Il y a plusieurs choses que Ford voulait faire.

Tout d'abord, il va encore une fois visiter Dipper et Mabel, en sachant que ce serait la dernière fois. Ils n'étaient pas là quand il est mort. Il ne les a pas vus pleurer à ses côtés ou faire semblant de sourire. Il a mieux que cela quand il les observe sans qu'ils puissent le voir, sans rien pour entacher leur joie.

Ce jour-là, c'est une réunion de famille, et l'aînée de Mabel va avoir un enfant bientôt.

"Je n'arrive pas à croire que je vais être un grand-oncle !" s'exclame Dipper. "Je suis trop jeune pour ça !" et Mabel rit, et lui offre d'autorité un pull-over rouge tricoté main. Bien sûr, elle savait parfaitement ce qu'il allait dire.

"Je tricotais déjà quand j'étais plus jeune que toi !" dit-elle d'un ton faussement vexé au petit ami de l'enfant de Dipper, qui s'interroge sur le lien entre les grand-mères et les pelotes.

C'est une bonne journée, et Ford n'aura pas de regrets que ce soit la dernière fois.

Que lui reste-t-il d'autre ? Il relit tout ce qu'il a noté en termes de souvenirs. Il en avait déjà oublié une partie. Il espère que cela servira à quelque chose, que ce n'est pas un dernier rappel avant que tout soit effacé. Il ne reviendra plus ici. Cela ne fait même pas un an, et il pensait à y passer l'éternité...

Il relit avec émotion les passages sur Stan. D'après ce que dit Bill, sa mémoire a déjà été effacée, et il connaît déjà ce qu'il y a après. Que ce soit une autre dimension, ou une réincarnation dans le monde qu'il connaît, à une époque ou à une autre, en humain ou pas...

Stan a vécu cela, et il ne sait pas qu'il sait. Il ne le saura jamais même si Ford le croisait par hasard. Peut-être que cette idée d'effacer les mémoires à chaque passage est une bonne idée. Il y a des pertes qui s'accumulent. Ford veut juste...

Il veut vérifier si c'est possible au moins une fois. Il ne veut pas vaincre la mort pour être immortel, juste pour savoir si c'est possible, et il veut, si son âme est vraiment liée à jamais à celle de Bill, savoir pourquoi.

"Sixer !" Il y pensait juste, et bien sûr le triangle l'interrompt au bout de quelques dizaines de pages seulement. "Veux-tu que je te dise comment des dinosaures ont failli devenir intelligents et inventer la première machine à voyager dans le temps ?"

C'est peut-être la dernière fois qu'il se rappelle sa vie, mais c'est peut-être aussi la dernière fois qu'il profite du savoir incommensurable de Bill, et l'ordre n'est pas très important. "Certainement." dit-il. "J'aimerais bien."

Bill sait raconter, on ne peut pas nier cela. Il est en train d'expliquer comment la Time Police est remontée dans le passé pour altérer génétiquement les bras des tyrannosaures parce qu'ils n'auraient pas eu de menottes assez grandes sinon, et Ford se demande si c'est la dernière fois qu'ils parlent ainsi.

Il prend la petite main de Bill entre ses doigts. Le triangle semble grandir, et bientôt leurs doigts s'entrelacent. L'histoire continue, et Bill se vante d'avoir personnellement aidé quelques dinosaures à s'évader vers le vingt-quatrième siècle.

"Ils devraient réapparaître dans pas trop longtemps. Ca serait amusant à voir."

Ford voit très bien que Bill essaie de le manipuler pour ne pas tenter son projet tout de suite, pour attendre pendant un temps qui peut-être lui semble honnêtement court. Mais cela ne lui déplait pas.

Il porte la main de Bill à sa bouche et l'embrasse. Le démon se fige en pleine phrase.

"Désolé." dit-il. Il aimerait être certain de ce qui le pousse vers Bill depuis qu'il lui a confessé... il ne pense pas que ce soit pour le blesser, plus maintenant, mais c'est peut-être ce qu'il fait.

"Ne sois pas désolé une seconde." ordonne Bill.

Son autre main caresse la joue de Ford, glisse juste derrière le lobe de son oreille, à un endroit qui le fait frissonner Ford tout son corps. Il lui faut combattre le réflexe d'incliner la tête en signe de soumission, de lui offrir sa nuque si sensible.

"Dis-moi ce que tu veux." lui murmure Bill. "Dis-moi ce dont tu as besoin."

Ford prend le temps de réfléchir alors que Bill lui caresse le crâne en mouvements circulaires, ébouriffant ses cheveux.

"Je voudrais..." dit-il, "je voudrais juste te dire au revoir."

"Vraiment ? Juste ça ?" se moque Bill.

Ford sourit. "Pas seulement, sans doute." Mais en réalité, il se sent bien, il n'a besoin de rien. Il sait que Bill peut l'assaillir de sensations, lui faire éprouver des désirs violents. Ce n'est juste pas ce qu'il a choisi de faire.

Bill lui caresse les lèvres. Ses doigts s'introduisent en lui quand Ford ouvre la bouche.

"Me veux-tu, Stanford Pines ?"

C'est la première fois que Bill lui demande, réalise Ford. Depuis très longtemps.

"Oui." répond-il solennellement.

Bill claque des doigts, et ils ne sont plus assis dans de l'espace solidifié, mais sur un lit, un grand lit confortable aux draps blancs et brodés.

Ils n'ont pas besoin de dormir ici, et Ford n'en a pas utilisé un depuis longtemps.

Bill l'allonge sur le lit, et lui enlève lentement ses vêtements, effleurant sa peau trop tendrement et trop peu à chaque fois, plutôt que de les faire disparaître ou de les déchirer. Ses mains devenues plus grandes couvrent tous son corps, une langue explore le torse de Ford...

"Que veux-tu ?" demande encore Bill, d'une voix plus urgente.

Les mots s'échappent de la bouche de Ford. "Dis-moi encore que tu m'aimes."

"Je t'aime, Stanford Pines." répond le triangle d'une voix qui rayonne de satisfaction. Ford aurait envie de pleurer à nouveau, mais sans le désespoir de la dernière fois. Plus une nostalgie, un regret de ne pas pouvoir répondre avec les mêmes paroles. "Je t'aime et je ne sais toujours pas comment tu as fait, comment j'ai fait. Je trouvais ça stupide. Je me trouve toujours stupide. Mais les choses les plus idiotes sont souvent les meilleures, n'est-ce pas ?"

Il joue toujours avec le corps de Ford. Une douce chaleur se répand par frissons dans tous son corps, s'enfonce de plus en plus profond sous sa peau.

"Crois-tu que c'est la dernière fois ?" demande-t-il.

"Je ne sais pas."

"Je ferai tout ce qui te plaira." dit Bill. "Et je ne demande même pas à entrer dans ta tête, cette fois ! Dis-moi seulement ce que tu veux le plus. Dis-moi ce que je dois faire, à quoi je dois ressembler, tout ce que tu voudras."

Ford rougit. C'est une question sérieuse alors, pas juste un jeu.

"Je voudrais... je voudrais être serré contre toi, pouvoir te sentir contre moi partout." dit-il d'une voix hésitante. "Et je voudrais te faire... te donner du plaisir. Est-ce que je peux faire cela ? Sans te faire mal ? Sous ta forme humaine si c'est nécessaire, ou n'importe quelle forme ? Je me moque de ce à quoi tu ressembles. Cela n'a jamais vraiment compté."

La voix de Bill est haut perchée, surexcitée. "Oh oui je peux faire ça, Sixer."

Il se déploie, s'enveloppe autour de lui. Son corps, ses mains, ses langues sont partout, tout ce qui existe dans l'univers de Ford. Oh, ces caresses paresseuses entre ses cuisses qui le rendent fou...

Ce n'est pas la première fois que Bill le fait virevolter à la pointe du désir, depuis qu'ils sont ici, mais c'est la première fois qu'il ne ressent pas cette honte, cet avertissement déplaisant au fond de son coeur, qu'il se sent émotionnellement comblé.

Le corps de Bill est pressé contre son visage. Il sort sa langue, le lèche doucement.

"Oh oui !" s'exclame Bill. "Oui, nous pouvons faire cela." La consistance en est étrange, plus douce qu'à l'ordinaire, et Ford embrasse et lèche comme s'il voulait le dévorer. Bill gémit et tremble contre le corps de Ford et contre ses lèvres et contre chaque centimètre carré de sa peau.

Il n'oublie pas que c'est la fin, et il n'oublie pas qu'il n'aime plus Bill ; presque pas.

Après, quand Bill est redevenu un petit triangle dans ses bras, il sent une question non posée dans son regard. Il ne sait pas quelle elle est. M'aimes-tu ? Acceptes-tu de rester avec moi dans cette dimension pour toujours ? Il répond, pourtant, en secouant doucement et tristement la tête.


Ils boivent ensemble, solennellement, la potion qui doit fixer leurs mémoires à ce moment précis, qui fera en sorte que le maelström n'efface qu'une copie.

"Je ne sais pas combien de temps dure la transition." explique Ford. J'en ai mis trop plutôt que pas assez. Nos souvenirs reviendront plus tard, peu à peu, après des années peut-être. Si le système est correctement fait, quelle que soit l'issue, ils ne nous manqueront pas." Il explique dans les détails, pour cacher sa nervosité.

Ce n'est pas encore irréversible. Cela le sera dans quelques instants.

La seconde potion est celle qui les tue, qui les fait quitter ce monde pour passer dans l'entre-mondes que Bill appelle le maelström.

Ils boivent ensemble, lentement.

Puis Ford se sent tomber.

Ce monde existera-t-il encore, maintenant que plus personne n'y habite ? Et si oui, cela restera-t-il éternellement théorique, abstrait, ou sera-t-il un jour découvert par quelqu'un qui verra ce qu'ils y ont laissé ?

Non, ce n'est pas le moment de s'abandonner à la rêverie. Il cherche Bill du regard, ne le trouve pas. Il se maudit silencieusement. Ils n'ont pas testé cela. Serait-il possible qu'ils soient déjà séparés ?

Il ne voit rien, n'entend rien. Alors il essaie de se rappeler la douleur qui l'écartelait, quand Bill l'a rappelé.

Le démon peut-il encore lui faire cela ? Et si, comme il le disait, leur lien est réciproque, Ford peut-il le faire aussi ? Il se concentre, essaie de trouver cela en lui.

Cela lui fait moins mal que la dernière fois, et il a l'impression d'aller contre le courant, à grande vitesse. Il se heurte contre une des arêtes de Bill, et réalise alors qu'il ne voit presque plus. A tâtons, il attrape quelque chose qui se révèle être un des pieds de Bill, la ramène contre lui. Le démon lui saisit les cheveux.

"Je ne te vois pas !" crie-t-il.

"La voix de Bill lui parvient, très faible." Moi je te vois et je t'entends. Ce n'est pas la peine de crier. Je dis ça juste pour t'informer, bien entendu, et pas parce que cela me déplait. De toute façon, je suis en train de mourir. A côté, tout semble une bonne nouvelle."

Les courants semblent essayer de les séparer, mais ils s'accrochent fermement l'un à l'autre. Est-ce que cela change quelque chose, se demande Ford, ou est-ce qu'il a juste envie de rester ainsi le plus longtemps possible ? Il a envie de se retrouver dans le même monde que Bill, réalise-t-il, à la même époque. Il a envie de lui parler à nouveau, après.

"Hey, si nous restons ainsi," lui dit Bill comme pour répondre à sa question, "il est possible que nous naissions ensemble. Qu'en penses-tu ? Frères jumeaux, Sixer ?"

"J'ai déjà un jumeau que personne ne remplacera jamais !" s'exclame-t-il presque automatiquement, outré. Et puis, plus doucement. "Et puis ce serait de l'inceste."

"Ou la même personne !" s'exclame Bill. Ford doit tendre l'oreille pour l'entendre, pourtant, et déjà il ne le sent presque plus dans ses bras. "Toi dans ma tête, moi dans la tienne, comme je voulais. Ton intelligence et la mienne, ton ambition et la mienne, dans le même corps. Ha ha, le monde n'a qu'à bien se tenir !"

"Tu ne sais vraiment pas ?" Ford a l'impression qu'un vent violent et glacé lui souffle aux oreilles et couvre les sons, sauf qu'il n'entend pas le vent non plus, et qu'il a si froid qu'il ne ressent plus les engelures.

"Comment je saurais ? Mais en fait, ce sera la surprise. J'aime bien les surprises. Je l'avais un peu oublié. Dis, tu as parlé d'inceste, cela veut dire que pour toi nous serons encore ensemble ?"

Ford a certainement supposé trop. Ils ne seront plus seuls au monde. Il aura d'autres possibilités. Bill aura d'autres possibilités.

"Oh je voudrais, je voudrais." dit Bill. "Et toi ?"

Ford suppose que la question est plus sérieuse qu'il n'y paraît et son coeur bondit dans sa poitrine.

"Bill." dit-il. "Tu voulais réveiller mes anciens souvenirs, et je voudrais que tu saches que tu n'auras plus jamais mon adoration, ni ma soumission, ni ma confiance inconditionnelle. Je sais qui tu es. Nous ne reviendrons jamais en arrière."

Ford essaie de serrer Bill plus fort dans ses bras, de ressentir sa présence.

"Mais il est possible que je tombe amoureux de toi, juste différemment. Comme un égal." avoue-t-il enfin. "Ce n'est pas la même chose, et tu ne voudrais pas forcément cela."

La voix de Bill hurle comme dans le lointain, même s'il est certain de ne pas l'avoir laché. "Tu sais, Sixer, que j'oublierai tout de ça, que tu oublieras tout, parce que nous avons bu cette maudite potion pour fixer nos mémoires ! Tu ne peux pas me faire ça ! C'est trop important !"

Ford sait bien qu'ils vont oublier. C'est pour cela qu'il peut se permettre de se l'avouer, de lui avouer. Il ne dit pas cela parce qu'il veut s'attacher Bill avec des liens d'espoir. Il le dit parce qu'il vient de le comprendre, et que, comme dit Bill, c'est important.

Suffisamment pour qu'il puisse le retrouver en lui une seconde fois.

Peut-être que Bill lui parle encore. D'une certaine façon, il l'espère. Mais il n'entend plus rien, ne voit plus rien, ne ressent plus rien.

"Hey," dit-il, au cas où Bill l'entendrait encore. "Tout va bien."

Il continue à parler, jusqu'à ce qu'il ne se rappelle plus ce qu'il dit, ni à qui il parle, ni ce que veut dire exactement exister, et à quoi ressemblent les mots, et ce qu'est le temps.

Pourtant ses bras ne lachent pas prise, et il a encore en lui une étincelle d'espoir bien après en avoir oublié le nom.