Note : Plein de reviews adorables, des follows de plus en plus nombreux, bref, vous me gâtez alors voilà le chapitre 07 avec une semaine d'avance. Merci à toutes/tous pour votre soutien, en espérant que ce chapitre vous plaira - n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, vos retours sont toujours une source d'inspiration incroyable :) !
Bêtas : Nathdawn et Kathleen Holson, un immense, giga, méga merci à elles pour leur aide et le temps qu'elles accordent à cette histoire.


Encore un peu d'eau chaude sur ses cheveux blonds couverts du shampoing premier prix et John tourne enfin le robinet qui grince. Maudissant tout haut le froid qui rampe comme un serpent sur sa peau humide, il se glisse hors de la douche du premier étage et s'enroule dans la serviette qu'il a préparé sur le rebord du lavabo. D'une main, il retire sommairement la buée sur le petit miroir et s'inspecte - flou, certes - avant de passer la serviette sur ses cheveux qu'il ébouriffe vivement. Il a entendu Sherlock sortir de sa chambre il y a environ dix minutes de ça et d'après les bruits qui lui parviennent par intermittence, il peut déduire que le détective est maintenant dans la cuisine.

Hier soir, il est rentré de l'hôpital bien après l'heure d'arrêt des visites, jouant sur son statut de médecin et garantissant à ses confrères que son alcoolique de sœur aurait besoin de voir un visage familier en se réveillant. Ils ont longuement parlé des tests qui lui ont fait subir avant l'opération, qui a révélé un taux d'alcoolémie dans son sang si élevé que même son père l'aurait trouvé indécent, et des aides psychologiques dont elle pouvait bénéficier une fois remise. Abrutie par les médicaments, Harry s'est réveillée deux fois, si réveiller est un mot qui peut être employé lorsque quelqu'un bave trois mots approximatifs en ouvrant la moitié d'un oeil. Ils n'ont bien sûr pas pu discuter de sa chute, des cadavres des bouteilles trouvés au pied de son lit par les secouristes, alors John prévoit déjà de retourner à l'hôpital dès que possible pour parler à sa sœur d'une cure de désintoxication qui se fait vitale.

Une fois revenu à Baker Street, le médecin ne s'était pas formalisé des lumières éteintes et du silence. Il était monté directement à sa chambre avant de s'endormir encore à moitié habillé, serré dans son poing le téléphone qu'il n'avait pas éteint après son détour par la terrasse. Mais ça, Sherlock n'a pas besoin de le savoir.

Enfin prêt, John sort de la salle de bain humide et rejoint son colocataire debout près de la table de la cuisine, sur laquelle il a posé un journal qu'il feuillette de deux doigts. Sa main droite encerclée autour d'une tasse fumante, le brun relève juste les yeux pour saluer le nouveau venu.

« Comment va-t-elle ? »

« Mal, sinon elle ne serait jamais tombée ivre morte dans ses marches - il reste de l'eau chaude ? »

« Je t'ai déjà servi. »

Le blond le remercie d'un geste de la tête et s'appuie contre le plan de travail le moins encombré avant de déguster lentement son thé vert aux lointaines saveurs de pamplemousse.

« Tu es allé interroger Anna Sanchez ? »

« Non, je t'attendais. J'ai besoin de mon blogueur pour m'aider à déduire si un suspect a un enfant dont il essaye de récupérer la garde. »

John sourit au-dessus de la fumée parfumée de sa boisson chaude qu'il fait tourner lentement pour faire fondre le sucre que Sherlock a pensé à ajouter.

« Qu'est-ce que tu penses de Jennings ? »

« C'est un abruti. »

« Concernant l'enquête je veux dire. »

« Ah. Il est innocent. Il ne ferait rien qui l'empêcherait de voir son fils. »

Le détective ferme enfin le journal qu'il s'apprête à jeter. John le regarde se pencher à côté de lui pour viser la poubelle et les voilà presque aussi proches que le jour où ils ont visité l'appartement de Sherrer et que Sherlock lui a parlé pour la première fois de cette histoire de contrôle. Il faut qu'ils en parlent.

« Tu es prêt ? »

« Pour ? », déglutit John en resserrant ses doigts autour de la céramique qui brûle sa peau.

« Pour aller l'interroger. Elle est mariée à Amos Sanchez, un des musiciens qui était en représentation ce soir là, et je meure d'impatience de savoir avec quelle autre musicienne il la trompe. »

« Il la trompe ? »

« Évidemment, pourquoi aurait-elle assisté aux cinq précédentes représentations sinon ? »

John sourit, attrape de sa main libre la veste que Sherlock lui lance depuis le salon et secoue la tête malgré lui.

« Tu sais Sherlock, pour un sociopathe, t'es foutrement brillant. »


Lorsque les deux hommes sonnent au numéro 190 de Westbourne Grove, aucun des deux ne parle des manteaux de fourrure croisés à quelques mètres de là et des restaurants aux prix exorbitants proposant des plats dont John ne connaissait même pas l'existence. La maison à laquelle ils font face est peinte d'un gris sombre qui tranche avec celle de gauche colorée d'un vert d'eau joyeux et celle de droite, toute de blanche vêtue. Ils n'attendant pas plus d'une minute avant qu'une femme vienne ne leur ouvrir.

« Oui ? »

« Madame Sanchez ? Sherlock Holmes et voici mon assistant John Watson, nous venons vous poser quelques questions concernant le... »

« Oui, oui bien sûr, entrez. », l'interrompt la femme en les laissant passer.

Quand John grimpe la dernière marche et qu'il passe devant leur hôte, il découvre enfin à quel point elle est grande. D'origine asiatique, elle doit avoir la quarantaine comme en témoignent les rides du lion sur son front. Elle a des cheveux d'un noir dense, coupé au carré juste au-dessus de ses épaules. Ses yeux sont à peine maquillés mais ses lèvres ont été peintes d'un rose corail, et même si John n'est pas un adepte de lectures hautement philosophiques telle que Vogue, même lui peut dire que la couleur a été choisie pour la rajeunir. Sa main gauche est enveloppée dans une attelle qu'elle cache sous la manche d'un costume deux pièces d'un bleu profond, dont dépassent le bout de ses chaussures beige. Même pas de talons. John n'a aucune excuse pour être le plus petit ici.

« Du thé ? »

« Non merci. », répond Sherlock, les yeux scrutant déjà tout autour d'eux le salon où ils ont été conduits.

Ils prennent tous trois place sur un canapé en cuir qui grince sous leurs fesses et John a une pensée émue pour son fauteuil de la clinique.

« Parlez-nous de la soirée. », demande le plus grand en croisant lentement ses longues jambes.

« J'ai déjà tout dit à la police. »

« Manifestement non, puisque le meurtrier courre toujours et que vous étiez placé à quelques mètres de lui. À moins que ce ne soit vous ? »

« Je vous demande pardon ? », rit statiquement la femme.

« Madame Sanchez, vous êtes mariée à un musicien de l'orchestre ? », intervient John, trop confortablement assis au chaud pour se faire virer à cause de l'indélicatesse de son colocataire.

« ... Oui. Je suis harpiste et je fais moi aussi partie de l'orchestre mais j'ai fait une chute de cheval il y a quelques semaines. Je ne pourrai pas jouer avant décembre. »

« Pourquoi être allée voir le concert, alors ? »

« Pour soutenir mon mari. Et j'aime Listz. »

« Assez pour aller l'écouter six fois de suite, toujours à la même place ? », demande Sherlock.

Anna Sanchez pince ses lèvres d'une manière si contrôlée que John ne peut que s'incliner mentalement devant les déductions de son ami ; seules les femmes à l'honneur bafoué savent aussi bien contrôler leurs émotions.

« C'était plus facile à réserver auprès du Royal Concert Hall. », répond-elle sans aucune émotion dans la voix.

Sherlock hoche une fois la tête et appuie tout son dos dans le fond du canapé. John continue sur sa lancée.

« Vous connaissiez bien M. Sherrer alors ? »

« Non. Nous sommes plus de 80 membres permanents de l'orchestre. Nous nous retrouvons principalement pour les répétitions et allons traditionnellement manger tous ensemble la veille d'une première représentation, mais je ne lui ai jamais vraiment parlé. Il était assez excentrique vous savez. Il aimait s'entourer de beaucoup de gens et il parlait, beaucoup. Je n'ai jamais vraiment été proche de ce genre de personnalité. »

« Ça a du tout de même vous faire un choc qu'il soit tué en pleine représentation... »

« Bien sûr, l'idée qu'un musicien puisse être abattu sur scène est terrifiante. »

Décidément, la rancœur qu'elle éprouve envers son mari est si palpable que son calme terrible fait comprendre aux colocataire que l'idée ne lui déplaît pas.

« Quel poste occupe votre mari ? »

« Deuxième violon. »

« Alors... il était à l'avant gauche de la scène, est-ce correct ? », demande John qui tente de se souvenir de la salle.

« Oui, il n'a rien vu non plus, si c'est votre question. »

« Et quelle poste occupe-t-elle ? », demande soudain Sherlock.

« Je vous demande pardon ? »

John tourne la tête et le brun leur adresse un petit signe pour leur faire comprendre qu'il se tait désormais. Alors ils en sont là ; Anna Sanchez sait que Sherlock sait et John sait que Anna Sanchez sait que Sherlock sait, et tout le monde tait cette adultère avec autant de légèreté qu'un pique-nique champêtre lors d'une après-midi ensoleillée. Dieu que les familles aristocrates sont difficiles à gérer.

« Est-ce que durant la représentation, vous auriez vu quelque chose d'étrange ? Un spectateur louche, un bruit suspect... »

« Non. », confirme-t-elle d'une manière si sèche que John se tait instantanément.

Une sonnerie de téléphone retentit un peu plus loin et la femme se lève en s'excusant machinalement. Le médecin pousse un long soupir, comme si cette ambiance lourde lui avait fait oublier comme respirer, et se laisse retomber dans le fond du canapé en tournant la tête vers son ami qui explique tout aussitôt :

« Elle n'a rien a vu parce qu'elle avait les yeux rivés sur son mari. »

« C'est étouffant comme elle refuse d'en parler alors que clairement, on le sait tous. », répond John, abasourdi.

« Ce qui est courant dans ce genre de famille aisée. »

« Elle est complètement contrôlée par les apparences. »

John ne bouge plus, étonné par sa propre phrase et sent que Sherlock se redresse sur le canapé. Pas la meilleure des idées d'en parler chez un suspect.

« Puisque apparemment tout le monde est contrôlé par quelque chose... », tente de s'expliquer le médecin en caressant sa nuque, pour cacher son visage derrière son avant-bras.

« Très bonne déduction, John. Et toi ? »

« Moi ? »

« Tu as trouvé par quoi tu étais contrôlé ? »

« Veuillez m'excuser pour ce contre temps, » soupire Sanchez en revenant dans le salon. « Avez-vous toutes les informations qu'il vous faut ? », demande-t-elle en levant paresseusement ses sourcils pour montrer son ennui profond aux deux hommes qui quittent sans attendre le canapé qui couine - sûrement pour leur dire au revoir.

« Nous avons fini. », rétorque Sherlock en venant lui serrer la main et avant qu'elle ne referme la porte d'entrée derrière eux, il se retourne pour ajouter, « J'ai trouvé que la joueuse de violoncelle du troisième rang était particulièrement mauvaise ce soir là. »

Anna Sanchez ouvre grands les yeux et pour la première fois de la journée, le botox sec de ses joues laisse apercevoir un semblant de réaction humaine : un sourire ému.

« Oui... C'est une jeune femme vulgaire. »

« Et certainement bien peu intéressante à la longue. J'imagine qu'elle attire les hommes pour des passades sans lendemain. On ne construit pas quelque chose avec ce genre de femme. Bref, bonne journée Mme Sanchez. »

La femme agite à peine sa tête et referme doucement la porte, plongeant les deux hommes dans le froid habituel de la capitale.

« Coupable ? », demande le médecin une fois qu'ils ont quitté les marches du perron.

« Tu plaisantes ? Si elle avait eu une arme, elle aurait tiré sur son mari et non pas sur Sherrer. »

John sourit et salue d'une main la voiture qui les laisse traverser avant de reprendre :

« Pourquoi tu as fait ça, Sherlock ? Tu es incapable de consoler un père dont on a enlevé le fils et tu compatis auprès d'une femme que son mari trompe ? »

« J'ai fait ce que tu n'as pas pu faire. »

« Quoi ? Dis pas de conneries, j'aurais très bien pu... », commence-t-il à rire, mais Sherlock l'arrête tout aussitôt en levant une main pour retenir son attention.

« Arrête. Tu n'es pas obligé de t'occuper de tout, tu sais. Laisse moi gérer certaines choses à ta place, d'accord ? »

« Pourquoi ? », sourit John pour cacher toute autre émotion terrifiante qui le guette.

« Parce que tu es malheureux, John Watson. »


Sur le canapé du salon du premier étage, John trie les papiers de l'assurance de sa soeur. L'après-midi passée à ses côtés a été une nouvelle épreuve dans leur relation fragile. Incontestablement, Harriet est désormais bien réveillée, vu les scandales qu'elle a déclenchés en découvrant respectivement, la tenue qu'on lui avait infligé, son plat du midi et qu'il n'y avait pas de télé dans sa chambre. Ils n'ont pas parlé de l'alcool, sous conseil des médecins, et ça n'a pas vraiment manqué à John. En attendant, il a pris les brochures nécessaires pour l'inscrire dans une cure de désintoxication chère mais réputée. Il attrape l'enveloppe vide sur laquelle il a inscrit ses comptes au crayon à papier et inspire par le nez. S'il arrive à combiner l'enquête actuelle et le mi-temps à la clinique, il devrait pouvoir y arriver.

La main frottant ses yeux secs par la fatigue, il consulte l'heure sur son téléphone portable. Il est plus de minuit et demain s'annonce tout aussi éprouvant que les autres jours de la semaine, mais il n'arrive pourtant pas à prendre la décision de tout ranger et d'aller se coucher. La perspective d'éteindre la lumière et de se retrouver seul face à lui-même n'est pas des plus excitantes.

Tu es malheureux, John Watson.

Comme c'est bas, cette façon que Sherlock a d'utiliser son prénom et son nom pour appuyer ses déductions. John n'a rien pu répondre - bien sûr, que répondre à ça ? - alors il s'est contenté de hocher une fois la tête, un héritage mécanique de ses entraînement militaires pour faire comprendre qu'il avait bien entendu, puis ils sont partis sans un mot jusqu'à la morgue où Sherlock a tenu à inspecter lui-même le corps de Sherrer, malgré l'examen poussé que Molly Hooper lui avait fait subir sous la pression de Scotland Yard et du Sun réunis.

John est resté assis sur une chaise en plastique à regarder son colocataire enveloppé dans son long manteau noir tournoyer autour du corps nu et blanc, et bercé par le clair-obscur de la scène, pas un mot n'était sorti de sa bouche. Bien sûr, Sherlock n'a rien trouvé de nouveau, John n'a rien déduit et cette perte de temps n'a fait que les conforter un peu plus dans leurs mutismes respectifs.

Se battre, John y est habitué. Il a combattu à côté de jeunes hommes de vingt ans, contre un ennemi dont il n'a jamais bien vu les contours mais dont il a senti le sang. Il a même grandi avec un père alcoolique et une soeur fan de Madonna, pour sûr, les champs de guerre lui sont plus que familiers. Pourtant, aujourd'hui, tout est bien plus dur que ce qu'il a traversé. C'est peut-être la vieillesse, la fatigue ou les deux combinés mais ses épaules ne lui semblent plus aussi solides qu'avant. Et la perspective est effrayante.

Il repousse les feuilles à remplir et se lève pour se dégourdir les jambes dans le salon silencieux. À chaque passage devant le couloir, il jette un coup d'oeil à la porte du fond. Il sait que Sherlock y travaille depuis qu'il est rentré de l'hôpital, pour y avoir entendu plein de petits bruits, mais il n'est jamais allé y frapper.

Malheureux.

Comment est-ce que John pourrait l'être ? C'est un homme - pas une gamine, pour commencer -, il a ses deux bras et ses deux jambes, un toit pour la nuit et de quoi manger dans le frigo, enfin, la plupart du temps. Alors, peut-être que Sherlock a grandi dans une famille où ses parents exprimaient leurs sentiments avec finesse, lors de conversations parfaitement saines et équilibrées, toujours est-il que chez les Watson, on a jamais appris à remettre en question ses émotions, et encore moins à faire dans la nuance. Parce que la nuance, c'est comme une boule à neige. Au premier coup d'oeil, on croit que son monde est une parfaite et immobile scène, mais il suffit de la secouer rien qu'un peu avant de voir se réveiller des centaines de petits flocons qui viennent brouiller l'idée chimérique qu'on s'était fait de sa vie. La famille de John n'a jamais voulu secouer de boule à neige.

Le parquet du couloir craque et le médecin relève les yeux. Sherlock est enfin sorti de sa chambre, encore habillé, les yeux un peu gonflés - sans doute pressés trop longtemps derrière le microscope qui a disparu de la table de la cuisine depuis quelques semaines. Ils se saluent d'un petit signe de la tête avant que le détective ne baisse les yeux vers les papiers qui jonchent le sol et se baisse pour en attraper un entre ses longs doigts.

« Tu lui as parlé de la cure ? »

« Pas encore. Il faut déjà lui faire accepter de prendre ne serait-ce qu'un Doliprane... Elle dit que c'est de la merde, les médicaments. »

« Ironique. »

Sherlock inspire, repose la feuille sur le canapé et glisse ses mains dans les poches de son pantalon avant de faire demi-tour, bien vite arrêté par la voix de son colocataire.

« Sherlock, attends. »

Lentement, centimètre après centimètre, le détective se retourne, le menton bas, les yeux relevés. Son visage n'exprime rien mais il suffit à Sherlock Holmes d'être lui-même pour que John se sente mis à nu. Et ça n'aide vraiment pas à se confier.

« J'ai loupé quelque chose ? Je veux dire, depuis des jours, tu es... »

« Attentionné ? »

« Flippant. »

« Flippant ? »

« Tu prends constamment soin de moi, tu te proposes de m'accompagner à l'hôpital ou de gérer certaines choses à ma place... », énumère-t-il en utilisant ses doigts, même si ça n'apporte rien.

« Et ça t'inquiète ? »

« Ce n'est pas toi. », décrète John d'un ton qui ne prête à aucune discussion.

Sherlock hausse un sourcil et John se félicite d'avoir réussi au moins une fois dans sa vie à surprendre le détective. Mais la fierté est de courte durée, lorsque le visage du brun se referme et sa mâchoire se serre. Sherlock a l'air déçu. John avait déjà vu Mycroft à l'origine de cette grimace, mais qu'il se sent minable aujourd'hui d'en être la raison.

« Je vois... », répond finalement Sherlock et avant que John ne réponde, il sort les mains de ses poches et se rapproche.

À chaque nouveau pas, le médecin croit qu'il va s'arrêter, en vain. Sherlock est de plus en plus prêt, jusqu'à ce qu'ils retrouvent la même proximité gênante du trottoir en bas de chez Sherrer. Il n'y a pas de soleil et John se demande quelle sera l'excuse de son colocataire cette fois. Mais Sherlock ne dit rien. Délicatement, il lève ses mains et il est évident qu'il prend son temps pour laisser à John le temps de se reculer, de crier ou de le repousser peut-être. Mais John ne bouge pas, parce que pour une fois - rien qu'une fois - il veut savoir ce que ça fait d'être immobile. Ils se regardent, ne clignent même pas des yeux même si ça leur brûle les pupilles - une histoire de fierté masculine, comme toujours - et quand Sherlock pose enfin ses mains sur les joues de l'homme qu'il surplombe, ça n'a rien de doux. Ce n'est pas violent non plus. C'est un geste si sûr qu'on dirait qu'ils ont fait ça toute leur vie.

Les pouces du brun appuient dans le creux des joues molles, le reste de ses doigts accrochés sous sa mâchoire, et comme si sa nuque n'avait plus aucune utilité, John sent sa tête soutenue par une aide qu'il n'avait jamais connu avant. Ça dure une seconde, peut-être deux, mais c'est déjà suffisant pour lui faire peur, parce que ça lui prouve qu'il est possible de ce débarrasser de ce poids infâme qui presse son dos, ses poumons et tout son vieux corps, depuis tant d'années.

« Tu veux savoir si tu peux me faire confiance, avant que tu ne te laisses aller. Avant que tu ne lâches prise. »

John ne répond pas et Sherlock sourit. Ce n'est pas son sourire de vainqueur, ni celui supérieur qu'il arbore quand un suspect avoue être coupable. C'est un sourire si discret qu'il faut être proches comme ils le sont actuellement pour le voir. Il a juste le coin gauche de sa bouche relevé et le bout de ses yeux sont ponctués par des petites rides plus expressives que toutes celles que John a déjà pu voir dans sa vie.

De ses pouces, Sherlock caresse à peine la peau mal rasée, jusqu'à ce que le droit glisse lentement jusqu'à la bouche qu'il contourne par le bas avant de presser sensiblement. Il faut quelques secondes à John pour comprendre qu'ainsi, son colocataire lui fait entrouvrir les lèvres, pour l'inciter à répondre, sans doute, mais c'est juste un frisson infect qui lui remonte le long de la colonne vertébrale et lui fait refermer la mâchoire.

Sherlock sourit (mais cette fois, ses yeux ne se plient pas) avant de lâcher lentement les joues de son ami.

« J'ai tout mon temps. »

De sa main gauche, il lui tapote amicalement l'épaule, avant de faire demi-tour jusqu'à sa chambre dont il a laissé la porte ouverte. Caché sous l'embrasure, les doigts autour de la clenche, prêt à refermer derrière lui, il est arrêté par John resté debout au milieu du salon.

« Attends... », grogne l'ex-soldat de sa voix enrouée par la gêne, en levant une main vers son colocataire dont il ne perçoit que les contours, ainsi en contre-jour. « C'est tout, on en parlera pas ? »

« Nous n'avons pas eu besoin de mot pour en parler. J'ai appris le principal. »

« Qui est... ? »

« Tu n'es pas encore prêt... mais tu y penses. Et ça t'obsède. », il regarde sa montre et relève la tête « Il est tard, va te coucher. Nous irons interroger les soeurs Walsh à la première heure demain matin. »

D'un geste vague, John hoche la tête, le regard baissé vers la dizaine de papiers qui lui reste à remplir, trier, envoyer. Elles sont fines et légères mais représentent un gouffre de tout ce qu'il lui reste à faire. Et même s'il entend la porte de la chambre de son colocataire se fermer et qu'il se sait seul, il abandonne là le dossier médical et monte les marches de Baker Street sans un mot.

Peut-être parce qu'il est trop fatigué pour affronter tout ça.

Ou peut-être parce que Sherlock le lui a ordonné.