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TOME 1 : LA FIN DE L'INSOUCIANCE

Partie 1 : Nouveau départ

Chapitre 6 : Les vacances de Noël

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Décembre 1973

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Contre toute attente, la peine que me causa le fait d'avoir été oubliée par Jake et Marly eut un effet positif dans ma vie : celui de souder encore davantage le groupe que je formais avec Angel, Becca, Charlie et Theo. Effectivement, après leur avoir confié cet incident, je me rendis compte que, à leur manière, tous étaient prêts à me réconforter ou à m'aider. Si bien que, rapidement, au cours des dernières semaines qui nous séparaient des vacances de Noël, mon moral s'améliora, aidé par ce nouveau tournant dans notre amitié, une blague réalisée en compagnie des Maraudeurs – j'ai beau fouiller dans ma mémoire, je suis incapable de me souvenir à l'encontre de qui – et plusieurs succès inespérés en cours de sortilèges et de métamorphose.

En dépit des relations glaciales que je maintenais avec mon frère et ma sœur, c'est à cette époque que je commençai à me sentir réellement à ma place à Poudlard. Ce qui ne fit que rendre le retour à la réalité plus douloureux lorsque le Poudlard Express s'immobilisa à Kings Cross et que j'aperçus ma grand-mère qui se tenait droite comme un « i » aux côtés de mes parents, d'Arthur et de Mrs Bryan, la mère de Tess, chez qui Jake et Marly allaient loger le temps que mes parents s'occupent du déménagement. Déjà refroidie, je saluai mes amis et entrepris de me frayer un passage jusqu'à eux, le cœur lourd. Une fois arrivée à leur hauteur, je saluai poliment Mrs Bryan avant de me laisser éteindre par mes parents et d'accorder à ma grand-mère les deux bises conventionnelles héritées de notre éducation française.

— Les retours sont incroyablement désordonnés ici, lâcha-t-elle en français alors que je me reculai. Et cet uniforme est sinistre !

Le mépris dans ses yeux était tel que j'aurais volontiers ôté sur le champ mon uniforme noir alors même que j'appréciais sa discrétion en temps normal.

— Celui de Beauxbâtons était peut-être bleu, mais incroyablement inconfortable, intervint mon père alors que je baissais la tête. Tant qu'il convient aux élèves, c'est le principal.

Il aurait pu rester silencieux que le résultat n'aurait pas été différent. Avec cet air hautain qui lui allait si bien, ma grand-mère n'eut en effet même pas l'air de l'avoir entendu et se détourna afin de chercher dans la foule les têtes blondes de Jake et Marly qui se faisaient attendre. Habituée à ce comportement, mon père l'ignora et se mit à me mitrailler de questions sur mes nouveaux amis et la vie à Poudlard.

D'un point de vue extérieur, une telle scène aurait pu être synonyme de tension, mais j'étais habituée au peu de chaleur qui caractérisaient les rapports de mon père et de sa mère. Depuis ma plus tendre enfance, celle-ci n'avait jamais été très joviale, alors que mon père avait toujours une plaisanterie à la bouche. Ils avaient beau se ressembler physiquement, leurs caractères étaient aux antipodes l'un de l'autre et j'avais fini par me convaincre que cela suffisait à expliquer le peu de familiarité qui les unissait.

Une fois que Jake, Marly et Tess nous eurent rejoints, on se sépara en trois groupes, Jake, Marly, Tess et sa mère partant de leur côté, mes parents retournant vider notre maison de Loutry-Ste-Chaspoule et ma grand-mère s'emparant de mon bras et de celui d'Arthur afin de nous faire transplaner. Quelques désagréables secondes plus tard, nous nous rematérialisâmes dans une ruelle déserte d'un petit village du Kent où ma grand-mère avait choisi de s'établir lorsque toute notre famille avait déménagé en Angleterre, voilà six années.

Alors qu'Arthur et moi prenions appui contre le mur pour reprendre notre équilibre, elle ne perdit pas de temps et se remit en marche d'un pas imperturbable. J'échangeai un regard amusé avec mon petit frère avant de me dépêcher de la rattraper alors qu'elle traversait déjà la place principale du village. On dépassa la petite église qui y siégeait avant de nous engager dans la rue principale où se trouvait la maison de ma grand-mère.

— Je vous ai préparé la chambre d'amis, nous apprit-elle en nous faisant entrer dans le sombre vestibule de la maison. Ne vous embêtez pas avec vos valises, je les monterai tout à l'heure. Vous voulez du thé ?

— S'il-vous-plaît, se chargea de répondre Arthur. Vous avez besoin d'aide ? s'enquit-il ensuite, serviable.

Après que ma grand-mère eût acquiescé, ils s'engouffrèrent tous deux dans la cuisine et je restai seule face aux cadres photos qui garnissaient le papier peint bleu pâle de l'entrée. Comme je le faisais à chaque fois que je venais chez elle, je redécouvris les images de mon père enfant, de son mariage avec ma mère et de la petite famille que nous formions alors que Jake n'était âgé que de cinq ans, Marly et moi trois et Arthur deux. En me voyant agiter la main avec un sourire ingénu, je ne pus retenir un petit rire et poursuivis mon avancée, nostalgique. Toutes les autres images du petit vestibule étaient des clichés de mon grand-père. Éclatant de jeunesse, il souriait sur chacun d'entre eux, parfois accompagné de ma grand-mère et de leurs instruments.

Si j'en savais très peu à son propos – ainsi qu'à celui de ma grand-mère, maintenant que j'y réfléchis – je n'ignorais pas l'importance qu'avait eue la musique dans leurs vies. Passionné par les grandes œuvres classiques, mon arrière-grand-père, Barthelemius Azer, avait pris à cœur d'apprendre à son fils John à jouer du violoncelle, attendant de lui qu'il devienne ce que lui n'avait jamais pu devenir : un musicien professionnel. Bien qu'il soit mort avant d'avoir pu voir son rêve devenir réalité, c'est bien ce qu'il s'était produit et, au début des années trente, mon grand-père avait été admis à l'Orchestre National Sorcier de France où il avait fait la connaissance de la violoniste Jocaste Villevannes, ma grand-mère. Ils s'étaient mariés en 1935 et, deux années plus tard, mon père naissait. Par la suite, les guerres moldue et sorcière avaient éclaté et ils avaient décidé de quitter l'Orchestre afin de déménager dans les Alpes du Nord, pensant pouvoir y jouir d'une existence plus tranquille. Cependant, en 1945, mon grand-père avait été assassiné par les Allemands et c'en avait été fini de leur petite idylle.

— Alicia ? m'interpella la voix impérieuse de ma grand-mère. Le thé est prêt !

Je poussai un soupir imperceptible et la rejoignis dans le salon où, soigneux, Arthur était en train de remplir nos trois tasses de thé de Noël. J'eus beau faire de mon mieux pour bien me tenir, ma grand-mère trouva tout de même à redire à la façon dont j'étais assise et commença aussitôt à scander ses refrains habituels sur la façon dont il fallait se comporter en société.

Je me retins de pousser un nouveau soupir et me fis mentalement la réflexion que la semaine allait être très longue. La compagnie d'Arthur qui, planqué derrière sa tasse, s'amusait sûrement de la situation aurait pu me rassurer, mais je savais bien que ma grand-mère allait centrer ses efforts d'éducation sur ma personne et non la sienne. Pour je ne sais quelle raison obscure, elle m'avait toujours prêté plus d'attention qu'à mes frères et sœur, allant jusqu'à insister pour que j'hérite de la baguette de mon grand-père ou à m'apprendre le violoncelle. Elle allait sans aucun doute consacrer ma semaine de vacances à tenter de me faire renouer avec cet instrument et la musique en général, ce qui laisserait à Arthur la tranquillité nécessaire pour s'épanouir de son côté sans avoir besoin d'interrompre cette routine sacrée.

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Cela ne manqua pas. Dès le lendemain matin, ma grand-mère me tira du lit à huit heures et demi et m'intima de me préparer rapidement afin qu'elle puisse reprendre ses leçons de violoncelle là où elle les avait arrêtées avant mon entrée à Poudlard. J'eus beau prétendre que j'avais des devoirs pour la rentrée, une heure plus tard je tenais violoncelle et archet dans mes mains et ma grand-mère farfouillait dans ses partitions à la recherche de ce qu'elle pourrait me faire jouer.

Depuis que j'étais en âge de lire et donc d'apprendre le solfège, elle avait décidé de passer à la maison une fois par semaine afin de m'enseigner les rudiments de la musique classique occidentale et du violoncelle. Plus par ennui que par réelle volonté, j'avais accepté qu'elle m'initie à la musique de chambre et elle s'était mis en tête qu'elle pouvait faire de moi une violoncelliste professionnelle à l'instar de mon grand-père. Cependant, depuis que j'étais entrée à Poudlard, elle ne pouvait plus m'administrer ses leçons et je compris bien vite qu'elle avait l'intention de rattraper le temps perdu pendant les vacances.

— J'ai pensé que tu pourrais jouer ça, me proposa-t-elle ce matin-là en sortant de son armoire emplie de partitions un volume lourd et poussiéreux.

Les Quatre Saisons de Vivaldi ? m'étonnai-je en m'en emparant. Mais c'est beaucoup trop dur pour moi !

— Avec du travail et de la concentration, tu y arriveras, assura-t-elle.

Je me retins de lui répliquer que, sans motivation, elle ne parviendrait pas à tirer quoi-que-ce-soit de moi et posai la partition sur le pupitre qui me faisait face. L'avalanche de croches et de doubles qui s'étalaient sur la première page me donna le tournis et je lui jetai un regard incertain qu'elle fit mine d'ignorer.

— On commence ? me pressa-t-elle. Puisque ton père veut que l'on passe Noël tous ensemble ici, je vais devoir commencer à préparer la maison dès demain alors j'aurais moins de temps.

En d'autres circonstances, j'aurais sans doute casé un « quel dommage » bien ironique mais, en proie à l'aura autoritaire de ma grand-mère, je me tus et positionnai mes doigts sur les cordes, résolue à faire se retourner le pauvre Vivaldi dans sa tombe.

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— J'en ai marre ! déclarai-je à Arthur au soir du quatrième jour.

Assis sur son lit, mon petit frère lisait un classique de la littérature moldue.

— J'ai beau lui répéter que c'est trop dur pour moi, elle ne veut rien entendre ! poursuivis-je en chuchotant pour ne pas que ma grand-mère m'entende. À cause d'elle, j'ai des cloques sur tous les doigts, je vois des notes de musique partout et ma moyenne va encore baisser à la rentrée parce qu'elle refuse que je fasse mes devoirs ! Elle est insupportable ! Pourquoi est-ce qu'elle s'acharne sur moi comme ça ?

— Elle a sûrement ses raisons, répondit sagement Arthur. Pourquoi tu n'essaierais pas de lui en parler ?

— Parce que tu crois vraiment que je n'aie jamais essayé ? rétorquai-je, vexée de ses conseils.

Arthur haussa les épaules d'un air désintéressé, signe qu'il n'était pas plus avancé que moi. Puis, sans un mot de plus, il reprit sa lecture là où il s'était arrêté.

Le lendemain, même si la matinée s'annonça plus joyeuse puisque qu'on la passa à préparer des petits gâteaux à la cannelle en prévision du réveillon de Noël qui arrivait, dès la fin du déjeuner, ma grand-mère me fit asseoir face à mon violoncelle et le calvaire de l'après-midi recommença.

— Non, Alicia ! Reprends ! s'écriait-elle dès que je faisais une erreur.

Les regards assassins que je lui lançais dès qu'elle avait le dos tourné ne me permettaient pas d'évacuer la tension que je sentais monter en moi. J'avais mal à la main droite à force de la maintenir crispée sur mon archet et, plus l'heure avançait et plus mes mains devenaient moites, glissant sur les cordes râpeuses de l'instrument. Comme si cela ne suffisait pas, je ne parvenais pas à positionner mon archet correctement contre les cordes et mes notes sonnaient faux, incitant ma grand-mère à me faire jouer les mêmes mesures encore et encore.

— Allez ! s'agaça-t-elle au bout d'un moment.

Je pris une profonde inspiration et reportai mes yeux sur la partition de Vivaldi, bien que ça soit inutile – à force de répétitions, je connaissais le passage par cœur. Mais cette fois-là fut encore pire que les précédentes. Au bout de même pas dix secondes de musique, la peau de mon doigt se coinça violemment entre deux de mes cordes et je poussai un cri de douleur en approchant de mon visage mon doigt meurtri.

— Ce que tu peux être maladroite ! rouspéta ma grand-mère.

Prise d'un accès de colère, je me levai brusquement, jetai mon archet au sol et laissai retomber le violoncelle contre ma chaise. Ma grand-mère se retourna, la mine courroucée, mais je ne lui laissai pas le temps de dire quoi-que-ce-soit.

— JE NE SUIS PAS GRAND-PÈRE ! hurlai-je presque, perdant mon calme. Je ne deviendrai jamais musicienne, encore moins de son niveau ! Et je n'ai aucune envie de passer mes vacances enfermée ici à répéter en boucle le même morceau alors qu'il est beaucoup trop difficile pour moi !

Profitant de l'ahurissement de ma grand-mère, je quittai le bureau où nous nous trouvions en claquant la porte et grimpai quatre à quatre les marches de l'escalier pour aller me réfugier dans la chambre que je partageais avec Arthur. Toujours plongé dans son livre, celui-ci posa sur moi un regard si empreint de calme que je l'enviais aussitôt pour sa patience. Comprenant que je souhaitais me retrouver un peu seule, il n'attendit même pas que je le lui demande pour sortir de la chambre, son ouvrage sous le bras.

Il n'avait pas fait le moindre commentaire sur le coup mais je suis à peur près sûre que c'est lui qui déposa le prospectus et la photographie que je retrouvai sur mon oreiller le soir en montant me coucher après un dîner glacial. En fronçant les sourcils, je m'emparai des deux documents et sentis mon cœur se serrer en réalisant que le prospectus était en réalité une publicité pour un concert. Plus précisément, pour un concert du duo de cordes que mes grands-parents avaient formé lorsqu'ils avaient quitté Paris et l'Orchestre. Un concert qui n'avait jamais eu lieu puisque la date était fixée après la mort de mon grand-père. Au programme de celui-ci se trouvaient les biens célèbres Quatre Saisons de Vivaldi et ce constat fit grimper ma culpabilité en flèche.

Mais cela ne fut rien en comparaison à l'effet que la photographie produisit chez moi. Elle représentait un petit garçon et était sûrement la plus vieille photo que j'avais jamais tenue entre mes mains. Mais ce n'est pas ça qui attira mon attention. Non, ce qui me perturba, c'est que ce petit garçon était mon portrait caché au masculin. Et, après de longues secondes d'observation, je compris qu'il s'agissait tout simplement de mon grand-père, enfant. Sentant mes yeux s'humidifier, j'enfouis la tête dans mon oreiller, ne sachant plus très bien si je devais en vouloir à ma grand-mère ou à moi-même pour ce qu'il s'était passé au cours de l'après-midi.

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Un chapitre un peu particulier qui s'éloigne de Poudlard et s'intéresse à des personnages jusque là peu exploités : les grands-parents d'Alicia et Arthur. Evidemment, ce ne sont que des premières introductions alors l'idée que vous en avez doit encore être très floue, mais j'aimerais beaucoup avoir votre opinion à leur sujet ! Vous en apprenez également plus au sujet de la famille d'Alicia et de son histoire même si, je vous rassure (ou pas), ce ne sont que des premières conjectures et vous allez vite découvrir que les secrets sont nombreux dans cette histoire.