I à l'horizontale dans la bagnole.
— Ils nous ont suivis, ils nous ont suivis. Ils nous fliquent ou quoi ? murmura Miguel.
— Je n'en sais rien, il doit y tenir à ce foutu canasson qui ne sert à rien. Ce cheval n'est pas fichu de gagner une course !
— Il va chercher des bières seul tout de même, nuança le blond.
— Il bouffe ton portefeuille aussi, répliqua Tulio. Tu sais combien il m'a coûté là ? C'pas pour des bières que Cortés veut le garder son cheval.
— Justement je sais pourquoi il...
— Chut, tais-toi ! Fais le mort ! Je ne tiens pas à ce qu'ils nous repèrent !
— Mais... !
— Fais le mort !
— Oui, oui, bien sûr, termina Miguel avec sa moue habituelle qui signifiait le parfait '' Tu fais chier ''.
Tulio contempla d'un œil circonspect la saynète se déroulant à quelques pas d'ici. Un brun de taille moyenne en costard bleu marine agrippa un homme d'une trentaine d'années, voire même un peu plus, et le dégagea brutalement de l'habitacle de la voiture, le plaquant contre la carrosserie. Un grand sourire se dessina sur son visage, doux et sardonique à la sauce Orange Mécanique. Velázquez fit signe du doigt, énervé. Le brun arrêta sur-le-champ, lâcha prise sur l'autre d'un regard mauvais, le poussa l'obligeant à avancer devant eux. Velázquez restait à l'arrière, balançant quelques coups d'œil furtifs afin de vérifier qu'ils étaient bel et bien seuls. À la fin, ils finirent par débarrasser le plancher de la rue Monzon.
Tulio releva la tête avec une précaution infinie et fila une tape dans l'épaule à Miguel. Le blond finit par se redresser avec son siège et quémanda des explications.
— On a eu chaud, lui révéla son acolyte. Ce n'était pas pour nous qu'ils venaient.
— Je suis moyennement convaincu, c'est louche. Puis Cortés t'a dit qu'il ne toucherait pas à nos cheveux pendant au moins trois semaines... Qu'est-ce qu'ils ont à nous coller comme ça ?
— Ce n'est pas pour nous menacer.
— Ouais, ben moi je n'ai rien vu.
— Le Velázquez, ça va de soi, s'étendit Tulio sur son siège en faisant craquer ses jambes. Un type que je connais de vue et El Mozo.
— El Mozo ?
— Ouais, le fils à Montejo. Tu vois qui c'est, non ?
— C'pas un juge ou je ne sais quoi ? J'ai vu sa tête dans un journal.
— Un procureur. Il recevait pas mal de pots-de-vin en échange de laisser tomber quelques affaires qui touchait la pègre espagnole. Cortés a financé sa campagne régionale cependant il n'a jamais occupé la fonction de juge. Ce qui ne l'a pas empêché bien évidemment d'aider Cortés. Des hommes à vous laver les mains, il en détient un paquet. Mais ils lui obéissent plus par menace que par fidélité. Ce qui n'est pas le cas à Montejo.
— Okay. El Mozo dans tout ça ?
— Le fils. Comment te décrire ça... s'interrogea Tulio en croisant les bras contre sa poitrine. Oh, je sais. Tu vois Sonny dans Le Parrain de Coppola ?
— Grosso-merdo, oui.
— Pareil. D'une loyauté sans pareil. Prêt à dégommer avec plaisir n'importe quel gusse venu chercher des embrouilles à la clique. C'est juste un salopard qui aime prendre son pied. Un vrai bourreau. Cortéz avait écarté le père, car il devenait un peu mou avec l'âge, et parmi ses hommes de main, il a pris le fils. Pour rendre service, j'pense... Je ne vois pas l'intérêt d'avoir engagé un branque de son espèce.
Miguel le fixa silencieusement en hochant la tête.
— Ça avait l'air joyeux la camarilla là bas, marmonna-t-il.
— Pourquoi crois-tu que je me sois tiré ? lâcha Tulio en déballant une cigarette de son paquet. Il n'eut pas le temps de l'allumer que Miguel s'enquît d'autres détails.
— Tu as une idée de ce qu'ils vont faire ?
— Tu veux aller voir ?
Le blond haussa un sourcil, surpris.
— Je te trouve bien audacieux ces derniers temps.
— Et ? lui sourit-il en actionnant son zippo évacuant la flamme et un léger spectre de gaz enivrant.
— Ça ne te ressemble pas trop à vrai dire, ria succinctement Miguel pas du tout habitué.
— Hé mon vieux. Tu veux que je te dise ? J'en ai ma claque de faire profil bas. Tout ce que j'ai gagné jusqu'ici, c'est de me faire rafler un paquet de thunes et me faire péter les dents. Bien sûr que j'ai les pétoches. Pourtant au flair, je le sens. Il va se passer quelque chose ce soir.
— Attends, s'écria-t-il en levant les mains. Je prends le temps de digérer, je ne suis pas accoutumé du tout ! Laisse-moi te dire que si c'est un coup de sang comme pour le coffre...
Il se freina un court moment, le regard rivé en l'air. Tulio lui prit de poursuivre. Miguel chercha ses mots en laissant planer une onomatopée caverneuse. Le plus chevelu retira la cigarette de sa bouche et lui brailla d'accoucher.
— Ouais et puis bon merde ! On y va ?
— On va les suivre à pied, on sera plus discrets.
-2-
Derrière l'hôpital Virgen del Rocio, il y avait un gros chantier qui traînait depuis des années. Personne ne savait s'il avait été abandonné, et à vrai dire personne ne cherchait plus loin. Un projet de logements sociaux en stagne. Il ne restait qu'un terrain boueux aussi troué que de l'emmental, du matériel qui croupissait et une carcasse d'immeuble dont les ferrailles dépassaient du sol cimenté. Un terrain idéal pour une bande de junks en perdition, une smala de hooligans voulant profiter d'un pack de bière après avoir eu l'autosatisfaction d'avoir détruit le bien matériel de l'État.
Le grand homme au costard beige s'avança soigneusement sur les plaques de carrelage disposées afin d'éviter de salir les pantalons des visiteurs. El Mozo, avec son sourire dément et son air abâtardi souleva presque l'homme par le col de sa chemise. Il ne chercha pas tant que ça à se débattre, car le taré brandissait son jouet de prédilection, le dernier Colt semi-automatique du marché. El Mozo visa son corps de la tête aux pieds, tout excité. Ses lèvres tremblaient, ses incisives les pinçaient. Salement nerveux. Le type, les mains levées, attendit les paroles de Velázquez.
— Écoute Velázquez... Je te jure, je te jure sur la tête du seigneur...
Il avait l'impression de parler au mur de Berlin. Il espérait qu'il lui fasse passer un marché, un quelconque pacte permettant de lui sauver la mise cette fois-ci.
— Ce n'est pas moi qui l'ai buté bon sang ! Tu dois me croire !
— Sans preuve ?
— Oui !
— Ouvre tes esgourdes ordure ! siffla El Mozo en le frappant de sa crosse dans le dos. L'homme tomba à genoux, les mains dans la boue. El Mozo décocha un coup de pied, il glissa au sol en poussant un cri de douleur. Le brun reprit :
— Répète un peu ce que t'as dit en face de mon père.
— Que Cortés le payait pour faire le pot de fleurs... ?
Nouveau coup, il retint un gémissement. Il toussa une gerbe de glaire, dégoulinant le long de son menton. Une énorme ecchymose se dessina sur ses joues.
— Et c'est pour ça que tu lui as collé trois balles dans le buffet, hein ?!
— Je n'ai rien fait.
El Mozo pestiféra, l'attrapa par les cheveux et lui maintint la tête contre le terrain. La jambe du tortionnaire prôna sur son douloureux dos voûté, le maintenant sous pression. El Mozo n'était pas musculeux cependant il restait tendineux, attaquant vite et fort.
— Ouais et ça te coûte quoi de te payer un sniper pour faire le boulot ?
— Tu sais bien que je n'ai plus rien à faire avec Cortés.
— Et t'as voulu te venger c'est ça ?! rétorqua le brun en appuyant plus fort. Pour quatre malheureuses années de taule ? Tu te fous de la gueule de qui, hein ? T'AURAIS DU BAISER LES PIEDS DE MON PÈRE ! COMME TU DEVRAIS BAISER CETTE PUTAIN DE TERRE !
Il piétina le gars sous ses chaussures salies, une rage quasi jouissive se traçait sur son visage. Velázquez passa devant et lui prit le poignet, le retournant jusqu'à lui faire mal. Il ne gémit pas trop fort. L'homme parvint à se rasseoir au sol en prenant de grandes bouffées d'air. Le bras droit donna un regard en guise de réprimandes, El Mozo détourna les yeux, se dégageant en soufflant en colère.
— Francesco, tu la boucles.
El Mozo renifla, les mains posées sur les hanches, le doigt toujours sur la détente de son flingue. Ses mains frissonnèrent et ses veines palpitèrent à vue d'œil. Il leva les bras pour les laisser retomber, histoire de dire qu'il allait se calmer un chouïa.
— Tu es peut-être un des protégés de Cortés, malgré tout sache que tu es encore en bas de l'échelle.
— J'ai fait beaucoup plus que mon père... persifla-t-il. Je mérite de monter en grade.
— Pas avec cet état d'esprit non.
Ils se tournèrent enfin vers le type qui les écoutait.
— Mais qu'est-ce que vous me voulez à la fin ?! finit-il par craquer.
— Ta peau, ta tête, ou encore un doigt. Les journaux se chargeront du reste.
— Vous vous en fichez que je sois innocent c'est ça ?
Velázquez prit un air grave et solennel. Il se dirigea vers le type aux narines ensanglantées, et lentement il dévoila le Taurus de Cortés. L'accusé ravala douloureusement sa salive. Le devancier s'accroupit à ses côtés en passant d'une main à l'autre l'arme à feu.
— Je n'ai aucun plaisir à faire ça Al. Tu vas donner ta version des faits pour la dernière fois. Maintenant.
Le dénommé Alonsò bégaya au début, postillonna sa peur puis se mit à cracher le morceau.
— C'est de Olid.
— Vraiment ?
— Enfin c'est pas tout à fait de sa faute, je n'insinue rien. C'est juste que, qu'y a eu le merdier. Tu sais, son affaire avait merdé, vraiment merdé... ! Au point où il a dû se planquer dans un trou avec ses hommes. Pendant un sacré temps, même. C'était un peu avant le putsch en février 81.
— On s'en branle des détails ! Crache-moi cette putain de valda ! lui hurla-t-il dessus.
— Francesco, la ferme où j'irais dire deux mots à Cortés sur ton comportement des plus incivilisés, menaçait son mentor attitré d'une voix calme et hautement persuasive.
El Mozo eut la bouche cousue sèchement. Il repartit maugréer dans son coin en faisant rouler du gravier au passage. Déjà qu'il n'aimait pas qu'on prononce son fichu prénom qu'il prenait comme une insulte. Ressasser les anciens dérapages était un moyen de pression assez bas et terriblement efficace. Si Cortés l'apprenait, il serait définitivement radié. Comme Alonsò Puerto qui gisait il n'y avait pas si longtemps sous ses semelles. Il avait parfaitement conscience qu'il devait se contrôler, conscient de son caractère de merde intempestif. Le pouvoir que lui accordait Cortés auprès des civils était fort et il demeurait impossible de ne pas en profiter. Il dégradait l'image de son père, un fidèle allié de Cortés. Pourtant il restait vrai qu'il effectuait un meilleur rendement que son paternel, ce que son supérieur ne manquait jamais de mentionner.
— Dépêche.
— Y a eu une mutinerie, tu sais. Parce que les hommes d'Alvadero, ils comptaient sur le squat pour se planquer lui aussi. Seulement Olid les avait chassés de là. Déjà que les deux se bouffaient le nez à cause de l'incident de... de tu sais quoi.
— Quel incident ? demanda grossièrement El Mozo. Il n'était pas encore enrôlé dans les petits papiers de Cortés à l'époque.
— Ce ne sont pas tes affaires, reste tranquille.
Il grommela encore. Il passa sa main sous son nez, renifla et rangea son arme dans son futal maintenu par sa ceinture. De toute manière, le temps de palabrer il n'aura pas l'occasion de s'en servir.
— Du coup, il y a eu une grosse altercation. Ils se sont fusillés entre eux. Évidemment Olid était le préféré. Tout le monde le sait ça. Puis Alvadero étant mort, il ne restait que la marmaille voulant les miettes du gâteau, donc le choix était vite fait. Olid... T'es au courant pour Olid, non ?
Un silence suffoquant plana dans tout l'aire du chantier.
— Je suppose que je dois prendre ça pour un non ?
Le rire d'El Mozo s'éleva dans les cieux froids et humides, perçant l'atmosphère d'une perversité non dissimulée. Al Puerto toussota, car il venait de couper sa respiration avant de la reprendre aussitôt, ce qui l'étouffa à minima sur le moment.
— Imbécile ! C'est moi qui l'ai descendu !
Les muscles faciaux d'Al Puerto se raidirent en un seul frisson alors que sa carnation recouverte d'une pellicule de transpiration et de quelques taches de boue vira à une couleur livide. Même ses cheveux brun chocolat semblaient s'affaisser d'un coup. Il expira fortement par le nez en se retournant vers Velázquez pour vérifier les dires de l'autre dégénéré et son mutisme voulait tout signifier.
— Ah ah ah, comme c'est drôle ! Il faisait à peu près cette tête-là quand je lui ai enfoncé le couteau dans la gorge quand il allait à sa voiture !
— Comment ça ?
— Cet effronté avait sous la main assez d'hommes pour faire tomber le siège principal et Cortés, expliqua l'autre fou dans sa lancée. Il aurait pu nous mettre plus bas que terre s'il avait souhaité. C'est juste qu'il avait peur des influences de Cortés. Un rouge, un coco comme toi.
— Qu'est-ce que viendraient faire des communistes avec ? Cortés est un monarchiste aguerri, très à droite politiquement ! Ils n'ont aucun point commun.
— Tu crois qu'y a que la politique dans la vie ou quoi ?!
— Francesco... perdit patience l'ancien.
— Ce que veulent tous les gens c'est du pouvoir, de l'argent, du sexe à foison et une sérénité sociale dans laquelle tu peux engendrer autant de gosses que tu veux pour assurer ta succession. Seulement ils réclament sans cesse, mais ils z'ont pas les couilles de venir le chercher. La politique, c'est un moyen de faux cul pour s'attirer les civils dans la poche, rien de plus ! ( Puis passant du coq à l'âne, il ajouta : ) Au fait tu veux savoir comment je l'ai liquidé l'autre con ? On était dans le meilleur restaurant de Las Austrias, et il a pris son tout dernier repas. Il s'était assis juste en face de Cortés. On l'a fait boire et glou-et-glou puis on l'a attendu sagement pour partir ! Ce salaud a même eu droit à une bouteille de Granada à onze mille pesetas avant de...
— Bon ça suffit maintenant ! fulmina Velázquez, la grosse voix et les sourcils super froncés. Francesco, retourne à la voiture immédiatement !
— Que dalle, je dégage pas d'ici avant de l'avoir vu crever, lui.
— Qu'est-ce que tu t'en cognes, répondit l'autre à terre. T'en as jamais rien eu à cirer de ton père. Tu veux te donner bonne conscience maintenant, c'est un peu tard.
— Oooh, toi... ragea El Mozo en prenant son Colt argenté. J'vais te dézinguer espèce de...
— FRANCESCO ! Ne me fais pas répéter ! ordonna Velázquez en lui pointant son arme à son tour.
El Mozo se résigna, baissa son arme et cracha un beau glaviot au pied d'Al Puerto. Il déguerpit sur-le-champ après avoir adressé un regard fulminant à Velázquez qui le lui rendit tout aussi bien.
Une fois qu'il fut assez éloigné, il tendit la main à l'ex-membre de la fratrie de Cortés et le releva. Il rangea le Taurus à l'intérieur de la veste dans un baudrier astucieusement camouflé.
— Bon, l'autre zouave est parti, finis avec ton histoire que j'ai des questions à te poser.
— Vous n'allez pas me tuer ?
— Tu nous as sauvé la mise autrefois, ce serait ingrat de te supprimer impunément. Ça ne t'empêchera pas d'aller faire ton séjour en prison. Tu as le choix. Tu fais profil bas, tu as notre protection malgré ta résiliation ou tu te mets en travers de notre route et je te laisse au soin de Montejo. Et du fils, pas du père.
— Je veux des garanties.
— J'obtiendrais un rendez-vous avec Cortés en fin de semaine, je te préviens qu'il n'est pas très enclin à discuter. Tu auras sa parole.
— Bon, je ferais avec...
— Maintenant, la suite.
— Bon... Oui ! Ils se sont massacrés entre eux et la réputation du clan Alvadero a fait le reste. Ses hommes n'ont pas voulu lâcher un mot là dessus. Je devais me présenter du coup au tribunal pour discuter du cas des survivants avec le père Montejo. On tente de la jouer fine avec la police.
— Et le lien avec la fusillade de Montejo à la sortie du tribunal ?
— Je n'en sais rien ! Je devais lui rendre visite à seize heures et demie quand un mec en bagnole noire, avec une RPK, tente de me plomber avec le procureur !
— Si ce n'était pas sous Olid ni l'autre... D'après toi, d'où ça vient ?
— Je n'en sais rien, merde... souffla-t-il en tentant de ne pas s'énerver, il semblait pitoyable. Tous les noms qui me viennent, c'est les mecs au Mexique et à Cuba. Mes sources ne sont plus fiables, ça fait presque onze mois que j'ai arrêté de bosser sous couverture. Je n'en sais pas plus que vous... Peut-être qu'ils disent la vérité, va-t-on savoir ! Le plus con des malentendus.
Velázquez hocha la tête d'un air entendu et décida de croire en la parole de l'ancien infiltré. Il lui attrapa l'épaule, non pas d'un geste amical, le rapprochant de son corps.
— Tu as deux solutions à présent. Tu prends peu pour ses conneries, ou tu prends cher si tu ne veux pas jouer le jeu.
— De... de quoi ? Pourquoi ?! Je n'ai rien à faire dans cette histoire, je n'ai pas à prendre la place de qui que ce soit !
— Il faut que quelqu'un prenne, et celui qui connaît tous les détails de l'histoire c'est toi. Tu as le dossier, les photographies, les preuves.
— Oh putain... Oh putain, se mit à réaliser Al Puerto. Vous aviez tout prévu ?
Le chauve consolida ses craintes par un regard étayé et un silence de plomb. Le brun se relâcha de son emprise, essoufflé, entièrement désarçonné. Il secouait sa tête en un hochement négatif. Al Puerto réalisa que son repli n'était qu'un nid douillet illusoire sous lequel se trouvait un amas de vipères noueuses. L'idée que Cortés ait quelque chose à réclamer en retour lui avait effleuré l'esprit, cependant il ne s'imaginait pas qu'il lui ferait porter le chapeau pour un crime qu'il n'avait pas commis.
— Ce n'est pas de gaieté de cœur que je fais ça. Tu le sais aussi bien que moi, nous sommes dans une impasse, il y a des traîtres qui remplacent les précédents et il faut les nettoyer de nos rangs. Je ne veux pas prendre de risque avec toi, même si personnellement, j'estime que t'es un type honnête. T'es un bon gars, Alonsò.
Al Puerto eut se mordit les lèvres durant le discours de Velázquez, puis ne put se contraindre à jouer profil bas.
— Pourquoi vous me dites ça ? s'époumona-t-il, brisé. Pourquoi vous me faites subir ça si je suis un type bien ?!
— Baisse d'un ton je te prie ! le rappela-t-il à l'ordre.
— Vous m'avez tiré dessus ! Ce jour-là, vous vouliez me descendre parce que j'en savais trop !
— Ferme-la un peu ! On ne sait pas qui est derrière tout ça et c'est bien pour cela que j'ai envoyé Francesco pour te faire parler, car d'une manière ou d'une autre, tu es trempé dans cette affaire !
— Seigneur de merde... Qui peut m'en vouloir autant ? Alvadero est mort il y a quinze ans. Navarez s'en fiche éperdument depuis qu'il est installé en Floride. Je ne sais même plus. Qu'est-ce que c'est que cette affaire encore ? se lamenta-t-il en prenant place, les fesses sur un parpaing, sa tête appuyée dans le creux de ses mains.
— Quelqu'un sait que tu détiens les informations, et il ne veut pas que ça remonte à Cortés et encore moins à la CIA, ou autres. C'est donc du côté des restes du clan Alvadero que ça se passe.
— Personne n'était au courant... Le nouveau chef me faisait confiance.
— Quelqu'un t'a sans doute balancé. Et vu le climat qui règne, je ne serais pas surpris que cela vienne autant de l'intérieur que de l'extérieur. Écoute Alonsò, ne joue pas avec le feu. Si tu vas en taule, ils ne pourront pas te choper. Si tu endosses les fautes d'Alvadero, on pourra voir ce qu'il se passe ensuite et localiser d'où vient la menace. De plus, il n'y aura pas de réprimande du clan, tu ne seras obligé de rien avouer. Je peux contacter l'avocat de mon père. C'est un véritable carnassier. Normalement, t'en auras pour moins de neuf ans, facile. L'argent t'occupe, on se débrouillera. Ce que l'on veut, c'est que personne ne mette la main sur toi. De toute manière, si tu te conduis bien, ils te relâcheront plus tôt.
Al Puerto acquiesça péniblement. Il tremblota, releva la tête vers son interlocuteur.
— Ma femme, ma gosse. Qui va les protéger ? Qui va les protéger si je me fais emprisonner docilement ?
— On fera de notre mieux, agréa Velázquez, les bras croisés contre sa poitrine. Je ne peux rien t'assurer pour le moment.
— Je ne veux prendre aucun risque pour ma famille, et cela n'est pas négociable, objecta Al Puerto. Je veux un rendez-vous le plus rapidement possible avec Cortés en personne !
— De toute manière, nous avons besoin de fignoler le procès. En attendant, ne sors pas inutilement de chez toi si tu ne veux pas te faire descendre dans la rue.
La discussion fut momentanément coupée. Al Puerto reprit d'un ton hésitant :
— Je peux m'en aller ? Je veux dire, sans me faire tabasser ou tuer ?
— Encore une minute. Tu nous avais fait don d'un cheval de course il y a un an.
— Oui ?
Il allait se mettre réellement en rogne si on n'arrêtait pas l'interrogatoire.
— Apparemment, il a été kidnappé.
— Ah non, non-stop ! Cela prend des proportions démesurées, je n'ai rien à ajouter là dessus, fulmina-t-il de plus belle.
— Non, non, le coupa-t-il. Tu as un bon alibi, je sais. Nous avons juste besoin d'anciens papiers, des numéros de la puce électronique pour le retrouver... et le voleur avec.
— Je vous donnerai tout le nécessaire. Enfin, tout de même... Je ne sais plus quoi penser de tout ça.
Le malabar dégarni lui légua une tape cordiale et un sourire plus rassurant.
— Vraiment navré de ce qui se passe, Alonsò. On ne veut pas prendre de risque inutile. J'aurais aimé que l'on se rencontre dans d'autres circonstances.
— Moi de même, répondit-il avec amertume.
— Bien ! Le message est passé, il ne me reste plus qu'une petite chose à faire ici, en changeant radicalement de ton.
Al Puerto crut à l'instant qu'il allait tirer son pistolet une nouvelle fois et lui flanquer quelques coups dans la cage thoracique. Il ne pouvait pas bouger de toute manière, paralysé par une sourde terreur. Sa prédilection se produisit rapidement, il se réconforta de son sort lorsqu'il s'aperçut que le canon était dirigé vers l'intérieur de l'immeuble. Ils n'étaient pas seuls.
— Il me semble que vous avez assez de problèmes à régler pour vous soucier de ceux des autres.
Le néant ne lui répondit pas. Le vent s'engouffrait juste dans les trachées de l'immeuble dépouillé, il faisait résonner l'acoustique des lieux. Acoustique morcelée par une rafale de quatre coups de feu, un néon déchiqueté hurlant des cris électriques, vomissant un jet d'éclair aveuglant. Al Puerto sursauta avant de se rendre compte des dégâts à travers les maigres nuages de fumée et de plâtre. L'attente comblée de suspens esquissait un micro sourire sur le visage de Velázquez. Le brun tenta d'aiguiser sa vue, au moindre affût d'une silhouette sortant de cette vapeur à l'essence cacochyme. Il sembla que ce soit ses oreilles qui furent mises à contribution lorsqu'il perçut des quintes de toux distinctes.
Le premier qui se démêla de ce beau foutoir fut un blond de taille moyenne, cheveux dépassant à peine la hauteur d'épaule, la manche de son sweat couvrant sa bouche et le visage. Il toussa comme s'il allait cracher ses poumons, le blanc de ses yeux était tapissé d'un épais réseau de vaisseaux sanguins, dégoulinant de larmes. Le blond finit par s'appuyer contre la carcasse d'un fourgon pour reprendre une respiration correcte.
— Et d'un.
Selon toute vraisemblance, Velázquez s'attend à la présence d'un deuxième protagoniste.
L'autre expectorait avec plus de vigueur que son complice. Ajoutant un : « Mes yeux fondent, bordel ! ». Et Al Puerto se souvint, avant même que ce visage et cette voix familière se révèlent.
Le chevelu ailes de corbeau essuya ses yeux et lorgna de droite à gauche afin de retrouver son collègue. Celui-ci lui indiqua sa provenance par une paire de mots quelconque.
— Et de deux.
— Mais... mais...
— Oui ?
— Je croyais que Cortés l'avait... !
— Descendu ? Non. Il doit beaucoup trop de choses avant d'escompter manger les pissenlits par la racine. On finira par lui tirer les vers du nez.
Sans chercher à fouiller plus loin, Al Puerto fixait Tulio. On aurait dit qu'il ricanait de loin. En vérité, il acheva de s'asphyxier promptement tout en tâtant les poches de son pantalon pour remarquer que ni l'un ni l'autre n'avait embarqué le flingue. Ils prirent enfin conscience de l'existence de Velázquez lorsqu'il racla sa gorge.
— J'ai eu énormément de perspicacité d'aller envoyer Francesco se faire balader. La preuve, j'aurais eu deux cadavres en lambeaux sur les épaules. Ce qui n'est pas une mince affaire à dissimuler en urgence.
Hargneux comme il était foutu l'autre, cela ne le surprenait guère.
— Maintenant, disparaissez tous d'ici. Et que ça saute !
Miguel tapa dans le dos à Tulio afin qu'il puisse finir de tousser. Il le remercia en lui demandant de cesser. Tulio jeta un dernier regard au chien le plus fidèle de Cortés. Il partit en premier en sommant Miguel de ne pas traîner. Miguel le suivit de près et se retourna furtivement. Il ne savait pas si c'était lui ou si à ce moment il avait bel et bien vu les lèvres de Velàzquez bouger en un susurrement de mauvais augure.
« Cria cuervos y te sacaran los ojos... ».
Il préféra nettement se retourner, néanmoins cette formule trotterait dans sa tête pour le reste de la soirée.
-3-
Retour à la case départ. Excepté que Tulio ne daignait pas se taper la tête contre le volant. Il démarra la voiture sans pour autant mouvoir le véhicule. Miguel rejeta sa tête en arrière, les cheveux complètement dégagés de son front.
— Bon Dieu de merde... J'ai bien cru qu'on allait finir troués.
— Je t'avais dit que c'était une mauvaise idée d'aller à l'intérieur !
— Évidemment quand ce sont mes idées, elles sont toujours mauvaises.
— N'empêche, on aurait eu bonne mine de mourir gazés puis troués.
Tulio le regarda d'un air de dire : '' Ne sort pas ça dans la rue, sinon on va se faire lyncher... ''.
— Et sérieux, c'est quoi ce micmac ?! Y a combien de familles sous la tutelle de Cortés enfin ? s'énerva Miguel d'incompréhension.
— Un énooooorme tas et de tous les pays. Enfin, il doit y en avoir trois ou quatre qui jouent un rôle prépondérant dans ses affaires. ( Puis en se lamentant ) Seigneur j'espère qu'ils ne savent pas que c'est toi qui leur as volé le cheval, sinon on est bon pour faire un tour chez le fleuriste prendre des chrysanthèmes...
— Il ne faudrait pas qu'on se retrouve à se réveiller avec la tête du cheval dans nos lits.
— T'es bête ou quoi ? Au prix où il coûte, il n'oserait pas lui faire du mal.
— Il ne l'a pas acheté. On lui a donné.
— De toute manière, c'est notre tête qu'il veut. Pas celle du cheval.
— Tu te trompes Tulio, Cortés veut ouvrir Altivo !
Il s'étouffa à nouveau en laissant s'échapper un '' Quoi ?! '' magnifique. Cette réaction était d'autant plus amplifiée, car le blond conservait tout son sérieux. Tulio lui lâcha un petit rire incontrôlé.
— N'importe quoi !
— Justement non !
— Et pourquoi voudrait-il envoyer son propre cheval de course à l'abattoir ? C'est insensé.
— Je crois que tu as raison depuis le début. Il se fiche pas mal d'Altivo en fait, tout ce qui compte c'est de récupérer ce qu'il a laissé à l'intérieur du cheval !
Nouveau « Quoi ?! » suivi de cette singulière parole : « Mais qu'est-ce que tu délires enfin ?! ».
Miguel soupira de devoir se justifier à chaque fois, alors il glissa une main dans la poche avant de son sweat et présenta la main ouverte à son voisin, deux petits cubes aux bords polis et arrondis. Ils scintillaient au clair de lune et éclairèrent la paume de sa main d'un voile albâtre et bleuté par le phénomène de la réfraction. Tulio considéra ce qu'il présumait être une breloque, de la babiole sans grande valeur. Le visage de Miguel s'attendait à une quelconque réaction de sa part. Il fit pleinement la moue, en prit un au bout de deux doigts et conclut :
— Ce ne sont que des dès, et alors ?
— Ils étaient aussi à l'intérieur du cheval !
— Altivo a bouffé ton portefeuille, il serait capable de gober n'importe quoi d'autre.
— Bien, jouons cartes sur table, sa fâcha Miguel en souhaitant que Tulio le prenne un petit peu plus au sérieux. Moi je suis certain que Cortés les a fait délibérément avalé à Altivo parce que ce sont des dés de diamants !
Tulio arrêta de sourire et se fit violence pour reconnaître les dires de son ami. Ils se dévisagèrent sans un bruit. Puis Tulio repartit dans une nouvelle crise de fou rire. Miguel eut une expression très désappointée, sa bouche dessina un arc de cercle vers le bas.
— Oh non arrête, j'ai mal aux côtes là, j'ai mal... ! s'époumona-t-il avant de commencer une nouvelle salve de rires. J'en peux plus de cette journée, j'en peux plus...
Miguel finit par péter son câble de manière tout à fait puérile et se mit à rouer bras et épaules de son voisin de petits coups successifs.
— Tu-vas-m'é-cou-ter à la fin ! Arrête de te foutre de ma gueule !
Tulio ne l'écoutait plus, trop occupé à faire fonctionner son diaphragme dans son hilarité (ou son désespoir, à voir ).
Alors Miguel se hérissa fortement.
Deux rires plus tard, un bruit strident mit fin à sa raillerie. Suraigu, abominable, celui du professeur machiavélique faisant crisser les craies sur un tableau noir. Il pinça ses lèvres, serra les mâchoires, se tint les tempes et les oreilles. Il émit un long gémissement devant cet horrible grincement. Il se retourna vers Miguel et découvrit avec stupéfaction qu'il rayait la vitre de la voiture en achevant de dessiner un cercle. Il saisit son bras pour l'obliger à cesser ce capharnaüm.
— À QUOI TU JOUES ?!
— Après ça, tu seras obligé de me prendre enfin au sérieux.
— Tu n'étais pas forcé d'en venir là !
— Tais-toi et observe, termina sèchement Miguel.
Il ferma ses autres doigts et montra juste son index. Il le déposa sur le centre du cercle gravé à la va-vite sur la vitre sur laquelle un peu de givre et de buée s'était enduit. Il exerça une pression de son seul doigt et Tulio vit avec une sorte de fascination que le cercle de verre se disloqua en une friction, quelques pépites de verre tombant. Et finalement il chuta de l'autre côté en un fracas, s'étalant en une multitude de morceaux telle l'eau d'une fontaine qui s'élancerait dans les airs avant de gicler sur le sol. Miguel se retourna et ne put retenir un sourire triomphant, très concluant. Les yeux de Tulio se métamorphosèrent en ceux d'un merlan frit, au moins. Il n'y a pas trente-six mille matières premières au monde capable de découper aussi aisément et grossièrement du verre de cette manière. La démonstration de Miguel le laissa totalement pantois.
— Alors là, tu me dois un foutu paquet de clopes ! Et pas des light hein ! J'veux du Virginia, exigea Miguel en compensation.
Puis Tulio finit par péter son câble également.
— Que dalle ! T'auras rien et en plus tu vas m'rembourser la vitre oh ! J'ai aucune garantie que ce soit un vrai diamant, ça peut être du... du quartz !
— Purée... soupira Miguel en posant sa main sur son visage. Jamais satisfait ce mec, jamais. Et bien tu sais quoi ?! On va aller chez le vieux, et il va nous dire si ce sont des vrais ou des faux !
— En plein milieu de la nuit, t'es sérieux ?
— Je veux voir ton visage se désagréger quand tu apprendras que ce sont des vrais.
Tulio fit marche arrière, sortit de son créneau et partit direction le centre du quartier juif, bien décidé à savoir qui allait avoir raison.
Parce qu'il faut bien une intrigue à tout ça ! - Si ce n'est pas très clair, je peux vous expliquer par MP. Malgré l'humour, ça reste une fic sérieuse quand même .^. Ne l'oubliez pas !
Suite au prochain chapitre 5 : Mishap. À la prochaine !
