Quand l'amour fait mal

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Je suis resté assis dans cette cellule deux jours, aussi longtemps que la loi le permettait, je suis ressorti libre, cela dit, à jamais le nom des McDonough avait entaché celui des Trager, et c'est dans un climat explosif que le regard de mon père et celui de Declan se sont croisés tandis que la police expliquait à Mr McDonough qu'elle n'avait rien remarqué de suspect chez les Trager et que par manque de preuves, ils ne pouvaient continuer les recherches.
J'ai regardé impuissant nos deux pères s'envoyer des mots dépassant la haine qu'ils nourrissaient l'un pour l'autre et j'ai enfin compris…

- Tu ne reverras jamais le fils de cette ordure ! Ni toi, ni Lori, et ce n'est pas négociable ! Dire qu'il a osé me faire ça ! »

Stephen et cet homme se connaissent, pourquoi ? Comment je le sais ? Je ne sais pas vraiment, je l'ai ressenti, comme si, en fait, Stephen reportait une haine inévitable envers Declan à cause de la paternité qui coulait dans ses veines. Ça n'avait jamais été Declan le visé, mais son nom, ce stupide patronyme qui le suivrait quoi qu'il fasse. Ainsi le destin d'un homme était scellé lorsqu'il venait au monde ? Pour un simple nom ? Même si Declan courbait l'échine devant son père, j'étais certain qu'il ne lui ressemblait pas. Non, au fond de ses yeux, il y avait toujours une grande douceur, une parcelle enfouie d'un enfant qui avait trop pris de coups et qui ne les méritait pas.
Qu'importe les dires de mon père, je n'abandonnerais pas Declan, non jamais ! Je lance un regard qui veut tout dire dans le rétroviseur puis je m'enferme dans ma chambre. La nuit tombe lentement sur la maison des Trager, je m'ennuie dans ma baignoire, je ne trouve pas le sommeil peut-être trop excité à nos futures retrouvailles demain au lycée… Je glisse en dehors de la maison, montant sans un bruit sur la toiture pour regarder les étoiles avec un sourire béat. Est-ce loin ? Est-ce près ? Je ne saurais pas le dire, même si déjà avec un talent absolument terrifiant je calcule la vitesse de la lumière et que j'essaye de déterminer à combien d'années lumières, la sphère dont la lumière éclaire la nuit est éloignée de la Terre.
J'entends un sifflement, ce n'est pas un oiseau, de plus ce n'est pas vraiment mélodieux. Mon regard tombe sur Declan qui hausse les épaules en me faisant signe de descendre de mon perchoir. Je saute dans le vide souplement pour m'accaparer son corps de mes bras.

- Hey, t'es malade de sauter de si haut ?! »
- Ce n'est pas si haut que ça, et puis je l'ai déjà fait. »
- Sans rire t'es pas humain, on me plâtre les deux jambes, si j'essaye de faire un truc aussi stupide. »
- Je sais… mais j'étais tellement heureux de te voir… »
- Calme ta joie, le paternel a décidé qu'on allait déménager. »
- Quoi ?! »
- On se casse… il a été promu, il veut emménager en Europe ! »
- L'Europe ? Mais c'est beaucoup trop loin, il peut pas t'emmener ?! »
- Techniquement, je suis pas majeur. »
- Et alors ? »
- Et alors légalement, il a le droit de m'emmener… »
- Mais… »
- Je partirai pas. »

Nos visages glissent l'un contre l'autre, il ne partira pas, il ne me laissera pas. Déterminé, jusqu'au fond du regard, il avait décidé de ne pas suivre la voie de son père, il avait décidé de suivre celle qui lui plaisait, celle qui l'unissait à moi. Ses bras me serrent fortement, et je sens ses lèvres imprimer un baiser contre ma nuque.

- Me laisse pas partir… »
- Je ferais ce qu'il faut. »
- Je… j'dois y aller, j'ai pas envie de rentrer, mais… »
- Alors reste, reste avec moi. »
- Y'a des choses que tu ignores, Kyle. Stephen voudra pas de moi, il ne voudra jamais de moi dans cette maison. Il a jamais su dire non à Lori, c'est bien pour cette seule et unique raison qu'il m'a pas encore fichu dehors. Et encore s'il avait su que sa fille s'apprêtait à coucher avec moi, il m'aurait… découpé en morceaux. »
- Je t'aime… »
- Ça malheureusement, ça ne va pas lui importer des masses. Y'a une raison pour que Stephen me déteste, enfin, déteste mon père. »
- Pourquoi ? »
- Ma mère… Ma mère était… »

Un bruit de moteur l'arrête tout à coup. Son père sort de la voiture et s'avance vers nous d'une colère à faire vibrer l'air autour de nous. Sa main se lève et s'abat sur son fils, manquant de le faire tomber à terre. Je regarde cette main reprendre de l'élan, mon corps se tend, j'ai envie de le broyer… de le tuer, mais… mais… à la place de toute agression je me mets sur le chemin de sa main. Le choc est brutal, ça fait mal. Je sens la chaleur gonfler ma joue.

- C'est de ma faute, si vous avez quelqu'un à frapper, s'il vous plait fait-le sur moi, ce n'est pas la faute de Declan. »

Le regard sévère me clou littéralement sur le sol, et sans rien faire je le regarde pousser son fils dans ce monstre qui n'est qu'une voiture. Non sans m'avoir envoyé une autre œillade démoniaque, le père grimpe à son tour et démarre en faisant vrombir presque animalement cette berline qui me terrifie.

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- Il faut qu'on se dépêche ! »

Je viens de comprendre, son regard est flamboyant, on entame la phase cambriolage. Et vu que je suis plutôt agile, il va avoir besoin de ma coopération. Car vu ce qu'il s'est passé hier… on a tout intérêt de le faire…
On ne laissera pas le destin choisir pour nous, non, ça jamais ! J'attrape sa main, laissant les bruits de couloir et le regard jaloux de Lori derrière nous, pour se focaliser sur notre future direction.
Vingt minutes plus tard, je regarde autour de nous, Declan sort sa clef puis m'embrasse dans le cou. Pour l'instant on s'occupe de son père. La mission est simple : récupération de vêtements et d'objets de valeur. C'est sûrement la dernière fois que Declan entre dans la maison qui l'a vu grandir.
Il referme derrière nous et commence à faire ses sacs, il prend tout ce qui peut lui servir, les albums photos, les bijoux de sa mère, ses habits pendant qu'assis à la fenêtre, je guette la berline métallisée de son père. Il ne serait pas bon qu'ils nous trouvent ensemble en train de mettre à sac sa jolie maison sur trois étages. Le premier sac est envoyé par la fenêtre, je le regarde observer sa chambre, dire un adieu muet à sa vie. Je saute dans le vide, attrapant le second sac, et c'est ensuite à lui de sauter dans le vide, ou plutôt dans mes bras, puisque je le rattrape au vol.

- Aller on se casse ! Je vais squatter chez Travis pendant quelques jours, le temps que je trouve mieux. »
- Viens à la maison… »
- Stephen va pas apprécier. »
- Il est pas obligé de le savoir. »
- Hein ?! »
- Vient… »

Si Stephen déteste Declan, je sais que Nicole, elle, fera quelque chose pour lui, je sais qu'elle nous aidera. Elle n'a rien contre lui, aucun préjugé de longue date ou relatif à son nom de famille, tout ce qu'elle veut, au fond, c'est mon bonheur, et maintenant qu'elle a compris que Declan était tout ce que je désirais, je sais qu'elle ne trahira pas le secret que je vais lui dévoiler.

- Fuguer ? »
- Nicole… »
- Declan, ton père va se faire du souci ! »
- Non… il ne s'est jamais soucié de moi, cependant le première endroit qu'il va faire fouiller c'est ici, je n'ai pas envie de vous créer plus d'ennuis que vous n'en avez déjà avec lui. Je sais que mon père n'est pas quelqu'un de bon, je sais que je lui ressemble beaucoup, mais si je reste avec lui, j'ai l'impression qu'il va me transformer... Je ne veux pas tout sacrifier comme il l'a fait. Je veux simplement être moi… Mme Trager, j'ai vraiment besoin de votre aide, j'ai personne vers qui me tourner. »

Mon regard couve Declan qui vient d'éclater en sanglots, il ne supporte plus sa vie, ni la cage que son père a refermé autour de lui. J'arrive à le comprendre, mais je me sens si impuissant. Je ne peux rien faire pour lui, à part regarder muettement.

- D'accord… pour cette nuit tu vas dormir dans la chambre de Kyle, demain, je t'emmènerai dans un endroit sûr. Declan, cependant sache que pour te défaire de l'autorité de ton père, il va falloir que tu racontes tout ce que tu as subi de lui, si tu refuses de parler… »
- Je dirais tout… tout, les coups, les punitions, les mots… »
- Declan… est-ce qu'il… ? »

Son vert s'agrandit, je sens sa gorge se nouer. Est-ce qu'il a quoi ? J'ignore ce qu'à voulu dire Nicole, mais cette insinuation a fait l'effet d'une bombe dans le fort intérieur de Declan.

- Non, ça jamais ! Il… il est déjà assez vert de rage rien qu'à imaginer Kyle et moi dans le même lit… Il… préfère les coups… »
- D'accord… Allez vous coucher, je vous mettrai de quoi manger après le repas. Je vais dire à Stephen que tu refuses de sortir de ta chambre. »
- Merci… Maman. »

Le sourire de Nicole est doux, sa main secoue ma chevelure tandis qu'elle nous pousse en direction de ma chambre. Je laisse le reste à ses bons soins.
Il fait sombre, on vient de finir de manger et je me plais à le regarder tourner en rond comme un félin en cage.

- Qu'est-ce que tu fais ? »
- Désolé, je suis nerveux. »
- Ça se voit. Assis toi. »

Je le plaque avec douceur contre le mur, glissant mon corps contre le sien. Je vais le clamer moi, ce grand nerveux. J'ignore encore jusqu'où je vais pouvoir aller… jusqu'où j'ai envie d'aller, avec lui. Je relève son t-shirt glissant mes mains dans son dos. Sa peau frissonne sous le contact de mes doigts frais, j'entends un gémissement mourir contre mon cou. Est-ce ça ? L'excitation qui réchauffe mon corps, qui fait trembler mon souffle ? Ses joues sont rouges et sa respiration lente, son corps anciennement nerveux est tout à coup alangui dans une sorte de transe. Je sens sa cuisse glisser entre les miennes, je sens son corps s'offrir totalement à moi… Ce corps que je désire… glisser contre le mien, imprimer un toucher chaleureux à la limite de me faire perdre le sens des réalités.

- Je recommencerais pas les mêmes erreurs. Kyle, fait ce que tu veux de moi. »

Sa voix est faible, légèrement brisée, et pendant que ses bras se referment sur le tissus de mon polo je glisse craintivement ma cuisse entre ses jambes. Pourquoi je fais ça, pourquoi mon corps semble enthousiaste de la tournure que prennent les évènements, pourquoi je n'arrête pas d'avoir des sortes de… flashs, des envies de plus en plus inavouables.

- Kyle. »

Sa voix dans mon cou, et nos corps qui se pressent l'un contre l'autre dans une envie de plus en plus pressante. Je me rends compte que si personne ne nous arrête, on ne s'arrêtera justement pas. Un baiser vient, chaud, brûlant qui électrise nos deux corps ; j'ai envie de le tirer vers le lit et de prendre pour acquis ce corps dont il vient de me donner l'autorisation à consommation.
Ma langue contre la sienne qui danse dans une valse de plus en plus sauvage et les frissons qui envahissent mes reins, me faisant faire des mouvements du bassin de plus en plus rapides, je n'en peux plus, au moment où je décide de le mener au lit, Declan semble être à nouveau figé. J'ignore pourquoi, mais maintenant que l'excitation commence à retomber, j'entends moi aussi cette voix qui est capable de vous tétaniser, celle du père de Declan.

- Garde ton fils en laisse Stephen, c'est un conseil que je te donne. A la fin de la semaine, Declan et moi, c'est de l'histoire ancienne. On part pour l'Europe, je préfèrerai qu'il n'interfère plus dans mes plans. Qu'il soit de toi ou non ne changera pas mon intransigeance. Declan épousera une femme et il perpétuera mon nom ! C'est bien la seule chose dont il est capable. Si Kyle essaye d'influencer mon fils, il se pourrait que tout ceci se finisse très mal. »
- Je n'ai pas plus envie que toi de voir mes enfants traîner avec le tien. Mauvaises graines de père en fils, les McDonough ne sont qu'une bande de parasites! »
- Parasites? Mais regarde-toi Stephen, maison modique, travail modique, un second fils qui n'est même pas de toi… Qui a réussi ? Qui a eut l'amour de Laureen ? Toi ou moi ? »
- Tu n'as jamais eut son cœur… »
- Quel est le plus vaurien ? Celui qui n'a aimé que Laureen, ou celui qui l'a courtisé alors qu'il était marié à la belle Nicole ? »
- Tu me l'as prise. C'est avec elle que je devais me marier. Tu t'es débrouillé pour mettre la société de son père en faillite et tu l'as racheté. Les biens de sa famille entière, tu les possédais, comment elle aurait pu sacrifier sa famille à son propre amour ! »
- Tout ça parce que tu n'avais pas le pouvoir, et tu ne l'auras jamais Stephen. »
- Henry… je me fiche de ton fric, il n'a jamais été question d'argent, il est question de conduite. »
- C'est ce fric qui l'a poussé dans mes bras. »
- Et c'est cet argent qui l'a poussé au suicide ! »
- Non c'est toi. Parce qu'un jour Declan a eut besoin de sang et qu'on m'a dit que je n'étais pas compatible avec mon propre fils… »
- Que… ? »
- Et que ce fils n'était pas à moi. Tu sais ce que ça veut dire ? Declan est ton fils ! J'aurai voulu te regarder dans les yeux en t'annonçant ça, lorsque Lori aurait été enceinte de ton fils. Malheureusement pour moi, ça n'a pas marché. J'aurai vraiment voulu voir ça de mes propres yeux. Tu es pathétique Stephen et tu le resteras toujours ! »
- Mon… fils… ? »
- Elle a parlé de divorce, de tonnes de choses, même elle, elle ne s'était pas douté de la paternité de notre… enfin son fils. Et je lui ai fait payer cette trahison au centuple, jusqu'à ce qu'elle pose cette arme contre sa tempe et qu'elle me laisse seul avec TON fils. Si tu voyais quelle haine tu peux lui porter, s'en est presque jouissif. Tu le détestes autant que moi, Stephen. T'en fais pas, bientôt il deviendra pire que moi… j'espère que tu seras là pour voir la déchéance de mon nom entacher tout ce qu'il te reste d'elle. »

Je regarde le père de Declan remonter dans sa voiture, est-ce que je viens bien de comprendre. Declan et Lori seraient... ? Mon attention se reporte tout à coup sur Declan qui est pâle comme la mort, son regard hagard fixe le mur en face de lui, sans vraiment s'y attacher. Son corps maintenant sans consistance tombe sur le parquet de ma chambre, je me baisse pour le prendre dans mes bras mais il me repousse. Ce qu'il vient d'entendre semble l'avoir complètement détruit.

- Il... Il a tué ma... ma... maman... Il l'a tué ! Ma mère Kyle ! »

Son corps tremble comme une feuille, je suis loin de me douter de tout ce qui se passe à l'intérieur de son cerveau et de son corps. Ses mains crispées sur ses genoux, Declan se met à osciller comme un métronome répétant un mot en boucle : maman. Je suis encore impuissant, j'attrape une couverture, la glissant sur ses épaules, puis je referme la fenêtre et me cale contre lui, séchant ses larmes silencieuses.

- Je suis là... Declan... réponds-moi... »