Le Cardinal de Richelieu massa ses tempes douloureuses. Il n'aimait pas que ses subordonnés attirent l'attention. Il aimait lorsque le travail était fait proprement et discrètement. Milady de Winter avait eu l'habitude d'être la plus apte à faire le travail tel qu'il l'entendait. C'est pour cette raison qu'à son retour à Paris, quelques semaines plus tôt, il s'était laissé persuader que la reprendre à son service malgré les écarts maladroits qui avaient ponctués les dernières semaines de leur collaboration, l'année précédente.

Aussi, quelle n'avait pas été sa déception et son agacement en entendant parler, dès le lendemain du jour où il avait ordonné à Milady de régler le problème de Bailleul « discrètement », d'une violente altercation ayant opposé une magnifique inconnue à ce dernier… L'identité de cette mystérieuse beauté ne faisait pas l'ombre d'un doute. Et, ce matin, on lui avait annoncé que le corps de Bailleul avait été retrouvé en plein cœur de Paris, non loin de la rue St Jacques. Milady avait donc, malgré tout, réglé le problème.

« Reste à décider si ses services valent les problèmes qu'ils engendrent ! » Songea le Cardinal en accentuant la pression de ses doigts sur ses tempes. « Bon sang, que mon crâne me fait mal ! »

3 coups secs, portés à la porte de son immense bureau, explosèrent aux tréfonds de sa tête et le firent tressaillirent violemment.

- Quoi ? Cria-t-il avec humeur.

Le lourd panneau de bois s'entrouvrit, laissant apparaitre le profil d'un garde rouge.

- Quoi ? Répéta Richelieu plus calmement.

- Navré de vous déranger Monseigneur. Fit l'homme en s'avançant timidement au milieu de la pièce. Mais… Euh… J'ai une nouvelle et…

Richelieu haussa un sourcil agacé mais l'homme garda le silence.

- Et bien ?! S'écria l'homme d'église.

- Nous avons retrouvé Milady De Winter Monseigneur.

- Ah ?

Etonné de ne pas avoir de nouvelle de son agent (Bien qu'il eut fort bien compris que la jeune femme hésita à réapparaitre devant lui étant donné l'éclat de son action contre Bailleul), le Cardinal avait ordonné aux gardes Rouges de quadriller Paris pour retrouver Milady. S'il devait se passer des services de cette dernière, Richelieu préférait encore régler le problème lui-même… « Et définitivement ! » Il ne pouvait pas se permettre de laisser Milady – ou Anne de la Fere – airer dans la Capital et discuter avec qui bon lui voulait. Bailleul avait été la preuve vivante qu'en dehors des services qu'ils lui rendaient, ses agents devenaient dangereux.

- Est-elle vivante ? Demanda-t-il à l'homme.

- Oui Monsieur.

- Et ?

- Et… Elle est à présent en route vers le palais.

- Parfait ! Amenez la moi dès qu'elle se présentera…

L'homme ne se retira pas. Au contraire, il se mit à danser d'un pied sur l'autre. Le Cardinal laissa échapper un soupire las.

- Quoi ?

- Elle… Euh…

- Et bien ?

- Elle est escortée par les mousquetaires du Roi Monseigneur. Admit finalement l'homme.

Richelieu sentit son sang se glacer.

- Quels mousquetaires ? Rugit-il en s'extirpant de son fauteuil.

- Athos, Portos, Aramis et D'Artagnan Monseigneur !

Le souffle coupé, Richelieu se laissa retomber sur son siège. « Ainsi j'avais vu juste ! Tressaillit-il. Mes pires craintes vont se réaliser ! Milady s'est laissé piéger par son mousquetaire de mari et va me vendre pour sauver sa tête ! »

- Non, il faut à tous prix empêcher ça ! Souffla-t-il. Il faut la faire taire.

Pendant un instant, il garda le visage enfouit entre ses mains, laissant son esprit s'imprégner de 100 scénarios dans chacun desquels Milady de Winter finissait sans vie. « Mais il ne faut pas sous-estimer Athos et ses compagnons ! » S'argua-t-il tandis que lui revenaient en mémoire les précédents affrontements qui l'avaient opposé aux mousquetaires du Roi.

- Il me faut une solution rapide et discrète… Songea-t-il dans un souffle.

Il pensa alors à cet homme, « Le Saint » comme l'avait surnommé ses compagnons parmi les Gardes Rouges, celui-là même qui avait dénoncé les intentions de Bailleul. « Il a par-là même prouvé sa loyauté ! Peut-être se révèlera-t-il être un digne successeur à Milady ?! »

Le Cardinal ordonna au messager, qui piétinait toujours à quelques pas de là, de lui amener « le Saint ». 20 minutes plus tard, Richelieu faisait face à un homme petit, replié sur lui-même et dont les doigts jouaient inconstamment avec un chapelet de bois.

- Qu'y a-t-il pour le service de Monseigneur ? S'enquit le Saint d'une voix à peine audible.

Le Cardinal hésita. L'homme paraissait frêle, presque fragile. « Pourrait-il avoir le dessus sur Athos et ses amis ?! »

- Monseigneur ? Insista l'homme, d'une voix affable mais en plantant résolument son regard dans celui de Richelieu.

L'homme d'Eglise frémit. Si le corps paraissait faible, l'âme au contraire lui glaçait le sang. Le Cardinal avait pris sa décision.

- J'ai une mission pour vous. Annonça-t-il en se redressant.

- Je ne suis là que pour servir Votre Grace ! Fit l'homme dans une révérence.

- Connaissez-vous Milady de Winter ? Elle avait l'habitude d'être à mon service…

- Je la connais Monseigneur. Une telle beauté passe difficilement inaperçue… Susurra le Saint.

- Euh, oui, je suppose… Soupira Richelieu. Mais là n'est pas la question.

- Alors quelle est la question, si je peux me permettre… ?

Le Cardinal se massa à nouveau les tempes.

- Je ne pense plus que je puisse faire confiance à Milady… Souffla le Cardinal tandis qu'il réalisait que, bien malgré lui, il s'était attaché à son agent.

- Elle pourrait vous trahir Monsieur ?

- Je crois qu'elle l'a déjà fait ! Se reprit-il. Et il faut régler ce problème !

- Est-ce la raison de ma présence ?

- En effet.

- Alors n'ayez plus de crainte Votre Grace. Vous pouvez d'ores et déjà considérer que le problème qu'elle vous pose est réglé…

La naïveté et l'optimisme du Garde Rouge le firent amèrement sourire. « Combien de fois ai-je déjà entendu ces paroles auparavant ? » Songea-t-il.

- Ne la sous-estimez pas ! Dit-il. Non seulement, cette femme est dangereuse en elle-même, mais elle sera également accompagnée par les meilleurs mousquetaires de Sa Majesté le Roi Louis. D'autres avant vous ont essayé de me débarrasser de ces agaçants personnages. Et chacun d'eux a échoué.

Le Saint prit un instant pour réfléchit aux dernières paroles du Cardinal.

- Souhaitez-vous-vous débarrasser de ces Mousquetaires également ? S'enquit-il finalement.

- Je n'aurais rien contrecroyez-moi ! ») mais non, la priorité c'est de faire taire Milady de Winter. Athos et ses amis patienteront…

- Alors, Votre Grace, si ces hommes sont aussi dangereux que vous le dites, la solution au problème qu'ils posent est simple : ne pas les impliquer ! Je vous débarrasserais de Milady sans qu'ils aient l'occasion d'intervenir.

- La séparer des autres ?

- En effet. Ou la tuer avant que les mousquetaires de Sa Majesté n'aient eu le temps de comprendre qu'elle est visée…

- Pourquoi pas ?! Le principal, c'est qu'elle n'ait pas l'occasion de rencontrer le Roi… Les conséquences pourraient être désastreuses… pour moi !

- Ne vous inquiétez plus Monseigneur. Ce soir, par la grâce de Dieu, votre problème n'existera plus…

L'homme s'inclina dans une révérence pompeuse et, tandis qu'il quittait le bureau du Cardinal de Richelieu, celui-ci se prit à espérer – bien malgré lui - pour que l'homme disse vrai…