C'était une fin d'après-midi du mois d'août quand Bill poussa pour la première fois la porte de la chambre de Tom, au centre de désintoxication pour mineurs, dans une banlieue de Berlin.
Le cœur palpitant, la gorge sèche et les mains moites, il savait néanmoins que c'était la bonne décision de venir voir Tom maintenant.
Plus de trois mois s'étaient écoulés depuis leur dernière rencontre et cette promesse silencieuse que tout irait mieux entre eux, pourvu qu'ils se laissent du temps, qu'ils apprennent chacun de leur côté à dompter leurs démons intérieurs.
Bill sentait qu'il avait combattu pratiquement tous les siens. Il ne se sentait plus sale et honteux. Il n'avait plus peur, ni envie, ni besoin de se faire mal. Bien sûr, il pouvait encore passer des nuits entières, éveillé, à repenser à cette nuit là. Mais les larmes ne coulaient plus aussi souvent, elles ne le brûlaient plus aussi durement. Il avait décidé d'être fort et qu'il ne laisserait pas le souvenir de cette nuit modeler tout son avenir. Dans cette ruelle, ils lui avaient pris beaucoup trop de choses pour qu'il leur permette de gâcher son futur, en prime.
Et désormais, il ne lui restait plus que Tom à affronter. Tom, son dernier démon, celui qui, dans un sens, l'effrayait le plus. Le souvenir de ce Tom haineux et humiliant qui lui rappelait trop de mauvais souvenirs. Il voulait pouvoir tirer un trait sur ce Tom là pour, peut-être, retrouver l'ancien Tom, celui de son enfance, son complice. Et tant pis si l'image ne redevenait pas aussi parfaite qu'avant. La seule chose qu'il désirait réellement, était que tous les deux se ré-apprivoisent petit à petit.
La porte émit un petit grincement qui résonna de façon désagréable dans le silence froid qui régnait dans le long couloir désert. Bill grimaça. Il aurait préféré que son arrivée reste discrète. Il referma la porte derrière lui et souffla un bon coup pour se donner du courage avant d'oser se retourner et avancer plus franchement dans la petite pièce sombre. Elle ne différait pas beaucoup de celle qui avait été sienne durant son séjour à l'hôpital. Le même décor, le même mobilier, le même strict minimum. Le soleil descendant de cette fin de journée baignait la pièce d'une lumière orangée et opaque, conférant à la pièce un côté intime, presque étouffant.
Tom se tenait au centre de la chambre, debout au pied du lit, et le regardait approcher, bras croisés contre son torse. Il semblait fatigué et Bill aurait pu le dire même sans les lourdes cernes qui soulignaient son regard. Les yeux du tressé, d'ordinaire brillants et vifs, semblèrent creux au brun, comme éteints. Malgré sa hauteur, les murs et le plafond semblaient se refermer sur lui et l'écraser de tout leur poids.
Ce sentiment serra la gorge de Bill. Il eut comme l'impression que Tom était retenu prisonnier dans une cage. Lui qui était pourtant un esprit libre et indépendant. En fait, il avait simplement l'air malheureux. Et cela peina Bill, au-delà de ce qu'il imaginait possible, puisque désormais il connaissait les raisons de l'internement de Tom. Carter lui avait tout expliqué. Sans rien dire, sans essayer d'en tirer ni gloire, ni fierté, Tom avait fait geste pour lui, pour l'aider sur le chemin de la guérison.
Quand cinq minutes s'écoulèrent, avec pour seul bruit celui de leurs respirations, et que les regards insistants et farouches devinrent trop durs à supporter, Tom détourna les yeux, mal à l'aise.
Même s'il avait espéré secrètement que Bill viendrait le voir, sa visite était inattendue et le prenait totalement par surprise. S'il avait su, il aurait préparé son discours, choisi ses mots avec soin. Les bonnes phrases au bon moment seraient sorties toutes seules pour s'excuser, pour retenir Bill, lui dire à quel point il lui avait manqué.
Trois longs mois à être enfermé avaient eu pour effet de l'aider à réfléchir, à faire le point sur lui-même. Il en était arrivé à la conclusion que ce n'était pas Bill le problème. Que ça n'avait jamais été Bill le problème, comme il l'avait pourtant cru pendant si longtemps.
Ce n'était pas Bill qui l'avait forcé à l'embrasser. Il l'avait embrassé parce que, trop pris dans les feux de la jalousie, il avait eu un besoin ardent de marquer comme sien ce qu'il avait eu l'impression de voir filer entre ses doigts.
Ce n'était pas Bill qui, incapable de gérer une situation qui lui avait fait peur, l'avait repoussé, maltraité et humilié.
Et ce n'était pas non plus la faute de Bill s'il avait vu naître en lui des sentiments contradictoires et très forts qui l'avaient entraîné dans une spirale auto-destructrice.
Il était, lui-même, son seul et unique problème, et la seule personne qui cette fois là pouvait l'aider, se tenait devant lui, les yeux grands ouverts et une expression d'incroyable tristesse sur le visage.
- Je crois que j'ai besoin de toi dans ma vie, admit le tressé, le souffle court, la voix un peu rauque de n'avoir pas parlé de plusieurs heures. J'y arrive pas très bien sans toi, en fait ajouta-t-il avec un petit ricanement étouffé, un peu honteux d'admettre une telle faiblesse à voix haute.
Bill, ému aux larmes, le cœur battant à mille à l'heure, porta une main tremblante à ses lèvres.
- Tu m'as manqué Tom, souffla-t-il au travers de ses doigts.
- Toi aussi, répondit Tom d'une voix claire, sentant sa gorge se serrer.
Il avança d'un pas, pour quoi, il ne savait pas trop, mais Bill prit la décision pour lui. Alors que les premières larmes roulaient sur ses joues, il s'élança en avant et enroula ses bras minces autour de la taille du tressé, le serrant avec force. Sa tête trouva refuge contre le torse de Tom et il se mit à sangloter en silence.
Tom ferma les yeux très fort et se pinça les lèvres. Il avait l'impression qu'un voile venait de se poser sur lui, apportant fraîcheur et douceur dans son passage, recouvrant l'ancien voile sombre et froid qui le recouvrait depuis si longtemps. Se sentant étrangement apaisé, il déposa sa tête contre le crâne du brun et enroula le corps du plus jeune de ses deux bras avec tendresse, le cajolant comme la plus précieuse des porcelaines.
Aucune parole n'avait été échangé et pourtant, tout avait été dit. Ne restait plus au temps qu'à faire son œuvre et à nettoyer les blessures du passé.
Ainsi enlacés, se laissant envelopper d'un délicieux silence simplement bercé par les battements jumeaux de leurs cœurs, de nombreuses minutes s'écoulèrent. Les larmes de Bill se tarirent, le souffle de Tom lui revint.
- Je suis bien là, souffla Bill, en frottant sa tête affectueusement contre la poitrine de Tom.
- J'ai pas envie de te lâcher, confia Tom, en serrant le corps du brun plus étroitement contre le sien.
- Ne me lâche pas, alors.
- Non. Plus jamais.
L'inspecteur Johnson vivait les derniers instants de sa carrière et pour marquer dignement son passage à la retraite, pas de fête, pas de pot de départ. Non. Juste une petite visite à l'une des deux personnes qui lui avait permis de faire de sa dernière enquête, celle de sa vie. Certainement pas la plus glorifiante mais en tout cas, la plus marquante.
Il poussa la porte de la chambre 37, que au fil des mois, il avait visité des dizaines et des dizaines de fois.
Toujours cette même atmosphère très intimiste, comme repliée sur elle-même. Mais quelque chose dans le fond de l'air avait changé. Un nouveau parfum. Celui de la fraîcheur et du renouveau.
Il avança en silence de quelques pas, comme pour ne pas briser un instant magique, et sa bouche s'étira en un sourire paternel, de celui qu'il réservait uniquement à Tom.
Il sourit en le voyant serrer dans ses bras, si étroitement et délicatement, son petit brun. Sa bouée de sauvetage, le fil conducteur de sa vie.
Il fit demi-tour, sans un mot, sans un bruit, et revint sur ses pas. La porte se referma derrière lui, cachant aux yeux du monde curieux, ces deux jeunes hommes blessés et qui, dans le cocon de la chambre 37, se redécouvraient petit à petit.
Il partit, sans se retourner avec en son coeur le sentiment que le temps avait fait son oeuvre, et emmené Bill et Tom exactement là où ils avaient besoin d'être : dans le coeur de l'autre.
FIN
En espérant que l'histoire vous a plu.
Seven
