J'ouvre les yeux sur les ombres que les flammes projettent au plafond.
Je ne suis ni fatiguée ni en forme. Mes paupières se sont soulevées d'elles-mêmes.
Je n'ai pas de souvenir de mes rêves ni de m'être endormie. Je me sens vide, physiquement. Je sais que mes bras sont contre moi, pourtant je ne les sens pas. Tout mon corps semble se noyer dans le matelas.
Je suis allongée sur mon lit, immobile, mais je pars, guidée par mes réflexions.
Je me souviens vaguement avoir donné mon accord à Gabriel la veille.
Je ne sais pas vraiment ce qui m'a décidé... plusieurs choses sans doute.
Le fait de vivre dans l'ombre de mes parents, dans cette maison où chaque objet, chaque recoin, chaque odeur est un rappel de ce que j'avais et que je n'aurais jamais plus.
Le fait de côtoyer Esmé et sa peine qui a une saveur tellement proche de la mienne.
Le fait que Carlisle ne parvienne plus à me regarder sans qu'une lueur de pitié ne brille.
Le fait certain que je ne supporte plus la proximité d'Edward. Je m'accroche à notre ancienne amitié comme une désespérée alors qu'il me rappelle à tout moment que nous ne sommes plus rien l'un pour l'autre. Je suis pathétique et déchirée par sa présence.
Je me rends compte que Gabriel m'observe.
Accoudé contre un oreiller, la tête dans sa main, son air est angevin.
Sa proximité, me plaît, notre intimité nouvelle me plaît mais je ne souris pas. Je ne m'émerveille pas.
Il semble que mon cœur soit démuni.
- Tu sembles soucieuse.
- Je réfléchis.
- Il est tout à fait logique que tu reviennes sur ta décision, tu...
- Non, je veux partir. Le plus tôt sera le mieux.
- Il est inutile de...
- Le plus tôt sera le mieux, dis-je sèchement.
- Puis-je finir mes phrases ? Badine-t-il.
Maintenant je souris.
- Bien sûr.
- Nous avons tout notre temps. James ne s'approchera pas frontalement. Il est plus vicieux. Il va d'abord vouloir t'effrayer. Sa frénésie peut durer des semaines, des mois ou des années.
- Il ne parviendra pas à m'effrayer.
- J'en doute.
- C'est aussi pour cette raison qu'il faut partir. Je me moque de ce qui peut m'arriver mais je ne supporterai pas qu'il s'en prenne à Esmé ou Carlise.
- Ou Edward ?
Je baisse les yeux. Edward est un sujet tabou. Seules moi et ma conscience pouvons en discuter.
- Je ne lui veut aucun mal bien entendu.
Il ne répond pas, je suis soulagée.
- Je te le répète, je veux quitter cet endroit, voir d'autres personnes, d'autres lieux, peu importe notre destination, je m'en remets à toi.
Sur ces mots, son regard se fait pénétrant et mon ventre pétille.
Il cherche certainement à me sonder, à démêler les raisons qui me poussent à partir, mais mon corps ne peut s'y soustraire, il en anime chaque partie.
Je retiens un gémissement quand il approche ses lèvres des miennes.
Son baiser est léger, le mien devient vite plus exigent. Je force le passage de sa bouche avec ma langue, ma main caresse ses cheveux emmêlés. Son odeur me submerge. Le sensualité de ses lèvres efface tout jusqu'à l'endroit où je me trouve. Je plane, littéralement.
Ma jambe vient spontanément sur sa hanche. Il pose ses doigts sur ma cuisse pour m'immobiliser mais il en faut plus. J'avance mes reins vers lui.
Alors, doucement, il se détache. Il embrasse mon front en serrant très fort mes épaules. Il se contrôle, je le sais, néanmoins je ne peux pas m'empêcher d'être déçue.
Il s'assoit au bord du lit. Il impose une distance entre nous.
Il me refuse. Il me ramène à ma condition de pauvre humaine orpheline.
Mes pensées s'embrument de nouveau.
Quand je l'embrasse, la fièvre me soûle, comme si mon âme sortait de mon corps. Je ne suis plus cette femme mortifiée, cette orpheline éplorée.
Je réponds à mes instincts sans me contraindre et j'avoue que j'y trouve un plaisir immense.
Non seulement, les sensations qu'il me procure sont exaltantes mais en plus la tristesse disparaît. Elle n'a plus de place dans les émotions que m'apporte Gabriel.
Seulement, mon désarroi revient à l'instant où il me repousse.
Vexée, je me lève vivement pour aller faire ma toilette.
- J'ai besoin d'une journée, nous partirons demain à l'aube.
Je ne lui laisse pas le temps de répondre, je ferme la porte, lui indiquant silencieusement et certainement un peu brutalement qu'il doit avoir quitté la pièce à mon retour.
Je suis sure d'une chose, je désire partir, par contre, je ne suis pas certaine d'assumer cette décision. J'imagine déjà le visage d'Esmé et Carlisle, leurs arguments.
Quant à Edward, je ne pense pas être capable de l'affronter.
Je suis consciente que le plus dur reste à faire, je ne sais juste pas comment le faire.
Dans la chambre, mon vampire a effectivement disparu. J'en suis satisfaite et troublée.
J'ai besoin d'être seule pour éclaircir mes idées et préparer mon discours face à Esmé et Carlisle, d'un autre côté, sa présence, aussi étrange soit-elle me rassure.
Je m'assois sur le lit. J'échafaude un argumentaire mais les mots perdent leur sens. Tout se mélange, je divague.
Je me demande ce que je voudrai emporter avec moi, quels sont les objets qui me sont le plus cher, je n'en trouve aucun.
Puis mes yeux se posent sur le feu et je me dis qu'il n'y avait pas autant de bûches hier soir.
Je me surprends à prononcer le mot « papa » à voix haute sans sentir mes lèvres bouger.
Des larmes commencent à humidifier mes cils.
Alors la panique m'assaille.
Je me lève rapidement. J'essuie mes yeux nerveusement. Je ne veux pas craquer, je ne suis qu'une idiote, je vais me reprendre.
Je me dépêche, je veux cueillir Esmé et Carlisle au petit-déjeuner. Je me dois de les avertir au plus tôt et je préfère éviter Esmé seule dans ma chambre.
Ainsi, je gagne le couloir sans savoir exactement comment leur annoncer ma décision.
Mes nerfs sont à vifs, excités par une sorte d'urgence et tendus par l'appréhension. Mes doigts tremblent alors que j'avance à une vitesse ridiculement lente.
Mon cœur palpite et ma tête tourne. Dans ces moments-là, de plus en plus fréquents, je m'aperçois que mon corps manque de nourriture. Je ne crois pas être capable encore aujourd'hui d'en avaler une miette.
Arrivée dans le corridor au bas des marches, j'entends des voix d'hommes que je reconnais dans la seconde. Ils ne devraient pas être là, à cette heure, dans le petit salon, pourtant il n'y a pas de doute possible.
Aussi curieuse qu'indiscrète, je me faufile près des portes coulissantes pour écouter leur conversation. Une odeur de cigare imprègne la pièce jusqu'au couloir.
- La nuit a été longue, soupire Jasper.
- En effet, mais elle a été fructueuse, c'est tout ce qu'on lui demande, répond Edward.
Il est assommé de fatigue, je le perçois à son intonation. J'en déduis qu'il ne se lève pas mais rentre se coucher. Mais quelle heure peut-il bien être ? Est-il sorti de nouveau hier soir après sa venue dans ma chambre ? Pour quelle raison ?
- Comment va Isabella?
La question de jasper me fige. Je retiens mon souffle et m'appuie plus fort contre le mur.
- Bella ? Pourquoi cette question ?
Il paraît réellement surpris, autant que moi sans doute.
- Parce qu'elle me semble très mal en point.
- Elle a perdu ses parents Jasper, comment crois-tu qu'elle se sente ?
- J'entends bien. Ceci dit, ça fait un an maintenant et je ne vois aucune amélioration. J'ai même l'impression que c'est pire. Son visage est creux, cerné et elle est si...confuse.
- Chacun a besoin de son temps pour faire son deuil.
- Toi aussi tu es en deuil.
- Bien sûr, tu sais à quel point j'étais attaché à Charlie et à Renée.
- Je sais. Mais l'état d'Isabella ne te préoccupe pas plus que ça ?
J'entends un froissement de tissu, Edward doit avoir changé de position.
- Bella n'est plus elle-même depuis la disparition de ses parents. Elle semble perdue, c'est le seul mot qui me vient à l'esprit. Elle agit comme un automate. Nous ne sommes plus vraiment proches tous les deux, mais je la connais, je connais son être profond. Je sens qu'elle ne sait pas ce qu'elle fait. Elle se laisse porter par la mélancolie. Elle ne s'alimente pas. Elle ne sort jamais de sa chambre et quand elle sort, c'est pour côtoyer des crétins comme Royce et son acolyte psychopathe.
Jasper ricane doucement.
- Psychopathe ? Tu exagères !
- A peine ! Tu as vu comme il la regardait ? Il aurait pu la déshabiller sur place et la baiser sur les escaliers.
Mon cœur rate un battement. Edward avait remarqué l'étrangeté de James. Moi-même, il me dérangeait mais je ne l'avais pas jugé si pervers.
- J'avoue ne pas l'avoir observé.
- Dès qu'Alice est dans les parages tu ne vois quelle !
J'entends son sourire dans sa voix.
Il est chaleureux, exactement comme je me le rappelle, exactement comme il l'était avec moi.
- C'est vrai. Mais toi tu as vu.
- Que veux-tu que je te dises Jasper ?
- Tu ne la lâchais pas des yeux lors du concert. Tu semblais attendri.
Il soupire bruyamment.
- Je... J'ai peur pour elle.
Le silence est lourd, presque insoutenable. Il lui est tellement difficile d'avouer le moindre intérêt pour moi que je me sens démolie. Un instant, j'ai envie de sortir pour reprendre mon souffle, mais le vice est plus fort, je dois savoir.
- Elle est capable du meilleur, c'est une femme intelligente, pleine d'idées, soucieuse de son entourage mais je crois sincèrement qu'elle sombre dans le pire.
- Que veux-tu qu'il lui arrive si elle passe ses journées dans sa chambre ?
- J'ai un mauvais pressentiment Jasper. Un matin, je l'ai surprise dans l'entrée, en chemise de nuit, elle m'a assuré avoir fait juste un tour dans le parc mais je ne suis pas dupe, et surtout, je sais de façon certaine quand elle ment.
- Et que crois-tu ?
- Je n'en ai pas la moindre idée. J'ai essayé de la prévenir mais je suis un nigaud dès que je l'approche.
- Que s'est-il passé ?
- Je n'arrive pas à lui parler. Je ne sais pas pourquoi. Quand elle est près de moi, une sorte d'agacement m'envahit et je la bouscule malgré moi.
- Pourtant elle n'est pas idiote et elle est loin d'être repoussante.
- Je sais tout ça, ce n'est pas la question.
Edward met en mot les réponses que j'attends de sa part. Il semble que lui-même ne les connaisse pas. J'entends son dénuement, il m'attriste.
- Elle te plaît, sourit Jasper.
Je sursaute malgré moi. Jasper n'est vraiment pas fin psychologue.
- Ne sois pas idiot, râle Edward.
- Je ne le suis pas crois moi. Je suis brillant ! Dit-il avec dérision. Je sais qu'elle te plaît. Pourquoi la repousser ? Pourquoi ne pas l'avouer ? Demande-t-il plus sérieux.
- Tu divagues. Je suis attaché à elle de par notre enfance commune mais pas pour les raisons que tu soupçonnes. En plus s'il lui arrivait quelque chose, ma mère ne s'en remettrait pas. Je ne peux pas le permettre .
Je pose la main sur mon front. Je ne sais pas à quoi je m'attendais. Je suis désillusionnée.
Je fuis à pas feutrés. Sans bruit, je pousse la porte d'entrée et sors sur le perron.
Je respire profondément pour ne pas éclater en sanglot. L'exercice est difficile. Je prends appuie sur la rambarde de bois et n'y tenant plus, tombe à genoux.
Je lutte, je refuse de pleurer, Edward ne mérite pas mes larmes.
Si j'y réfléchis attentivement, je m'en veux à moi, pas à lui. Il a raison, j'étais son amie d'enfance. Depuis, nous n'avons plus de lien. Il m'a clairement signifié plusieurs fois et de plusieurs façons que je n'étais rien pour lui.
C'est moi qui espère, c'est moi qui ne fais pas le deuil d'Edward, c'est moi l'idiote.
Je dois me calmer. Je dois trouver le moyen d'annoncer à Esmé mon départ.
Je ne peux pas rester. Être confrontée à Edward chaque jour va devenir une torture, cette maison l'est déjà en un sens.
Je dois fonder une vie, me reconstruire ailleurs, rencontrer de nouveaux paysages, de nouvelles personnes. Gabriel semble tout indiqué pour cela.
Cette pensée me donne un peu de courage.
Ma décision prise, une nouvelle fois, je mets la main sur la poignet, déterminée à m'expliquer peu mais à assumer mes actes.
Au même moment, la porte s'ouvre sur Jasper.
Nous restons quelques secondes tous deux interloqués avant qu'Edward ne s'aperçoive de ma présence.
