Vous l'attendiez avec impatience... La voici : la confrontation tant espérée...

Enjoy. And review, please !


CHAPITRE SIX : DANSE MACABRE


« Tout arrive à point à qui l'attendait saignant. »

Freddy Krueger


Krueger se leva lentement, avec une économie de mouvements qui trahissait le prédateur en chasse. Les yeux rivés sur Nancy, il resta plusieurs secondes sans bouger, laissant ses griffes pianoter avec langueur sur sa jambe de pantalon. Un sourire avide étirait ses lèvres crevassées, les retroussant sur sa dentition délabrée et il fit quelques pas sur le côté, tournant avec circonspection autour de sa proie immobile.

Tout en marchant, il huma l'air et laissa échapper un grognement d'aise en sentant l'odeur de peur qui se dégageait de la jeune femme pétrifiée. Il resserra le cercle invisible le long duquel il évoluait, se rapprochant d'elle avec une lenteur inexorable. L'expression de pure panique qui se lisait sur le visage de Nancy était délectable et il ne voulait pas mettre un terme trop rapide à ce moment qu'il attendait depuis dix ans.

Il avait senti sa présence au moment précis où elle avait mis les pieds dans la base et il s'était préparé à savourer cet instant. Peu lui importaient à présent sa captivité et les deux dernières années d'humiliations que lui avaient fait subir Maggie et la C.I.A. : ils avaient retrouvé Nancy et la lui avaient amenée sur un plateau. Après toutes ces années d'une traque qui l'avait trop souvent mené de doute en contrariété, toutes ces heures de névrose passées à imaginer les pires tortures pour punir cette mégère qui avait eu le front de se dresser face à lui et la chance insolente de le priver temporairement de ses pouvoirs, après toute cette rage démentielle accumulée contre elle, l'histoire s'achevait enfin. Par la seule volonté de personnes totalement étrangères à leur conflit. Comme c'était ironique.

Bien qu'il n'aimât pas l'idée d'être manipulé, se retrouver face à la jeune femme le privait de ses facultés normales de réflexion et il décida d'apprécier cette situation inattendue comme un cadeau providentiel.

Il leva sa main droite au niveau de son visage et fit cliqueter les lames de son gant en les remuant lascivement, s'approchant toujours plus près de la jeune femme. Les yeux agrandis, Nancy ne le quittait pas du regard, figée et hébétée comme une biche dans la lumière des phares.

« Je t'ai manqué ? », chuchota-t-il en passant une langue blanchâtre et épaisse sur ses lèvres sèches.

Il n'avait pas parlé depuis longtemps et ses cordes vocales calcinées lassaient sortir un son douloureux, râpeux comme du papier de verre.

Il tendit la main et, de sa griffe, vint effleurer la joue de Nancy, la ramenant à la vie. Elle sursauta et détourna le visage avant de reculer de deux pas.

« J'ai souvent pensé à toi, Nancy, poursuivit Krueger d'un ton léger, ses yeux détaillant avec attention la silhouette légèrement vêtue de la jeune femme. A ce que je te ferais si je te retrouvais... »

Elle cédait de plus en plus de terrain face au croque-mitaine, le visage teinté d'une détresse qui l'enivrait.

« Veux-tu savoir à quels supplices j'ai pensé pour toi, princesse ? » murmura-t-il en la suivant pas à pas.

Il vit le moment où son pied heurtait le mur derrière elle et où elle comprit qu'elle était prise au piège. Il inclina la tête sur le côté d'un air goguenard, puant d'orgueil et de satisfaction. Un large sourire fendit les chairs fondues de sa face ravagée et il attendit avec une confiance narquoise qu'elle se décide à courir.

Ses yeux bleus étaient immenses, démesurés dans son visage émacié et il remarqua soudain l'horrible lividité de sa peau et l'état déplorable de sa chevelure autrefois dense et abondante. Elle était loin, la petite fille téméraire qui lui avait tenu tête et avait eu le cran d'ignorer sciemment la menace qu'il représentait, le drainant ainsi de toute sa puissance. La femme qu'il avait devant les yeux n'était qu'une loque apeurée, un pâle reflet de la guerrière qu'elle avait été autrefois et il se surprit à éprouver de la déception à l'idée que sa vengeance s'obtiendrait sans gloire. Il avança le buste, s'approchant à moins d'une dizaine de centimètres d'elle et lui souffla au visage :

« Bouh ! »

Elle cilla et, reprenant ses esprits, le bouscula violemment avant de s'enfuir, galopant sans réfléchir à travers le dédale de métal. Le croque-mitaine aboya un rire joyeux avant de s'élancer à sa poursuite avec avidité, enragé et excité par la chasse.

« Cours, pétasse ! », cria-t-il alors qu'il la suivait de près dans les coursives étroites.

L'éclat des flammes faisait danser des ombres sur la chemise de nuit légère qui lui collait au corps, épousant ses formes minces avant de s'évaser autour de ses genoux. La dentelle volait autour d'elle, se soulevant par à-coups et découvrant ses cuisses nues en un tableau provocant. Krueger grogna, grisé à la pensée des plaisirs promis par le petit corps chaud et vulnérable qui fuyait éperdument devant lui.

Il vit Nancy trébucher et éclata de rire avant de se précipiter sur elle pour lui lacérer le dos. Elle se releva maladroitement et échappa de justesse aux griffes qui tranchèrent le vide. Entraîné par son élan, Krueger perdit momentanément l'équilibre et se rattrapa à la rambarde, jurant entre ses dents. Le souffle coupé par la barre de métal qui lui était rentré dans les côtes, il gronda et reprit sa course, hurlant des insanités à la jeune femme qui courait devant lui avec l'énergie du désespoir, tournant aléatoirement à droite ou à gauche dans les méandres de la chaufferie.

Arrivée au bout d'une passerelle, elle prit à droite et Krueger sourit dans sa barbe en la voyant s'engouffrer dans le cul-de-sac. Il ralentit et s'immobilisa dans l'angle, se dissimulant à la vue de sa proie. Son bras se faufila le long du mur, passant l'encoignure, et il entendit le couinement que poussa Nancy en voyant les griffes acérées le précéder. Le reste de son corps franchit paresseusement le coin et il contempla la jeune femme se presser nerveusement contre le mur fermant le renfoncement obscur, reculant jusqu'à mettre le plus de distance possible entre eux.

Il susurra son nom de son timbre rauque et traînant, mettant un tel accent lubrique dans sa voix qu'elle tressaillit et se recroquevilla davantage contre les briques suintantes de graisse noire. Les lames brillantes se posèrent sur un tuyau courant parallèlement au mur et il les fit glisser contre le métal dans un crissement insupportable. Nancy serra les dents et ses yeux exorbités se remplirent de larmes qui roulèrent le long de ses joues, traçant des sillons humides sur sa peau pâle.

Krueger fonça brusquement sur elle, écrasant ses mains sur le mur de part et d'autres de sa tête et elle cria, tétanisée entre ses bras. Il baissa les yeux sur son corps frêle, moulé par la chemise de nuit trempée de sueur dont l'étoffe translucide en dévoilait assez pour ne plus guère laisser de place à l'imagination. Lentement, son regard remonta vers son visage et il plongea ses yeux clairs dans ceux de la jeune femme, la clouant, fragile et sanglotante, contre la cloison brûlante.

« Nancy », répéta-t-il avec insistance, savourant la consonance languide et sifflante qui roulait sur sa langue.

Il ferma les yeux et inspira profondément, se gorgeant de l'odeur âcre et musquée émanant de la jeune femme. Le fumet douceâtre de sa peur satura ses sens avant de se répandre dans son système nerveux, réveillant des sensations oubliées, et il soupira d'aise tandis qu'un long frisson agitait son corps mutilé.

A tâtons, sa main gauche vint se poser sur la gorge exposée de Nancy, ses doigts enserrant dangereusement son cou gracile. Il ouvrit les yeux et lui lança un regard haineux, débordant d'aversion et de folie. Les mâchoires serrées, il la plaqua contre le mur, la forçant à se soulever sur la pointe des pieds. Les mains agrippées à son avant-bras, elle reniflait et hoquetait sans chercher à se défendre, semblant attendre docilement qu'il en finisse avec elle.

Il ne lui ferait pas le plaisir de céder à la facilité d'une mort rapide. Il avait d'autres projets pour elle. Sans la quitter des yeux, il leva sa main gantée pour poser la lame qui prolongeait son index sur la petite bouche tremblante. Avec un sourire mauvais, il pesa sur la griffe. Au moment où le tranchant aiguisé entailla la lèvre, faisant perler une goutte de sang foncé, une violente douleur transperça son crâne, le contraignant à relâcher sa proie et à reculer, pantelant et étourdi.

~o~

Désorientée, la gorge endolorie par la poigne puissante de Krueger, Nancy se laissa choir au sol et le regarda se tordre de douleur. Son chapeau était tombé et ses mains encadraient son crâne chauve, le serrant convulsivement. Un grondement de douleur stupéfait s'échappait de sa gorge tandis qu'il essayait de reprendre le contrôle de lui-même. Un bref instant plus tard, il releva la tête, les yeux brillants de fureur, et se précipita sur Nancy. Avant même de l'avoir atteinte, il s'arrêta brusquement, comme stoppé par une force invisible, et se plia en deux en poussant un cri inarticulé.

Nancy l'observa lutter une deuxième fois contre la douleur et s'adossa au mur, pantoise, le souffle court. Elle lécha machinalement sa lèvre coupée et essuya d'un revers de main le sang chaud qui coulait le long de son menton et gouttait sur son décolleté.

Krueger s'éloigna instinctivement d'elle et pointa l'index dans sa direction.

« Qu'est-ce que tu m'as fait, connasse ? hurla-t-il, hors de lui, le visage déformé par la souffrance.

Elle ne l'avait jamais vu aussi effrayant. Ses oreilles s'étaient allongées, se terminant en pointe, et ses yeux, fendus d'une pupille verticale, avaient pris une teinte intensément cramoisie. Dans sa bouche qui crachait un flot d'injures rageur, Nancy aperçut des rangées de dents effilées, bien trop longues et trop nombreuses. Ses traits, jusqu'alors plus ou moins reconnaissables, avaient perdu toute trace d'humanité et elle ne sut brusquement plus à quelle créature elle avait affaire.

« Nancy ? Vous allez bien ?! »

Maggie. L'indignation la submergea. Cette femme était censée veiller sur son bien-être depuis le Monde Réel. Qu'avait-elle fait jusqu'à présent, à part profiter du spectacle de sa formidable débâcle ?

« Pas grâce à vous, grinça-t-elle entre ses dents.

La puce a fonctionné ! »

Nancy n'aima pas l'exclamation soulagée que laissa échapper Maggie. Elle comprit qu'elle et Doc l'avaient envoyée ici sans être certains que cette cochonnerie de puce la protégerait de Krueger.

Les salopards.

« A qui tu parles, pétasse ? », gronda le croque-mitaine en s'approchant avec précaution.

Nancy fit un effort pour se remettre debout et lui fit face, plus confiante, rassérénée par l'efficacité de l'improbable artefact et l'intervention inespérée de ses anges gardiens. L'aspect démoniaque de Krueger s'était atténué mais il émanait toujours de lui une aura malfaisante, ancienne et inhumaine.

Il se secoua en un long mouvement qui fit onduler tout son corps et, inclinant la tête sur le côté, fit craquer sa nuque. Les yeux étrécis, il regardait fixement Nancy, une expression pensive sur le visage. Lentement, il se pencha pour ramasser son fedora et le secoua d'un geste sec avant de le reposer avec soin sur la peau craquelée et luisante de son crâne.

« C'est Burroughs, n'est-ce pas ? C'est cette salope qui t'a envoyée ici ? », demanda-t-il d'une voix sèche.

Elle entendit Maggie soupirer et réprima un rire nerveux. Tout ceci était parfaitement absurde.

« Il n'est pas au courant, affirma-t-elle à voix haute.

— Au courant de quoi ? siffla Krueger en la regardant comme si elle avait perdu la tête.

Non. Nous pensions qu'il serait plus facile à convaincre dans son propre monde, une fois qu'il aurait eu la preuve qu'il pouvait retrouver ses pouvoirs.

— Vous ne me facilitez pas la tâche, grommela Nancy.

— Au courant de quoi ? », s'impatienta l'homme.

Nancy mordilla sa lèvre ouverte, goutant la saveur ferrugineuse de son propre sang, et leva les mains en signe d'apaisement.

« On m'a envoyé ici pour parler, commença-t-elle.

— Parler ? répéta-t-il, méfiant. Va te faire foutre, Thompson. Je vais te saigner, comme la sale petite truie que tu es.

— Essaye ! T'en as pas eu assez ? », bluffa-t-elle en affectant un sang-froid qu'elle était loin de ressentir.

Il hésita, surpris par sa bravade.

« Ne le provoquez pas, Nancy, intervint Maggie, la voix soucieuse. Nous ne connaissons pas encore les limites de fonctionnement de la puce de contrôle que nous lui avons installée. »

Nancy ignora la mise en garde et, le menton relevé avec arrogance, croisa les bras, défiant Krueger de l'approcher. Il émit un claquement de langue agacé et se pinça l'arête du nez entre le pouce et l'index.

« Qu'est-ce qu'ils m'ont fait ? murmura-t-il en se tapotant la tempe du bout d'une griffe.

— Ils t'ont implanté une puce qui t'empêche de me faire du mal.

— C'est une blague ?

— Je ne sais pas, crâna-t-elle. Ça avait l'air d'une blague quand tu te tordais de douleur par terre ?

— Connasse ! », cria-t-il en esquissant un geste obscène dans sa direction.

Nancy secoua la tête d'un air navré et garda le silence, attendant qu'il poursuive.

« Elle m'entend ? gronda-t-il en désignant du menton un point virtuel au-dessus de la tête de la jeune femme.

— Elle te voit et t'entend », confirma Nancy en hochant la tête.

Krueger serra les dents et s'avança vers elle, le corps tremblant et le visage crispé.

« Un jour, chérie, je me ferai un plaisir de venir te flanquer les fessées que tu n'as pas reçues étant enfant, menaça-t-il, sa voix roulant comme le tonnerre. Tu pourras toujours appeler ta maman…

— Charmant, commenta Nancy.

Nos relations n'ont jamais été très courtoises », admit Maggie dans sa tête.

Immobile, les sourcils froncés, Krueger toisait la jeune femme de toute sa hauteur. Brusquement, il leva sa main gantée et voulut l'abattre sur Nancy. Celle-ci laissa échapper un jappement de frayeur et se protégea le visage de ses bras. Juste avant que les griffes n'atteignent leur cible, le croque-mitaine poussa un hurlement et saisit sa tête entre ses mains, fauché dans son mouvement par l'épouvantable sensation de son crâne en train de se déchirer.

Il lâcha un chapelet de jurons en tapant du pied tandis que la douleur refluait peu à peu et, moins d'une seconde plus tard, il relevait les yeux, hagard et furibond.

« C'est bon ? Tu as ton compte ? », lâcha Nancy, le cœur battant.

Elle respirait vite, tentant de recouvrer discrètement son calme. L'attaque foudroyante l'avait prise par surprise et elle s'insulta copieusement pour s'être laissée approcher de trop près par le croque-mitaine. Elle savait qu'il essayerait inlassablement de l'atteindre, jusqu'à trouver une faille dans cette protection et qu'elle devrait se tenir sur ses gardes en permanence.

Maugréant une sombre malédiction à l'encontre de Maggie et de son éventuelle descendance, Krueger appuya la paume de sa main gauche sur son visage et se massa les yeux, le corps raidi et frissonnant.

« Quand ont-ils fait ça ? murmura-t-il.

Ça n'a pas d'importance, répondit Maggie. Nous ne l'avons fait que pour garantir notre sécurité.

— Elle dit qu'on s'en fout, relaya Nancy.

— Ça se paiera, pétasse, grommela-t-il à l'intention de Burroughs

Toujours des promesses », s'amusa celle-ci.

Nancy leva les yeux au ciel avec impatience.

« Maggie, il ne vous entend pas, alors inutile de me balancer vos sarcasmes. Si vous avez d'autres remarques aussi pertinentes à formuler, adressez-vous directement à lui. »

Sans attendre la réponse de la femme, elle se tourna vers Krueger et le regarda droit dans les yeux.

« Je n'ai pas envie de passer la nuit ici. J'ai une proposition à te faire de leur part. Es-tu disposé à l'écouter ? »

Il l'observa, maussade, et réfléchit très sérieusement à la possibilité d'informer la jeune femme sur l'endroit où elle pouvait se fourrer sa proposition. Finalement, il se ravisa et, croisant les bras, s'adossa au mur.

« Vas-y, crache le morceau », dit-il de mauvaise grâce.

Nancy inspira profondément et déglutit bruyamment, cherchant le moyen le moins embarrassant d'annoncer au croque-mitaine l'utilisation déontologiquement contestable que la C.I.A. comptait faire de lui. Soucieuse de ne pas froisser malencontreusement son ego, elle pesa ses mots avec soin pour ménager sa susceptibilité. Parvenue au bout d'explications qu'elle jugea nébuleuses et incomplètes, elle se tut et attendit sa réaction.

« Que je comprenne bien, reprit-il en se caressant le menton du bout des doigts, l'air songeur. Le gouvernement américain veut que je l'aide à lutter contre tous ceux qui représentent une menace pour le pays ? De mon plein gré ?

— Je leur ai dit que c'était une idée débile, murmura Nancy en haussant les épaules.

— Qu'est-ce que j'y gagne ?

— Tu récupères l'accès au Monde des Rêves et tes pouvoirs.

— Uniquement pour m'en servir selon leurs ordres…, grogna-t-il. Et si je refuse ?

— A vrai dire, tu me rendrais service. Je ne serais plus forcée de servir d'intermédiaire ni de voir ta sale gueule. Si tu déclines leur offre, ils se débarrasseront de toi avant que tu aies eu le temps de dire 'Springwood' et me renverront bien gentiment à la maison.

En réalité, Nancy, c'est un peu plus compliqué que ça, avoua Maggie, embarrassée. S'il refuse de travailler avec nous, l'Agence ne prendra pas le risque de vous relâcher. Pas avec tout ce que vous savez… »

Nancy cilla et tâcha de se composer un visage neutre, se raccrochant à l'idée que, si elle restait impassible, son bluff pourrait peut-être fonctionner. Krueger n'avait pas besoin de savoir que la C.I.A. la ferait taire par n'importe quel moyen si jamais le projet devait ne pas aboutir.

« Je suis désolée, Nancy. »

Un tic nerveux agita le coin de sa bouche. Y avait-il d'autres choses que Maggie avait omis de lui dire et pour lesquelles elle serait un jour désolée ?

La poitrine oppressée, elle se résigna à admettre qu'elle avait été trop naïve. Il était évident que la C.I.A. ne la laisserait pas tranquille, même si elle ne connaissait qu'une infime partie du projet F.R.E.A.K.. C'était trop énorme et trop important pour que le gouvernement la laisse vagabonder en toute impunité dans la nature.

Krueger semblait réfléchir de son côté. Il s'était mis à marcher de long en large dans l'allée borgne, passant et repassant devant elle en grommelant. Ses griffes jouaient dans le vide, s'entrechoquant à une cadence irritante tandis qu'il tournait en rond. La chaufferie était devenue étrangement silencieuse, comme si elle retenait son souffle dans l'attente de sa décision et le staccato de ses pas résonnait lourdement dans l'atmosphère assourdie.

« Et ton rôle à toi, il consiste en quoi ? aboya-t-il brusquement en pivotant face à elle.

— Apparemment, je suis ta seule chance de voyager du Monde Réel à celui des Rêves, répondit-elle patiemment. Doc et Maggie pensent que c'est parce que je fais partie des premiers enfants d'Elm Street.

— Doc ? s'étonna Krueger. Ce gros tas de nègre est toujours là ? Son œil a repoussé ? »

Il ricana. Dans sa tête, Nancy entendit les murmures furieux de Doc et le son étouffé des paroles d'apaisement de Maggie.

« Et tu vas me coller au cul en permanence ? reprit-il.

— Crois-moi, je m'en passerais volontiers. Mais pour que le projet voie le jour, il doit nous inclure toi et moi. Ensemble.

— Et comment ont-ils réussi à te convaincre ? s'enquit-il, curieux.

— Ça ne te regarde pas. »

Le croque-mitaine garda le silence plusieurs secondes, un léger sourire flottant sur les lèvres, avant finalement de reprendre la parole.

« Il semble que nous n'ayons pas le choix, fit-il remarquer, circonspect.

— Si, dit-elle sèchement. Tu peux choisir de renoncer et de disparaître. »

Il renversa la tête en arrière et éclata de rire.

« Toujours aussi cul-serré ! s'esclaffa-t-il en essuyant une larme imaginaire au bord de son œil droit.

— Ça veut dire que tu acceptes ? demanda Nancy d'un ton méfiant.

— Si j'accepte ? rugit-il en s'avançant vers elle, menaçant. Cela fait deux ans que je croupis dans cette cellule ! Deux ans sans pouvoir accéder à mon Monde, à être surveillé en permanence comme un putain d'animal de laboratoire. Sais-tu ce que ça fait d'être privé de sa liberté pendant si longtemps ?

— Ils ont appuyé sur le bon bouton, on dirait, marmonna Nancy en laissant une distance prudente entre eux.

— Ils me paieront ça, lui confia-t-il d'une voix sourde. Dans une semaine, un mois, un an, dix ans, peu importe. Un jour, ceux qui ont décidé de ma capture me trouveront derrière eux, au détour d'un rêve qui aura bien commencé. »

Il s'approcha encore et la toisa avec hauteur.

« Toi aussi, Nancy, chuchota-t-il en se penchant vers son visage, tu me reverras au moment où tu t'y attendras le moins. »

Il la dévisageait froidement, ses yeux flamboyants rivés aux siens. Il s'était suffisamment rapproché pour sentir contre ses chairs mortes le souffle tiède de la jeune femme et il percevait, à travers le tissu épais de son chandail miteux, la pulsation saccadée de son cœur et les contractions limitées de sa poitrine tandis qu'elle respirait par à-coups rapides et affolés. La puce, cette saloperie de puce que Maggie lui avait implantée dans le crâne n'avait pas suffit pas à rassurer totalement Nancy. Il sentait toujours sa peur derrière la fine couche de défi et de rage qu'elle affichait avec un aplomb insolent. Il sourit. C'était bien elle, sa petite Nancy, farouche et effrontée, qui tentait encore une fois de lui dissimuler sa panique derrière un masque de colère indignée.

Après tout, cela pouvait être amusant. Il inclina la tête et cligna des yeux, rompant le contact.

« J'accepte », dit-il en s'écartant d'elle.

Il la vit exhaler un imperceptible soupir de soulagement et laissa échapper un ricanement.

« Il va falloir t'habituer à travailler avec moi, chérie, susurra-t-il, languide. Nous allons faire équipe.

— Dieu m'en préserve, grogna-t-elle en se détournant. Maggie, vous avez tout entendu ?

Vous avez été parfaite, Nancy. Votre mission de cette nuit est terminée.

— Alors sortez-moi d'ici.

Il y a un dernier détail, Nancy, toussota Maggie avec embarras. Vous devez le ramener avec vous. »

La jeune femme laissa tomber sa tête vers l'avant, découragée, et sentit ses épaules s'affaisser. Krueger avait déjà commencé à s'éloigner en sifflotant et, parvenu au bout de la coursive, il sauta souplement la rambarde pour atterrir quatre mètres plus bas sur le sol bétonné.

« Et merde…, grinça Nancy entre ses dents. Maggie, il s'enfuit.

Rattrapez-le. Nous ne pouvons pas prendre le risque de le laisser ici. »

Nancy courut à sa suite et se pencha par-dessus la rampe métallique pour voir où se trouvait le croque-mitaine. Elle l'aperçut sous elle, à quelques pas de l'endroit où il avait sauté.

« Dès que vous l'aurez empoigné, nous vous réveillerons, l'informa Maggie.

— Et vous m'en devrez une, grommela-t-elle en grimpant sur le garde-fou. Eh ! Freddy ! »

Il leva la tête et lui lança un regard perplexe en la voyant franchir hardiment la rambarde. Sans prendre le temps de réfléchir, elle lâcha la barre de métal rouillé et se laissa tomber dans le vide sous ses yeux ahuris.