6

Aëlis chevauchait avec vingt minutes d'avance sur les autres. C'était les ordres et elle les respectait à la lettre. Dix jours qu'ils étaient partis.

Dix journées qu'elle regrettait, plus qu'elle n'avait jamais regretté une décision, de s'être proposée comme éclaireuse pour la caravane.

Au début tout avait mal commencé. Le regard que Sayanel avait posé sur elle.

Marchombre.

Elle les avait toujours évités et n'en avait croisé que quelques uns.

Rares. De loin. Et encore les avait-elle reconnu simplement parce qu'elle connaissait la guilde presque aussi bien qu'un marchombre.

Elle s'était fait sa propre opinion sur eux. Oubliant Nillem ou d'autres qui pour elle n'avaient jamais été marchombre.

Pour elle, Marchombre on naissait, marchombre on mourrait.

L'apprentissage ne permettait qu'une perfection de sa nature, de l'éclosion des talents. Il permettait aux marchombres de se trouver.

Totalement.

Elle avait beaucoup d'admiration et de respect pour eux.

Mais elle en avait peur aussi.

Assise sur sa jument blanche aux inquiétants yeux noirs d'intelligence, la jeune fille soupira. Le premier jour, pendant qu'elle n'avait pas encore trop de travail, elle s'était approchée du chariot où l'intendant tenait les rênes.

- Oui ? Demanda-t-il simplement.

C'était un homme d'une soixantaine d'années mais encore très vigoureux. Nerveux de nature, son corps entier clamait qu'il n'était pas du genre à rester assis.

- Ce n'est pas la première fois que je fais un travail d'éclaireuse, dit-elle, mais c'est la première fois que je le fais avec une caravane. Je sais que tout le monde dans une expédition à son rôle, sa place. Du commis au chef thül en passant par l'intendant – toi – et les commerçants.

- Et ?

- Qui est qui et fais quoi ? Acheva-t-elle simplement.

Ils étaient une cinquantaine en tout dans la caravane. Aëlis avait toujours eu une excellente mémoire. Il n'eut jamais besoin de lui répéter la fonction ou le nom de quelqu'un deux fois. L'intendant – que l'on surnommait Lou – lui désigna toutes les personnes de l'expédition qu'il voyait ainsi que leur fonction.

- Après, je ne connais pas tous les commerçants et agriculteurs qui nous accompagnent. Mais j'ai leur nom. Je te passerai la liste au dîner si tu veux.

La jeune fille acquiesça gravement, reconnaissante.

- Et Sayanel ? Osa-t-elle demander dans un souffle quelques minutes après.

- Lui, il est à part. Il fait ce qu'il veut, va où il veut.

- Mais il sert à quoi ?

- C'est un marchombre Aëlis. Le marchombre évolue dans un monde que nous ne percevons même pas.

- Et donc ?

- Et donc il est là pour voir ce que nous ne savons pas voir.

Nous ne savons pas voir, releva la jeune fille, pas que nous ne pouvons pas voir.

- Seulement cela ?

- Dis donc jeune fille, un peu plus de respect ! Son travail est en réalité un des plus importants. Surtout aujourd'hui.

- Pourquoi ?

- Parce que nous sommes en paix. Alors personne ne se méfie. Et c'est quand l'on cesse de se méfier que l'ennemi frappe. Toujours.

Un souvenir illustra les propos de Lou. Un fou, un mercenaire chargé de lui enseigner la douleur, qui lui charcutait la peau alors qu'elle s'était endormie, épuisée. Elle frissonna.

- Ce n'est pas ce que je voulais dire tout à l'heure.

- Que voulais-tu donc dire ?

- Sayanel doit donc voir ce que nous ne voyons pas, entendre ce qui n'est pas, sentir ce que vous ne percevons : prévoir l'imprévisible en somme.

- Je pense que c'est bien résumé jeune fille.

- Et moi alors ? Je sers à quoi ?

- Mais à prévenir que l'imprévisible peut arriver.

Ce n'était pas Lou qui avait répondu mais Rhous. Il cala alors le pas de son robuste cheval sur le pas du chariot que suivait déjà Aëlis.

La jeune fille lui sourit faiblement, appréciant sa réplique.

- Tu me rappelles une jeune fille que j'ai rencontrée il y a des années dans une expédition comme celle-ci mais avant la guerre avant même que les Sentinelles soient figées… avec Sayanel tiens. Une petite souris qui est devenue un dangereux tigre.

Aëlis sourit.

- C'est la première fois qu'on me dit que je ressemble à quelqu'un !

Mais son cœur avait battu plus fort. De qui parlait-il ?

Sayanel ne parlait pas ou peu aux membres de l'expédition. Il ne s'entretenait qu'avec Lihnéal le soir, ou Rhous plus régulièrement. Quelques uns des membres de la caravane échangeaient parfois quelques mots avec le marchombre mais cela n'allait pas plus loin.

Cependant, Aëlis sentait souvent son regard brûlant la transpercer.

Elle en dormait mal la nuit.

Le pire était qu'elle ne l'entendait pas. Il était pire que le vent.

Moins insaisissable que de l'eau. A côté de Sayanel, l'obscurité avait la consistance d'une foule et la densité d'une lune. Parfois il passait derrière elle et elle sursautait. Tant parce que passer si près d'elle avec son aura éclatante la réchauffait elle-même quelques secondes que de peur. Parce qu'elle ne savait pas ce qu'il lui voulait. Parce qu'il était toujours libre.

Libre d'une manière qu'elle avait toujours espéré.

Mais elle se faisait des idées, il ne pouvait pas lui vouloir quelque chose.

Elle n'était rien.

Elle n'était personne.

Il était la Lumière. Elle était les Ténèbres.

Sayanel regardait les flammes danser au dessus du bois qu'elles consumaient.

La caravane était partie depuis trois semaines.

Trois semaines qu'il se posait les mêmes questions.

Trois semaines qu'il l'observait, la jugeait.

Trois semaines.

Et il en était toujours au même point.

Il ne savait pas quoi faire.

Il avait perçu tout de suite la lumière qui brillait en elle. Moins forte que celle d'Ellana, mais très forte tout de même. Tout du moins, moins éclatante mais destructrice, sauvage.

Mais il avait aussi perçu son aura sombre.

Une obscurité qui assombrissait jusqu'à son regard bleu ciel.

D'un coup d'œil, il avait jugé son âge. Seize, dix-sept ans. Guère davantage. Pas moins de quinze, c'était improbable.

Elle ne pouvait être la fille de Nillem et Essindra.

Mais pourtant, le vent ne se trompait jamais.

Quelque chose lui échappait.

Ce qui l'agaçait. Il n'aimait pas cela.

Il avait commencé à poser des questions sur elle mais il s'aperçut rapidement que personne ne savait d'où elle venait.

La petite n'était pas bavarde.

Malheureuse, avec un poids énorme sur les épaules, mais pas bavarde.

Personne ne savait d'où elle venait ni son âge. Encore moins si elle avait une famille. Elle se mêlait suffisamment pour qu'on l'ait acceptée et qu'elle connaisse tout le monde mais pas assez pour qu'elle se soit livrée.

Et il ne savait toujours pas quoi faire.

Il en était là de ses réflexions lorsqu'il perçut un bruissement dans l'air.

Pas un bruit de pas ni de frôlement. Juste l'air qui vibra.

Il releva la tête et aperçut une silhouette fine se faufiler discrètement hors du camp. Sans être vue par les gardes pourtant attentifs. Les thüls ne plaisantaient pas avec leur honneur.

Aëlis.

Ce ne pouvait être qu'elle.

Doucement, plus silencieusement encore qu'elle puisque l'air joua avec lui, ne faisant aucun bruit, il quitta le camp à son tour.

Elle était douée. Il la chercha un moment, devant utiliser plus son ouïe que sa vue mais parvint finalement à la retrouver.

Aëlis avait senti une autre crise approchée. Elle n'avait plus de baume et elle n'avait pas eu le temps d'en préparer. Mais il y avait un ruisseau pas loin. Elle l'avait trouvé et c'était pour cette raison qu'ils s'étaient arrêtés là pour la nuit.

Tout le camp dormait.

Sentant la sueur glacée paralyser son corps, elle avait blêmi. Sortir, vite.

Souffrir oui, de toute façon elle n'avait pas le choix.

Mais seule.

Ne pas réveiller les autres. Qu'ils ne sachent pas. Elle ne voulait pas de leur pitié ni de quoi que ce soit d'autre.

Cependant, la malédiction la rattrapa avant qu'elle atteigne l'eau. Dans un râlement rauque de douleur, elle eut la sensation maintenant bien connue mais toujours aussi insupportable que son dos se déchirait. Elle s'arc-bouta pour tenter de repousser la douleur et vit la pleine lune. Elle songea qu'elle était vraiment belle ce soir. Dommage, elle ne pourrait pas en profiter.

Elle s'écroula sans le sentir. Seule la souffrance de son dos et dans son corps existaient à présent. Puis elle lâcha prise et perdit connaissance alors qu'un coussin de feuilles la cueillait sur le sol.

Sayanel fronça les sourcils. Il était pourtant certain de…

Un râle de souffrance le figea. Une fraction de seconde après, il courait. Il n'avait pas couru depuis des années. Mais son inquiétude devait aussi se lire sur son visage. Il n'avait pas vu cela arriver. Que se passait-il ? Etait-elle malade ? Se faisait-elle attaquer ?

Il la trouva inconsciente sur le sol, le corps pourtant tendu par la souffrance et couvert de sueur. Une sueur froide de douleur. Mais le pire était son visage livide et convulsé de souffrance.

Il se pencha, inquiet, et toucha sa joue.

Sa respiration même s'était tue, elle était invisible, comme si son corps voulait s'économiser au maximum pour lutter contre son mal. Son visage était brûlant.

Il comprit qu'il y avait plus de choses encore qu'il ne le soupçonnait qui lui échappaient.

Il resta calme et regarda autour de lui. Le ruisseau. C'était elle qui avait découvert l'endroit. Le point d'eau était certainement l'endroit où elle se dirigeait.

Délicatement, il la prit dans ses bras.

Aëlis poussa une faible plainte et ouvrit les yeux. La jeune fille regarda le ciel en tentant de juguler les restes de douleur et son corps encore endolori. Puis elle fronça les sourcils. Deux choses n'allaient pas.

Un, le bruit de l'eau. Tout proche. Trop proche.

Deux, une respiration. Basse, calme, sereine.

Brusquement, elle se redressa.

Et fit face à Sayanel.

Le marchombre avait allumé un petit feu sans fumée et patientait la tête posée sur ses genoux repliés contre sa poitrine, les yeux fermés il semblait méditer.

Aëlis l'observa un moment en tentant de calmer la panique qui l'envahissait. Savait-il qu'elle avait repris connaissance ? Est-ce lui qui l'avait portée jusqu'au ruisseau ? Oui, ce ne pouvait être que lui, il n'y avait personne d'autre dans les environs. Mais… pourquoi ?

- Calme d'abord la tempête sous ton crâne, lui ordonna-t-il calmement sans ouvrir les yeux.

- Que… que faites-vous ici ? Murmura-t-elle.

- Je t'ai vue sortir du camp.

Comme si sa déclaration suffisait comme explication, il ouvrit les yeux et plongea son regard dans le sien. De nouveau, elle fut emprisonnée dans son regard. Mais elle ne se noya pas.

- Montre-moi.

Cet ordre l'électrisa et elle se leva, rompant le contact. Elle se mit à trembler et se détourna.

- Non.

Elle n'avait pas crié mais chuchoté. Il l'entendit cependant comme un hurlement.

Douleur.

Peur.

Solitude.

Mais pas la bonne solitude.

Abandon.

Il se leva à son tour et posa une main chaude, pleine de promesse et de douceur, sur son épaule.

- Montre-moi. Répéta-t-il.

Une larme coula de ses yeux océan. Lentement, tremblante, il la vit délasser son corsage de cuir et lui tourner le dos.

Sayanel avait vu beaucoup d'horreur dans sa vie. Beaucoup de mort, beaucoup de blessure.

Pourtant, celle-ci le fit frissonner.

La balafre parcourait l'ensemble de son dos fin. Boursouflée et d'une couleur étrange… il fronça les sourcils.

- Depuis combien de temps as-tu cette cicatrice ?

Elle ne répondit pas tout de suite. Il ne la pressa pas.

- Quatre ans.

Cela confirmait ce qu'il pensait. Ce n'était pas normal.

- Rêveurs ?

- Je n'ai pas les moyens.

- Les rêveurs ne font pas payer leur rêve.

Elle se rhabilla puis se retourna.

- Ce n'est pas ce que je voulais dire. J'ai été immunisée contre les dessinateurs. Contre tout dessin, quel qu'il soit. Rêve compris.

Sayanel fronça les sourcils. Il ne savait pas que c'était possible.

- Et il n'y a rien à faire ?

Il la sentit se mettre en colère :

- A votre avis, je fais quoi depuis trois ans ? Puis elle sembla se rendre compte de ce qu'elle venait de dire et blêmit. J'ai… j'ai juste un baume que je me prépare mais je n'ai pas eu le temps hier.

Trois ans, avait songé Sayanel.

Avant, Nillem et Essindra n'avaient pas tenté de la guérir ? Mais il ne dit rien.

- Dis-moi ce qu'il te faut.

Elle plissa les yeux, méfiantes.

- Pourquoi faites-vous cela ? Pourquoi m'aidez-vous ?

Il lui offrit un étrange sourire.

- Il y a deux réponses à ta question, comme à toutes les questions : celle du savant et celle du poète. Laquelle veux-tu en premier ?