Chapitre 7
Aramis
Les trois derniers jours avaient été horribles pour Aramis. Alors qu'elle chevauchait aux côtés de Rochefort, accompagnant le carrosse du Baron de Sévigny, elle ne pouvait que repenser à ces interminables journées où elle avait du faire face à ses compagnons. Lors de son retour à la caserne, le lundi matin, M. De Tréville l'avait immédiatement convoquée. Heureuse de ne pas avoir aperçu ni Athos ni Porthos, Aramis alla retrouver son capitaine. Sur son chemin, les regards des autres mousquetaires semblaient normaux. Personne ne l'avait interpellée pour la traiter de sorcière, pas de moqueries ou d'accusations. Elle avait craint, dans le fond de son cœur, qu'Athos et Porthos aient déjà rapporté la nouvelle et que son retour dans ce lieu qu'elle aimait tant soit le début de la fin. Soulagée quelques peu, elle frappa à la porte du bureau.
« Entrez. »
« Monsieur, vous m'avez fait demander? »
« Ah, Aramis, entrez je vous prie et refermez la porte derrière vous. »
La voix du Capitaine semblait un peu lasse et Aramis eut un frisson d'appréhension. Son angoisse augmenta lorsque Tréville prit quelques minutes avant de lui parler. Il semblait fixer un point sur son bureau. La jeune femme attendit patiemment. Peu importe ce qu'il dirait, les dés étaient joués.
« Athos et Porthos sont venus me voir, ce matin. » Ses yeux se rivèrent enfin sur ceux d'Aramis. « Vous imaginez ce qu'ils m'ont appris, j'en suis sûr? Je dois dire que leur réaction m'a pris par surprise. Il fallait s'y attendre, je suppose. Je n'ai aucune idée de leurs prochaines actions. Je ne sais pas s'ils vont décider d'aller plus loin dans leurs accusations. J'ai fait de mon mieux pour leur faire comprendre l'ampleur que pouvait prendre cette histoire mais, je ne sais pas à quel point mes mots ont pu les affecter. »
« Monsieur… ». À son plus grand désarroi, la voix d'Aramis tressaillit un peu. Elle se reprit. Tu es un mousquetaire du Roi, reprend-toi!
« Monsieur, dit-elle d'une voix plus assurée, je veux prendre ce moment pour vous remercier à nouveau de votre confiance. Je… Je suis désolée que vous ayez à subir les conséquences de mes actions. J'en suis profondément navrée. Peu importe ce qui va se passer, je suis prête à l'affronter. Je vais tenter mon possible pour vous protéger, monsieur. Ce serait peut-être prudent de dire que vous n'étiez pas au courant de ma situation? »
« Non Aramis, mon honneur m'interdit de vous laisser seule face à ce malheur. J'ai pris une décision voilà six ans et je l'assume. Il ne reste plus qu'à attendre et espérer. Entre temps, j'ai eu une demande venant du Cardinal. Rochefort et vous devez assurer la sécurité d'un des amis personnel de Richelieu pendant son séjour à La Rochelle. C'est un peu inhabituel, mais j'avoue que dans les circonstances, vous éloigner un peu de la caserne ne ferait peut-être pas de tord. Qu'en pensez-vous? »
« Rochefort est déjà venu me voir à ce sujet, Monsieur. Je suis de votre avis. Une petite mission, même aussi paisible, me ferait du bien. »
« Je pensais qu'Athos et Porthos en aurait aussi besoin. » À ces mots, le visage d'Aramis se durcit. Surpris de cette réaction, Tréville ne pu s'empêcher d'en demander la cause. Aramis et lui avaient toujours eu une bonne complicité.
« Je m'attendais à ce que vous soyez triste, pas en colère! Y a-t-il des choses que je devrais savoir? Ils ne m'ont pas précisé la façon dont ils avaient découvert votre secret, mais …»
« J'aimerais mieux éviter le sujet, Monsieur. Puis-je me retirer? Je crois que mes recrues m'attendent, capitaine.»
« … Évidemment, Aramis. Sachez seulement que ma porte vous est toujours ouverte. »
« Merci, Monsieur. »
Lorsqu'elle fut sortie de la pièce, Aramis prit une grande respiration. Calme-toi, calme-toi. Sentant qu'elle reprenait le contrôle d'elle-même, elle se dirigea d'un pas assuré vers la cour d'entrainement. Le reste de la journée se passa comme d'habitude. Enfermant ses angoisses dans un petit tiroir de son cerveau, la jeune mousquetaire ne paru pas différente à ses compagnons. N'étant pas de garde, elle repartit chez elle le soir venu. Le fait de ne pas avoir rencontré Athos ou Porthos l'inquiétait un peu, mais une partie d'elle-même en était soulagée. Demain. Demain je les verrai et nous parlerons.
Elle aurait aimé que D'Artagnan soit là. Il était en visite chez sa famille et ne serait disponible pour elle que dans quelques jours. D'ici là, elle serait déjà en route. Sa nuit fut troublée de cauchemars et le lendemain, son malaise s'était accentué. Arrivée de bonne heure à la caserne, elle flâna un peu dans la salle commune. Elle appréhendait autant sa rencontre avec ses compagnons d'armes qu'elle l'espérait ardemment. Elle ne fut pourtant pas préparée à leur rencontre. Tombant nez à nez avec eux alors qu'elle se décidait enfin à sortir dehors, ils se dévisagèrent quelques instants. Athos fut le premier à se ressaisir et sans un regard pour elle, passa son chemin. Porthos le suivit comme une ombre. Aucun des deux ne parla et, dans leurs yeux, elle ne pu décider si c'était du mépris qu'elle voyait ou, simplement, une sorte d'indifférence. Sonnée, elle resta plantée là jusqu'à ce qu'un autre mousquetaire l'accroche par mégarde. Le reste de la journée se passa comme dans un rêve. Elle entraina ses recrues comme à son habitude, son corps et son cerveau reproduisant machinalement ce qu'elle savait devoir faire. Pourtant, une partie de son esprit était concentrée sur le problème auquel elle faisait face. Devait-elle aller leur parler? Devait-elle leur laisser du temps? Le capitaine semblait penser que c'était mieux de laisser retomber la poussière. Pour l'heure, personne n'était venu l'arrêter pour sorcellerie. Était-ce le signe qu'ils n'allaient pas la dénoncer? Une lueur d'espoir s'alluma en elle, aussitôt teintée d'une once d'irritation. Même si, dans le meilleur des cas, ils finissaient par l'accepter, Athos devrait répondre de ce qu'il lui avait fait!
Le lendemain, elle n'avait revu aucun des deux mousquetaires et le soir, en préparant ses bagages, elle se dit que c'était mieux ainsi. Elle se sentait horriblement seule, toutefois. Elle n'avait jamais mesuré l'ampleur de leur présence dans sa vie. Ils étaient toujours ensemble. Chaque soir, ils se réunissaient, échangeaient des plaisanteries, s'amusaient à se jouer des gardes du Cardinal. Là, face à sa solitude, Aramis regretta encore plus l'absence de D'Artagnan.
Son esprit ailleurs, perdue dans ses problèmes, elle ne remarqua pas les regards irrités que lui lançait l'homme à ses côtés.
« Dire que je vous prenais pour l'un des meilleurs mousquetaires, tsk! » lança-t-il soudainement. Son ton acerbe tira Aramis de sa léthargie.
« Que dites-vous là, Rochefort? »
« Avez-vous oublié que vous êtes en mission, jeune homme? Depuis un moment que je vous observe et à aucun instant vous n'avez porté attention à votre environnement. Vous rêvassez comme une donzelle! Je regrette de vous avoir choisi! »
« Pardon? »
« Lent à comprendre, en plus! Nos rencontres précédentes m'avaient laissé l'impression de ne pas avoir affaire à un imbécile. Je suis déçu.»
« Gardez pour vous vos commentaires inutiles, Rochefort. Je n'ai pas à vous prouver quoi que ce soit. » Irritée, Aramis fit galoper son cheval plus loin et resta à l'avant du cortège tout le reste de l'avant-midi. Ils ne firent pas de pause pour déjeuner et elle mangea quelques rations sèches sur sa selle. Vers le début de soirée, Rochefort vint la rejoindre au trot.
« Vous avez fini de bouder? » Sa mauvaise humeur réapparut aussitôt au commentaire de l'homme. Elle se refusa à lui répondre. Après un moment, il ricana méchamment. « J'avais raison, vous boudez bel et bien! »
« Vous êtes insupportable, Rochefort! » lui cracha-t-elle au visage.
« Et vous, vous êtes un agaçant petit prétentieux. »
« Si vous souhaitez vous battre, monsieur, j'en serai plus qu'heureux! »
« Moi aussi. Mais, j'imagine que notre hôte serait un peu vexé que j'abîme son petit mousquetaire avant d'avoir pu lui faire la conversation. »
« C'est moi que vous appelez prétentieux? Vous ne donnez pas votre place en ce domaine! »
« Trêve de bavarderie, jeunot, nous arriverons bientôt à l'Auberge du Chat Fou. Je vous épargne les rondes de nuit car vous allez entretenir notre bon Baron pendant la soirée. Veillez m'avertir quand il se sera retiré pour la nuit. » Sur ce, il fit faire demi-tour à sa monture et retourna à son poste près du carrosse. Aramis le suivit du regard. Bon sang, elle avait bien besoin de ça. Quelle mauvaise compagnie que cet homme!
La soirée fut longue pour le pauvre mousquetaire. Le Baron était un homme plaisant mais avide d'histoires et Aramis avait du l'abreuver de toutes sortes d'anecdotes sur sa vie d'aventure. Elle avait discrètement remercié tous les saints du Ciel lorsque l'homme s'était enfin décidé à mettre un terme à la soirée. Se sentant vidée de toute énergie, elle monta enfin à sa chambre. Après avoir vérifié que la porte soit bien verrouillée, elle se déshabilla, détacha ses cheveux et fit sa toilette avec minutie. Passant de l'eau sur son visage, elle se dit qu'une bonne nuit de sommeil allait lui faire du bien. Au moins, sa soirée de bavardage ne lui avait pas permis de s'attarder sur sa situation et, la fatigue aidant, elle devrait dormir comme une bûche. C'est alors qu'elle se rappela l'ordre de Rochefort. Vexée d'avoir oublié ce détail, elle se maudit intérieurement d'être aussi distraite. Se rhabillant prestement, elle alla cogner à la porte de son chef de mission.
C'est un Rochefort de fort mauvaise humeur qui l'accueillit. Sans un mot, il lui fit signe d'entrer. Surprise de cette invitation, elle s'exécuta néanmoins.
« Ça fait un moment que le Baron est dans sa suite. Vous en avez mis du temps! »
« Je vous demande pardon, monsieur, j'étais distrait. Ça ne se reproduira plus. » Ces mots d'excuse offerts à un homme qu'elle n'appréciait guère avait un goût amer dans la bouche d'Aramis. Elle s'attendait à une rebuffade bien sonnée, mais ce qu'il fit la mis en état d'alerte. Rochefort, sans lui répondre, s'était tranquillement tourné vers la porte et, d'un coup sec, avait actionné le verrou.
« Qu'est-ce qu….»
« Déshabillez-vous. »
« Pardon? »
Aramis n'était pas certaine d'avoir bien compris. Qu'est-ce que Rochefort venait de lui demander? Aimait-il les hommes? Eurk.
« Inutile de faire l'innocente, je suis au courant de votre secret. Que vous m'ayez fait attendre si longtemps ne plaide guère pour votre cause! » Il s'approcha lentement d'elle. « Je sais aussi que vos amis mousquetaires ont choisi de taire ce qu'ils ont découvert. Heureusement pour vous. Surtout, heureusement pour Tréville et votre compagnie. »
La gorge d'Aramis s'était resserrée. Elle était figée sur place et ne pouvait que regardez l'homme devant elle qui la dévisageait de son œil unique, un sourire mauvais aux coins des lèvres. Non, non, ce n'est pas possible. Pas lui!
« Vous avez au moins la décence de ne rien nier. Il va falloir faire un choix, ma chère Aramis. J'ai tout à gagner à vous dénoncer. La honte sur les mousquetaires, la chute de Tréville et pour vous, chère traitresse, ce sera probablement le bûcher. Avoir réussi à berner tant de monde pendant si longtemps, c'est de la pure sorcellerie. » À ce point de son discours, il était arrivé nez à nez avec la jeune femme. Plus grand qu'elle d'une bonne mesure, elle avait du relever la tête pour suivre son regard.
« Vous aller me dénoncer? » Sa voix parut faible à son oreille et Aramis s'en maudit. Elle ne voulait pas flancher devant cet homme. Surtout pas lui.
« Ce serait si facile pour moi de le faire. Vous en convenez, j'imagine. Mais, il y a une autre option. Souhaitez-vous la connaitre? »
« Arrêtez votre jeu, Rochefort, et dites-moi sans détour ce que vous voulez. »
« Vous, Aramis. C'est vous que je veux. »
