Et voilà enfin le personnage parrainé par Flashmap, auteur du 25e commentaire ! C'est un petit monsieur fort sympathique qui va poser quelques problèmes à notre héroïne... Quant à Rogue, il va enfin recevoir un peu de chaleur humaine.

Attention, message important à la fin du chapitre !


Chapitre 7 - Le nerf de la guerre

Deux bonnes surprises attendaient Alifair à son retour du square Grimmaurd. En premier lieu, Rogue n'avait pas profité de son absence pour récupérer sa baguette – Crickey l'en avait peut-être empêché, ou bien les défenses mentales d'Alifair avaient été plus efficaces qu'elle ne l'avait cru. En prime, il brandissait un parchemin d'aspect officiel, sans doute apporté par Errol qui faisait une sieste, perché sur le dossier d'un fauteuil.

« -Encore un courrier du ministère, si je ne m'abuse, annonça Rogue avant même qu'Alifair soit sortie de la cheminée.

-Le samedi soir ? s'étonna la Moldue. Ça, c'est du service public ! »

Elle saisit la lettre, brisa le cachet et déroula le parchemin en croisant les doigts. Elle prit son temps pour tout lire de l'adresse jusqu'à la signature, puis recommença du début pour être certaine d'avoir bien compris.

« -Alors ? » s'impatienta Rogue.

Alifair se retint de lui demander pourquoi il faisait des manières au lieu de lire directement la lettre dans son cerveau. Partant de son ventre, une onde de chaleur se répandait dans tout son organisme en pétillant comme des bulles de champagne ; elle ne voulait surtout pas gâcher ce petit moment de bonheur. La satisfaction devait se lire sur son visage, ou l'onde de chaleur était si forte qu'elle atteignit l'esprit toujours en éveil de Rogue.

« -Vous voici à nouveau libre de vos déplacements, déclara-t-il sans la moindre nuance d'interrogation dans la voix.

-Oui ! s'exclama Alifair, brandissant le poing en signe de victoire. Je suis officiellement victime d'une erreur judiciaire et blanchie de tout soupçon, ordre du 10, Downing Street. La mafia de Manchester a essayé de m'enlever par erreur, expliqua-t-elle avec excitation en relisant la lettre, parce que quelqu'un leur a balancé un nom qui ressemblait au mien – tu parles d'une déveine ! J'ai réussi à m'enfuir, pour être alpaguée par la PJ qui a mis des mois à admettre que je n'étais pour rien dans cette histoire. Après quoi, on m'a planquée le temps de coffrer mon homonyme, ses rivaux et tout le reste. C'est totalement rocambolesque, conclut-elle en souriant. On dirait un mauvais polar. Sûr que la presse va vouloir acheter mon témoignage... On pourrait même en faire un film.

-Je devine que le ministère vous recommande la plus grande discrétion sur tout ceci ? supposa Rogue.

-Tu m'étonnes ! approuva vigoureusement Alifair. Ça sent l'intox à trois kilomètres. En attendant, ce soir... Champagne ! »

Sacrifiant à une vieille tradition personnelle – on était samedi soir, après tout – Alifair se saoula gentiment, embrassa avec affection tous les portraits qu'elle put atteindre et placarda la lettre de Percy Weasley au mur du salon Faraday. Comprenant que la Moldue était d'humeur à aimer le monde entier, Rogue avait prudemment regagné sa chambre dès la fin du dîner. Alifair, Crickey et les portraits célébrèrent l'événement jusqu'à trois heures du matin, faisant regretter au sorcier de ne pouvoir jeter de sortilège de silence ou transformer deux boutons en bouchons d'oreille.

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Rogue pensait qu'après avoir avalé une bonne rasade de potion contre la migraine, Alifair consacrerait son dimanche à parader dans les rues de Londres, défiant quiconque de s'étonner de sa réapparition, et prête à débiter une histoire à dormir debout pour la justifier. Toutefois, la Moldue avait d'autres projets. Alors qu'il s'était confortablement installé sur le canapé dans l'intention de consacrer sa matinée à la lecture, Alifair vint se planter devant lui, sourire aux lèvres et les deux mains cachées derrière son dos.

« -Je dois aller à Sainte-Mangouste, demain, annonça-t-elle.

-Je sais, dit Rogue en tournant une page de son livre.

-C'est l'occasion d'en savoir plus sur l'état de Mrs Malefoy et ce qui lui est arrivé », poursuivit Alifair.

Rogue leva le nez et réfléchit quelques secondes.

« -Elle fait sans doute l'objet d'une protection pendant la durée de son hospitalisation, déclara-t-il. Comme vous n'êtes ni un enquêteur, ni un proche, je crains qu'on ne vous permette pas de la voir.

-C'est exactement ce qu'Hestia vient de me répondre, proclama Alifair. Je lui ai envoyé Corbac cette nuit. »

Rogue lui lança un regard suspicieux.

« -Est-ce le fait de savoir que vous ne pourrez pas satisfaire votre curiosité qui vous met ainsi en joie ? Ou Hestia vous a-t-elle communiqué assez d'informations pour rendre cette visite inutile ?

-Elle ne sait pas grand chose, balaya Alifair. Juste que Mrs Malefoy a été victime de fractures et assez grièvement brûlée, mais ça va, maintenant. Le plus embêtant, c'est un maléfice auquel les guérisseurs n'ont pas encore trouvé de contre-sort. Elle ne m'en a pas décrit les effets mais, apparemment, c'est assez handicapant. »

Elle s'interrompit pour scruter le visage de Rogue. Il n'exprimait rien, mais Alifair n'était pas dupe : l'état de santé de Narcissa Malefoy l'intéressait, comme l'avait intéressé son procès. Agacé par cet examen, le sorcier demanda :

« -Espérez-vous obtenir un laisser-passer auprès de la directrice de Sainte-Mangouste ?

-En fait, je ne pense pas que ce sera nécessaire », répondit la Moldue, un petit sourire aux lèvres.

Rogue haussa les sourcils. Alifair sortit sa main droite de derrière son dos, dévoilant une bouteille remplie d'un liquide épais d'aspect peu ragoûtant.

« -Polynectar, annonça-t-elle en agitant la bouteille. En provenance directe du square Grimmaurd. Ne vous en faites pas, ce n'est pas Harry qui l'a fait, c'est sa copine Hermione.

-Ces jeunes gens ont une longue expérience de la préparation de cette potion, reconnut Rogue, les lèvres pincées. De qui comptez-vous emprunter l'apparence ?

-Pas moi, corrigea Alifair. Vous. »

Elle montra son autre main qui tenait une fiole renfermant quelques courts cheveux noirs.

« -Devinez à qui ils sont ? chantonna-t-elle, malicieuse. C'est facile : quelle personnalité du monde magique est tellement au-dessus de tout soupçon qu'il ne viendrait à l'idée de personne de lui refuser quoi que ce soit ? »

Rogue pâlit brusquement, ses sourcils s'abaissèrent, ses yeux et sa bouche s'ouvrirent dans une expression d'horreur.

« -Vous n'y pensez pas..., marmonna-t-il dans un souffle.

-Oh que si, j'y pense, affirma-t-elle, soudain très sérieuse. Pour vous, cette nana est ce qui se rapproche le plus d'une amie. Vous devez allez la voir. Ça ne vous fera pas de mal de changer un peu de décor. Et vous me devez bien ça, après ce que vous m'avez fait endurer. »

Rogue la foudroya du regard mais ne répliqua pas. Qui se sent morveux se mouche, pensa Alifair, et c'était peut-être pour ça que le sorcier avait renoncé à ses sarcasmes : parce qu'il se sentait coupable de s'être mal comporté envers sa protectrice, même si celle-ci avait ouvert les hostilités en lui volant sa baguette – pour son propre bien.

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Le sorcier et la Moldue se rendirent ensemble à Sainte-Mangouste par la poudre de cheminette. Avec sa robe soigneusement raccourcie et ses vieilles lunettes rondes héritées de feu la belle-mère de Roger Dunbar, Rogue faisait un Survivant tout à fait acceptable, en dépit de la fureur qui crispait sa mâchoire de tout jeune homme.

« -Détendez-vous, lui glissa Alifair quand ils eurent pris pied dans le hall de l'hôpital. On dirait que vous êtes prêt à massacrer tout le monde.

-Je n'arrive pas à croire que je suis en train de faire ça », marmonna-t-il d'une voix qui n'était pas la sienne.

À dire vrai, Alifair n'y croyait pas non plus. Elle s'était attendue à plus de résistance de la part du sorcier : il aurait pu s'enfermer dans sa chambre, renverser le Polynectar ou refuser d'entrer dans la cheminée, mais non.

« -Avouez qu'au fond, vous êtes content de faire enfin quelque chose, souffla-t-elle. Eh bien, bonne journée, Harry, lança-t-elle tout haut. Mes amitiés aux Weasley. »

Elle rejoignit la file d'attente qui s'étirait jusqu'au bureau de renseignement. Rogue, lui, traversa le hall d'un pas rapide et s'engouffra dans l'escalier. Des murmures s'élevèrent sur son passage, parmi les malades comme parmi les portraits ; il les ignora, concentré pour ne pas trébucher contre un obstacle : les lunettes n'étaient pas adaptées à la vue de Harry et commençaient déjà à lui donner mal aux yeux.

Parvenu au quatrième étage, il franchit la double porte et remonta lentement le couloir, soulevant ses lunettes pour regarder par en-dessous : c'était flou, mais indolore. Un peu plus loin, un sorcier en robe bleu marine était assis à côté d'une porte ; il arborait au bras un brassard blanc portant les lettres BPM – Rogue ne pouvait les distinguer, mais il connaissait l'uniforme de la brigade de police magique. À son approche, le sorcier tourna la tête, puis se leva vivement. Rogue rajusta ses lunettes et ébouriffa sa frange pour bien montrer la cicatrice sur son front.

« -Mr Potter..., balbutia l'agent en esquissant un salut. Puis-je... puis-je vous renseigner, Monsieur ? »

À travers les verres, le visage de l'homme était étrangement déformé, mais Rogue n'avait pas besoin de voir son expression pour deviner l'intense émotion qui l'étreignait. Réprimant un sourire méprisant, il répondit en essayant d'imiter les intonations de son ancien élève abhorré :

« -Je cherche la chambre de Narcissa Malefoy. J'ai appris qu'elle avait été admise ici.

-En effet, heu... Vous voulez la voir ? »

Au ton de sa voix, le factionnaire était stupéfait.

« -Eh bien, après ce que j'ai dit au procès... Peut-être est-ce ma faute, ce qui est arrivé, hasarda soigneusement Rogue, soucieux de traduire la propension de Potter à tout ramener à sa petite personne. Je voudrais être sûr qu'elle va bien. »

Il laissa passer deux secondes puis reprit, avec un sourire angélique :

« -Il y a un problème ?

-Pas du tout ! se récria l'agent. C'est juste que j'ai reçu pour consigne de... Mais peu importe. Vous pouvez entrer, Mr Potter. »

Et il frappa lui-même à la porte avant de la lui ouvrir.

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« -Merci d'être venue, Miss Blake, commença la guérisseuse Swift, directrice de l'hôpital Sainte-Mangouste. Je crois que vous ne connaissez pas encore Mr Enys ? »

Assis à la droite d'Alifair, face à la directrice, un petit homme joufflu et dégarni, à l'air aimable, adressa un signe de tête à la Moldue.

« -Weal Enys, se présenta-t-il, ravi de vous rencontrer.

-Mr Enys et vous-même êtes nos principaux fournisseurs de remèdes magiques, déclara la directrice, les avant-bras posés sur son bureau. Nous travaillons avec Mr Enys depuis des années et la qualité de sa production ne nous a jamais déçus. Bien entendu, nous apprécions tout autant vos propres réalisations », ajouta-t-elle à l'adresse d'Alifair.

Celle-ci se raidit, attendant le « mais » qui ne manquerait pas de suivre cette flatteuse entrée en matière. En effet, l'objection ne tarda pas.

« -Mais nous avons un problème, annonça franchement la guérisseuse Swift. Jusqu'à présent, nous ne nous étions guère inquiétés des qualifications de Moira Faraday. Les choses étant ce qu'elles étaient, toutes les contributions étaient les bienvenues. Aujourd'hui, nous ne pouvons plus nous voiler la face. Un établissement d'excellence tel que cet hôpital ne doit recourir qu'aux meilleurs partenaires. »

Elle s'interrompit. Alifair jeta un regard en coin à Weal Enys : bien assis dans son fauteuil, il affichait un air parfaitement serein, comme si cette discussion ne le concernait pas. C'était peut-être bien le cas, d'ailleurs, songea-t-elle car les yeux de la directrice étaient rivés sur elle.

« -Et donc, où est le problème ? » relança la Moldue.

La guérisseuse Swift se racla la gorge.

« -Je n'irai pas par quatre chemins, dit-elle. Quelqu'un a attiré notre attention sur le fait qu'étant Moldue, vous ne possédez aucun diplôme attestant de votre compétence en matière de préparation des potions. Vous n'avez même reçu aucune formation dans ce domaine. Si cela se savait, certains patients pourraient refuser de prendre leur traitement. En cas d'effets indésirables, ils seraient fondés à attaquer l'hôpital pour mise en danger de la vie d'autrui.

-Je vois », murmura Alifair.

En matière de santé publique, il existait des règles auxquelles on ne pouvait pas déroger, c'était comme ça, même si ça lui cassait sacrément les pieds. Ce qu'elle ne comprenait pas, en revanche, c'était ce que cet Enys faisait là.

« -Je vous le dis franchement, cette situation nous ennuie beaucoup, reprit la directrice. Nous serions navrés d'avoir à nous passer de vos services. Fort heureusement, Mr Enys a une proposition à vous faire. »

Alifair et la guérisseuse se tournèrent simultanément vers le petit homme. Celui-ci approuva de la tête en adressant à la Moldue un sourire bienveillant.

« -Les établissements Enys n'ont pas vraiment besoin d'un préparateur supplémentaire, déclara-t-il d'une voix douce, mais on m'a tant vanté vos potions que je m'en voudrais de ne pas vous trouver une place dans mon laboratoire. Nous sommes une petite entreprise familiale qui prend soin de ses salariés. Je suis sûr que les conditions de travail vous sembleront plus agréables qu'à votre domicile.

-Et ça rassurera les patients, que je fasse mes potions dans votre laboratoire ? s'étonna Alifair.

-Bien entendu, puisque vous travaillerez sous ma supervision, sourit Enys. Ce n'est pas votre nom qui apparaîtra sur l'étiquette. Étant donné votre absence de diplôme, je ne peux vous proposer à l'embauche le même salaire qu'à mes autres employés, mais j'ai toute confiance en votre capacité d'apprentissage. Je suis sûr que vous aurez très vite de l'avancement. Qu'en dites-vous ? »

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Il avait failli s'asseoir à côté de l'unique chaise à dossier droit qui meublait la chambre ; maudites lunettes ! Allongée dans son lit, Narcissa était seule et n'avait pas caché sa surprise devant cette visite inattendue.

« -Harry Potter, avait-elle sifflé d'une voix chuintante. Faut-il que je sois bénie des dieux pour que, par deux fois, l'Élu m'accorde la grâce de son attention ! »

Rogue avait presque souri devant son ironie si familière. Il s'était avancé sans un mot, et Narcissa ne s'était pas étonnée de le voir trébucher.

« -Mon aspect vous choque ? s'était-elle mépris. Certains le trouvent pourtant amusant... »

Prétextant d'essuyer ses lunettes sur un pan de sa robe, Rogue ôta ses verres pour dévisager discrètement la malade. De son visage, il ne distinguait qu'une tache floue de couleur verdâtre, encadrée de cheveux blonds. Après avoir remis les lunettes, il vit les yeux bleu pâle de Narcissa, ses traits déformés par la correction et ses mains posées sur le drap ; sa peau était recouverte d'écailles vertes, lisses et brillantes comme celles d'un serpent.

« -C'est donc l'effet d'un maléfice, murmura Rogue, immédiatement intéressé. Vous souvenez-vous de la formule ?

-C'était quelque chose comme... Dermatophis... Dermatophios... Je ne l'avais jamais entendue auparavant, répondit lentement Narcissa, sa langue sifflant entre ses dents. Je l'ai indiquée aux enquêteurs. En quoi cela vous intéresse-t-il ? »

Rogue avait préparé sa réponse.

« -Je serai bientôt Auror, déclara-t-il avec emphase. Je dois me préparer aux attaques les plus inattendues. De plus, il n'est pas exclu que votre agression soit l'œuvre de mages noirs. Racontez-moi ce qui s'est passé. »

Malgré ses récents déboires, Narcissa Malefoy ne s'était pas habituée à ce qu'on lui parle sur ce ton ; elle plissa les yeux, mais c'est d'une voix moqueuse qu'elle répondit :

« -Quoi, la BPM ne vous a pas donné tous les détails ? C'est un scandale, un crime de lèse-majesté ! »

À sa place, Rogue n'aurait pas mieux dit. Il s'autorisa un sourire, pensant qu'elle l'interpréterait comme une marque de condescendance, et expliqua :

« -Je préfère l'entendre de votre bouche. Je ne serais pas étonné que certaines personnes au ministère cherchent à étouffer l'affaire. »

Accusation purement gratuite qui était devenue un refrain chez Potter, ces dernières années – il est vrai qu'à l'époque, il avait raison. Il n'était pas non plus impossible que les autorités ne se donnent guère de mal pour arrêter les agresseurs de l'épouse d'un Mangemort notoire. Celle-ci acquiesça en soupirant, et Rogue devina que son habituelle expression hautaine venait de déserter son visage.

« -Drago avait été libéré la veille, raconta-t-elle d'une voix sourde. J'avais préparé ses plats préférés pour célébrer son retour. J'étais si heureuse de le retrouver. »

Tandis qu'elle parlait, Rogue ouvrit son esprit et le tendit vers elle, avec délicatesse afin de ne pas se faire repérer. Narcissa n'avait aucune raison de mentir à Harry Potter, non plus que de lui dire la vérité ; de plus, les mots les plus sincères peinaient parfois à retranscrire un événement dans sa totalité.

« -Le lendemain matin, je l'ai laissé traîner au lit. Je préparais le petit déjeuner quand cinq individus masqués se sont introduits dans le manoir. Deux d'entre eux se sont mis à tout saccager, les trois autres s'en sont pris à moi. Ils m'ont lancé des sortilèges et ont exigé que je leur dise où était Drago. Ils savaient qu'il avait été relâché et j'ai craint qu'ils ne s'attaquent aussi à lui. »

Narcissa ne disait pas tout. Dans son esprit, Rogue sentit la peur, la douleur des os brisés par les chutes et les impacts d'objets projetés à toute vitesse, le goût du sang dans sa bouche et l'atroce brûlure dévorant sa poitrine quand sa robe avait pris feu. Il entendit les insultes, les railleries, les menaces et, dominant tout, la voix intérieure de Narcissa qui priait : « Ne descend pas, Drago, reste dans ta chambre, ou va-t-en. Si tu te montres, ils vont te tuer. »

« -En réalité, je leur prêtais plus de courage qu'ils n'en avaient, poursuivit-elle avec mépris. Dès que Drago s'est porté à mon secours, ils se sont enfuis. Un seul est resté assez longtemps pour me lancer ce maléfice, sans doute créé spécialement pour l'occasion. À cinq contre un, c'est tout ce que ces lâches ont réussi à nous faire, conclut-elle, de nouveau fière et hautaine.

-Cinq contre un ? releva aussitôt Rogue.

-Je n'étais pas armée, avoua sèchement Narcissa. J'avais donné ma baguette à Drago dès son retour. Il est hors de question qu'il utilise la sienne maintenant qu'elle a changé de maître. C'était aimable à vous de nous la renvoyer, reconnut-elle avec répugnance, mais inutile. Je l'ai détruite.

-Dommage, observa Rogue. Si vous l'aviez gardée le temps d'en acheter une autre, vous auriez eu de quoi vous défendre. Fierté mal placée est souvent nuisible. »

Narcissa ne répondit pas, mais il sentit son regard peser sur lui. Potter n'aurait pas dit ça, se reprit-il intérieurement ; du moins, pas de cette façon.

« -Drago s'en est sorti sans blessure ? demanda-t-il rapidement pour la distraire.

-Oui, Dieu merci, confirma Narcissa. Mais cette attaque l'a rendu furieux. Quand il n'est pas ici à me tenir compagnie, il harcèle nos avocats et la brigade magique pour qu'ils accélèrent l'enquête. Il a aussi voulu mobiliser nos amis, mais il s'est vite rendu compte que plus personne ne nous connaissait, siffla-t-elle, amère. Je n'aime pas le voir s'agiter ainsi. Je voudrais qu'il se montre plus prudent, mais...

-C'est un Malefoy », acheva Rogue.

Modérément courageux, un Malefoy était d'ordinaire trop malin pour s'exposer au danger mais, si son honneur était en jeu, il pouvait devenir une vraie tête brûlée. À cet égard, Drago se montrait, comme Rogue avait pu l'observer pendant des années, le digne fils de son père.

« -Qui étaient-ils, à votre avis ? s'enquit-il en se penchant vers elle. De pseudo-justiciers donnant libre cours à leur jalousie ou des sorciers de bonne naissance furieux d'avoir perdu par votre faute les avantages que leur conférait l'oppression des Nés-Moldus ? Sûrement pas d'anciens partisans du Seigneur des Ténèbres ? »

Malgré la déformation causée par les lunettes, il discerna la lueur qui s'alluma dans le regard de Narcissa.

« -Vous êtes perspicace, Mr Potter, déclara-t-elle lentement. Étonnamment plus que je ne m'y attendais. Mais je croyais que vous ne craigniez pas de l'appeler par son nom ? »

Le visage de Harry demeura aussi lisse qu'un masque ; intérieurement, Rogue sentit son sang se glacer dans ses veines.

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Alifair réfléchissait. Vu la situation, la proposition de Weal Enys était intéressante. Si elle perdait l'argent de Sainte-Mangouste, elle n'aurait plus de ressources. Elle pourrait toujours reprendre son métier de couturière dans le monde moldu mais, à Londres, il lui faudrait des siècles pour se constituer une clientèle qui lui permettrait de vivre décemment. Pourtant, elle hésitait : elle avait toujours travaillé à son compte, à son rythme et selon ses propres règles. Serait-elle capable de se conformer aux ordres d'un patron, si sympathique soit-il, de suivre des horaires réguliers et des procédures standardisées, elle qui n'avais jamais su se plier qu'à sa propre discipline?

« -Vous n'êtes pas obligée de régler cette question sur-le-champ, dit la guérisseuse Swift qui commençait à s'impatienter. Mr Enys vous accordera certainement un délai de réflexion. »

Weal Enys opina et la Moldue émit un vague grognement. Elle trouvait l'attitude de la directrice pour le moins cavalière : non seulement Swift invitait un tiers à assister à la rupture de ses relations commerciales avec Alifair, mais en plus elle avait informé Enys des faits avant d'en faire part à la principale intéressée ! Et maintenant, elle avait le culot d'insinuer qu'il était grand temps pour son ancienne fournisseuse de débarrasser le plancher ! Alifair sentit la moutarde lui monter au nez. Enys dut s'en apercevoir car il proposa d'un air enjoué :

« -Venez donc visiter mon laboratoire, cette semaine. Vous verrez comment nous travaillons et, si vous êtes convaincue, nous réglerons les derniers détails. Pour tout vous dire, j'aimerais, si vous acceptez de nous rejoindre, vous confier la fabrication de la potion Tue-Loup. La vôtre est une merveille, paraît-il. Vous n'aurez qu'à m'indiquer ce dont vous avez besoin... »

Alifair grogna derechef tandis qu'il continuait sur sa lancée. Cet Enys était décidément bien renseigné sur son compte, et il avait déjà tiré ses plans. Un chef d'entreprise avisé qui connaissait ses forces et faiblesses, ainsi que celles de la concurrence...

« -Dites donc, lança soudain la Moldue, interrompant le sorcier au milieu d'une phrase. Quelqu'un vous a fait remarquer mon absence de diplôme, c'est ça ? demanda-t-elle à la directrice. Ce quelqu'un, c'était qui ? »

La guérisseuse Swift eut un air gêné et se racla la gorge sans répondre. Alifair comprit qu'elle se retenait de regarder Enys. Celui-ci ne parut pas embarrassé le moins du monde ; il haussa les épaules et déclara avec bonhomie :

« -N'y voyez rien de personnel, Miss Blake. Je ne cherche pas à vous nuire, mais j'ai une entreprise à faire tourner. Et il est tout de même normal que le plus qualifié remporte le contrat. Ce sont les lois du marché. »

Alifair le dévisagea, puis sourit.

« -Je ne pense pas qu'à votre place, j'aurais fait la même chose, dit-elle calmement. Sauf si je vous avais eu dans le nez. »

Elle se leva, toujours souriante.

« -Je ne dois pas être totalement incompétente, puisque vous essayez de me recruter après m'avoir fait perdre mon boulot, constata-t-elle. Votre laboratoire, vous pouvez vous le garder, ajouta-t-elle, à présent menaçante. Mettez-vous-le où je pense, et faites gaffe : maintenant, je vous ai dans le nez. »

Après un bref salut de la tête à l'intention de la seule directrice, Alifair tourna les talons et sortit en claquant la porte.

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Rogue ne voyait pas comment se tirer de ce mauvais pas ; tout ce qu'il était en mesure de faire actuellement, c'était se féliciter que Drago ne soit pas présent. Il s'était retiré de l'esprit de Narcissa avant qu'elle puisse le détecter, mais il la sentait tendue, et le silence qui se prolongeait ne lui semblait pas de bon augure : allait-elle se mettre à crier à l'imposteur, à appeler à l'aide ?

« -J'ai senti dès le début que quelque chose était étrange, déclara-t-elle à voix basse. Ce maintien, cette façon de parler, de bouger... Je connais à peine Potter, mais eux, je les ai reconnus. »

Rogue déglutit. Sa vue fatiguée était brouillée et douloureuse ; il ôta les lunettes et se frotta les yeux, la myopie de Potter l'empêchant de distinguer l'expression de Narcissa.

« -J'étais persuadée que tous mes soutiens étaient morts, murmura-t-elle, la voix étranglée. Mais, en vérité, tu n'en a jamais été un, n'est-ce pas ? Qu'es-tu venu faire ici ?

-Je ne suis pas certain de le savoir, avoua Rogue.

-Peux-tu m'aider ? »

Il hésita. Il était spécialiste en potions et en magie noire, pas en maléfices métamorphiques de ce genre. Quant à enquêter sur les agresseurs de Narcissa, cela lui était impossible. Pourtant, lui dire non aurait été comme la trahir à nouveau.

« -Pour l'instant, tu es entre de bonnes mains, répondit-il finalement. Quand tu sortiras d'ici, Drago et toi devrez vous mettre à l'abri. »

« -Nous ne comptons pas nous enfuir, proclama Narcissa. L'honneur est tout ce qui nous reste, quoi que les gens pensent à présent de nous. Mais toi, demanda-t-elle, et Rogue entendit une soudaine humilité dans sa voix fière, tu ne me juges pas, n'est-ce pas ? »

Un mouvement convulsif crispa la mâchoire du sorcier.

« -Je serais mal placé pour le faire », murmura-t-il.

Narcissa inclina la tête et tendit sa main. Rogue la serra. Sous ses doigts, la peau de serpent était chaude et douce. Elle le regarda gravement, puis posa l'index de son autre main sur ses lèvres écailleuses, et Rogue comprit alors que la Moldue avait eu raison de l'envoyer ici.


La semaine prochaine, nous saurons enfin où est passée la baguette de Rogue. En attendant, celui d'entre vous qui trouvera la réponse gagnera le parrainage du prochain nouveau personnage (eh oui, encore un !). Si personne ne trouve, c'est l'auteur de la 60e review qui en héritera. Vous avez tous les indices en main dans ce chapitre et surtout le précédent, à vous de jouer !