La pluie avait finit par tomber.
D'abord fine, comme un léger voile humide. Puis lourde, rendant la descente plus difficile qu'elle ne l'était déjà. Les pierres devenues glissantes étaient traître et de nombreuses fois ils faillirent devenir victimes d'éboulis.
Ils ne cherchaient plus à être silencieux mais rapides, conscients que les ennemis les entouraient surement déjà et que seul un endroit dégagé et plat leur serait salutaire, ou au moins plus avantageux.
Ils n'entendaient que les bruits de leur propre fuite et des pierres roulant sous leurs pieds. Les ténèbres de la nuit ne les aidaient pas à voir leur chemin mais les cachait tout autant de leurs poursuivants. Pourtant Reita ne cessait de regarder au-dessus de son épaule, comme s'il risquait de voir un visage menaçant à chaque instant.
Des aboiements les firent subitement s'arrêter. Ce qu'avait craint le plus Aoi. Des chiens avaient été lancés à leurs trousses.
Ils accélèrent l'allure autant que le sol instable le leur permettait.
Ce fut Marius qui le premier vit se jeter l'animal. Un dogue, une bête aux mâchoires énormes qui devait peser cent soixante livres. Le chien se rua sur le pauvre soldat, et lui attrapa l'avant-bras. Ils s'écrasèrent tous deux et le chien commença à ruer. La force de ses mâchoires brisa bientôt l'os du malheureux qui hurla de douleur.
Aoi tira son épée et tenta d'en passer le fil au travers du chien qui esquiva promptement, lâchant sa victime et grognant férocement. Un deuxième animal le rejoint et tenta de sauter sur Cécil qui fut suffisamment rapide et se baissa.
Mais un troisième fut sur eux.
Reita tira sa lame, prêt à se défendre. Cécil reprit son fusil et visa le premier chien qui léchait ses babines rougies. Le coup partit mais le chien sauta de côté avant de ruer sur Cécil tous crocs dehors.
Aoi fut plus rapide cette fois et son épée entailla l'épaule du dogue qui s'éloigna de nouveau.
Les deux autres bêtes leur tournaient autour en aboyant.
Le Duc avait aidé Marius à se relever. Le pauvre était blême, le bras ballant, gémissant et au bord de l'évanouissement.
« - Nous devons nous en débarrasser avant que leurs maîtres arrivent ! »
Cécil qui avait rechargé son arme se remit en joue. Reita lui fit un signe et le soldat vit le jeune serviteur se jeter sur la bête la plus proche.
Le chien fit un écart et d'un bond agile renversa Reita. Celui-ci gardait les mâchoires loin de sa gorge en tenant le collier qui ceignait le cou de l'animal et enfonça son poignard entre deux côtes du chien. Lorsque le dogue voulut se libérer Cécil lui tira une balle en pleine tête.
Le monstre tomba net et Reita se releva.
« - A quoi est-ce que tu joues ? » Hurla Aoi.
Reita l'ignora et se tourna vers un second chien. L'animal avait du sentir son regard car il contourna le groupe et se jeta sur le valet. Le troisième avait fait de même et Reita se trouva aux prises avec les deux animaux en même temps. Cécil qui n'eut pas le temps de reprendre son fusil, dégaina son épée et courut l'aider.
Le premier chien n'avait attrapé qu'un bout du mantel de Reita. Le second fut accueillit par l'épée de Cécil qui lui déchira les tendons d'une patte avant. La bête roula à terre et ne se releva que pour mieux reculer.
Le premier dogue n'avait pas lâché sa prise et tirait de toutes ses forces, étranglant Reita qui tomba de tout son long, s'écorchant le dos sur les roches. Cécil trancha le mantel et aida Reita à se relever mais le chien sauta entre eux et bouscula Cécil qui tituba. Prompt, la bête sauta derechef et l'atteint au visage, lui arrachant un morceau de son oreille. Aoi cueillit le chien lorsqu'il toucha terre en lui enfonçant son épée dans la gueule.
Dégainant alors un mousquet il visa la dernière bête blessée, qui incapable de courir, lui montra ses crocs, avant de mourir d'une balle en plein cœur.
Le chevalier rendit son fusil à Cécil qui essuyait sa lame et tenait un mouchoir contre son oreille pour endiguer l'hémorragie et souleva Reita par le col de son mantel déchiré pour le remettre sur pieds.
« - Plus de temps à perdre, ils savent où nous sommes. »
Ils reprirent leur descente, la menace plus proche qu'avant, se concentrant uniquement sur leur course. Des voix les suivaient maintenant, des ordres lancés provenant de tous côtés.
Puis le sol devint moins instable. Les roches avaient laissé la place à l'herbe et la boue. Le pied de la montagne ne devait plus se trouver loin, et courir sur les pentes herbeuses serait plus aisé.
Sur leur gauche, des éclats dorés apparurent, fantômes de torches à travers la pluie.
Le chevalier jura entre ses dents et accéléra l'allure, oubliant la douleur de ses poumons brûlants. Ils connaissait la région. Aucun village ne se trouvait suffisamment prêt pour leur porter secours. Seule une vieille ruine de chapelle pouvait constituer une protection sommaire. Mais dans la nuit, comment en trouver le chemin ?
Comme si le ciel l'avait entendu, la pluie commença à faiblir.
Un petit groupe de poursuivants les repéra et leur fonça dessus.
Aoi préféra s'arrêter et les attendre l'arme au clair. Enfonçant ses bottes dans la boue il abattit sa lame avec une force inouïe sur l'arme du premier assaillant, brisant net la lance pointée vers son ventre. Son poing gauche frappa alors le menton de l'homme qui tomba, sonné. Un second n'attendit pas pour tenter sa chance. Mais le chevalier esquiva avec aise le coup d'estoc et d'une botte agile, priva son ennemi de son arme et passa sa lame au travers de la gorge offerte.
Le troisième homme voulut attaquer Cécil qui, lui même familier des duels, s'en débarrassa facilement en lui tranchant une main.
Les deux derniers hommes s'enfuirent s'en même essayer de se battre, hurlant pour alerter leurs camarades.
Aoi rengaina son épée et étouffa la flamme d'une torche en l'enfonçant dans la boue.
Le ciel semblait devenir moins sombre et les ombres de l'horizon de dessinaient lentement. Le chevalier n'eut aucun mal à reconnaître l'endroit. La chapelle se trouvait à seulement deux lieues d'ici.
Il voulut encourager ses compagnons quand le bruit lourd d'une cavalcade attira son attention.
« - Antonin ? » Se demanda tout haut Reita avec espoir.
Sa joie fut de courte durée en voyant trois cavaliers galoper sur eux.
Cécil évita une première attaque en se baissant suffisamment. Les cavaliers leurs tournèrent autour, abattant des épées sans vraiment chercher à toucher une cible, les obligeant uniquement à se regrouper pour les épuiser en se défendant.
Alors que l'un des cavaliers se rapprocha un peu trop, Reita lança son arme en avant et toucha le cheval qui rua et désarçonna son cavalier. Les deux autres, peu désireux d'effectuer la même cascade mirent pieds à terre.
L'un d'eux se jeta sur Aoi qui para l'attaque. Plus grand et plus fort que le chevalier, son adversaire eut un rire moqueur et poussa leurs lames de côté pour assener un coup de tête à Aoi qui dut reculer, légèrement étourdit. Il se reprit tant bien que mal et donna un coup d'estoc qui rebondit sur son adversaire avec un bruit métallique.
Les cavaliers portaient des plastrons et d'autres pièces d'armure qui allaient rendre le combat difficile.
Un second assaillant se joint à leur combat tandis que le troisième harcelait Cécil et Reita avec une lance métallique. Marius, toujours soutenu par le Duc semblait une bien maigre défense pour le noble. Le premier cavalier avait du le remarquer autant qu'Aoi puisqu'il délaissa le chevalier pour marcher vers Uruha.
Le chevalier voulut s'interposer mais son autre adversaire le rappela à son bon souvenir en l'obligeant à esquiver une attaque. Ce dernier agile et rapide, ne laissait aucun répit à Aoi qui, épuisé par leur fuite, semblait bien en peine pour retenir chacun des coups. Certains firent mouche, le blessant aux épaule et à une cuisse. Mais la douleur était noyée par la colère.
Le premier cavalier attrapa Marius à la gorge et le souleva légèrement de terre. Le soldat battit faiblement des pieds, faisant rire l'autre qui lui passa l'épée dans le ventre en s'esclaffant. Le soldat fut jeté à terre où il se noya dans son sang.
Le Duc reculait devant l'ennemi. Aoi tentant encore une fois d'aller à son secours mais le second cavalier le dépassa et d'un coup de genou dans le ventre, le fit s'effondrer dans la boue. Le chevalier roula sur lui-même pour éviter une nouvelle attaque et releva la tête à temps pour voir le premier cavalier frapper le Duc au visage pour le jeter à terre. Le cavalier s'agenouilla et le prit par le col, le tirant sur quelques mètres et le redressant à moitié pour qu'Aoi puisse le voir.
Le second cavalier éleva sa lame au-dessus du Duc et l'abattit d'un coup sec.
Aoi hurla et Reita se jeta sur le cavalier. Tous deux s'étalèrent mais Reita fut plus prompt à se relever.
Le chevalier vit rouge et sentit la folie le gagner. Lorsque le second cavalier fut de nouveau à sa hauteur, Aoi toujours dans la boue balança son pied et écrasa son talon dans le genou de son adversaire, brisant l'os avec un bruit écœurant. Aoi se redressa sur un genou et se lança, épée en avant. Il passa sa lame sous l'aisselle de son adversaire, l'épée traversant les chairs en déchirant le poumon jusqu'au cœur. Tournant la lame d'un quart de tour pour s'assurer de sa mort, Aoi se redressa les mâchoires serrées. Il ne voyait plus Reita se débattre, avec le colosse, ni Cécil sautant pour éviter la pointe barbelée de la lance, seulement le Duc encore au sol, gémissant en tenant son front d'une main et tamponnant son arcade ouverte avec une manche.
Il marchait d'un pas lourd vers le premier cavalier qui ne l'avait pas encore remarqué. Reita l'aperçut une fraction de seconde et le cavalier se retourna pour parer un coup vertical. Aoi ne se démonta pas et d'un coup de pied, l'obligea à reculer. Ce ne fut pas suffisant pour déstabiliser son adversaire qui se redressa tout sourire.
Des renforts montés se rapprochaient mais Aoi ne semblait pas s'en soucier, tout à sa haine contre son adversaire. Ils échangèrent plusieurs passes, le cavalier plus fort et plus frais les repoussant sans dommage, mais Aoi continuait d'avancer, sans se presser, enchaînant les coups d'estocs et quelques bottes sans conséquences.
Le cavalier finit par comprendre le plan du chevalier, qui malgré son jeune âge avait une étonnante expérience du combat. Avec un œil avisé il avait rapidement jaugé les techniques de son adversaire et si les coups restaient peu dangereux, ils touchaient de plus en plus souvent. Comme des piqures d'abeilles, de fines coupures sur les parties nues, aux mains et au visage, qui commençaient à énerver le cavalier.
Et Aoi continuait d'avancer, le cavalier reculant et glissant dans la boue visqueuse. Ce dernier commençait à perdre patience et ses coups devenait moins efficaces. Le chevalier quant à lui laissa une ouverture et quand le cavalier s'y engouffra, la lame d'Aoi remonta subitement et traversa la trachée de son adversaire de part en part.
Ils ne bougèrent plus, le cavalier choqué et incapable de faire quoi que ce soit, Aoi profitant de ce moment de flottement pour en appuyer la terreur qui montait chez son adversaire. Alors il dégagea sa lame en lui découpant la gorge d'un geste ample dans un jet de sang.
Le chevalier observa sa victime sans un mot, droit et immobile, teinté d'écarlate dans l'aube naissante.
Les nouveaux cavaliers étaient bientôt à portée, le dernier de leurs camarades encore aux prises avec Cécil.
Aoi n'attendit pas qu'ils mettent pied à terre. Il marcha sur un premier homme, lui attrapant le mollet et en découpant le tendon pour le faire tomber de cheval et lui prendre sa place. Il obligea le cheval à faire un demi-tour et tua net un second cavalier qui le regardait avec stupéfaction. Un troisième voulut lui porter un coup mais une lame s'était déjà enfoncé dans son aine, tranchant l'artère fémorale.
Des adversaires accouraient de toutes parts mais le chevalier les tuaient les uns après les autres, aucun ne parvenant à l'arrêter ou ne serait-ce qu'à le blesser. Il était un ange de la mort insensible aux cris et aux supplications.
Un des ennemis parvint à effrayer son cheval qui rua. Aoi sauta à terre et brisa la mâchoire du fautif avec la garde son épée, le laissant rouler à terre en hurlant. Un second sauta de son cheval pour tomber sur lui. Les deux hommes roulèrent et Aoi retira un poignard de sa botte qu'il planta dans l'œil de son adversaire.
De nouveaux cavaliers hurlaient en se jetant dans la mêlée.
Aucun pourtant ne tenta de tuer Aoi ou Reita, aidant même Cécil à finir le lancier. Ces hommes vêtus d'habits plus clairs donnaient la chasse à leurs ennemis.
L'un des cavaliers s'arrêta à hauteur du chevalier et retira sa capuche pour le saluer.
« - Messire ! Nous avons fait aussi vite que nous avons pu, veuillez pardonner notre retard ! »
« - Augustin ? » Demanda Aoi étonné. « Comment avez-vous su où nous trouver ? »
« - Lorsque nous avons vu que Simon ne revenait pas, nous avons lancé plusieurs équipes sur les chemins que vous auriez pu emprunter. Dieu en soit remercié, mon intuition fut bonne ! Ces chiens vous attendaient en force. »
« - Ne laissez aucun survivant ! Ils nous ont piégé peu après le col. Jean, Aurien et Antonin sont peut-être encore là-haut, retrouvez-les. »
Le soldat fit signe qu'il avait compris et siffla plusieurs de ses subordonnés qui descendirent de cheval.
« - Prenez les chevaux et galopez sans vous arrêter jusqu'au bourg de Valère. Une calèche et des hommes en armes vous y attendent et vous escorteront jusqu'au château. »
Aoi lui fit signe de partir avant de prendre les rênes d'un cheval et de retrouver le Duc.
« - Votre Altesse ? »
Le chevalier s'agenouilla, terrifié de voir l'état du noble. Mais ce dernier le rassura d'un hochement de tête. Ses blessures étaient superficielles, malgré le sang qui avait maculé une partie de son visage. Aoi défit son écharpe et essuya aussi délicatement que possible la joue du Duc.
« - Dans quel état te trouves-tu mon cher Aoi... Qui aurait cru qu'ils enverraient tant d'hommes à notre poursuite ? »
« - Moi j'aurai du le savoir ! » Se morigéna le chevalier en baissant la tête, ses poings se serrant sur ses cuisses. « Je n'aurai jamais du accepter que nous partions de la sorte, sans une garde conséquente. Je vous supplie de me pardonner... »
Le chevalier au bord de l'épuisement semblait sur le point de fondre en larmes. Le Duc lui prit le visage entre ses mains et l'obligea à le regarder.
« - Aoi, cesse. Nous sommes en vie et c'est ce qui compte. J'ai encore besoin de ta force alors relève toi et rentrons. »
Le chevalier ne put qu'accepter, se relevant et se forgeant un masque pour ne plus laisser paraître le moindre signe de faiblesse. Reita et Cécil les rejoignirent et ils montèrent en selle.
Malgré la fatigue, ils s'élancèrent à nouveau dans un galop, laissant derrière eux les soldats faire leur travail de mort.
