Chapitre 6

Elle était là, dans un pantalon stretch de sport et un débardeur noir, totalement trempée. Elle ne remarqua même pas qu'il était entré. Il l'observa, frapper avec rage sur le sac de boxe qui pendait face à elle. Ses joues étaient rouges, ses yeux injectés de sang. Aveuglée, elle frappait des coups secs et réguliers, avec rage et violence.

« Kate », dit-il en s'approchant d'elle

Elle ne cilla pas une seule seconde, concentrée sur la cible qu'elle massacrait de coups. Son souffle était court, la sueur perlait sur tout son front. Cela faisait deux heures entières qu'elle s'acharnait sur ce sac, dans cette salle. Comment pouvait-t-elle encore avoir l'énergie pour tenir sur ses jambes et frapper avec force et justesse ?

La voir se faire du mal comme ça, il ne pouvait pas le regarder plus longtemps, ça le prenait aux tripes, ça lui serrait le coeur. Il l'appela encore. Rien n'y faisait. Elle n'avait trouvé que ça pour se calmer. Il la connaissait. Il fallait qu'elle fasse le vide autour d'elle, il lui fallait de l'air et de l'espace. Et il était capable de lui apporter ça, d'habitude mais cette fois, c'était différent. C'était toute une partie de son existence qui était remise en question. C'était presque insurmontable, même pour elle. Toutes ces années à creuser le dossier du meurtre de sa mère, à faire tourner son monde autour de ça. A cet instant, elle n'avait plus de repères, sauf lui.

Il se rapprocha encore, quitte à se prendre un coup. Il se plaça presque face à elle, juste à côté du sac de boxe. Il remarqua qu'elle prenait soin de ne pas frapper dans sa direction.

« Kate, arrête », dit-il plus sévèrement mais toujours avec de la douceur dans la voix.

Pour toute réponse, elle se mit à frapper encore plus fort.

« Ok. Continue si tu veux mais dis quelque chose au moins, parle ! », lui jeta-t-il, se plaçant désormais à l'arrière du sac, en le retenant de ses bras et faisant barrière avec son corps.

Tout en continuant à s'acharner avec véhémence sur le sac, elle réussit à marmonner quelque chose entre deux respirations saccadées. Chaque mot venait ponctuer un coup.

« Il n'y a…rien à dire. Ma vie entière…est…un mensonge »

Elle parlait. C'était le plus important. Il avait franchi la première étape.

Il ne parla plus, attendant qu'elle continue. Il savait comment elle fonctionnait, après tout ce temps. Il ne voulait pas l'étouffer, simplement l'aider à garder la tête hors de l'eau. Elle se remit à parler, à se livrer en continuant toujours de frapper le sac.

« Les choix que j'ai faits, les années que j'ai perdues…Tout ça ne rime plus à rien, aujourd'hui… Tout n'est que mensonge… Ma mère m'a menti… Mon père m'a menti… Montgomery m'a menti…Tu m'as menti, toi aussi, tu t'en rappelles ? », dit-elle, inhabituellement agressive.

« Kate, regarde-toi. Combien de temps pourras-tu tenir comme ça ? », lui dit-il, ignorant ses dernières paroles pour ne pas envenimer la situation.

« Si tu n'avais pas déterré mes vieux démons, nous n'en serions sûrement pas là »

La colère, le sentiment d'avoir été trahie par son propre père prenait le dessus sur son bon sens. Elle se revoyait, des années en arrière, reprochant à Castle son intérêt pour le dossier de sa mère. C'était tout aussi injuste aujourd'hui qu'autrefois. Elle le savait. Mais à cet instant, ça lui faisait du bien d'extérioriser sa douleur.

« Si je ne l'avais pas fait, tu n'aurais jamais su pour Coonan, pour Montgomery ou même Bracken », finit-il par répondre.

« Tu ne peux pas t'empêcher de tout ramener à toi »

Il inspira profondément.

Il la connaissait sur le bout des doigts. Elle ne pensait pas ce qu'elle disait. Elle voulait juste crier son mal être et elle ne connaissait pas d'autre façons de le faire. Alors, elle cherchait le point faible de son interlocuteur, sa corde sensible, comme elle le faisait en salle d'interrogatoire.

Puis, elle s'y engouffrait, faisant diversion. Mais il l'avait vue faire plus d'une fois, elle ne détournerait pas l'attention d'elle, pas aujourd'hui. Ce n'était pas leur couple qui posait problème, ni lui. C'était elle et le fait qu'elle ne savait plus ce qu'elle faisait là ni comment elle était arrivée à ce tournant de sa vie, le fait qu'elle se sentait trahie une fois de plus, trahie et mise à nu.

« Tu n'as pas le droit de dire ça, tout ce que j'ai fait, je l'ai toujours fait dans ton intérêt et tu le sais mais ce n'est pas à propos de moi, Kate. Tu ne m'auras pas, pas cette fois. Je ne partirai pas. Je resterai là jusqu'à ce que tu tombes de fatigue. Tu peux crier, tu peux frapper, tu peux me jeter tout ça à la figure. Je resterai là, parce que je sais qui tu es vraiment. Tu es plus que cette colère, là. Tu veux aller au bout de tout ça, autant que moi. Tu as peur. Et tu n'as pas l'habitude d'avoir peur mais sers-toi de cette peur, appuie-toi sur moi, ne t'isole pas encore une fois, pas maintenant », finit-il, en lui attrapant les bras pour qu'elle cesse enfin.

Elle résista et dégagea ses mains de son emprise, avec une certaine retenue. Puis, de nouveau, elle lança une intense salve de coups contre le sac de boxe. Une salve si agressive qu'elle pouvait sentir tous les muscles de ses bras se raidir et brûler, la douleur remontant jusque dans sa nuque. Castle retint le sac en poussant son corps vers l'avant, faisant toujours barrage.

Au fond d'elle, elle savait que chaque mot qu'il prononçait était à sa place, qu'il mettait le doigt là où il fallait et que tout ce qu'il avait dit était juste et simple. Et ça la mettait en colère, encore plus parce qu'elle en avait le droit, après tout. Elle avait le droit de s'emporter, le vase était plein, même si Castle n'en pouvait rien. Elle s'en prenait une nouvelle fois à la mauvaise personne. Et Castle, lui, subissait. Il avait mal, presque autant qu'elle. Elle pouvait le voir, dans ses yeux, dans ses gestes. Comme si tout son corps lui faisait mal. Simplement à la regarder se torturer, il souffrait, lui aussi. Et pourtant, il était là, debout, tenant avec force le sac de boxe, dévoué une fois de plus, attentif, présent. Comme toujours. Elle avait beau chercher, elle n'avait rien à lui reprocher.

Les larmes se mirent de nouveau à couler sur son visage. Elle s'arrêta net et laissa tomber ses bras le long de son corps, reprenant son souffle avec difficulté. Inutile de résister, il avait bien trop de force et elle, il ne lui en restait plus beaucoup.

Il lâcha le sac de boxe, la regardant faire. Elle fit un pas vers Castle, réalisant en fait que tout ce dont elle avait besoin, c'était simplement lui. Elle fit de nouveau un pas pour se retrouver contre son torse. Elle se serra de toutes ses forces contre lui. Il était soulagé qu'elle cesse enfin de s'épuiser avec cette rage intérieure.

A bout, elle sentit ses jambes trembler et s'agrippa à lui encore plus, attrapant ses vêtements et collant encore plus son corps et son visage au sien. Voyant qu'elle abandonnait enfin un combat inutile contre elle même, il répondit avec douceur à son étreinte, accrochant sa taille, la serrant de ses deux grandes mains tout contre lui. A bout de souffle et de nerfs, la respiration bruyante et saccadée, elle enfouit son visage dans le cou de Rick et se détendit, oubliant un instant tout ce drame.

Elle se laissa tant aller qu'elle pu enfin sentir à quel point son corps avait atteint ses limites, physiques et psychiques. Elle sentit la fatigue. Son corps pesait une tonne. Elle sentit la migraine et les courbatures. Elle sentit ses jambes qui ne la portaient plus, son visage qui la brûlait, la peau de ses mains qui tirait et picotait, sa nuque et ses omoplates ankylosées. Elle sentit tout ça puis elle ne sentit plus rien. Juste le vide. Un sentiment de honte, pour son comportement, son retour en arrière, son incapacité à gérer ça. Puis, de la peur, toujours cette peur mais au fond d'elle, l'envie de se battre quand même et de le faire avec lui à ses côtés. Il y a avait aussi l'espoir secret et refoulé d'y arriver, de la retrouver, sans dommages collatéraux.

Il dégagea ses cheveux vers l'arrière, passant une main sur son front puis ses joues, bouillantes. Elle avait besoin de se poser, de reprendre un souffle normal. Toute cette tension retombait d'un coup. Elle avait besoin de sentir le sol sous son dos, sentir le poids de son corps s'enfoncer dans le tapis.

Ils finirent, tous deux allongés sur le tapis de la salle, l'un à côté de l'autre. Elle fixa un instant le plafond puis ferma les yeux, les vertiges la saisissant. Il la regarda faire, caressant sa main du bout des doigts, lui laissant l'espace dont elle avait besoin.

Mais ça ne lui suffisait pas. Elle devait le sentir plus près d'elle. Elle se tourna vers lui, se plaçant sur son côté droit. Il comprit et fit de même, pour lui faire face. D'un coup de jambe fastidieux, elle se rapprocha un peu plus. Encore groggy, lentement, elle passa une main dans ses cheveux. Elle était si proche qu'elle sentait son souffle sur son visage. De son pouce, il suivit la trace humide laissée par ses larmes, du coin de son œil à la naissance de son décolleté.

« Je suis désolée, Castle », réussit-elle finalement àbredouiller.

« Je ne pense pas que je gérerais mieux la situation à ta place »

« Ne fais pas ça. Ne m'excuse pas, c'est trop facile »

« C'est vrai... Hm, Katerine Houghton Beckett, pour ce comportement inacceptable, je vous condamne à dormir une semaine sans pyjama, je prendrai ça comme un dédommagement pour le préjudice moral », dit-il en riant tout bas, comme pour ne pas briser la bulle dans laquelle ils étaient maintenant.

Serrant sa main, elle lui sourit puis reprit son air mélancolique en fixant le plafond. Il l'observa et resta silencieux un long moment mais il avait besoin de lui demander quelque chose.

« Si on y réfléchit, tu as déjà dû rouvrir le dossier de ta mère plus d'une fois, quand on a eu de nouvelles pistes. Ta réaction est tellement différente, cette fois. Qu'est-ce qui a changé, Kate ? »

Elle attendit de longues secondes avant de lui répondre. Se livrer n'était pas chose aisée pour elle. Mais il savait y faire, avec un seul regard.

« Avant, j'étais seule, je n'avais que ma vie à sacrifier. Aujourd'hui, j'ai quelque chose à perdre. Ce qu'on partage tous les deux, je ne veux pas que ça change », admit-elle, troublée.

« Pourquoi est-ce que ça changerait ? », lui répondit-il, surpris.

« Parce que tout ça réveille cette partie de moi que je ne parviens pas toujours à contrôler... Je ne peux plus te demander de supporter ça », termina-t-elle, désarçonnée.

« Kate, cette histoire fait partie de notre histoire, ça fait partie de toi… Et je prends tout de toi, sans exception », conclut-il, sereinement.

Tout paraissait si simple pour lui. Elle se rapprocha une nouvelle fois et déposa un long baiser sur ses lèvres. Puis, elle se blottit contre lui, triturant les boutons de la chemise de Castle. Ils restèrent là encore de longues minutes. Puis, il la ramena au loft.

Elle était taiseuse mais elle le laissait partager ça avec lui. Dans le taxi, elle appuya sa tête contre son épaule, pour se rassurer, se prouver qu'il avait encore réussi à combler le fossé qu'elle avait failli creuser entre eux, se prouver que rien n'avait changé. Mais leurs gestes ne trompaient pas. Tout était pareil.

Toutefois, son esprit n'était pas totalement apaisé. Elle devrait garder le contrôle quand ils avanceraient pour ne pas le perdre, l'éloigner d'elle. Elle pouvait se reposer sur lui, se montrer telle qu'elle était et ça, ça lui enlevait un gros poids des épaules, comme si sa peine était partagée, divisée, avec lui. Elle devrait simplement se le rappeler de temps en temps, ayant trop souvent l'habitude de mener ses combats de front, toute seule.

Enfin rentrée, elle prit une douche, une longue douche brûlante. Elle repensa alors à son père et aux horreurs qu'elle lui avait lancées, à lui aussi. Elle sortit de la douche et enfila rapidement des vêtements confortables. Castle l'attendait dans la chambre à coucher. Mais elle ne voulait pas aller dormir.

« Je dois aller voir mon père »

« Kate, il est tard et tu as vraiment besoin de dormir »

Elle détestait qu'on pense pour elle ou qu'on la prenne pour une enfant, qu'on lui dise ce qu'elle devait faire. Elle savait qu'il avait raison, que son corps la suppliait de s'allonger, même pour quelques minutes. Elle décida de ne pas le lui montrer.

« Je me sens bien »

Il avait l'impression désagréable qu'elle faisait deux pas en arrière après chaque pas en avant. Il s'approcha d'elle pour lui prendre la main. Il remonta sa main le long de son bras s'arrêta dans sa nuque. C'était lui qui prenait les devants, aujourd'hui, c'était lui qui savait quoi faire et comment le faire. Et il était prêt à l'assumer. Elle en avait besoin.

« Donne toi le temps d'avaler tout ça. Rien n'aura changé d'ici demain matin. Et Rachel aura peut-être du nouveau pour nous »

« Je suppose que toute discussion est inutile ? »

« Totalement inutile »

Elle le tira par la main mais il ne bougea pas.

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

« On a dit ''pas de vêtements''»

« Non, tu as dit ''pas de pyjama'' et ça, monsieur l'écrivain, c'est un jogging et un débardeur », lui lança-t-elle contente de son petit effet sur lui.

« Mais… »

« Discussion totalement inutile »

Elle s'enfonça dans les couvertures et ferma les était rassuré. Tant qu'elle était là, elle ne cherchait pas la vérité et si elle ne cherchait pas, elle ne se mettait pas en danger. Les minutes passèrent et elle sentit la pression de la main de Castle autour de sa taille se relâcher et sa respiration devenir plus lente, plus profonde. Epuisé, il s'était dormait en quelques instants. Elle, pas. Elle ne pouvait pas. C'était encore la bataille dans sa tête, dans son cœur. Elle se défit de l'étreinte, se dirigea dans le salon du loft et attrapa le téléphone.

« Allô ? »

« Papa… »

« Katie, je suis si content de t'entendre »

« Je suis désolée, papa… »

« Non, j'aurais du t'en parler. Je n'avais pas le droit de décider pour toi. Mais depuis que ce sniper t'as mis une balle en plein cœur, je … »

Jim ne pu terminer sa phrase. Elle sentit les sanglots qui grimpaient dans la voix de son père. Sa culpabilité atteint son paroxysme.

« Tout ira bien, je te le promets »

« Non, Kate. C'est trop dangereux. J'ai cru avoir perdu ta mère, j'ai fini par l'accepter mais jamais je ne pourrai m'en remettre s'il t'arrivait quelque chose »

« Si je ne mets pas un point final à cette histoire, je ne serai jamais en sécurité. Il va falloir que tu me dises tout ce que tu sais, papa, sans plus rien me cacher … »

Jim eut un long moment de silence. Puis il se livra. Mais finalement, il ne savait pas grand chose. Kate se sentit alors gênée de la scène qu'elle lui avait faite quelques heures auparavant. Mais les révélations des derniers jours avaient été trop lourdes, trop intenses pour que ses épaules puissent les supporter. Et craquer lui avait fait du bien, même si elle se sentait vidée, abattue.

Une fois toutes les cartes en main, Kate raccrocha et contacta Rachel. Elle avait maintenant une piste pour retrouver sa mère. Une piste concrète. L'excitation montait en elle. Etait-ce la réalité ? Elle s'endormit, l'ordinateur portable sur les genoux.

Une heure plus tard, Castle ouvrit les yeux et sauta presque du lit quand il ne la vit pas. Il la trouva de nouveau sur le canapé. Il sourit. Elle était incroyable. Têtue mais incroyable.

Il attrapa l'ordinateur avant qu'il ne finisse sur le sol, le posa sur la table, passa sa main sous les jambes et dans le dos de Kate et l'emmena dans la chambre. Elle s'agrippa instinctivement à lui.

Après la séance de sport intensive qu'elle s'était infligée, il se dit qu'elle méritait un bon lit. Et puis, il n'arrivait pas à dormir sans elle.