Donnie se réveilla en sursaut. En ouvrant ses grands yeux paniqués, se demandant quelle urgence arrivait afin qu'on le réveille aussi brutalement, il s'aperçut que le visage qui avait hanté ses rêves était penché au-dessus du sien et ne reflétait qu'un calme olympien, réfutant sa première pensée qu'ils étaient soit attaqués ou que Mikey avait encore avait une commotion cérébrale, après avoir chuté en skate :

-Donnie! Debout! Si je me lève, tu te lèves, déclara autoritairement Léonardo en le secouant, sans ménagement.

Avec consternation, il s'aperçut qu'il était 5h35. Donatello était ce que l'on appelait un lève-tôt. A 6h15, il se levait, sans saluer personne, c'est-à-dire ni Léo, ni Maitre Splinter, les seuls éveillés à cette heure-là, avant son arrêt au puit : sa machine à café. Il retournait ensuite boire sa première tasse dans son labo, en élaborant la liste de ses projets de la journée. Puis, il prenait sa seconde tasse en famille, Mikey et Raph se levant à 7h, la limite imposée par Maitre Splinter. Et la journée commençait. Il était un lève-tôt, certes, mais quand même le soleil n'était pas levé…

Certes, Il n'était que 45 minutes plus tôt que d'habitude, pas de quoi en faire tout un plat, mais il avait eu un sommeil si troublé que cette fois-ci, il aurait exceptionnellement poussé jusqu'à 7h. Évidemment, le Général Vengeur ne lui permettrait pas, pensa-t-il avec morosité, profitant du levier du remord qu'il tenait vis-à-vis de Donatello et qu'il pouvait utiliser à sa guise, contre lui. Il devait se faire un café et songer cette-fois sérieusement à une solution. Qu'il n'ait rien trouvé hier était indigne de son grand intellect. Il y avait, quelque part, une porte de sortie. S'il pouvait demeurer tranquille quelques minutes, sans qu'on l'assomme de question, avec une carafe de café, il pourrait enfin figurer un moyen de stopper cette machine monstrueuse dont lui-même avait posé le premier engrenage.

Se lever plus tôt équivalait à trouver une solution plus tôt également, raisonna-t-il, tentant de voir les aspects sous un jour plus positif, tout en s'assoyant dans son lit pour s'étirer. Il devait se lever, qu'il le veuille ou non. S'il y mettait de l'effort, il trouverait un moyen afin de regagner sa propre chambre pour le reste de sa vie et ne plus se lever à l'aurore. Mais ça, c'était pour plus tard. Pour le moment, il devait obéir à son chef.

Il regarda Léo, nu, en train de récupérer son équipement dans l'armoire. Alors qu'il s'asseyait afin d'enfiler ses genouillère, Donnie ne put en détacher ses yeux.

Ils étaient tous assez peu vêtu en général, ne portant que le strict nécessaire afin de protéger leurs articulations et aussi leur bandana distinctif. De même, ils prenaient leur douche tous ensemble, depuis toujours. Donc, voir Léo nu, n'était pas exceptionnel en soi, mais cette fois-ci, alors que le leader était dans son intimité, sa musculature parfaite mise en valeur sous la lumière faible de sa lampe de chevet, dans le silence du petit matin, assis sur son lit pas encore fait, se vêtant avec des gestes lents et calculés, tout cela prenait une connotation différente, comme un Strip-Tease inversé. Sans la bande de tissu bleu, le visage de Léo lui sembla plus mâle et ses yeux, d'un saphir plus perçant avec une forme plus étirée, lui rappelant ceux des chats siamois, les plus racés et exotiques des félins domestiques.

Le corps de son frère lui semblait aussi accessible que désirable, à quelques pas de lui, dans cette pièce où son odeur, sa chaleur, sa présence étaient suffocantes. S'ils faisaient l'amour là, personne ne viendrait les déranger. Il n'aurait qu'à s'étendre sur le lit de Léo et…

Au même moment où il se reprochaient ses pensées aussi stériles qu'impures, Léo lui lança sèchement :

-Cesse de me dévorer des yeux. C'est inutile, il n'y a personne pour te voir.

Sans y réfléchir, du tac au tac, la tortue au bandana violet répliqua :

-Si, il y a toi…

Sans dire un mot, mais ayant fait un évident roulement de ses prunelles pervenches vers le plafond, afin d'exprimer ce qu'il pensait de sa réponse, Léo ouvrit son tiroir afin d'y trouver son bandana et le noua autour de son visage, au grand dam de Donatello. Avec ce bandana noué, Léo devenait le « Fearless Leader » inaccessible. Mais, à bien y penser, c'était peut-être mieux ainsi. Il n'aimait pas sa façon de penser depuis qu'il partageait la chambre de la tortue de jade.

-Où est ton équipement? Je croyais que je t'avais demandé de tout prendre? questionna le porteur de katana, le fixant avec mécontentement.

Avec un soupir las, Donnie répondit qu'il n'y avait pas pensé dans toute la folie de la journée.

-Peu importe, conclu-t-il avec un bâillement. Personne n'est debout à cette heure, même pas Maitre Splinter. Puis, ce n'est pas comme si Raph ou Mikey ne m'aurait jamais vu nu.

Le regard bleu ne cilla pas :

-Je ne sais pas, puisque toi-même, tu semblais me regarder comme si tu me voyais nu pour la première fois, il y a peine quelques instants.

Embarrassé, Donnie ricana nerveusement.

-Je suis un peu lunatique quand je me lève, surtout avant mon café matinal. Désolé.

Peu impressionné par l'explication boiteuse de Donatello, Léo se leva.

-Dépêche-toi, je t'attends dans le Dojo déclara d'un ton qui n'admettait pas la contradiction.

Cette fois-ci, Donnie comprit que ça y était. Léo allait lui botter la carapace jusqu'au New-Jersey, pour sûr. Il n'avait jamais été de la taille de son frère au combat. Personne ne l'était, à part Raph, à la limite, quand il ne laissait pas la colère l'aveugler ou qu'il ne souffrait pas d'un lendemain de veille douloureux. A peine éveillé et qui plus est, SANS CAFÉ, Donnie n'avait aucune chance de s'en sortir indemne. Il allait s'endormir, son bo à la main, sans voir le coup venir. Nerveusement, il passa sa langue dans l'espace entre ses dents, vide depuis un geste maladroit de la part de Michelangelo avec ses nunchakus, qu'il n'avait pas bloqué, trop perdu dans ses pensées d'inventeur.

Il tenta de protester, le plus poliment qu'il était capable de le faire sans sa sacro-caféine matinale, afin d'au moins ajourner la punition. Habituellement, il ne répondait même pas « bonjour » sans au moins 6 gorgées de son breuvage favori et là, il devait entamer un plaidoyer afin d'obtenir un sursis de quelques heures, avec Léonardo, la personne la plus inflexible qu'il connaissait.

-Léo, il est tôt. Tu pourras me donner une leçon tout ton content dans trois heures, durant l'entrainement. Tu ne trouves pas que je serai plus puni, si tu m'humilie devant toute la famille, non? Ça peut attendre. J'ai vraiment besoin de café. Sinon, tu n'aurais même pas de plaisir à me mettre une raclée! Je n'aurai pas la force de faire semblant de résister, raisonna le doux scientifique.

-Qui a dit que je voulais te mettre une raclée, répliqua Léonardo, imperturbable. Nous allons méditer. Je commence toujours mes journées ainsi. C'est un bon exercice, qui t'éveillera plus subtilement que la caféine.

Ce fut au tour de Donnie de rouler des yeux. Il aurait préféré le combat. Cela aurait eut le mérite d'être bref. Il n'y avait rien que Donnie trouvait plus stérile et insipide que de méditer. Les frères avaient longtemps cru que Léo faisant semblant d'aimer la médiation afin de lécher les bottes de Maitre Splinter et que c'était une des raisons de sa nomination arbitraire de leader. Mais, avec les années, force était de constater que Léonardo éprouvait vraiment du plaisir, aussi saugrenu cela était-il, à demeurer les jambes croisées, en position du lotus, pendant parfois plus d'une heure, à ne rien faire du tout à part vider son esprit.

Donatello ne comprenait pas cette abstraction : pourquoi ne pas être actif quand il avait tant à faire? Pourquoi ne pas emplir son esprit de connaissances au lieu de le vider? Chacun d'entre eux avec leurs passetemps, certains individuels et d'autres communs, mais ceux de Léo lui semblait les plus bizarres.

Léo aimait méditer et s'entrainer. Lire, à l'occasion, mais il n'en n'était même pas certain.

Raph aimait s'entrainer et se divertir : lire, dessiner, jouer à des jeux vidéo. Et aussi la mécanique, point qu'il partageait avec lui.

Mikey aimait les mêmes choses que Raph, excepté que la cuisine remplaçait la mécanique. Il détestait l'entrainement.

Donnie n'aimait qu'étudier, apprendre, rechercher et construire ses projets et détestait l'entrainement autant que Mikey, sauf que lui, ce n'était nullement par paresse, mais plutôt par manque d'intérêt.

Il s'aperçut que, de tous ses frères, Léonardo avait les champs d'intérêt les moins communs aux siens, ne partageant que son amour du combat avec Raphael et rien avec les deux plus jeunes. Pourtant, il n'était ni un sot ni un flemmard ni un asocial. Son frère était décidément un mystère et alors qu'il suivait son tortionnaire au Dojo, il se dit qu'il méritait presque d'être un sujet de recherche. Il menait plusieurs projets de front, son esprit toujours en éveil, réclamant le plus possible d'occupations et d'exutoires. Il devait se pencher sur le cas de son frère, comme sujet anthropologique, mais cela serait après la priorité numéro un :

Se sortir de ce merdier, sans trop de dommages collatéraux. Surtout en privilégiant ce qu'il pouvait être encore sauvé de sa relation avec son aîné. Il en était presque à un point où il se moquait de l'opinion des autres, dont celle d'April.

Alors, qu'il regardait son frère dérouler deux matelas de méditation, lui donnant une vue imprenable sur les globes fermes de ses fesses, il éprouva une impression bizarre, comme s'il quelque chose était différent… Il faillit s'étrangler de stupeur quand il réalisa la cause de qui rendait ce spectacle insolite. Il avait vu la queue de Léo. Celle-ci habituellement était enroulée et ils la gardaient le plus près de leur corps possible. Cette vue n'avait rien d'indécent, leur queue n'étant pas un organe sexuel à proprement parler. Ce n'était pas comme si son frère avait exhibé son pénis. Mais il demeurait que cette vision était inhabituelle. Il voyait souvent la queue de Raph, peu regardant, lorsque celui-ci levait des haltères sur le dos ou était sous sa moto pour effectuer des réparations, mais il ne se rappelait pas d'avoir vu celle de Léo auparavant, et il sentit une veine battre contre sa tempe, devant cette brève aperçue de l'intimité de son frère en bleu. La queue de jade était jolie et son extrémité fine et recourbée. Il eut soudain la tentation d'y toucher.

Il se laissa tomber assis le plus rapidement possible sur le tatami nouvellement déroulé , ne voulant pas faire une démonstration évidente de son trouble, alors que, agenouillé, allumait l'encens, toujours silencieux, Léo était à moins d'un mètre de lui. Puis, le leader se mit en position en face de son cadet.

Dans la semi-obscurité de la pièce, les yeux bleus semblais de jais, l'impression étant accentuée par le regard profond qu'il lui décochait.

C'était fascinant comment en un simple regard, sans un cri ou un mot de reproche, Léonardo pouvait réduire n'importe qui à l'état de larve honteuse. Alors que Maitre Splinter ne recueillait que des excuses assez tièdes lorsqu'il avait fait une bêtise et qu'il le sermonnait, Michelangelo fondait en larmes véritables, lorsque Léo semblait avoir une lueur de reproche dans les yeux, sans avoir même ouvert la bouche. Sous le regard presque impérial, Donnie se recroquevilla, alors que même la démonstration agressive de Raphael et ses menaces violentes, ne l'avait apeuré que de la moitié.

Le batard connaissait son pouvoir car il sourit narquoisement :

-Relaxe, Donnie. Nous faisons notre première activité de futur couple, ensemble. Pour me courtiser convenablement, tu dois t'intéresser à mes hobbies. Pas à tous, pas toujours, tu nous rendrais tous les deux ridicules, si tu te mets à me suivre partout comme mon ombre. Mais tu dois mettre des efforts pour partager quelques-uns de mes intérêts.

Donnie poussa un soupir qui fit écho dans la vaste pièce.

-Léo…

Le regard bleu se rapprocha de la flamme de la troisième bougie qu'il venait d'allumer, leur couleur virant à l'acier.

-Tu feras ce que je te dirais de faire, tu me dois bien cela, déclara, Léo, impitoyable, devant Donnie dont les flammes des bougies rendaient les yeux plus rouges, plus brillants, et aussi inoffensifs que ceux d'un lapin hypnotisé devant des phares qui se rapprochaient à toute vitesse. Il ouvrit la bouche de stupeur devant cet étalage d'autoritarisme. Léonardo avait toujours été fier de sa position de leader, prenait parfois même un plaisir visible à détenir un certain pouvoir sur eux, mais il n'avait jamais abusé de celui-ci. Jusqu'à maintenant.

Paraissant regretter la dureté de ses paroles, Léonardo tendit la main pour caresser la joue de son frère tendrement. Donnie en eut le souffle coupé, alors qu'il se perdait dans les yeux de Léo comme s'ils étaient des trous noirs.

-Fais-moi confiance, chuchota-il. Nous en sortirons tous les deux gagnants…Maintenant, ferme tes yeux…