Chapitre VI

J'avais aussi besoin d'air, j'avais l'impression d'étouffer. Je decidai de prendre le temps de marcher. Groves Street était un petit bout de chemin plus loin. Je m'en foutais. La marche me ferait du bien. Et les rues sombres de New York ne me faisait plus peur depuis des années, à force de les parcourir. J'étais encore à Chrystie Street lorsque je sus qu'on me suivait. Des talons. Après trois ans et demi d'affaires avec Bennett, je savais qu'il me ferait suivre. Et par une femme, en plus. Je connaissais le truc. Envoyer une fille surveiller pour localiser le meilleur coin pour vous entourer. Je fis quelque pas de plus vers le coin de la rue et attendit. Et je lui sautai dessus, comme par accident. La sorcière russe, plissée de partout, chambranlante qui m'accueillit me jeta sept ans de mauvais sort, certain. Je bafouillais des excuses, dans le russe rudimentaire que je connaissais, en essayant de ramasser ses provisions éparpillées. Lorsque je lui remis un navet tombé dans les égouts, elle m'injuria davantage. Une femme noire nous dévisagea, de loin, de l'autre côté de la rue, elle traversa la rue à pas rapides, en serrant avantage son sac. Je sentis le rouge me monter aux joues et quittai Babouchka avec mes sept ans de malheur.

Je trouvai l'adresse habituelle, sur Groves Street. Je cognais fort les trois coups réglementaires et les quatre suivants beaucoup plus doucement. Ça prit un moment. Mais une paire d'yeux méfiants finit par ouvrir le judas. Roz entrouvrit la porte pour détailler ma bouille et me laissa entrer toujours un peu à contre-cœur. Comparativement au froid à l'extérieur, la pièce enfumée qui m'attendait m'accueillit comme une matrice. Je poussai un soupir de soulagement, malgré le regard noir que Roz posa sur moi. Elle reprit rapidement sa conversation avec la fille à côté d'elle. Une fille rousse à l'air encore naif, vêtue d'une robe de laine simple, au teint rose, les joues pleines de tâche de rousseur. Une nouvelle, tiens. Je me dirigeai droit sur le petit bar, à droite. Au fond, sur la scène, Lily finissait son numéro, sous la musique rythmée du piano. C'était son jour de congé. Et pourtant, elle était encore là, avec ses beaux seins nus, à nous danser le cancan. Je voyais ses boucles blonde platine virevolter dans tous les sens. Je poussai un soupir et prit un tabouret au comptoir désert, en ignorant les regards effrontés des quelques habituées qui lorgnait mon profil. Polly était de service ce soir. Elle regardait la scène d'un air morne, en nettoyant ses verres. Elle me jeta un coup d'œil et rajusta son tablier sur son ventre et tâta ses cheveux noirs, noyés de brillantine, avec ennui et finit par venir me voir, comme toujours.

- Hey Matt. Jolie tronche, ce soir. Qu'est-ce qui t'es arrivée, encore ?

- Mon propriétaire trouve que je ne paie pas assez souvent le loyer. Et j'ai eu de sales clients, si tu savais…

Elle fronça les sourcils et fit une moue inquiète en examinant mon œil enflé. Effectivement, ce ne devait pas être joli joli. Je devais ressembler à une tête de mort, j'imagine. Elle prit un linge propre et le plongea dans l'eau glacée. Elle le tordit avec application. Elle regardant Lily, avec ses petits yeux perspicaces, placés sur son visage qui aurait fait honte à la lune et me le tendit. Je le pris et l'appliqua sur mon œil, avec toute la gratitude au monde.

- Sers-moi quelque chose de bien fort, tu veux ?

Elle astiqua un verre à bière, sans trop me regarder et le posa sur la pile.

- Je rajoute ça à ta note de crédit alors, Matt.

Elle alla à l'ardoise, sur le mur et sous mon nom, effaça le 2.50$ pour le remplacer par un 3$, bien rond. Quelques filles me dévisagèrent. Ça commençait à ressembler au prix d'un loyer de luxe. Je rentrai les épaules, en me concentrant sur le grain du bois, sur le bar. Polly posa une bouteille de whiskey bon marché devant moi, avec un petit verre. Je remarquai une trace de doigt dedans. Avec ce que je devais, je n'avais pas grand chose à dire. Je me versai un verre et le but d'une traite. La chaleur remplit enfin ma gorge. Je m'en reservis presto un autre, en savourant chaque gorgée. Polly vint s'accouder au comptoir, en face de moi, son linge à la main et se pencha vers moi, en baissant le ton.

- C'est la dernière fois, Matt. Beck m'a avertie de ne plus te faire de crédit. Là-dessus, je commence à la comprendre. Et elle fait dire que si elle te voit encore fricoter avec Lily, elle t'élargira le sourire de l'autre côté. Elle m'a dit de te dire ça. Ce sont ces mots, j'invente rien. J'ai rien à voir là-dedans. Sinon, je perd mon emploi. Tu le sais. Je t'aime bien, alors fais gaffe. T'as assez d'emmerdes comme ça, mon chou.

Elle me regarda d'un air appuyé. Je soupirai et glissai 10 cents sur le comptoir. C'est tout ce qui me restait. Polly, fidèle à elle-même regagna son poste. J'ignorais ce que cette grosse truie de Beck pensait. Lily et moi, c'était de l'histoire ancienne. Je jetai un coup d'œil derrière moi. Beck, habillée d'un habit de soirée chic était là, entourée de sa cour. Je vis Lily aller les rejoindre et passer son bras affectueusement autour des épaules corpulentes de la patronne qui lui passa le sien autour des hanches. J'en eus un peu la nausée. Mais Lily était assez grande pour faire ses propres choix. Plus personne ne faisait attention à moi. Ce qui faisait mon affaire. Je continuai à siroter tranquille mon verre un bon moment, dans ma solitude. J'avais été execrable avec les Chagny, je le savais. La culpabilité me restait prise dans la gorge. Je repensais au petit, avec son air terrifié de la photo, perdu dans la jungle qu'était New York. Je repensai à la mère et à ses propos. Elle m'avait comparé à un monstre. Et effectivement, je me sentais comme un monstre, en ce moment. Un monstre incapable d'aider qui que ce soit. Encore moins ma propre personne. Je me demandais ce que j'allais faire. Je n'étais pas capable de payer ma note de crédit. Encore moins Bennett d'ici 3 jours. Je n'avais plus de cigarettes et j'avais abandonné consciemment un enfant à son propre sort. Je me reservis un verre et jetai un coup d'œil à la bouteille. J'en avais déjà avalé le tiers en moins d'une heure. J'étais perdu dans mes pensées lorsqu'on me secoua rudement l'épaule. Je fis volte-face pour me retrouver devant le visage de hyène de Roz et de son air mauvais.

- Mais ça va pas ? Ca fait trois fois que je te gueule de venir. Y a une guenon qui te demande, à la porte. T'as donné le putain de code à une guenon? T'as pensé à ce qu'on ferait si la police arrivait et voyait ça déambuler avec nous ?

Je la dévisageai un moment, dans la plus totale des confusions. Une guenon ? J'étais déjà un peu ivre et j'imaginais déjà Roz se débattre avec un singe costumé en ballerine. Puis, je me rappelai que Roz était une des personnes les plus détestables que je connaisse et qu'elle avait oublié d'oû elle venait. C'était le genre à dénigrer les noirs, les italiens et surtout les juifs en disant qu'ils nous volaient nos job alors qu'après tout, elle était aussi une immigrante irlandaise.

- Bah, si elle a le code et qu'elle semble savoir ou elle est, tu la laisse rentrer. C'est la règle. Et si la police débarque ici…

Je jetai un rapide coup d'œil à Lily qui se frottait sans gêne, d'un air aguicheur à sa protectrice, devant tout le monde.

« Si la police débarquerais ici, elle aurait bien d'autres raisons de tous nous arrêter, qu'une femme noire qui vient prendre un verre, crois-moi. Et… c'est pas ton job, de surveiller justement si elle débarque et de nous avertir avant que ça arrive pour qu'on puisse décamper avant ? »

Elle fit un geste obscene dans ma direction et cracha en direction de mon verre qu'elle manqua de peu.

- C'est ça, cause toujours. Moi, je laisse pas ce genre de vermine rent …

- Monsieur Rivers ?

Roz et moi nous nous retournâmes en même temps. J'entendis une ou deux filles, quelque part, pouffer de rire. La jeune femme s'était avancée dans la pièce enfumée, comme si de rien n'était et ignorait la videuse qui s'était mise à l'insulter avec une audace sans pareil. Je sursautai en la voyant. C'était la femme que je semblais avoir effrayée sur Chrystie Street. La nervosité se mit à me tarauder. Que faisait-elle ici ? Elle devait m'avoir suivi depuis un bout et avoir saisi le code. Avait-je laissé entrer quelu'un qui appellerait la police pour mœurs indécentes ? Elle s'approchait de nous en souriant. Comme s'il s'agissait d'un simple débit de boisson. Comme si elle ne voyait pas ce qui se passait autour d'elle. J'étais à la fois mortifiée et intriguée. Je devais admettre qu'au premier coup d'œil, elle me plaisait déjà. Elle était jolie. Sa robe de taffetas gris perle semblait neuve et sans être extravagante, lui aIlait à ravir. Il émanait d'elle un calme à tout épreuve. Je rougis.

Roz voulu faire signe à Beck de jeter l'intruse dehors mais d'un geste autoritaire, la patronne la renvoya à la porte et me lança un regard meurtrier en terme d'avertissement pendant que Lily qui venait de s'apercevoir de ma présence me regardait avec un air horrifié, en se pointant l'œil. Je lui fit un signe en haussant les épaules. Je règlerais ça avec elle plus tard. Je revins à la jolie étrangère. Elle observait l'ardoise avec attention et eut un petit sourire. Poliment, elle demanda à la barmaid si elle pouvait avoir un verre propre. Elle déposa 3.50$ sur le comptoir. Polly, surprise, me lança un regard de travers. Avec hésitation, elle déposa un autre petit verre devant la jeune femme. Celle-ci la remercia chaleureusement puis s'approcha de moi, en agitant son verre, avec un sourire complice.

- Vous permettez que je vous en vole un peu ?

Polly et moi, nous nous regardâmes, complètement ahuries. Ce n'était pas Bennett qui envoyait cette fille à mes trousses. D'un geste confus, je l'invitai à s'asseoir sur le tabouret libre, à côté de moi et remplit son verre. Elle souleva un peu sa jupe et s'assit élégamment, en me souriant chaleureusement. Elle me tendit la main.

- Victoire Saint-Louis.

En prenant sa main délicate, je remarquai tout de suite qu'elle portait un anneau de fiançailles, au doigt. Je crois que mon cœur se serra un peu, à ce moment-là. Mais ce n'était pas exceptionnel. Loin de là.

- Vous connaissez déjà mon nom, je crois.

Elle hocha la tête et porta le verre à ses lèvres et but son contenu d'une traite. Elle fit la grimace puis se pencha vers moi, en murmurant, avec un air gêné.

- Dîtes ? Vous préférez qu'on vous appelle Monsieur ou Madame ?

La question me coupa le souffle. J'ouvris la bouche et la refermai, comme un imbécile. Je ne savais pas quoi lui répondre. Bien sûr, il suffisait de porter un pantalon et les cheveux courts pour qu'on vous prenne pour un homme. Les gens ne regardaient pas. Personne n'avait le temps de regarder, à New York. Et ça faisait parfaitement mon affaire. Je dépassais parfois certains hommes d'une tête et ma cicatrice à la joue ne donnait un air de dur à cuire alors personne ne remarquait jamais. Ou presque. Et je ne voulais pas qu'on remarque et je faisais tout pour que ça reste ainsi. Mais j'étais née avec le corps que j'avais et même si être un homme aurait été un de mes rêves les plus fous, on était tout de même ici, assises dans ce bar ou chacune n'ignorait pas que j'étais comme elles.

- Appelez-moi Matt. Ce sera plus simple.

Elle hocha la tête en signe d'approbation et cogna son verre contre le mien. Elle sorti son sac et en sorti une enveloppe épaisse de papier brun, qu'elle posa sur le comptoir.

- D'accord Matt. Enchantée.

Elle sourit poussa discrètement l'enveloppe vers moi avec un air à demi désolé.

« Je suis venue ici pour vous transmettre toutes nos excuses, pour ce soir »

Je fronçai les sourcils. Je voyais déjà la suite du dialogue, l'avis d'évinction et les menaces de Bennett, dans cette enveloppe. J'étais confuse. Cette fille venait de payer ma note de crédit et s'excusait de ce qui allait se passer.

- Des excuses ?

Je pris l'enveloppe, la décachetai et baissai la tête pour lorgner discrètement son contenu. Je dus me retenir de ne pas m'exclamer tout haut et fixai Victoire d'un air complètement abasourdi, la bouche entrouverte. Elle me fit signe d'être plus discret et, toujours penchée, s'expliqua, le plus bas possible.

- Oui, des excuses. Et pour vous embaucher officiellement. Il y a 150$ dans cette enveloppe. Vous pouvez compter. Je crois que c'est deux mois et demi de travail, c'est ca ?

Je baffouillai quelque chose d'inaudible. Quelque chose à propos de ma façon de faire les transactions. Qu'elle ne me devait que la moitié, pour commencer. 150 dollars ! Mais c'était une fortune ! Ou avait-elle été chercher ça ? Je lui lançai un regard sceptique et l'examinai attentivement. Certes, il y avait des gens noirs très prospères à New York depuis au moins 20 ans, mais elle n'avait pas non plus l'air immensément riche. Sa bague était trop simple. Son chapeau était bon marché et la semelle de ses souliers pleines de boue de la neige de New York. Elle m'avait suivie à pied. Mais bon dieu, qui était cette fille ? À quoi voulait-elle en venir ?

Elle enchaina d'un air beaucoup plus sérieux, sans se soucier de mon état. Le changement de la conversation vers le français mit mes sens en alerte.

- Donc, vous en aurez assez pour au moins retrouver qui a enlevé le fils de ma maîtresse, vous croyez ? Ou au moins une piste ?

La stupéfaction du contenu de l'enveloppe fit place à l'incompréhension la plus totale. La jeune femme ne broncha pas devant ma réaction. Une domestique. Les Chagny m'avaient envoyé leur domestique, là, dans mon repaire le mieux gardé. En mettant en danger les filles qui venaient se libérer, l'espace de quelques heures de l'étau d'une société rigide qui les voulaient à son image ou mortes. Maintenant, des intrus connaissaient l'adresse de la piaule. Et par ma faute. Comment pouvaient-ils se payer une domestique, ces gens-là ? On disait que le Vicomte n'avait plus un sou, qu'ils logaient à Lower East Side et que sa femme devait travailler. Et quoi encore ? Je reposai l'enveloppe sur le comptoir en refoulant l'envie de vérifier si les billets n'étaient pas des faux et regardai la jeune femme d'un air grave.

- Écoutez, Victoire. Je crois avoir bien expliqué la situation à Monsieur et Madame de Chagny. Je… Ce n'est même plus une question d'honoraires. J'ignore ou vous avez trouvé une telle somme mais je ne suis pas un voleur. Si le petit n'est pas au NYJA…

La suite me fendait le cœur mais il fallait mettre cartes sur table et au plus vite avant que la situation ne dégénère. J'inspirai, avant de lâcher le morceau. Je parlai l e plus doucement possible.

« S'il n'est pas au NYJA, j'ai… j'ai peu d'espoir pour lui, Victoire. Au mieux, il est quelque part dans les rues ou dans un club privé à … vous savez. Ca durera un temps et après… Au pire… il n'est plus de ce monde. Vous imaginez tout l'espoir que votre maîtresse s'est donné ? Je préfère vous le dire tout de suite. Il y a peu de chances qu'on le retrouve vivant. »

Elle conserva un calme spectaculaire. Elle me sourit, même. Tristement. Je vis ses yeux s'embuer et sa lèvre trembler. Et même là, elle me regardaient patiemment, en m'implorant du regard. Elle adorait cet enfant. Même si ce n'était pas le sien. Elle posa sa main sur la mienne et la serra. Elle était un peu rugueuse mais chaude et ferme. Je ressentis une chaleur dans la poitrine que je n'avais pas ressenti depuis longtemps.

- Je comprends Matt. Ne vous en faîtes pas, je comprends. Je sais ce que vous voulez dire. Madame a vendu tous les bijoux qu'il lui restait. Monsieur de Chagny n'en sait rien. Il ne sait même pas que Madame communique encore avec moi. Faîtes… faîtes simplement votre possible. C'est tout.

On ne veut que des réponses, d'accord ? Savoir ce qui s'est passé. Avoir… avoir une conclusion… vous… vous comprenez ? Ne pas savoir c'est… c'est pire que tout. Dîtes-moi que vous comprenez, Matt, dîtes le moi.

J'acquiesçai silencieusement. J'étais fasciné par cette main qui serrait toujours la mienne. Fasciné par le contraste entre la chaleur de cette femme et la beauté glaciale de Christine de Chagny, dans mon bureau. Pourtant, je comprenais mieux la réaction de celle-ci. Tout se mettait en place.

Je jetai un regard un peu désemparé autour de moi. Les filles s'amusaient. Le pianiste avait entamé une espéce de valse et certaines parodiaient les pas de danse. Personne ne nous regardait. Sauf peut-être Roz, à l'autre bout de la pièce. Mais je m'en fichais éperduement. Je me retournai vers la jeune femme. Elle attendait une réponse.

- D'accord. D'accord… Je prend l'affaire.