(Il y a du sang dans ce chapitre)

Je me réveillais aux premières lueurs du jour. Le corps encore engourdi, je constatais que mon environnement était humide, moite. Comme après une nuit trop chaude… Sauf que lorsque je m'étais assoupi, le ciel relâchait des torrents d'eau sur les terres. Puis ce fut l'odeur qui m'alerta. Celle du sang, de la bataille, de la haine.

Je m'assis brusquement, craignant que quelqu'un soit entré dans la chambre pour faire du mal à Loki pendant mon sommeil. La probabilité était faible, mais je n'avais pas le temps d'y réfléchir. Je voulais juste m'assurer que mon aimé allait bien. Et mes yeux me détrompèrent sans douceur. Le lit s'imbibait de la couleur carmin du sang de mon époux. Je ne voyais que ça : du sang, du sang, du sang encore…

Mon cœur manqua de s'arrêter. C'était Loki qui perdait tout ce sang ! Loki qui ne bougeait pas ! Paniqué, j'eu la réaction la moins sensée au monde, en me précipitant sur mon jeune époux pour le secouer de toutes mes forces, dans l'idée de le ranimer. Ce n'était pas ainsi qu'on traitait quelqu'un qui se vidait de son sang, mais j'avais désespérément besoin de savoir qu'il était en vie. Et c'était bien le cas ! Loki était vivant ! Ses yeux se déplaçaient d'un point à l'autre dans la pièce sans la moindre inquiétude. Comme s'il n'était pas en train de se vider de son sang ! Et je savais ce que ça voulait dire. Loki était éveillé, conscient, quand le sang avait commencé à couler à ce débit préoccupant. Pourtant il n'avait rien fait pour m'alerter. La potion de ma mère était trop légère pour empêcher mon éveil si Loki avait tenté de me réveiller, ne serait-ce en m'appelant. Il restait là, calmement, attendant que la mort le cueille comme un fruit mûr.

Je ne savais pas quoi faire… Je n'avais aucune base en soins moi ! Et visiblement Loki n'allait pas coopérer puisqu'il n'avait même pas daigné me réveiller quand il avait vu que quelque chose clochait… Parce qu'il l'avait forcément compris ! Je tremblais à tel point que j'avais l'impression qu'un violent tremblement de terre secouait impitoyablement le palais. Il fallait que je trouve de l'aide ! Ce fut ma seule pensée sensée alors que je trébuchais dans le couloir vide et sombre. Cette aile n'était pas gardée. Du moins les portes de la chambre ne l'étaient pas, seulement celles du bout du couloir sans fin qui y menait.

_ J'ai besoin d'aide !m'époumonais-je.

Ma voix retomba platement dans le calme angoissant de la nuit. Mais je ne me décourageais pas. Loki se vidait de son sang dans notre lit ! L'orage grondait alors que je m'écorchais la gorge, désespéré à l'idée de perdre mon époux.

Ce qui arriva ensuite m'échappa totalement. Il était fort probable qu'on ait essayé de me sortir de ma transe pour faire cesser mes cris, puisque je m'étais senti balloté, mais je n'avais réellement repris conscience qu'en voyant mon père passer avec mon époux inerte dans ses bras. Le silence qui s'abattit alors fut accablant. Beaucoup de monde avait fait le déplacement finalement, et personne n'osait parler. A côté de moi, Volstagg se grattait la barbe en regardant le couloir se vider, ne sachant comment me soutenir. Sif eut une réaction bien plus raisonnable, la plus froide…

_ Il va falloir en aviser le roi Laufey.

Un frisson d'horreur me secoua. Voilà qui était mauvais, très mauvais même. Le roi des jotuns allaient entrer dans une rage folle en apprenant que je n'avais pas été capable de protéger son fils, durant notre nuit de noces de surcroit, et qui ma vue était odieuse à son précieux enfant au point qu'il ne m'avise pas de la situation, réduisant dramatiquement ses chances de survie. Ce fut justement sur cette idée que mon esprit s'arrêta. Loki allait-il seulement survivre ? C'était tout ce qui devrait me préoccuper. Je me moquais éperdument d'avoir à éduquer le fruit de ma monstruosité, pour peu que je connaisse le bonheur de retrouver Loki en pleine forme… J'étais prêt à affronter toutes les tempêtes, tous les titans des neufs royaumes pour ça…

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Je patientais dans le couloir menant à la chambre des guérisseurs, assis seul puisque tout soutient m'était vite devenu odieux. Les heures étaient longues et porteuses de tant d'angoisses… Pour avoir déjà connu le champ de bataille, je savais que si un de mes camarades blessés mobilisait tant d'attention de la part des guérisseurs, sa cause était déjà perdue…

Laufey était là depuis longtemps. Il ne m'avait pas jeté un seul regard, et c'était certainement mieux ainsi. Le roi était auprès de son fils, lui. Je ne savais pas si je l'enviais ou si je préférais ma position. Certes, je n'aurais pas à assister aux premières loges à la mort de celui que j'avais trop aimé, mais je n'étais pas non plus là pour le soutenir, pour le supplier de se battre…Laufey n'était pas venu seul : le florilège des guérisseurs jotuns avait aussi pris place. Cependant il n'y avait toujours aucun indice qui me permettait de dire que les choses s'amélioraient…

Finalement la porte s'ouvrit, m'incitant à me redresser en vitesse, et laissa passer une silhouette fluette avant de se refermer. Ma mère… Son visage était marqué par l'inquiétude et la fatigue, mais elle m'adressa ce sourire qu'elle me réservait exclusivement. Elle s'approcha à petits pas et me caressa la joue, alors que j'étais pendu à ses lèvres désespérément closes dans l'espoir d'une bonne nouvelle.

_ Thor, il faut que nous parlions…

Tout mais pas ça. Je voulais mourir, plutôt que parler, ou supporter un instant de plus l'angoisse qui me tenaillait ! Mais pas parler, pas recevoir des paroles réconfortantes… Et puisqu'elle revenait de la chambre des guérisseurs, si c'était pour m'annoncer la mort de… Non ! Je refusais de parler, je refusais de l'entendre ! Je voulais une bonne nouvelle !

_ As-tu remarqué quelque chose d'inhabituel chez les servants hier ? Un visage inconnu peut-être ?

Je m'en voulus aussitôt de ne pas avoir occupé ce temps de lamentations avec une recherche de suspects. S'il y avait bien un traitre parmi mes servants, depuis la tempête qu'il avait déchainée il devait être loin maintenant…

_ La fausse couche de Loki n'a rien d'accidentel. Quand un jotun… quand un jotun endure la perte d'un enfant, ses ongles perdent progressivement la couleur noire qu'ils avaient pris. Mais ceux de Loki suintent d'un liquide noir… C'est du poison Thor, quelqu'un a voulu empoisonner Loki…

« Fausse couche » ? Je me sentis faiblir à ce mot. J'avais cherché à provoquer une fausse couche… Mais était-ce pour autant de ma faute ? Le poison qui gouttait douloureusement de Loki était noir, alors que l'élixir que je lui avais tendu était bleu aux reflets rouille… Ce n'était pas donc le résultat de ma traitrise… Ou alors Loki avait lui-même bu quelque chose… ce qui voulait dire qu'il n'y avait pas de traitre, mais la volonté seule de Loki de… de ne pas…

_ Est-ce qu'il aurait pu… serait-il imaginable que notre mariage lui soit à ce point insupportable ?

Ma voix était rauque et misérable, mais toujours intelligible. J'en venais à trouver cette hypothèse très solide en me souvenant de mes interrogations sur ce qui avait poussé Loki à m'épouser malgré tout. Il aurait pu rester auprès de son père qui nous aurait alors déclaré la guerre… Mais non, il m'avait épousé, pour se supprimer dans notre lit durant la nuit de noces, me punissant jusqu'au bout…

_ Non Thor, me détrompa ma mère avec un air offusqué. Les jotuns ont une idée très arrêtée sur le suicide. C'est une honte qui rejaillit sur toute la famille, sur plusieurs générations. Laufey aurait été renversé si Loki avait voulu se donner la mort, et tu sais tout aussi bien que moi qu'il ne risquerait ça pour rien dans les neuf mondes…

Cette remontrance me rappelait douloureusement que je ne savais pratiquement rien de la culture de celui pour qui j'aurais absolument tout donné, tout sacrifié, pour effacer de sa mémoire cette maudite nuit… Longeant le couloir de long en large, je tentais de me remémorer tous les détails de la soirée. Les servants étaient ceux qui m'accompagnaient depuis mes plus jeunes années, et aucun n'avait agi différemment… Si le poison s'était trouvé dans le thé, j'aurais aussi connu cette hémorragie, et durant le repas tous les convives avaient mangé la même chose, donc impossible de prévoir à qui arriverait une assiette… Le seul traitre c'était moi. Cette potion lui avait fait plus de mal que prévu… C'était moi qui lui avait enfoncé cette dague dans le dos…

_ Non…, tremblais-je en tombant à genoux.

Le tonner frappa violemment à se moment précis. Je voulais m'effondrer sur le sol et être foudroyé par la mort, subir le juste châtiment après avoir tant fait le mal autour de moi. Mais évidemment je n'avais pas le droit à cette clémence. Mon corps ne me répondait plus, livide, piteux… J'aurais voulu pouvoir pleurer, hurler, mais qui étais-je pour exiger d'expier une douleur dont j'étais encore une fois le seul auteur ? Un mauvais prince, un mauvais guerrier, une mauvaise personne…

_ Oh non Thor, non… Pas toi…

Je ne relevais même pas la tête vers ma mère. Elle m'infligea pourtant son regard en s'agenouillant devant moi, et sa déception me fut alors insupportable.

_ Je ne voulais pas le tuer !

Ma voix sonnait creuse dans les couloirs désertés. Je ne la reconnaissais pas moi-même. Les mots s'échappaient, propageant mon aveu dans tous les recoins, ma honte, mon dernier forfait…

_ Thor… Mais pourquoi ?

_ Je ne voulais pas de cet enfant, pas plus qu'il n'en voulait ! Le vieillard m'avait assuré que ça produirait une fausse couche qui paraitrait absolument naturelle !

Il aurait été si simple de retourner ma haine de moi-même vers cet anonyme vieillard, d'aller le punir pour ce qu'il m'avait offert. Mais ça n'aurait pas été juste… J'étais celui qui était venu lui demander de l'aide, qui était prêt à payer si chèrement la mort de l'enfant que j'avais engendré…

_ Quel vieillard Thor ? Qui t'a vendu ce produit ?

J'eu un reniflement dédaigneux pour l'échappatoire qu'elle voulait elle aussi m'installer. Elle ne pouvait pas toujours me protéger, surtout de moi-même… Mais son insistance m'incita à lui répondre, à renseigner ce détail insignifiant.

_ C'est le sorcier qui tient l'échoppe délabrée dans la vallée des errances.

_ Il n'y a pas d'échoppe là Thor.

_ Si ! Juste une !

_ Thor il n'y a qu'une ruine abandonnée depuis des siècles…

Le silence se réinstalla alors que je réfléchissais. J'avais toujours connu cette échoppe moi… Alors pourquoi ma mère s'éloignait-elle pour aller demander à des gardes de s'y rendre ? En quoi ce détail était si important ? Etait-ce pour détourner ma culpabilité afin d'échapper une nouvelle fois à la guerre ? Même si le sorcier était un traitre, je n'en restais pas moins responsable de l'empoisonnement de Loki. J'avais scellé son sort seul et égoïstement…

La personne qui s'approcha ensuite de moi me releva sans douceur. Je me retrouvais vide face au regard glacé de mon père. Il savait… Je baissais la tête, honteux. Il n'y avait rien à dire… Du moins pas de mon côté.

_ Tu as failli le tuer avec cette potion ! Non seulement ça, mais en plus tu l'insultes publiquement en refusant l'enfant que tu lui as fais porter en le violant ! Mais qu'est-ce qui t'est passé par la tête bon sang !?

J'accusais sans ciller. C'était ce qu'il attendait de moi. Que j'assume mes actes. C'était un minimum… Chaque mot était plus violent que l'autre, mais je méritais d'être accablé par mes forfaits. Cependant après un moment il devint évident qu'il attendait une explication de ma part.

_ Je voulais juste… je voulais juste le débarrasser de cet enfant qu'il n'a pas voulu…

Les mots avaient du mal à sortir. C'était une vérité arrangeante pour moi, puisqu'il était trop simple de dire que c'était Loki qui refusait cet enfant. J'avais surtout pensé à moi dans cette histoire, et assez peu à lui.

_ La vie est sacrée pour les jotuns ! Les enfants sont ce qu'ils chérissent le plus ! Loki n'avait certainement pas désiré cet enfant, mais il l'aimait et tu l'en as privé !

Je tremblais, non pas de peur mais de fatigue face à l'effort qu'il me fallait fournir pour ne pas céder au désarroi et me jeter à nouveau à terre. Au moins Loki ne serait plus inquiété par l'idée d'enfanter un monstre comme moi… C'était certainement le seul réconfort qu'il trouvait dans tout ce qui s'est passé dernièrement…

_ J'aime Loki…

C'était certainement le pire moment pour placer cette affirmation, mais le regard lourd de douleur de ma mère que je voyais derrière mon père m'en faisait ressentir le besoin. Je ne voulais pas qu'elle pense qu'elle avait enfanté un monstre… Il devenait clairement vital pour elle de dissocier son enfant de ça, ce vestige d'être.

_ Je plains sincèrement tous ceux que tu aimeras au long de ta vie, si tu es, comme pour nous, source de déception et de violences…

Ma mère fut trop hébétée pour le corriger, et il l'empoigna sans douceur pour l'amener au loin afin qu'elle n'en ait pas l'occasion, si seulement elle le voulait… Et avec tout ça j'ignorais toujours si Loki respirait encore…