Depuis combien de temps attendait-il là, devant cette porte, pour faire plaisir au baron ? Joker ne savait pas. Il soupira, prenant son mal en patience. Les enfants comptaient sur lui, ses frères et sœurs comptaient sur lui. Blue comptait sur lui.

- Non, pas Blue.

Il la dégoûtait, il le savait. Pourtant, elle continuait d'agir avec lui comme si de rien n'était, comme si elle n'avait jamais rien vu. Joker avait tué un homme devant elle, Blue s'était emportée puis enfuie. Mais elle était revenue. Pourquoi ? Parce qu'elle n'avait nulle part où aller ? Joker secoua la tête. Avec sa bouille d'ange, il était certain qu'elle trouverait n'importe qui pour l'héberger et pour travailler. Néanmoins, cette histoire avec le comte Phantomhive le travaillait. Le cirque était en danger, mais il avait convenu avec les autres de le dissoudre en cas de problème. Ce jour-là, il partirait avec Beast et Blue, le plus loin possible, et ne donnerait que de rares nouvelles au baron. S'il ne fuyait pas pour de bon avec les deux filles…

Le jeune homme ferma les yeux le temps de se rappeler les bons moments passés avec Beast. Lui qui riait et souriait souvent sans se forcer, le voilà bien morne. Il se rendit compte de la distance qu'il y avait désormais entre lui et ses frères et sœurs. Il était si distant avec eux qu'il n'était plus capable de deviner leur crainte ni leur pensée comme il en était capable autrefois. Lui, le grand frère de tous, l'aîné, le protecteur. Il n'était plus que protecteur, et adieu les rires et les sourires qui résonnaient dans son esprit. Lui, il était le seul à ne plus pouvoir rire sincèrement. Lui, était le seul à glisser sur ces enlèvements pour vivre. Lui, était le seul à avancer comme s'il n'y avait rien. Lui, était le plus blessé. Lui, était le monstre qui obéissait, ne valant pas plus que son maitre.

Lui, était le pantin, le seul qui ne pourrait jamais s'échapper des filets de ce vieux bonhomme cinglé.

Joker sursauta quand l'horloge sonna les huit heures du soir. Revenant ainsi à la réalité, il balaya toute pensée capable de le perturber, et attendit. Des pas claquèrent sur le perron, et il ouvrit les portes. Comme il s'y attendait, Smile et Black étaient là. Enfin, le comte Ciel Phantomhive et son majordome étaient là.

- Bienvenu au manoir. Nous vous attendions, comte Phantomhive.

La mine sombre, le jeune homme s'inclina légèrement, gardant les yeux sur « l'invité ».

- Joker… souffla Ciel.

- Si vous voulez bien entrer.

Joker s'écarta et avança un peu, suivit de Ciel et Sebastian qui referma les portes. Le jeune valet claqua des doigts, et on entendit un grincement particulier. Une espèce de poupée estropiée avança à cloche-pied, une allumette en main. Elle alluma un chandelier, puis la flamme courut le long d'un fil, allant de bougie en bougie, de lampe en lampe, éclairant ainsi le hall d'entrée. Digne d'une maison de l'horreur. Des corps en prothèses étaient encadrées dans les murs, l'un deux était pendu au lustre principal, il y en avait partout. Le comte en perdait son latin, et Sebastian ne pipait mot.

- Par ici…

Les deux se tournèrent vers Joker qui monta l'escalier. Alors qu'ils avançaient le long du corridor, Joker se mit à rire légèrement.

- Comme dit le proverbe, l'habit ne fait pas le moine.

Il sentit le regard pesant du jeune comte sur lui, et continua tout de même.

- Mon petit, aimes-tu les surnoms de « chien de garde de la Reine » ou « infâme noble » qu'on t'as donnés ?

Il avait pitié, en réalité. Un gosse ne devrait pas avoir à faire ce genre de choses. Au pire, ce n'était pas les affaires de Joker. Il n'en n'avait rien à faire, ce gosse pouvait faire ce qu'il voulait.

- Ce doit être difficile, Smile.

- Je suis le comte Ciel Phantomhive. Je ne tolèrerais plus qu'un serviteur me parle si familièrement.

- C'est vrai que tu es un noble, dit le rouquin en se retournant légèrement les yeux fermés.

Il pivota vers les deux et s'inclina de nouveau, annonçant que le dîner était prêt. Joker poussa la porte du séjour, et le comte prit place. Le valet alla à la porte en face de celle qu'il avait ouverte, et attendit patiemment alors qu'on entendait déjà le grincement des roues du fauteuil du baron. Lorsque le grincement cessa, Joker ouvrit la porte et le baron entra. Le jeune homme se coupa entièrement du monde, faisant le sourd. Il ne voulait plus entendre la voix de cet homme infâme qui lui servait de père. Non, il n'en pouvait plus, vraiment. Tout en retirant la chaise qui se trouvait en face du couvert vide, Joker se fit la promesse qu'en rentrant au cirque, il fuirait avec tout le monde.

- Joker, montre-nous le spectacle !

- M… mais.

- Vas-y, fais-le.

Le baron croqua la queue de langouste qu'il avait dans la main tout en regardant son fils. La folie brillait dans ses yeux. Voilà un obstacle à la promesse du jeune gérant. A contrecœur, Joker obtempéra. Une fois sur scène, il reprit le rôle qui lui collait à la peau, celui qu'il adorait endosser. Celui de maitre de spectacle. Il était de nouveau le Monsieur Loyal, mais pas celui qu'il espérait. Il était le Monsieur Loyal du spectacle morbide qui allait se dérouler. Le regard lourd de reproche et de dégoût de son imōto brouilla ses pensées un instant.

- Blue, si tu étais là… Pardon…

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Une fois de plus, Blue arrêta son étalon près d'un cours d'eau. Light soupira d'aise, ravi de cette petite pause, et il se mit à boire à grande gorgée l'eau fraîche qui s'écoulait sous son museau. Blue mit pied à terre et retira sa veste.

- Ah, j'vais sans douter cailler, mais bon…

Elle la roula en boule puis se mit à frotter la boue séchée sur la robe blanche de l'étalon. A peine en action, Blue commençait déjà à avoir chaud. Light sembla apprécier ces frictions sur son corps, et continua de boire. Lorsque Blue eut fini de nettoyer le plus gros de la saleté, elle s'arrêta et s'assit.

Ses yeux se fermèrent à nouveau, et un souvenir peu joyeux défila sur la toile de ses paupières.

Le baron passa la porte du dortoir, là où ils l'attendaient. Il était bien tard, et Doll s'approcha la première avec Dagger.

- Père… appela doucement la fillette.

Lord Kelvin semblait tourmenter, pris dans ses pensées. Dagger lui demanda pourquoi il rentrait si tard, et il finit à terre avec Doll.

- Ne vous approchez pas de moi ! hurla le baron.

Blue sursauta, et resta cachée derrière les jambes de Joker. L'aîné semblait sidéré, effrayé. Elle l'entendit murmurer, et Blue se promit de ne jamais l'oublier.

- Il est complètement fou…

Et elle n'avait pas oublié. Blue ne pouvait tout simplement pas oublier le jour où le baron était devenu fou. Ce jour où Joker devint son majordome, son serviteur. Ce jour où l'enfer, silencieux, commença pour eux tous. Dans sa folie, le baron avait offert des prothèses à ses enfants, leur offrant un nouveau corps. Joker avait eu un bras, Beast et Dagger une jambe, Doll cachait encore son œil avec ses cheveux, et Blue eut un pied. Le baron les habillait comme des poupées, avec des étoffes colorées. Blue croyait être déguisée à cette époque-là, mais elle avait pris le pli de son père. Ce père qui les avait recueillis, n'était plus qu'un vieux fou à lier. Blue ne le considérait plus comme son père, son sauveur. Pour elle, il n'était qu'un fou, rien de plus.

Elle se mit à compter jusqu'à trois cent, et elle repartirait une fois au bout. Tandis qu'elle comptait sur ses doigts, elle se demandait ce que faisait son frère avec le baron. Si seulement elle savait…

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Joker ne se comprenait plus lui-même. Smile, enfin, le comte Ciel était prêt à tuer le baron. Il était prêt à éliminer cette gêne, ce fou que Joker souhaitait quitter, et pourtant… Et pourtant il le défendait ?! Le baron ordonna à Joker de baisser sa pointe d'acier, chose qu'il fit sous la contrainte. Sebastian ne baissa pas la lame sous sa gorge, et l'immobilisa en lui tenant les bras derrière le dos.

Le baron les conduisit dans sa salle de spectacle comme il l'appelait. Le comte se figea, revoyant avec horreur les souvenirs traumatisants liés à cette salle infernale. Ils allèrent au milieu de la pièce, et le baron déballa toute sa folie. Tout ça, à cause du comte Phantomhive ? Cette folie, ce calvaire, ces enlèvements et ce dégoût à cause de lui ?! Joker sentait la bile remonter dans son œsophage. Il était dégoûté, enragé. Il ne pouvait pas croire que ces douleurs endurées pendant si longtemps étaient arrivées à cause d'un aristocrate. Sa haine, conservée pendant si longtemps, était prête à exploser. Pourtant, lorsque la balle transperça le comte, Joker sursauta. Il avait encore besoin du baron. Non, ce n'était pas ça. L'affection et la reconnaissance qu'il avait envers cet homme venaient de disparaitre de son cœur. Ne persistait plus que du dégoût et de la rage pure. Il voulait régler ses comptes avec Lord Kelvin, qu'il s'obstinait à appeler Père. Une habitude qu'il ne pourra sans doute pas perdre si facilement. Le comte Phantomhive venait de lui ravir son unique chance de faire amende des crimes qu'il avait commis. Il retira sa main squelettique, échappa à Sebastian et s'élança vers le comte en brandissant la lame cachée dans sa prothèse. Mauvaise idée. Le poids de son bras en moins lui fit perdre l'équilibre et il tomba au sol en criant. Non, il devait se taire, ne pas montrer sa douleur. Hors de question de perdre la face !

Lord Kelvin chuta de son fauteuil.

- C'est douloureux, comte, ça fait mal…

Tel une larve, il rampa jusqu'aux pieds de Ciel et s'y accrocha.

- Je t'en supplie… Si tu veux me tuer, donne-moi la mort comme mes camarades !

- « Comme mes camarades » ? répéta doucement Ciel.

D'un geste prompt, il libéra sa jambe frêle de l'étreinte du baron qui se retrouva la face contre le sol. Enfin, le jeune comte appuya son pied sur la tête de ce vieux dégueulasse et pointa son arme vers son crâne.

- Alors tu ferais mieux de te prosterner comme l'insecte que tu es et appeler un démon.

Au tour de Joker de ramper. Voir le baron dans un tel état lui faisait pitié, et sa reconnaissance revint au grand galop. Il s'en voulait d'être aussi faible et indécis. Mais il mit bien vite un mot sur cela : ce n'était pas de la reconnaissance, mais de l'intérêt pour les enfants qui étaient encore à l'orphelinat. Seuls, ils ne pourraient vivre.

- Ne le tue pas, s'il te plait ! Quoi qu'il ait fait il reste notre sauveur !

Le jeune homme se remémora avec douleur ce temps sombre où il n'était qu'un mendiant. Cet homme les avait sauvés de la misère et de la famine, et tous les orphelins étaient comme frères et sœurs. A ce jour, il y avait encore beaucoup de jeunes frères et de jeunes sœurs au workhouse, et ils ne pourraient pas vivre sans lui.

- Donc, c'est pour ça que vous kidnappez tous ces enfants ? fit doucement le comte. Pour vous sauver, vous lui obéissez et en sacrifiez d'autres.

- C'est vrai… avoua Joker, dégoûté par ses propres mots. L'Angleterre est un véritable enfer pour les personnes comme nous. Nous n'avions pas d'argent pour nous acheter du pain, ni d'arme pour défendre nos amis, nous n'avions rien ! Mais Père nous a sauvé des rues et nous a donnés des bras et des jambes pour nous défendre.

Joker ne contrôlait plus rien. Ni ses mots, ni sa voix tremblante d'émotion. De la rage, de la tristesse ? Qui sait…

- C'est pourquoi nous avons décidé de vivre, même si un autre enfer nous attend… Nous savons tous que ce que nous faisons est mal, mais je…

La tête du jeune homme s'abaissa, tout comme son dos qui se courbait vers le sol. Le poids de ses confessions l'écrasait, mais lui faisait tellement de bien. Parce qu'enfin, il parlait de ce qu'il avait tu pendant toutes ces années. Pourquoi maintenant ? Parce qu'il pensait qu'il allait mourir ? Sans doute.

- Vous n'aviez pas tort, fit Ciel sans se tourner franchement vers le plus vieux. Vous vous êtes juste battu pour protéger votre monde. Qu'il y a-t-il de mal à ça ?

Joker observait le comte avec des yeux ronds. Cet enfant, si frêle, se tenait fièrement près du cadavre du baron qu'il menaçait encore de son pistolet, un pied sur sa tête qu'il était prêt à écraser.

- En fin de compte, la « justice » n'est qu'une limite décrétée par ceux qui sont au pouvoir afin de servir leurs propres buts. Personne ne se préoccupe des autres. Si tu es négligent, on te volera tout.

Le jeune gérant tremblait devant la froideur de Ciel, la facilité avec laquelle il parlait d'un tel sujet. Mais surtout, sa capacité à comprendre des choses si dures que même certains adultes n'assimilaient pas, étonnait Joker. Pour comprendre une telle chose, c'est que le jeune comte n'avait rien vécu de facile malgré son âge, et qu'il en avait tiré des connaissances que seul un adulte ayant fait sa vie pourrait avoir. Cet enfant l'effrayait.

- Il n'existe que deux types de personnes dans ce monde : ceux qui volent et ceux qui se font voler. Et aujourd'hui, je vous vole votre avenir. Ce n'est pas plus compliqué que ça.

Joker baissa la tête, résigné. Smile avait raison sur toute la ligne. Ce n'était qu'un gamin, et il avait compris tout ce qui avait échappé à Joker. Le rouquin se mit à rire de lui-même. Il était pitoyable, désespéré. Se laissant tomber sur le dos, il continu à rire.

- En effet, tu as raison ! dit-il entre deux rires. Mais tu sais, nous serons deux à perdre quelque chose de précieux. La troupe est en route pour ton manoir !

Ciel eut un hoquet de surprise, Sebastian restant impassible. Le comte pensa immédiatement à sa chère Elizabeth qui se trouvait au manoir, attendant son retour en déguisant de mille et une façons ses domestiques. Plutôt fier de lui, Joker continua en se demandant s'il n'avait pas perdu la raison.

- Comment avons-nous capturé tous ces enfants sans nous faire prendre, selon toi ? Tous les témoins… Ont disparu.