The Faces of Insanity
Les blas-blas de Xérès : Bonjour bonjour ! Enfin me revoilà, j'espère que l'attente n'a pas été trop longue !
Merci à tous les follow/fav, ainsi qu'à Mikasa, Naina24, Ela, Drasha, Carboplatine, Fabien, Clemchou.
RAR :
Mikasa : Merci pour ta review ! Ca me fait plaisir que tu trouves Sarah cohérente, j'avais justement pas mal réfléchi à sa psychologie pour ne pas rentrer dans le cliché de la meuf tout juste débarquée sur l'île, qui a jamais touché un gun de sa vie et qui mute en Rambo en deux jours. Ahah. C'est comme ça que j'ai trouvé son job dans l'humanitaire, les zones de guerre etc. Je voulais vraiment qu'elle reste humaine mais capable de se défendre et de paniquer en même temps. En effet, il va y avoir une grosse incompréhension entre Sarah et ses amis. Ils n'ont pas vécu la même chose vis-à-vis de Vaas, et Vaas lui-même n'a pas le même comportement avec Sarah et avec les autres. Mais ce sera pour plus tard ) J'espère que ce chapitre te plaira et gros bisous !
Ela : ahah tu te poses les bonnes questions sur le tatouage de Sarah et sur la première femme à l'avoir porté… Mais ceci sera l'objet du chapitre 8 donc le suivant de celui-ci (encore un tout petit peu de patience ! ahah). Tout comme les retrouvailles entre Vaas et Sarah qui auront lieu dans le chapitre 8 (même si on va les avoir un peu « ensemble » dans celui-ci…) Gros bisous et merci à toi pour ta review !
Drasha : ahah j'espère que tu n'as pas trop angoissé depuis la publication du dernier chapitre ! Jason et Sarah vont encore se mettre dans de sales draps et on va passer très près de l'accident ahah. J'espère que tu vas aimer ce chapitre ! Gros bisous et merci !
Playlist Youtube "FC3 ch7"
Gustavo Santaolalla – De Ushuaia A La Quiaca
Alisson Mosshart – Tomorrow Never Knows
Gustavo Santaolalla – The Journey
David Arnold & Michael Price – Blood On The Pavement
~o~
Chapitre 7 : Speaking Of The Devil
~ Gustavo Santaolalla - De Ushuaia A La Quiaca ~
Après la libération du fourgon, Jason et Sarah s'étaient enfoncés dans les profondeurs de l'île, à la recherche de leur prochaine cible. Ils avaient dormi dans une petite grotte sous une cascade, bien à l'abri des regards et des animaux sauvages dont les cris déchiraient sporadiquement la nuit, faisant frissonner Sarah malgré la température plutôt douce. Ils n'avaient quasiment pas échangé un mot ce soir-là. Sarah s'était lavée tant bien que mal dans l'eau de la cascade, frottant à s'en arracher la peau pour effacer toute trace de sang laissée par l'homme qu'elle avait abattu à bout portant. Assis sur un rocher, les bras chargés de bois sec pour faire du feu, Jason l'avait observée un moment, une expression grave assombrissant ses traits. Lui-même avait tué son premier pirate par inadvertance, plantant un couteau dans le ventre de l'homme alors qu'il tentait désespérément de fuir Vaas ainsi que la horde de bandits sanguinaires et de chiens de combat qu'il avait lancés à ses trousses. Il n'avait pas eu le temps de vraiment réfléchir à cette première victime, il avait continué à courir comme un lapin dans la jungle, cerné par les cris et les détonations des armes à feu. Puis la haine avait pris le dessus et il s'était progressivement changé en un soldat, une machine à tuer avide de vengeance. Vaas avait tué son grand-frère Grant sous ses yeux. Cela l'avait convaincu de rejoindre Citra dans sa guerre contre les trafiquants. Mais maintenant qu'il avait sauvé tous ses amis et qu'il ne lui restait que son second frère Riley à secourir, il devait admettre que l'objectif principal avait changé.
De « venger son frère Grant et sauver les autres », il était passé à « Tuer Vaas à tout prix ».
Mais pour Sarah, c'était différent. Si elle retrouvait ses amis et quittait l'île avant de s'être changée en bête féroce, elle aurait encore une chance de reprendre une vie normale. Car Jason n'était pas dupe : ce qui le retenait de partir, outre son désir de faire tomber Vaas, Hoyt Volker et tout leur trafic avec, c'était surtout la peur. La peur de ne plus faire partie de l'ancien monde, celui dans lequel il n'était qu'un jeune homme aux parents aisés, sans d'autre souci que d'organiser ses vacances avec ses amis et ses frères.
La peur d'être devenu… autre chose.
Il avait fini par sombrer dans un sommeil léger, au coin du feu, son sac roulé en boule sous sa tête en guise d'oreiller et l'oreille aux aguets. Il ne se souvenait même plus de la dernière fois qu'il avait réellement dormi profondément…
De l'autre côté des flammes, Sarah s'était elle aussi installée aussi confortablement que possible, en position fœtale et le dos tourné à Jason. Elle peinait à trouver le sommeil, son cœur battant à tout rompre alors qu'elle ne faisait pas le moindre mouvement. Il fallait qu'elle se calme, qu'elle respire à fond et qu'elle se repose. Qui savait ce que leur réservait la journée du lendemain ?
Malheureusement, à chaque fois qu'elle fermait les paupières, l'image du pirate au torse déchiqueté par le tir de fusil à pompe s'imposait dans son esprit. Elle le voyait tomber sur elle de tout son long, encore et encore, sentait le sang poisseux et chaud engluer ses vêtements, couler sur son ventre. Elle suffoquait sous le poids de l'homme écrasant sa cage thoracique. Et surtout elle entendait encore les hurlements furieux de Vaas dans le haut-parleur du talkie-walkie.
Ranjit ? RANJIT, REPONDS, HIJO DE PUTA !
Sarah rouvrit les yeux, les images, les sensations, les sons disparurent de nouveau comme par enchantement et elle se mordit la lèvre inférieure, persuadée qu'elle allait finir par se mettre à pleurer comme une idiote d'une minute à l'autre.
Perra ?
L'étonnement était perceptible dans sa voix. La colère aussi, évidemment. Assortis d'une petite touche… de déception. Il s'était peut-être attendu à ce qu'elle finisse dans le ventre d'une bête sauvage ou à ce qu'elle soit recueillie par les Rakyat… mais à ce qu'elle participe à cette vendetta dirigée par Citra ? Certainement pas. Et d'ailleurs, ce n'était pas ce que voulait Sarah. Ce n'était pas sa guerre. Tout comme lors de ses missions humanitaires, elle se devait de ne pas prendre parti. Secourir, soigner, aider… quel que soit le camp de la victime, quelles que soient ses opinions politiques, son travail était de leur porter secours, pas de les combattre. Encore moins de les juger. Certes, elle avait pris part au combat aujourd'hui… mais elle préférait se persuader que c'était de la légitime défense. Et surtout, c'était pour retrouver ses amis.
Sarah, puta, qu'est-ce que tu fous avec ce-
Non, Vaas ne l'avait pas vu venir. C'était d'ailleurs étrange, ce comportement qu'il avait envers elle. Comme s'il s'attendait à ce qu'elle agisse d'une certaine manière plutôt qu'une autre. Comme s'il croyait la connaître ou pensait pouvoir être en mesure de prévoir ses actions. Et puis toujours cette même question qui la taraudait depuis son premier jour sur l'île : pourquoi elle ? Il y avait des prisonnières partout sur cette île… alors pourquoi elle en particulier ?
Ses doigts se glissèrent instinctivement dans une des poches de sa cartouchière et elle sortit le talkie volé au cadavre du pirate. Elle n'avait pas modifié le réglage de la fréquence. Si Vaas avait fait de même de son côté, alors il lui suffirait d'allumer l'engin et d'appuyer sur le bouton pour établir la communication. Elle avait tellement de questions à lui poser, tellement de choses à lui reprocher… mais pas seulement. L'histoire que lui avait contée Dennis après sa rencontre avec Citra l'avait remuée. Si seulement la famille de Citra n'avait pas rejeté Vaas lorsqu'il était enfant… si seulement sa mère n'était pas morte… si seulement il ne s'était pas encanaillé avec ce trafiquant, ce Hoyt Volker….
Tout aurait pu être très différent aujourd'hui. Mais avec des si… on aurait pu mettre Rook Island dans une boule à neige.
Avec un soupir fatigué, Sarah remit le talkie dans la poche et tenta à nouveau de trouver le sommeil.
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Alisson Mosshart – Tomorrow Never Knows
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« Tiens, prends les jumelles… je vais te montrer un truc. »
Jason tendit les jumelles à Sarah qui s'en empara et les colla aussitôt sur ses yeux. Droit devant eux, en contrebas du piton rocheux où ils s'étaient installés pour faire du repérage, se trouvait un petit camp de pirates, peu protégé et placé en plein milieu d'une route passante. Sarah comprit bientôt pourquoi : des pompes à essence datant de Mathusalem au moins, se dressaient sur ce qui faisait office de trottoir. C'était une station-service.
« Ça n'a pas l'air d'être un camp de prisonniers… », fit-elle remarquer en continuant son observation.
« Dennis m'a assuré qu'on y trouverait des infos », éluda Jason en balayant sa remarque d'un revers de main. « Regarde plutôt ça…. » Il tendit un doigt sur la droite du camp. « Tous les endroits tenus par les pirates sur cette île sont protégés par une ou plusieurs alarmes. Tu vois ces poteaux surmontés de haut-parleurs ? »
« Hum hum », confirma Sarah en distinguant lesdits haut-parleurs dans ses jumelles.
« Quand ils sont attaqués et qu'ils déclenchent une alarme, tu peux être sûre que des renforts vont rappliquer depuis le camp voisin le plus proche, et ce en moins de cinq minutes. Il faut donc les neutraliser avant d'attaquer. »
« Et comment on fait ça si on n'entre pas dans le camp ? »
Jason esquissa un sourire idiot. « C'est justement là qu'on rigole. Si, si, je te jure c'est vraiment trop con. Descends le long du poteau, tu vois les boîtiers rouges qui y sont raccordés ? »
Sarah fronça les sourcils et s'exécuta. En effet, de petits boîtiers surmontés d'un voyant lumineux étaient fixés à chaque poteau, bien à découvert. « Non, tu déconnes… »
« Et non… Imagine-toi, tu veux installer une alarme dans ta petite maison en Angleterre… Tu t'arranges pour que le boîtier de commande soit bien à l'abri, à l'intérieur ? Voire même dans un coffre scellé pourquoi pas, ou un système discret… Mais pas ces cons-là. Non, non. Eux, ils laissent leurs alarmes bien en évidence, prêtes à se faire déglinguer par le premier sniper venu. Et c'est là que tu entres en scène. »
« Déglinguer des alarmes, ma grande passion », marmonna Sarah en repérant cette fois le nombre de boîtiers dispersés dans la zone. Seulement deux et de là où elle se trouvait, elle avait un angle de tir parfait. En d'autres circonstances, elle aurait pu se sentir vexée de ne pas être au cœur de l'action, mais après y avoir justement été en plein dedans la veille… elle ne voyait pas d'inconvénient à ne viser que des boîtiers pour un petit moment.
« Fais un essai sur celle-là, à droite… Il n'y a personne autour, avec un peu de chance, ils n'entendront rien… », lui demanda Jason en désignant une des deux alarmes du doigt.
« T'es sûr de toi ? », demanda-t-elle en calant son fusil de sniper devant elle sur les rochers.
« Jamais… » Jason gloussa en voyant sa mine déconfite. « Mais c'est ce qui met du piment à la vie sur cette île, non ? »
Sarah le dévisagea quelques secondes, la bouche entrouverte en une moue dubitative. Puis elle secoua la tête. « On va tous mourir », marmonna-t-elle en se penchant pour coller son œil contre la lunette de visée.
Un nouveau gloussement lui parvint du côté de Jason mais elle fit de son mieux pour l'ignorer et se concentrer sur sa tâche. Elle plaça le réticule du viseur en plein milieu de la boîte rouge, retint sa respiration, tandis que son index droit entamait sa lente pression sur la gâchette. Avec un léger bruit étouffé, la balle quitta le canon et percuta le boîtier à près de quatre-vingt-dix mètres de là, le transperçant de part en part. Dans son viseur, Sarah vit nettement le voyant lumineux s'éteindre et une légère fumée s'échapper du trou. Jason, qui avait repris les jumelles, poussa un soupir.
« Tu vois ? Ils ont rien vu venir. »
Sarah observa le reste du camp dans sa lunette et dut se rendre à l'évidence. Les pirates étaient toujours tranquillement posés sur des chaises à l'abri de la chaleur écrasante et n'avaient absolument pas remarqué que la moitié de leur système de sécurité était hors service. « Mais quelle bande de trous du cul… », souffla-t-elle, incrédule.
« Je te l'avais dit… La deuxième, maintenant. Tu te débrouilles bien, en tous cas. »
« Tu en doutais ? », rétorqua Sarah avec une grimace.
Jason ne répondit pas, mais elle vit un sourire en coin se dessiner sur ses lèvres et décida de ne pas insister. Elle réitéra la manœuvre avec la seconde alarme, mais cette fois, un pirate entendit l'impact et poussa un cri, réveillant les autres ivrognes qui occupaient les lieux.
« Fouillez-moi les environs ! », entendit-on aboyer dans le camp. « Ils ne doivent pas être bien loin… foutus rebelles… »
« Merde », souffla Sarah en se baissant derrière les rochers. « Il faut qu'on file, non ? »
Jason se baissa à son tour, ne laissant que le haut de sa tête et ses yeux dépasser à la surface. « Pas la peine. Ils ne s'éloignent jamais trop du camp. Le boss de Vaas, Hoyt, le leur interdit : il considère ça comme un abandon de poste et force Vaas à les punir en les pendant par les pieds et en les éventrant comme des cochons. »
« Wouah, il a l'air sympa, ce Hoyt, dis-moi », railla Sarah en roulant des yeux.
« Je compte bien m'occuper de lui dès que j'aurai retrouvé mon petit frère Riley. De lui, de Vaas et de n'importe lequel de ces enfoirés qui se mettra en travers de mon chemin… » L'expression de Jason s'était de nouveau assombrie et on aurait eu du mal à croire qu'il plaisantait encore avec elle quelques secondes plus tôt. Sarah essaya de ne pas paraître trop troublée par la mention du nom de Vaas. Toute cette animosité que les Rakyat nourrissaient envers lui, alors même qu'ils étaient en partie responsables de la cruauté du pirate… elle ne parvenait pas à s'y faire. Sarah secoua la tête et sortit de ses pensées en voyant Jason sortir de derrière les rochers et entamer une descente lente et discrète le long de la colline.
« Elimine le sniper sur le toit à droite puis couvre-moi », furent les derniers mots qu'il chuchota avant de lui tourner définitivement le dos et Sarah retint un soupir. Elle regarda un moment Jason ramper tel un léopard au milieu des hautes herbes, puis remit son œil contre la lunette de son fusil pour surveiller les environs. Au camp, tout était à nouveau tranquille. Un type passablement bourré pissait contre un arbre près de l'entrée, un autre s'occupait à faire rôtir à la broche ce qui ressemblait à un gros mouton au-dessus d'un feu, les autres types surveillaient les lieux, arme à la main. Pinçant les lèvres, elle dirigea le viseur sur la tête du tireur embusqué sur le toit du bâtiment et s'excusa intérieurement de devoir le tuer de manière aussi lâche. Quelques secondes plus tard, le corps de l'homme tombait mollement sur le toit en tôle sans alerter ses congénères en contrebas.
Elle reporta son attention sur les hautes herbes, où Jason progressait toujours en silence. Il était presque arrivé à la clôture à présent. Sarah décolla son œil du viseur et inspecta également le reste du paysage dans son ensemble. Bien lui en prit. Au loin, bien plus au sud sur la route, un nuage de fumée et de brefs éclats de lumière brisaient la tranquillité de la jungle. Avec un geste fébrile, Sarah pointa le viseur dans cette direction et regarda dans la lunette grossissante ce qui produisait ce mouvement. Une série de Jeeps rouge sang, toutes surmontées de tourelles dotées de mitrailleuses lourdes, arrivait sans se presser dans leur direction, ce qui signifiait qu'ils n'étaient pas là pour Jason mais simplement par un malheureux hasard. S'ils arrivaient alors que Jason lançait l'assaut, les coups de feu les alerteraient et ils rappliqueraient sans hésiter.
Se penchant par-dessus les rochers, elle bloqua sa langue contre ses dents de devant et tenta de siffler aussi doucement que possible, juste assez pour que Jason l'entende et suspende son opération le temps que le convoi passe. Mais il avait disparu à l'intérieur du camp par un trou dans le grillage. « Merde… Merde, merde, merde… », jura Sarah en reprenant son observation. Les Jeeps approchaient et elle pouvait les voir avec un peu plus de précision à présent. Une, deux, trois, quatre, six…non, huit véhicules, rien que ça ! Sans parler des armes lourdes qui-
Oh non…
Les doigts de Sarah se crispèrent autour de la crosse tandis que son visage se teintait d'une expression désespérée. La troisième Jeep était conduite par un invité de marque. Impossible de le manquer, avec sa crête, ses trois ou quatre colliers qui reflétaient la lumière du soleil, sa cicatrice qui lui barrait le crâne tout entier…
Vaas… Pourquoi est-ce qu'il fallait qu'il se pointe, putain ?
Avec un gémissement, Sarah remit son fusil en travers de son dos, ajouta le fusil à pompe par-dessus et empoigna son Vector avant de dévaler à son tour la colline jusqu'à la station-service. Il y avait de grandes chances pour que le convoi s'y arrête. Jason était perdu si elle ne le retrouvait pas tout de suite. Avec mille précautions, elle longea la clôture pour jeter un œil par le trou à travers lequel Jason était entré mais il était introuvable.
« Jason ! », souffla-t-elle d'une voix à peine audible. Sur sa droite, un chien aboya dans le lointain, menaçant. « Jason ! »
Aucune réponse. Sarah se mit à prier Jésus, Bouddha, Allah et tous les Dieux du foutu Royaume de Westeros pour que Jason se tienne tranquille jusqu'à l'arrivée du convoi. Il n'attaquerait pas en se sachant à ce point en sous-effectif. Malheureusement, ses prières restèrent sans réponse et un premier coup de feu retentit alors même que son oreille commençait à percevoir le bruit des moteurs. Jason n'avait pas vu le convoi approcher. Et comment l'aurait-il pu, terré comme il devait l'être derrière un fourré ou sous une cabane sur pilotis…
Bien entendu, les moteurs des Jeeps s'emballèrent et elle sut que les conducteurs avaient écrasé la pédale de l'accélérateur. Dans la station-service, c'était le branlebas de combat : tous les hommes étaient debout, armes à la main, même le type bourré qui s'efforçait non sans mal d'allumer le chiffon enfoncé dans le goulot de sa bouteille de Scotch pour le balancer en direction de Jason (qu'elle n'apercevait toujours pas, d'ailleurs). Empoignant son Vector à deux mains, elle sortit de derrière le grillage pour tirer sur l'ivrogne, brisant la bouteille et son chiffon enfin enflammé. L'homme s'embrasa subitement en poussant des cris atroces et Sarah repassa de l'autre côté du grillage pour fermer les yeux et respirer un grand coup.
Elle poussa un hurlement lorsque des détonations d'une intensité phénoménale s'élevèrent du côté de la route. Les Jeeps étaient arrivées à destination et les mitrailleuses lourdes sur les toits avaient commencé à canarder à qui mieux mieux. La jeune femme plongea sur le sol pour éviter les balles perdues et rampa jusqu'à un point plus éloigné, les yeux fouillant les environs à la recherche d'une éventuelle trace de son compagnon.
« JASON ! », aboya-t-elle pour tenter de dominer le vacarme. En vain. Elle n'était même pas sûre de distinguer sa propre voix. Ce qu'elle vit nettement en revanche, c'est la grenade qui venait de tomber à quelques mètres d'elle dans l'herbe, balancée au hasard par elle ne savait quel pirate. Elle poussa sur ses jambes pour se planquer à l'intérieur du camp via une entrée secondaire et la grenade explosa, la propulsant de son souffle contre le bâtiment principal. Elle tituba quelque peu, l'oreille droite légèrement sifflante, mais elle était parvenue à s'éloigner suffisamment pour éviter les dégâts. Longeant le bâtiment, elle jetait un œil vers la route qui traversait le camp et où se concentraient les combats, lorsqu'elle le vit.
Jason était retranché au premier étage du bâtiment d'en face, heureusement pour lui en béton, et ne sortait son museau par la fenêtre que sporadiquement pour arroser les pirates de rafales de mitraillette. Se trouvant à l'extrémité de la station-service opposée aux Jeeps, où l'ensemble des pirates s'étaient regroupés, personne ne pouvait voir Sarah. Elle pouvait donc tenter d'attirer l'attention de Jason en toute tranquillité. Levant le nez pour repérer le soleil, elle orienta sa montre pour en capter les rayons et envoyer un petit rond clair à l'intérieur du bâtiment opposé, à travers la fenêtre où elle avait vu Jason tirer un peu plus tôt. Après quelques dizaines de secondes, elle le vit apparaître brièvement à une autre fenêtre, toujours au même étage, les yeux tournés dans sa direction. Les pirates, quant à eux, s'acharnaient toujours sur la fenêtre précédente sans savoir que leur victime n'y était plus.
Sarah vit Jason lui faire signe de reculer en direction de la forêt et de la colline qu'ils avaient quittée quelques minutes plus tôt, avant de replonger précipitamment derrière le béton lorsqu'un pirate un peu moins sot que les autres eut l'idée de viser là où il était. Elle essaya de ne pas se sentir trop vexée qu'il veuille à tout prix la maintenir à l'écart et s'apprêtait à lui faire un doigt d'honneur lorsqu'elle réalisa soudain… à quel point tout était redevenu silencieux. Méfiante, elle se plaqua contre la paroi du bâtiment, regardant de tous les côtés, l'oreille aux aguets…
Et faillit hurler lorsque la voix de Vaas, amplifiée par la colère, déchira l'atmosphère.
« JASON, sors de là, amigo ! Tu es foutu, screwed, jodido, obłąkany ! »
Une autre voix s'éleva parmi les pirates, beaucoup moins audible. « Obla-quoi ? »
« FERME TA PUTAIN DE GUEULE, TOI ! », vociféra Vaas à l'attention de son sbire, qui referma aussitôt la bouche. Puis un ton en-dessous : « C'est du polonais, ok ? »
« Ok, patron. »
« Tu le sauras, maintenant… Pour ta culture… »
« Oui, patron. »
« Comme ça, si un jour t'es paumé en Pologne et que t'as devant toi un PETIT CONNARD, comme notre AMI là-haut, tu sauras comment lui dire qu'il est DANS UNE SACRÉE MIERDA ! »
Doucement, Sarah s'était déplacée jusqu'au coin du bâtiment d'où elle avait maintenant un point de vue immanquable sur Vaas, debout dans sa Jeep aux commandes d'une mitrailleuse. Tout en hurlant sur le pauvre pirate à ses pieds, il agitait le bras droit en direction de Jason, à l'étage. Personne ne regardait dans la direction de la jeune femme et elle s'en sentit rassurée. Du moins elle le fut pendant une seconde.
Une toute petite seconde.
Avant qu'une ombre ne se profile à la fenêtre. Pensant voir apparaître Jason dans l'encadrement, elle lui fit un signe précipité du bras pour lui ordonner de rester caché, mais se figea aussi sec en voyant non pas Jason mais un pirate dépité passer la tête à l'extérieur.
« VAAS ! Jason Brody n'est plus là, il a dû s'enfuir par le-… » Le pirate se figea, apercevant brusquement la silhouette immobile de Sarah derrière le pan de mur. Il cligna des paupières plusieurs fois, tandis que la jeune femme reprenait peu à peu ses esprits et commençait à reculer prudemment, les yeux écarquillés de terreur. « VAAS ! LA FILLE ! ELLE EST LA ! », hurla-t-il en pointant son index dans sa direction.
Elle reculait maintenant de plus en plus vite lorsqu'une rafale de kalachnikov brisa le silence. Jason était sorti de nulle part et tirait à l'aveugle en direction des pirates, tout en courant vers Sarah. « COURS, TE RETOURNE PAS, COURS ! », hurla-t-il tout en continuant de canarder leurs ennemis, pris par surprise.
Sarah n'attendit pas une seconde de plus. Elle prit ses jambes à son cou pour regagner la sortie du petit camp, tandis qu'un déluge de coups de feu s'abattait de nouveau. Elle entendit vaguement Vaas hurler son nom, ainsi qu'une série d'ordres dans le vacarme des tirs mais décida de l'ignorer. Il fallait qu'elle mette un maximum de distance entre elle et Vaas tant que Jason les occupait. Car si elle se retrouvait en face de lui à nouveau, elle n'était pas sûre de pouvoir (ni même de vouloir) lui échapper. Quoi qu'elle ait fait dans sa cage pour survivre lors des premiers jours sur l'île, cela n'avait pas été pire que tout ce qu'elle avait fait ensuite pour les Rakyats… Au moins, dans sa cage, on lui foutait la paix.
Ne pas se retourner, ne pas flancher… Ne pas céder à la tentation d'être à nouveau une prisonnière et non plus une guerrière. Ne pas recroiser le regard magnétique de Vaas. Tels étaient ses objectifs en cet instant précis et elle devait s'y tenir.
Pour Jenna. Pour Luke et pour Ryan.
Elle commençait à gravir la colline de toute la force de ses mollets, lorsqu'elle se risqua à tourner la tête en arrière. Jason s'était lancé sur ses talons et il n'était plus qu'à quelques mètres d'elle, ce qui l'encouragea à continuer. Plus loin derrière le jeune Américain, les pirates aussi s'étaient mis à leur poursuite, tirant à l'aveuglette tout autour d'eux.
« ARRÊTEZ DE TIRER, PUTAIN, ARRÊTEZ DE TIRER ! »
La voix de Vaas emplissait tout l'espace comme une sirène de pompiers, omniprésente, puissante. Pourquoi leur demandait-il de cesser le feu ?
Pour ne pas me faire de mal…, pensa-t-elle tout en se maudissant d'avoir de telles idées.
Toujours était-il que les pirates ne semblaient pas l'entendre : ils continuaient de tirer dans leur direction et Sarah poussa un cri lorsqu'une des balles frôla son bras gauche, y laissant une entaille qui se mit aussitôt à saigner.
Elle regarda de nouveau en arrière, juste à temps pour voir Jason glisser sur un caillou dans la pente et s'étaler de tout son long. « JASON ! »
L'Américain releva les yeux vers elle, d'abord plissés de douleur, avant de les écarquiller. Une lueur horrifiée animait son regard, dirigée tout droit vers la poitrine de Sarah. Celle-ci baissa le nez sur ses seins, constatant la présence d'un point rouge qui bougeait légèrement au niveau de son cœur. Une visée laser…
Je vais mourir…
Le coup de feu partit, claquant dans l'air à la manière d'un fouet. Sarah sursauta, prête à sentir une douleur mortelle envahir tout son être, prête à voir son tee-shirt s'imprégner progressivement de son sang… Mais il n'en fut rien. Un silence de mort était retombé sur la jungle et elle reporta ses yeux hagards en direction des pirates. Vaas avait sorti son arme. Mais il ne la pointait pas sur la jeune femme. Le canon n'était même pas dirigé vers Jason. L'extrémité encore fumante était orientée vers le crâne de l'un de ses sbires, qui tomba lourdement sur la terre battue, son énorme mitrailleuse à visée laser claquant sur le sol près de lui. Les yeux de Sarah lui faisaient mal tant ils semblaient décidés à sortir de leurs orbites. Elle n'arrivait toujours pas à comprendre pourquoi elle était encore en vie. Mais surtout, elle avait du mal à réaliser que c'était Vaas qui venait de la sauver.
« BOUGE, SARAH, T'ARRÊTE PAS DE COURIR ! »
Jason. Jason qui s'était relevé. Jason qui l'avait saisie par le bras et qui tentait de la déraciner de son morceau de terre. Mais trop tard. Même à cette distance, les prunelles de Vaas s'étaient rivées dans les siennes et le mélange de rage, de désir et de déception qu'elles contenaient la frappa de plein fouet.
« PUTAIN, SARAH, COURS ! »
Elle sentit Jason la tirer violemment à sa suite mais c'était inutile de courir, elle savait que plus personne ne les poursuivrait, ni même n'essaierait de leur tirer dessus. Vaas y avait veillé. Malgré tout, Sarah reprit le contrôle de ses membres inférieurs et détala comme un lapin parmi les arbres. Ils coururent longtemps. Dix minutes, un quart d'heure peut-être, avant de s'arrêter enfin au bord d'un cours d'eau, hors d'haleine. Sarah se laissa tomber à genoux dans les galets polis par le courant, le cœur au bord des lèvres. Que s'était-il passé ? Pourquoi Vaas lui avait-il sauvé la vie ainsi, en prenant celle d'un de ses propres hommes ? Etait-elle précieuse à ce point ? Et pourquoi ? Putain, pourquoi ? Soudain, la douleur dans ses jambes, celle de son bras blessé et celle de ses poumons sur le point d'exploser, sans parler de la frayeur qu'ils venaient de vivre, la submergèrent tout en même temps et elle s'arqua en avant, vomissant l'intégralité de leur maigre petit-déjeuner à base de fruits et de viande séchée. Jason reprenait son souffle un peu plus loin, scrutant les environs pour s'assurer qu'ils étaient bien seuls et jetant régulièrement des regards mi-inquiets, mi-méfiants en direction de Sarah. Certes il était heureux qu'ils soient tous les deux vivants… mais ce qu'il avait vu là-bas le poussait à s'interroger sur sa coéquipière. Vaas avait tué un de ses pirates pour elle. Elle n'était définitivement pas une prisonnière comme les autres. Peut-être qu'il avait eu tort de la ramener à Amanaki. Elle n'allait leur causer que des problèmes…
Après avoir vidé le contenu de son estomac, ce sont ses glandes lacrymales qui entamèrent leur vidange. Sarah avait fondu en larmes, le dos secoué de violents sanglots, tandis que ses doigts se crispaient autour des cailloux qui tapissaient le sol. Avec un soupir gêné, Jason passa une main dans ses cheveux bruns ébouriffés par de nombreuses journées passées à guerroyer en pleine jungle.
« Allez viens, il faut pas rester, là… Rejoignons la grotte… et on avisera. »
Les jambes chancelantes, Sarah s'exécuta en reniflant, les joues baignées de larmes. Et suivit Jason dans les profondeurs de la jungle.
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Gustavo Santaolalla – The Journey David Arnold & Michael Price – Blood On The Pavement
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Les flammes dansaient dans les yeux de Sarah alors qu'elle tenait sans enthousiasme sa branche au-dessus du feu. Celle-ci était enfoncée dans un poisson tout juste pêché par Jason et qui allait finir par cramer si elle ne le sortait pas très vite.
« Hé… »
La voix de l'Américain la sortit de ses sombres pensées et elle retira précipitamment le poisson dont la chair avait un peu noirci sur le dessous. La nuit était tombée à l'extérieur de leur grotte et malgré la température encore douce et la chaleur des flammes, Sarah n'avait cessé de frissonner, les yeux dans le vague. Une pensée tournait en boucle dans son crâne. Elle avait failli mourir aujourd'hui. Si Vaas n'avait pas appuyé sur la gâchette de son arme avant son sous-fifre, une balle de gros calibre l'aurait transpercée de part en part et elle aurait cessé de vivre avant d'avoir touché le sol.
Seul problème : elle était en vie à cause de Vaas. La dernière personne à laquelle elle avait envie d'être redevable.
« Je peux te poser une question ? », demanda Jason avec une grimace. Il avait déjà fini de manger et était allongé sur le dos, le regard rivé au plafond rocheux. Il n'obtient qu'un soupir pour toute réponse et cela sembla lui suffire. « Est-ce que… enfin… toi et Vaas… il s'est passé un truc spécial entre vous ? »
Sarah se raidit, mal à l'aise. « Spécial ? Tu veux dire à part m'enfermer dans une cage et le regarder tuer des gens à longueur de journée ? »
« Précisément. A part ça… est-ce qu'il s'est passé un truc ? »
Il y eut un bref silence, au bout duquel Sarah finit par répondre en haussant les épaules. « Non. » Menteuse…
Jason dut se faire la même réflexion et haussa un sourcil circonspect. « Une idée de la raison pour laquelle il serait prêt à sacrifier un de ses hommes pour te sauver, toi ? »
« Aucune. Ou peut-être parce qu'il est cinglé, tout simplement ? »
Elle avait lancé ça sur un ton un peu plus agressif qu'elle ne l'aurait voulu. Elle était sur la défensive, dès qu'on lui parlait de Vaas. Surtout lorsque celui qui posait les questions était l'ennemi juré du pirate qui l'avait épargnée.
« Il faut que j'aille prendre l'air… », marmonna-t-elle en empoignant sa veste qui lui servait de couverture la nuit.
« Sarah… »
« C'est bon, je m'éloigne pas, je vais juste… marcher un peu. »
Jason se résigna et laissa sa tête retomber sur son sac à dos. Armée d'une petite torche pointée vers le sol, Sarah se fraya un chemin droit devant parmi la végétation. Elle savait qu'à cinquante mètre à peine se trouvait une petite crique. Le bruit des vaguelettes sur le sable lui ferait du bien. Elle se sentait déjà beaucoup mieux lorsqu'elle entendit le sable crisser sous ses chaussures. La tentation de les ôter pour plonger les pieds dans les grains était forte mais cela n'aurait pas été très prudent, si elle devait se mettre à courir en cas de danger. L'île possédait une population de grands félins et de casoars très agressifs. En plus des pirates, bien entendu.
La brise était un peu plus fraîche au bord de l'eau et elle enfila sa veste avec précaution, essayant de heurter le moins possible son bandage tout neuf au bras gauche. Dans la poche de la veste, un petit objet dur heurta sa hanche et elle plongea une main à l'intérieur en fronçant les sourcils. C'était le talkie-walkie du pirate qu'elle avait abattu la veille, elle l'avait ôté de son sac pour faire de la place. Elle observa longuement l'objet, consciente du danger qu'il représentait entre ses mains, en particulier ce soir. Elle avait tant de questions à poser, tant de choses à dire, tant de fautes à expier… Des choses que Jason ne pouvait pas entendre, encore moins comprendre…
D'un geste lent, elle tourna le bouton de mise en marche. Les réglages n'avaient pas été modifiés depuis sa dernière utilisation, donc si Vaas n'avait pas changé de canal, il l'entendrait. Mais seuls des crachotements parasites s'élevèrent dans le silence de la nuit. Aucune parole, aucun cri. Sarah ne sut si elle s'en trouvait soulagée ou frustrée. Après tout, il y avait peu de chances pour que Vaas ait conservé le même canal de communication, ne serait-ce que par sécurité. Mue par une curiosité malsaine, elle appuya sur le bouton latéral et les crachotements disparurent.
« Vaas ? »
Elle relâcha aussitôt le bouton comme s'il l'avait brûlée. Le cœur battant, elle attendit qu'une voix lui réponde mais seuls les parasites étaient audibles. Elle appuya de nouveau.
« C'est Sarah… »
Toujours que des parasites, rien que des parasites. Elle ne savait pas trop ce qu'elle avait espéré en parlant dans ce talkie, elle voyait mal Vaas lui répondre sur le ton de la conversation et lui avouer qu'il était tombé amoureux d'elle au premier regard à Pattaya. Et de son côté, elle se voyait mal lui pardonner dans l'instant toutes les horreurs qu'il lui avait fait subir, ainsi que ce qu'elle l'avait vu faire subir aux autres prisonniers.
D'ailleurs, le pourcentage de chances pour que Vaas l'entende était infime.
« Ecoute, je… je voulais juste… » Elle se mordit la lèvre. Elle devait avoir l'air stupide, à parler dans le vide. Elle voulait juste quoi ? S'excuser ? Le remercier ? Pleurer ? Rire ? L'insulter ? D'un geste rageur, elle allait éteindre le talkie mais sa frustration fut la plus forte et au lieu de ça, elle ramena l'appareil contre ses lèvres.
« Je suis au courant pour… enfin… on m'a raconté… ce qu'ils t'ont fait. Les Rakyat. Ta famille. » Elle fit une pause, relâchant le bouton pour prendre une longue inspiration. Elle pouvait prendre son temps après tout, personne ne l'écoutait. « Je trouve ça dégueulasse… Mais toi aussi ce que tu fais, c'est dégueulasse. Je ne veux pas que tu croies que je prends ton parti ou le leur, j'en ai rien à foutre de votre guerre à la con, je n'ai jamais voulu prendre part à tout ça, je ne-… » Elle s'interrompit, consciente que son ton et son débit de parole montaient un peu trop à son goût. Elle devait avoir l'air d'une hystérique. « Je dis juste… que je comprends. Je ne cautionne pas tes actes, mais je comprends. »
Elle relâcha le bouton, laissant son regard vagabonder vers l'horizon. La lune, ronde et pleine, se reflétait sur l'océan, habillant l'écume des vagues d'un fin liseré d'argent. Elle ne savait si c'était la beauté du spectacle ou le fait qu'elle puisse enfin mettre des mots sur ce qui la torturait depuis quelques jours, mais elle sentit les larmes affluer de nouveau.
« Ce que je ne comprends pas en revanche, c'est pourquoi tu m'as sauvée tout à l'heure ? » Elle renifla bruyamment, essuyant ses joues de sa manche. « Pourquoi est-ce que tu veux tellement me garder en vie ? Pour me faire du mal ? Ça te plaît de me voir me changer en… » Elle ne savait même pas en quoi… en monstre ? En l'ombre d'elle-même ? Une pâle copie de l'ancienne Sarah transpirant la joie de vivre, téméraire et prête à tout pour venir au secours des peuples défavorisés ?
« Et merde… » Elle relâcha le bouton et se laissa tomber, les fesses dans le sable, la tête posée sur ses genoux repliés. Inutile de tenter de sécher ses larmes à présent, les vannes étaient ouvertes.
« Ça ne t'a pas suffi de m'enfermer comme un animal, tu veux aussi que je me change en une espèce de prédateur sanguinaire… pour… je ne sais même pas pourquoi, Vaas, c'est sûrement un de tes délires à la con, je ne veux même pas le savoir… » Elle renifla de nouveau, de colère cette fois. « Tu sais quoi ? Tu aurais dû le laisser me tuer. Tu aurais dû le laisser me tirer en plein cœur, j'aurais enfin été libérée de toute cette merde… »
Elle secoua la tête, les lèvres tremblantes en réalisant à quel point ses dernières phrases sonnaient faux. « Le plus drôle c'est que… je suis quand même soulagée d'être toujours en vie. Mais j'ai la désagréable impression que tu fais tout pour me protéger depuis que je suis ici. Et ça me tue de ne pas savoir pourquoi… Qu'est-ce qui t'intéresse tant chez moi, hein ? Je ne suis rien… Je ne suis personne… »
Le talkie tomba doucement de sa main pour finir sa course dans le sable à ses pieds. Se délivrer de tout cela dans le désordre le plus complet l'avait soulagée à un point qu'elle n'aurait jamais pu imaginer. Elle n'était pas plus avancée qu'avant, n'ayant toujours aucune réponse, mais au moins elle était libérée d'un poids. De ses doigts tremblants, elle saisit un petit bout de chiffon dans sa poche et le prit pour s'essuyer le nez. Elle s'apprêtait à se moucher lorsque les crachotements habituellement émis par le talkie se turent brusquement.
« Hermana ? »
Sarah releva la tête si vite qu'elle sentit ses vertèbres cervicales craquer. Le nez toujours enveloppé dans son mouchoir, les doigts pinçant ses narines, elle baissa ses yeux ronds en direction de l'appareil d'où venait de sortir la voix. Merde, jura-t-elle intérieurement. Cela faisait de longues minutes qu'elle parlait toute seule, elle en avait même oublié la possibilité d'être entendue. Elle n'avait toujours pas bougé d'un pouce, lorsque Vaas parla de nouveau.
« Toujours là, Sarah ? »
Il avait dit cela sur un ton amusé, légèrement inquiet peut-être, comme s'il redoutait qu'elle coupe la communication. Que faire ? Répondre ? Ne pas répondre ? Elle ne risquait pas grand-chose après tout, ce n'était pas comme si ces machins étaient suffisamment sophistiqués pour pouvoir la localiser. Sinon Jason et elle auraient été retrouvés depuis belle lurette.
« Allez, sois pas timide… j'ai adoré ton petit discours, ça te dit qu'on fasse le débrief, maintenant ? » Son rire s'éleva dans la nuit et Sarah plissa les yeux. Il se foutait d'elle, en prime. « Oh, je vois… tu as parlé, maintenant c'est à mon tour, c'est ça ? Eh bien, no, hermana, je ne suis pas un grand fan des monologues. »
Bien sûr, c'était totalement faux. Le type adorait s'écouter parler. Il n'y avait qu'à le voir terroriser les prisonniers… Un véritable one man show à lui tout seul. Après une hésitation, elle saisit le talkie et appuya sur le bouton.
« Quoi ? », lâcha-t-elle d'une voix neutre et agressive. Dans le combiné, Vaas gloussa.
« Elle parle ! J'ai cru que tu boudais, princesa… Tu n'imagines pas à quel point j'ai été agréablement surpris de t'entendre. » Comme Sarah ne réagissait pas, il reprit. « J'étais tranquillement dans mon pieu, à me fumer un petit joint… au calme, comme disent les jeunes… quand ma radio a laissé échapper le doux son de ta voix mélodieuse… »
Sarah se mordit la lèvre. Alors comme ça, il l'avait écoutée depuis le début ? L'enfoiré. Quoique maintenant qu'elle y réfléchissait, ce n'était pas plus mal. Le message était passé, elle se sentait mieux et lui… eh bien, il savait tout à présent. Peut-être daignerait-il apporter quelques réponses ?
« Je suis touché que tu te sentes concernée par mes petits problèmes… familiaux », grommela de nouveau Vaas. « Mais je ne suis pas une de tes putains de missions humanitaires, perra, je n'ai pas besoin d'être sauvé. Et épargne-moi ta psychanalyse à la con du gosse sans repères qui finit mal parce que papa y mama n'étaient pas là pour le remettre dans le droit chemin. Je fais ce que je fais parce que j'aime ça, entiendes ? »
La jeune femme haussa les sourcils avant d'appuyer sur le bouton du talkie. « Oh mais je n'ai rien dit de tout ça, j'ai simplement dit que je comprenais… »
« Tu ne comprends rien du tout, perra. »
« Alors pourquoi est-ce que tu viens de passer deux minutes à essayer de te justifier ? », triompha-t-elle avec un petit sourire narquois. Le talkie resta silencieux pendant quelques longues secondes et elle ricana. L'avantage de cette petite discussion est qu'elle avait permis à Sarah d'oublier sa peine un instant. Elle se raidit. Cela lui semblait presque « normal » de papoter ainsi au clair de lune avec Vaas. C'était peut-être ça le plus perturbant, au final.
« J'ai arraché des langues pour moins que ça, Sarah, souviens-t-en… », la menaça-t-il enfin, avec une pointe d'ironie malgré tout.
« Et pourtant, j'ai la très nette impression que tu ne me feras rien… » Elle laissa retomber son doigt, le souffle court. Ils abordaient un sujet épineux et malgré son appréhension, elle mourrait d'envie d'en savoir plus. Le silence du pirate s'éternisa un peu trop longtemps à son goût et elle eut un instant peur qu'il ait coupé la communication. Elle s'apprêtait à le relancer lorsqu'il reprit la parole.
« Est-ce que tu as peur de moi, hermana ? »
Sarah fronça les sourcils, faisant un rapide récapitulatif mental de tout ce qu'elle avait ressenti ces derniers jours. Fascination, désir… Puis de la peur, oui. Mais en y réfléchissant bien, elle n'avait pas craint pour sa propre vie. Elle avait toujours senti que Vaas ne lui ferait rien. En revanche, elle avait eu peur pour Jascha, pour les autres prisonniers… elle avait eu peur que d'autres pirates ne s'en prennent à elle pour passer le temps. Elle avait eu peur de tomber sous les balles d'autres pirates. Mais de Vaas particulièrement ?
« Non », souffla-t-elle dans le combiné après quelques secondes d'hésitation.
« Alors pourquoi est-ce que tu as sauté de cette foutue voiture quand ces connards nous ont attaqués ? »
Elle répondit du tac-au-tac, agacée de devoir toujours répéter la même rengaine. « J'ai vu une opportunité et je l'ai saisie. Je dois retrouver mes amis… »
Vaas gloussa et il y eut un bruit étouffé quelque part derrière lui. « Oh, tu veux dire ces amis-là… Tu veux leur faire un petit coucou ? »
Le doigt de Sarah se figea juste au-dessus du bouton de communication. Quoi ?
« Hé, toi, la brunette… dis bonjour à ta copine… », entendit-on Vaas murmurer dans le haut-parleur. Il y eut du mouvement à l'autre bout et une nouvelle voix, que Sarah désespérait d'entendre depuis plusieurs jours, s'éleva dans le silence. Une voix aiguë, fluette… terrorisée.
« Sarah… ? »
La jeune Britannique écrasa littéralement le bouton avant de coller sa bouche contre le combiné. « Jenna ? Jenna, c'est toi ? »
« Tes petits amis sont avec moi, comme tu peux le constater », reprit Vaas tandis qu'on entendait Jenna pousser un gémissement étouffé. « Je prends soin d'eux… pour l'instant. »
« Espèce d'enfoiré… », jura Sarah, sa main moite de stress serrée sur le talkie. « Si tu touches à un seul de leurs cheveux… »
« On peut éviter d'en arriver à une telle extrémité… », s'amusa l'Espagnol avant de laisser échapper un rire. « Viens nous rejoindre… sur mon îlot, à l'Est… je laisserai tes amis partir. Croix de bois, croix de fer… Rien ne t'en empêche, étant donné que tu n'as pas peur de moi. Hein, Sarah ? »
« Sarah, l'écoute pas, c'est un piège ! », beugla la voix de Luke avant qu'un concert de hurlements furieux ne l'étouffe.
« LUKE ! »
Mais seuls des crachotements lui répondirent. Vaas avait coupé la communication.
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Hihihi bon ok, j'ai parfaitement conscience de vous laisser sur un cliffhanger horrible, mais je vous assure c'est pour votre bien. Croyez-moi, le chapitre 8 sera tellement riche en révélations que vous me pardonnerez. xD
J'espère que ce chapitre vous a plu, comme d'habitude n'hésitez pas à donner votre avis !
Gros bisous et à bientôt pour la suite !
Xérès
