Aïra rajuste sa tenue et les rassure :

- Il est parti se soulager, il fait toujours ça à cette heure-là.

Et en effet, quelques instants après il revient et pose les yeux sur Godric. Thorsen grogne et se passe la main dans ses cheveux d'un air contrarié.

- C'était pas un rêve ? Gémit-il en venant s'asseoir près de lui et se réchauffer devant le feu.

Godric éclate de rire.

- Tu préfèrerais ? ça peut s'arranger si tu veux… demande –t-il en lui ébouriffant la crinière.

- Laisse-moi ! grogne-t-il en le repoussant d'un geste amusé. Qu'est-ce que tu es ? Pourquoi m'as-tu mordu ?

Godric sort les crocs et se plante à quelques centimètres de son visage. Thorsen ne bouge pas d'un pouce, toujours son air amusé sur le museau. Avec cette expression il ressemblait beaucoup à sa mère.

- C'est un vampire, mon gars, il a sauvé ton père d'une mort certaine sur un champ de bataille et il l'a accompagné jusqu'ici pour qu'il puisse malgré tout faire ta connaissance avant de repartir à jamais. Explique Aïra d'une voix calme en mettant de l'ordre dans sa coiffure.

Thorsen lève la main et vient toucher le visage du romain, un peu étonné, puis ses lèvres et ses crocs. Jamais il n'aurait pensé ressentir ça un jour et surtout pas pour un homme. Le vampire ne bouge pas, les yeux rieurs. Pendant ce temps, Aïra s'intéresse à la coiffure d'Eric et entreprend de démêler soigneusement ses mèches rebelles. Eric s'étonne.

- Qu'est-ce que tu fais ?

- Dans mon rêve, tu avais une superbe tresse dont moi seule ai le secret. Murmure Aïra avec bonne humeur. Je m'y attelle donc, la nuit ne sera pas éternelle. D'autant que tu as encore pas mal de boulot.

- Ah bon ?

- Si on m'avait dit… chuchote Thorsen avec une grimace dubitative.

- Si t'aurais su, t'aurais pas venu ? se moque Godric.

Là, c'est le jeune homme qui éclate de rire. Godric rétracte les crocs et attrape son doigt avec ses lèvres, mimant un geste qui ravivait un souvenir intense pour le jeune humain. Il rougit et repousse Godric avec espièglerie puis s'étire comme un chat.

- N'es-tu pas censé nous massacrer si vraiment tu es ce que dit mère ?

Godric réfléchit un instant et, se levant pour s'habiller, conclut :

- Mais ça doit bien faire 300 ans que je n'ai pas épargné l'une de mes victimes, tu peux remercier ta mère.

Thorsen retrouve soudain son sérieux et AÏra se fige. Ensemble, les humains demandent :

- Mais quel âge as-tu ?

Godric fait une moue pensive et propose, sans conviction :

- 1000 ans à peu près, je pense… difficile de savoir exactement.

Il balaye ce détail d'un geste de la main distrait et observeAïraqui s'est replongée sur son travail en écarquillant les yeux.

- Thorsen, va t'habiller, tu as du pain sur la planche ! Ordonne Aïra d'une voix ferme.

La transfusion faisait maintenant son effet et la torpeur de cette fin de nuit s'était totalement évaporée au profit d'une énergie débordante et d'un esprit on ne peut plus clair voyant. Elle a repensé à son rêve des deux vampires et sait très bien ce qu'il lui reste à faire avant leur départ.

- Quoi ? Mais j'ai encore sommeil ! proteste l'adolescent vautré sur les peaux de bêtes des vampires sur le sol devant la cheminée.

- Tu ne discutes pas, tu dormiras quand tu seras mort ! Ce chevreuil ne va pas se dépecer tout seul, il commence à sentir.

Le jeune homme lève vers sa mère un visage incrédule et grimaçant de mécontentement. D'un regard elle lui signifie que ce n'est pas l'heure de tergiverser et qu'elle ne tolèrera aucune protestation.

- Et puis si tu restes comme ça, les fesses à l'air, je vais finir par m'en mêler … menace le vampire tatoué d'un ton détaché.

L'adolescent, soudain très motivé, se lève en grognant et part s'habiller dans la pièce voisine. Godric admire la dextérité des doigts de l'humaine, disciplinant les longues mèches blondes dans un savant tressage serré. Elle lui jette un œil et explique :

- Regarde-bien : c'est rien à faire mais ça tient plusieurs jours. Vous aurez plus de succès auprès des humains si vous vous présentez avec une tenue soignée. Toute l'astuce est de vraiment bien serrer… juste…ici. Voilà, tu vois ? Essaye. Propose-t-elle en cédant sa place.

Godric vient glisser délicatement ses doigts dans les siens et, saisissant les mèches, parvient à reproduire son geste avec réussite. Il se mord la lèvre, concentré sur sa tâche, le visage radieux. Aïra s'accroupit près d'Eric agenouillé et surveille son travail en se pressant contre le père de son enfant.

- Comment est-ce possible ? Demande Eric, savourant son câlin les yeux mi-clos. Comment est-ce possible d'être là, tous les deux et de ressentir… tout cet amour… alors que…

Une fois de plus, Aïra a posé ses doigts sur ses lèvres, lui interdisant de finir : elle n'avait pas envie d'entendre ces mots.

- C'est juste possible, Eric. C'est possible et c'est merveilleux. En venant ici cette nuit, tu viens d'ensoleiller le reste de ma vie, l'expliquer, lui donner un sens. Je suis celle qui t'a donné un fils, moi qui pensais n'être personne. Aujourd'hui je sais que tu ne m'as pas oublié, je sais donc pourquoi je vis et c'est ça qui est merveilleux. Tout est possible dorénavant… c'est possible…

Elle termine sa phrase dans un souffle, perdue dans ses pensées. Mais très vite, elle retrouve de l'intensité dans son regard.

- Attention Godric, serre plus que ça : c'est de la fin que dépend la solidité de l'ensemble. Voilà, maintenant, on va nouer avec le lacet de cuir…

Très concentrée, elle reprend la tresse des mains du vampire pour terminer l'ouvrage. Godric, ravi, admire le résultat alors que Thorsen revient, enfin vêtu. Aïra se lève et remonte ses manches.

- Bon, Eric, tu te souviens comment on dépèce une bête ?

- Euh… vaguement…

Thorsen va te montrer. Je veux la peau en priorité, ramenez-la moi dès que possible, bien nettoyée, hein ?

- Mais maman… ça gèle dehors ! tu ne vas pas nous faire sortir maintenant ? proteste l'ado d'une voix geignarde.

Cela faisait déjà 4 nuits qu'il dormait dehors et ne rêvait que de dormir dans son lit. Il n'arrive pas à comprendre où elle veut en venir. Les deux vampires aussi la regardent, médusés. Aïra, le visage déterminé soupire et finit par argumenter :

- Le jour va se lever dans moins de deux heures, et des choses doivent être faites avant, d'accord ? Faites-moi confiance et maintenant, au boulot !

Elle défie Godric d'un regard franc et il finit par sourire. D'un geste de la tête, il ordonne à Eric de s'exécuter. Celui-ci lève les yeux au ciel puis se retourne vers la bête, l'attrape et la charge sur son épaule. En passant près de Thorsen, il lui décoche un clin d'œil et lui lance :

- Tu viens ?

L'ado hésite. Le froid qui l'attend dehors réduit à néant tout son courage. Eric sort l'animal et part l'installé à l'abri du vent, derrière la cabane. En revenant à l'intérieur, il prend la cape en peau d'ours de son maître, la dispose sur les épaules de son fils et se plante devant lui, un sourire espiègle sur le museau. Thorsen a juste le temps de lever un sourcil perplexe qu'il se retrouve en sac à patate sur le dos du viking.

- On ne t'a jamais dit qu'il faut toujours obéir à ses parents ? Plaisante Eric de très bonne humeur.

- Mais ? Hey ho !

Eric éclate de rire et sort avec son chargement se débattant avec une belle énergie.

- Parfait, comme ça, il n'aura pas froid. Conclut Aïra, ravie, en se tournant vers Godric.

- Bon, à nous maintenant ! Enlève-moi cette horreur. Dit-elle en désignant son pantalon crasseux.