Bonjour à tous, merci pour les reviews de la dernière fois !

Je vous annonce une mise en pause de l'écriture de cette fic, le temps que je rédige une ficlet de Noël. Normalement, cela n'affectera en rien le rythme de publication de TI, au vu des 30 chapitres que j'ai d'avance )

Bonne lecture ! :)

Chapitre 7 : Le bonheur de demain n'existe pas. Le bonheur, c'est tout de suite ou jamais [René Barjavel]

Merlin observa le départ d'Uther à travers la fenêtre d'Arthur d'un œil perplexe. Le roi n'allait a priori pas chasser, au vu de sa tenue, mais il ne partait pas non plus en délégation, car le voyage était trop court, quelques heures à peine. Pourtant, il avait revêtu une tenue d'apparat, et avait demandé à ce que tous les hommes qui l'accompagneraient soient aussi bien apprêtés que lui. Outre les soldats et les gardes, plusieurs conseillers accompagneraient le cortège, et Merlin se fit la réflexion que c'était très incongru. On aurait dit une mission diplomatique qui partait pour deux heures, juste le temps de faire le tour du château, se montrer à la population, puis revenait. C'était absurde. Le peuple n'avait pas besoin de ça.

La veille, Merlin et Galahad s'étaient retrouvés pour discuter tranquillement, et le maître d'armes avait fait part à Merlin de cette « mission spéciale », pour laquelle son œil pétillait de joie. Il avait refusé d'en dire plus à Merlin, intrigué par les mystères de ce voyage.

- Tu es trop curieux, ça te jouera des tours ! avait ri l'homme au visage abîmé.

- Pour surveiller Arthur, il faut avoir de l'imagination et de la curiosité, avait répliqué Merlin du tac-au tac. Je fais mon travail.

Et comme d'habitude, Gal' avait explosé de rire. Cet homme était surprenant, toujours de bonne humeur. Pourtant, il était un tueur né. Chaque coup porté par sa lame pouvait être mortel, et sa concentration était optimale, même lorsqu'il ne combattait pas. Un jour qu'Arthur observait un combat, comme chaque matin, Merlin s'était négligemment allongé dans l'herbe pour profiter du soleil. Arthur et lui avaient un pacte : voir l'entraînement tous les matins, mais Arthur ne devait pas bouger d'un cil sans autorisation, et le petit garçon appliquait scrupuleusement ce principe, il ne risquait donc pas de s'envoler. Gal' avait profité de la pseudo-sieste de Merlin pour s'allonger et se détendre à ses côtés, pendant que Gil' faisait la classe. Et alors que le serviteur se laissait aller à la béatitude, un craquement avait soudain retenti, et le maître d'arme, jusqu'alors assoupi, avait réagi avec une rapidité stupéfiante, rappelant à Merlin l'incroyable capacité qu'avait « son » Arthur, de dormir n'importe où et de se réveiller aussi alerte que s'il ne s'était jamais assoupi, et ce quel que soit le nombre d'heures de sommeils obtenues.

Pourtant, à l'inverse de son frère Gildas, Galahad était un bon vivant. Il aimait rire et plaisanter, alors que Merlin jugeait son jumeau sinistre. Gildas ne s'amusait pas, ne riait pas, ne plaisantait pas. Il était un professeur exigeant, presque trop, et nombre des candidats à sa classe d'armes repartaient des larmes aux coins des yeux. Arthur le vénérait, pour sa puissance et son sang-froid, et répétait à qui voulait l'entendre qu'il serait un jour aussi bon épéiste que lui, et qu'il formerait ses hommes avec la même rigueur. Merlin avait passé tant de temps sur le bord du terrain d'entraînement à entendre Gwaine râler, Percival soupirer, Elyan sommeiller, et Leon écouter, qu'il en jurait également. Mais Arthur serait humain, conciliant, agréable. Gildas était une machine, qui drainait Leon dans son sillage.

La plupart de temps, Merlin évitait les gens qu'il connaîtrait dans le futur. C'était absurde, bien sûr, aucun d'eux ne risquait de le regarder et de s'écrier « mais c'est Merlin ! ». Car son passé était leur futur. Pour autant, il ne prenait pas de risques. Sa tâche était d'autant plus simplifiée que Monmouth ne lui accordait pas un regard, Uther n'avait aucune raison de le voir, et Gaius le fuyait comme la peste. Leon, en revanche, était l'un de ces problèmes majeurs dont on ne parvient pas à se débarrasser. Arthur vénérait, dans l'ordre, Gildas pour sa rigueur et sa maîtrise, Galahad pour les mêmes raisons, la bonhomie en plus, et Leon arrivait en troisième position. Parce qu'il était le meilleur élève des deux maîtres d'armes, parce qu'il était beau, souriant, agréable, et qu'il adorait Arthur.

Merlin avait appris que Leon avait trois sœurs, que la dernière venait de naître, et qu'il avait beau les adorer, ça l'ennuyait profondément. Il était trop vieux pour jouer avec elles, et il ne pouvait pas leur apprendre à se battre ou à tenir une épée. Mais Arthur était un garçon, comme un petit frère. Un à qui on pourrait apprendre des bêtises. Il l'appelait « bonhomme », passait sa main dans les boucles blondes et tapotait son nez en lui murmurant des bêtises. Arthur s'étranglait de rire et Merlin le jalousait. Leon était le modèle d'Arthur à court terme, Gil' et Gal' à long terme. Merlin ne voulait pas que Leon s'approche d'Arthur. C'était sans doute stupide et puéril, du point de vue de tout le monde, mais Merlin savait qu'il avait raison.

Il y avait la jalousie, bien sûr, de savoir qu'un autre que lui avait le droit de toucher le fier petit garçon, dont Merlin essayait désespérément d'être l'ami. Mais ce n'était pas le seul problème. La principale inquiétude de Merlin, c'était Leon lui-même. Parce que Leon n'était pas le même Leon que celui que Merlin le connaissait. Il était actuellement un élève attentif et talentueux, mais dès qu'on fermait la classe, il n'était qu'un jeune homme. Naïf, un peu grossier, lorgnant les donzelles comme tous les hommes soldats, sans vraiment de tact ou de discrétion. Il riait, s'amusait, buvait. Il était léger, libre, insouciant. Il comportait comme un gamin. Ce qu'il était à la réflexion.

Mais Merlin avait la douloureuse conscience que ça ne durerait pas. Un horrible fait avait entaché la jeunesse de Leon, le détruisant profondément et faisant de lui ce qu'il était dans la mémoire de Merlin. Le sorcier le savait, parce qu'il était entré une fois dans la salle d'arme alors que Leon y était resté un peu trop longtemps, et qu'Arthur le cherchait partout. Merlin avait vu. La cicatrice, horriblement longue et toujours blanche malgré les années. Brièvement, le chef des chevaliers avait accepté de donner une explication au valet inquiet. Les grands yeux expressifs de Merlin et sa loyauté sans faille poussaient à la confidence assez facilement et Leon avait parlé. C'était assez étrange de voir cet homme, plus vieux que Merlin d'une bonne dizaine d'années, se laisser aller pour une fois. Merlin aimait beaucoup Leon, mais il n'était pas Gwaine. Jamais il n'avait été proche de lui. A part durant cet instant étrange, où le vieux Leon avait avoué le secret de sa jeunesse. (1)

Et lorsque Merlin voyait le jeune Leon, ce secret lui pesait sur le cœur. Il ne voulait pas que l'adolescent souffre, mais il n'avait aucunement moyen de l'empêcher. En revanche, il avait le pouvoir d'empêcher Arthur de souffrir également. Et pour cela, il ne devait pas être trop proche du jeune chevalier en formation, aussi Merlin tentait-il de préserver le Prince. Vœu pieu. Tous les matins, enfant et gardien se rendaient au terrain d'entraînement avant le début des leçons d'Arthur, et tous les matins, chaque personne qu'ils croisaient était liée à leur secret. Jamais Uther ne devait le savoir. La plupart des gens ne leur accordait pas la moindre attention. Mais les apprentis combattants, c'était autre chose. Gil' et Gal' protégeaient Merlin et Arthur, et avait donné l'ordre à leurs apprentis d'en faire autant. Jamais un élève n'aurait remis en cause leur parole. Sauf Leon, qui taquinait Arthur en menaçant de tout dire à Uther, ce qui faisait frémir Merlin de rage. Les paroles traumatisaient réellement le garçonnet, qui craignait son père plus que n'importe quoi dans ce monde.

Merlin ne doutait pas de la fiabilité de Leon. Il ne dirait rien à Uther. Avant le respect dû à Uther, Leon respectait ses supérieurs hiérarchiques, et Galahad aurait embroché sur la place publique l'impudent qui contesterait ses ordres. Mais le jeune Leon était trop insouciant, et parlait un peu trop parfois. Merlin avait peur. Arthur serait puni, mais il s'en remettrait. Mais Merlin, lui, serait viré. Et dans ce monde qu'il ne connaissait pas, où il n'avait pas sa place, perdre son statut de serviteur-baby-sitter-nourrice-gardien d'Arthur serait la pire chose qui pourrait lui arriver.

Alors il restait prudemment loin de Leon, histoire d'éviter de lui parler trop souvent, et de révéler sans faire exprès des faits dérangeants. Le fait qu'il connaisse le nom des trois sœurs de Leon, alors que personne au château n'était capable de les retenir et que Merlin n'était là que depuis un mois, par exemple, était un fait gênant et difficilement explicable.

...

Merlin s'arracha à ses pensées en voyant Galahad et Gildas se mettre à cheval pour accompagner Uther, et le premier lever discrètement un pouce en l'air en direction de la chambre princière. On ne faisait pas sortir le prince du château sans quelques alliés. En l'occurrence, Merlin avait essayé de discrètement demander à Gal' le temps durant lequel Uther serait absent, afin de pouvoir évaluer le temps maximum de leur absence, trajets compris. L'absence de subtilité du jeune magicien avait rendu le maître d'armes suspicieux, et Merlin, penaud, lui avait avoué son projet de faire sortir Arthur du château quelques temps. Pour qu'il prenne l'air, pour qu'il comprenne la réalité du monde qu'il gouvernerait un jour. Et plus que tout, pour lui faire plaisir.

Gal' avait jugé l'idée excellente, et les deux hommes avaient planifié la sortie ensemble, pour ne rien laisser au hasard. Le chevalier avait émis l'hypothèse d'un passage secret de sa connaissance pour sortir et rentrer discrètement, plutôt que la grande porte principale. Merlin s'était efforcé de ne pas rire en s'entendant expliquer le trajet qui lui avait permis de sortir le jeune Mordred du château, qu'il connaissait par cœur donc. Et Galahad de le menacer de ne jamais dire comment il avait eu connaissance de ce passage. Merlin avait pouffé – C'était Arthur en personne qui lui avait donné le plan, la première fois–, et le regard de Galahad s'était durci.

- Promis, Gal', je ne dirais rien, avait repris plus sérieusement Merlin. Combien de temps serez vous partis ?

- Ce n'est pas un jeu, Myrddin, répondit Galahad d'un air grave. Tu te rends compte de la responsabilité que je te laisse ! Arthur, seul en forêt avec toi ! Si vous vous faites attaquer, je me sentirais éternellement responsable de la chute de mon royaume !

Merlin jugea cela légèrement mélodramatique. Il était bien placé pour savoir qu'Arthur ne serait pas à l'article de la mort avant sa vingtième année, et qu'il serait toujours en vie plus desix ans après, grâce à l'aide de Merlin principalement.

- Le prince sera en sécurité avec moi, jura-t-il. J'ai plus de talents que tu ne peux l'imaginer, et je subtiliserais une épée à l'armurerie s'il le faut. Je saurais m'en servir.

Galahad avait accepté de l'aider sur ces mots. Et c'est pourquoi il venait de faire signe au magicien que la voie était libre, et qu'Uther et sa suite partaient d'ici quelques minutes, laissant le champ libre aux deux vagabonds d'un après midi.

Merlin se détourna de la fenêtre et s'approcha du lit royal. En temps normal, Arthur rechignait toujours à faire la sieste. Il arguait qu'il n'avait pas besoin de dormir durant l'après-midi comme un bébé, et qu'il était capable de tenir comme un grand jusqu'au soir. Le seul jour où Merlin avait accepté l'absence de sieste, Arthur avait laissé tomber sa tête dans son assiette au repas du soir. Mais allez argumenter ça à un gamin borné. Aucun enfant ne supportait la vérité des adultes, lorsqu'ils avaient décidé de ne pas dormir. Arthur ne faisait pas exception, d'autant plus qu'il était particulièrement têtu pour son âge. Sauf aujourd'hui, où il était allé de lui-même dans son lit, se préparant à la grande expédition.

Doucement, Merlin grimpa sur les draps de soie –il trouvait toujours autant ce lit gigantesque pour un gamin de six ans– et posa une main délicate sur Arthur. Le petit prince tolérait désormais que Merlin le touche pour le réveiller en murmurant son prénom, ce qui était une grande victoire.

- Debout Arthur, nous devons y aller… chuchota Merlin.

L'enfant battit ses cils blonds d'un air encore ensommeillé, n'ayant pas l'habitude d'être réveillé de sa sieste. En l'absence d'obligation princière l'après-midi, Merlin laissait toujours Arthur dormir tout son soûl. Apercevant un cil blond déposé sur la joue, il le recueillit du bout des doigts et le présenta à Arthur, qui avait frémi sous la main de Merlin.

- Fais un vœu et souffle dessus, lui dit Merlin. Si ton cil s'envole assez loin pour qu'il disparaisse à ta vue, ton vœu se réalisera.

Il adaptait ainsi une vieille coutume paysanne, qui ferait à coup sûr plaisir à Arthur. Un vœu, c'était juste un désir inassouvi pour l'instant. Ça n'avait pas trop de connotation magique, c'était sobre. Sans se faire prier, mini Arthur gonfla ses joues et souffla de toutes ses forces, crachant un peu au passage. Le cil disparut. Merlin rit et Arthur l'imita, désormais parfaitement réveillé.

- J'ai fait le vœu d'aller dehors dans la forêt, annonça Arthur.

- Il ne faut pas le dire, sinon le vœu peut ne pas se réaliser, rit Merlin. Mais pas d'inquiétude, mon petit prince, nous allons nous promener… Habillez-vous maintenant.

Les yeux d'Arthur brillèrent, et il obéit à Merlin sans discuter, même s'il restait gauche dans son habillage, n'ayant pas l'habitude de le faire seul (vingt ans plus tard, Merlin constaterait que ça ne changerait jamais)

Comme deux voleurs, Merlin et Arthur parcoururent les couloirs en s'arrêtant à chaque coin et vérifiant si personne ne les voyait, et si la voie était libre. C'était parfaitement ridicule, mais cela donnait ainsi à Arthur la sensation de vivre une grande aventure, et il gloussait sans aucune retenue, ni la moindre discrétion. En revanche, l'arrivée dans les caves assombrit son humeur. Il faisait sombre et humide dans les souterrains, et Arthur s'approcha de la jambe de Merlin, sans toutefois décider de s'y agripper.

- 'veux pas aller là-d'dans, gémit-il. Père dit que seuls les m'chants vont d'dans.

- C'est un passage secret, chuchota Merlin. Les gentils chevaliers aussi vont dans les souterrains, quand ils veulent prendre les passages secrets. C'est Galahad qui me l'a expliqué. Et je serais près de toi tout le temps.

Et il proposa sa main tendue au petit garçon, qui la prit avec réticence. De l'autre, Merlin tenait la torche qui les éclairait. Quelle facilité cela aurait été, d'utiliser la magie pour s'éclairer et ainsi avoir les deux mains libres et porter Arthur, qui tremblait contre lui, de froid et de peur ! Merlin serra les dents et chassa ses pensées loin de lui. Il avait vécu plus de dix ans sans jamais utiliser sa magie auprès de maxi-Arthur. A peine six ans après la mort de Dame Ygerne, ce serait un pur suicide d'exposer ses talents. Mais dans le futur, Arthur était un homme courageux, et traverser les cachots et les caves étaient une promenade de santé. Il n'était pas un petit garçon qui avait peur du noir. Cela frustrait terriblement Merlin de ne pas pouvoir décemment rassurer l'enfant.

Il avait pris une épée, pour rassurer Gal' et Arthur plus que lui-même. Au moindre problème, il n'hésiterait pas à faire se déployer autant de puissance magique qu'il en avait mise pour défaire Nimueh, si ça devait protéger Arthur, et au diable les conséquences.

Enfin, ils parvinrent à la grille, et Arthur relâcha son étreinte en apercevant la lumière du jour. Il franchit les derniers mètres en courant et trépigna en voyant Merlin arriver sans se presser. Puis lentement, Merlin tourna la clé –volée elle aussi, mais juste provisoirement– dans la serrure : à l'époque, la grille pouvait s'ouvrir des deux côtés. Elle serait scellée d'ici quelques années, mais cela Merlin l'ignorait. Arthur sortit alors du château, directement dans la forêt. Et le reste fut un pur émerveillement.

Bien sûr, Arthur avait déjà été emmené à l'extérieur. Mais toujours dans le confort d'un carrosse ou d'un chariot pleins de coussins. Il ne savait pas monter à cheval, et c'était donc le moyen le plus simple pour déplacer l'enfant. Mais la nature à l'état brut, c'était autre chose. C'était le milieu de l'été, et le soleil brillait à travers les feuilles, créant des trouées de lumière absolument mirifiques.

Arthur sautillait dans la forêt comme un cabri, poussant des petits cris de bonheur extrêmement aigus. Dans l'enfant, Merlin retrouvait son Arthur, l'homme de l'extérieur, celui capable de s'endormir en pleine forêt et d'y dormir aussi bien que dans des moelleux oreillers de plumes.

La forêt était pleine de bruits et de craquements, auxquels Merlin restait très attentif, au cas où ça soit quelque de plus gros et de plus dangereux qu'une biche qui s'annonce. Arthur sursautait au moindre bruissement, mais jamais son serviteur ne l'avait vu aussi heureux. C'était une vraie libération pour lui que de respirer un peu l'humus de la terre, au lieu des pierres poussiéreuses du château. De voir la lumière du soleil à travers les branchages, au lieu de le contempler à travers sa fenêtre carrelée, ou à partir du parvis du château. De pouvoir courir à toute allure sans jamais heurter quelqu'un, ou se faire reprocher sa bienséance. Merlin faisait juste en sorte de ne pas le perdre de vue. Il était un peu trop tôt dans leur relation et la découverte de la forêt par Arthur pour s'aventurer à une partie de cache-cache.

A titre personnel, Merlin se sentait très bien lui aussi, mieux qu'au château. Déjà, son petit bout de chou était ravi, donc il était content. Mais surtout, à chaque pas qu'il faisait sur la terre, la magie entrait en lui et chantait dans ses veines. Jamais il n'avait ressenti ça aussi profondément. Des années sous le règne d'Uther avaient brimé la Terre nourricière, berceau de la Haute Magie Ancestrale, la magie druidique. Mais à cette époque, la guerre d'Uther était si récente que la magie chantait encore, et des fourmillements traversaient le corps de Merlin comme des millions de petites décharges de chaleur. Il frissonna sous la caresse. Le bonheur existait, même pour quelques heures.

- Arthur, viens ici, appela-t-il.

L'enfant, qui poursuivait un immense papillon bleu, accourut, les joues rouges et le souffle court.

Avec un sourire, Merlin enleva ses bottes.

- Déchausse-toi. Tu vas voir, la terre sous tes pieds, c'est encore meilleur.

Avidement, Arthur obéit, et il laissa courir ses orteils sur le sol boueux. Une violente pluie avait ravagé la nuit deux jours auparavant, et le sol n'avait pas encore fini de sécher. Les pieds d'Arthur seraient bientôt noirs de crasse, et Merlin passerait un temps fou à récurer les ongles – Arthur y était particulièrement réticent– mais ça valait le coup. L'enfant était encore plus heureux, et Merlin sentait d'autant mieux en ancrant ses pieds directement en contact avec la terre.

Ils poursuivirent leur chemin, sans jamais s'éloigner de l'itinéraire prévu par Gal' et Merlin, qui n'était pas très long. Arthur avait les jambes d'un enfant de six ans, après tout, et ça ne lui permettrait pas d'aller très loin avant de chouiner. Merlin tint néanmoins à faire monter une colline à Arthur, qui râla un peu. Mais arrivée au sommet, Merlin lui montra la vue et la bouche de l'enfant s'arrondit en un o parfait. A gauche, le château, parfaitement visible dans toute sa splendeur. Camelot se dressait, blanc et lumineux, majestueux dans toute sa splendeur.

- Un jour, tu seras le roi là-bas, annonça Merlin en s'accroupissant près du garçonnet, et lui désignant Camelot.

Arthur resta béat. Merlin fit pivoter Arthur à 360° sur lui-même.

- Et tout ça, ce sera ton royaume.

La colline n'était pas très haute, et permettait à peine de voir au-delà de la forêt dans laquelle ils évoluaient actuellement, mais c'était déjà miraculeux pour un petit garçon.

- Tout ? demanda-t-il, impressionné.

- Tout, répondit gravement Merlin.

- Jusqu'l'horizon l'bas ?

Arthur pointait du doigt des gros nuages noirs qui s'amoncelaient au nord-ouest. D'ici quelques heures, l'orage serait sur eux. Mais ils avaient encore sur eux le soleil qui cognait dur, et Merlin comptait en profiter avant de ramener Arthur dans sa prison dorée.

- Non, très loin là-bas, c'est un autre royaume, avec un autre roi. Il ne faudra jamais y entrer sans sa permission. Il s'appelle Cenred, et il n'aime pas les inconnus. Tu ne dois jamais aller là-bas. (2)

Arthur hocha la tête gravement. Et Merlin devina qu'un jour, il irait au royaume de Cenred sans autorisation. Juste pour le goût du risque. Et parce qu'Arthur était Arthur. Ou parce qu'une petite servante aux yeux de biche y aurait son frère retenu captif, aussi.

- Allez viens Arthur, il faut redescendre maintenant. On ne doit pas nous voir, et au sommet de ce monticule, nous sommes trop repérables.

Arthur ne se fit pas prier. Il venait de repérer un autre papillon, rouge et jaune, et dévala la colline pour le poursuivre.

Il le perdit de vue en ré-atteignant le couvert des arbres, mais ça ne dérangea pas une seconde. Un oiseau, un rapace probablement vu son envergure, venait de s'envoler d'un arbre proche et Arthur suivait des yeux le vol majestueux. Il leva même tellement la tête pour suivre l'animal qu'il en tomba en arrière. En un bond, Merlin fut sur lui.

- Arthur ! Tu t'es fait mal ? demanda la voix anxieuse de Merlin en prenant précautionneusement la tête de l'enfant aux yeux fermés.

Puis un tintement résonna dans l'air. Et Merlin se détendit. Arthur riait aux éclats.

- T'as vu Myrddin, j'ai tombé ! s'exclama Arthur, hilare.

Trop soulagé, Merlin ne songea même pas à le reprendre sur sa faute de langage.

...

Le temps fila. Arthur ramassait des fleurs, vagabondait après des papillons et des oiseaux. Il demandait le nom des plantes qu'il ramassait à Merlin, et riait beaucoup. Assis dans une clairière, Merlin surveillait l'enfant plein de vie. Une chose était sûre, le petit garçon dormirait bien ce soir.

Merlin eut un souvenir mémorable de la découverte d'Arthur avec un noisetier. L'arbrisseau produisait ses premiers fruits, et Merlin expliqua à Arthur que ça se mangeait, mais que cela pouvait le rendre malade, car l'arbre était trop vert. Ce n'était encore que l'époque de sa floraison, il n'aurait pas dû porter de fruits. En revanche, les noisettes étaient une nourriture prisée par les écureuils, lui expliqua-t-il. Arthur passa alors un temps infini à essayer d'en apprivoiser un qui s'approchait un peu d'eux –Merlin l'enfant de la magie attirait les bêtes à cause de son aura– en lui balançant les glands. Autant dire que l'animal, assez craintif, fut assez vite échaudé par les projectiles et s'enfuit, au grand dam du petit garçon.

Et puis il y eut cet évènement. Celui qui changea beaucoup de choses. Qui changerait beaucoup de choses.

Merlin avait refusé strictement qu'Arthur s'approche de l'épée qu'il portait à la ceinture, mais quand l'enfant revint d'un de ses courts vagabondages au-delà de la clairière avec une assez grosse branche dans les mains, il ne put pas refuser. Il la tailla pour lui donner la forme grossière d'une épée adaptée à la taille d'Arthur : c'était juste un bâton un peu plus fin d'un côté pour faire le manche, et légèrement pointu de l'autre –même pas de quoi se faire une éraflure, Merlin n'était pas fou– mais Arthur avait les yeux qui brillaient.

Il se plaça au centre de la clairière, et se redressa. Puis commença à bouger. Ce fut alors incroyable. Il n'avait que six ans, mais déjà ses mouvements témoignaient de sa fluidité. Merlin avait appris quelques notions de puériculture avec Gaius, et il savait que les enfants qui apprenaient à marcher se tenaient très bizarrement, d'un point de vue adulte. Leurs jambes restaient assez arquées, et leurs positions paraissaient parfois peu naturelles. En réalité, c'était beaucoup plus intelligent et beaucoup moins contraignant pour le dos, et donc beaucoup plus sain. En grandissant, on perdait cette faculté à marcher comme les enfants.

Mais Arthur, lui, la possédait encore un peu. Et chacun des moulinets imprécis qu'il faisait avec les bras en témoignait, car ses jambes suivaient naturellement le mouvement à adopter. Merlin était subjugué. Arthur devrait commencer immédiatement les leçons s'il voulait devenir un bon épéiste. Il fallait convaincre Uther.

Un immense craquement retentit soudain, et Merlin sauta sur ses pieds, tendu comme un arc. Absorbé, Arthur ne réagit pas, et Merlin se dirigea vers lui en sentant la présence d'un autre homme qui s'approchait d'eux… Galahad émergea soudain d'entre les arbres, et contempla le spectacle, un peu ahuri. Merlin avait dégainé l'épée, par mesure de précaution, et la tenait devant lui. On voyait qu'il savait s'en servir, même s'il n'avait évidemment pas carrure d'un chevalier. Et à ses pieds, Arthur tendait devant lui un ridicule bout de bois. Mais l'œil exercé du maître d'arme ne voyait pas la pitoyable défense que le petit prince opposait. Il vit l'air farouche et déterminé du petit garçon, et sa posture qui imitait à la perfection les apprentis épéistes. Arthur deviendrait excellent, et son destin militaire devait être pris en charge au plus tôt.

Puis Galahad reprit contenance, Merlin se détendit et laissa retomber son bras, et Arthur sourit.

- Uther craint une attaque, il est en route pour le château. Rentrez vite ! les enjoignit Gal'.

Merlin hocha la tête. De toute manière, il avait prévu de rentrer bientôt. Il fit un signe de tête à Gal' pour le remercier de les avoir prévenus, mais ce dernier ne s'arrêta pas, et repartit en sens inverse. Il lui fallait rejoindre Uther au plus vite. Avant de se détourner, Merlin l'entendit cependant grommeler dans sa barbe un truc qui ressemblait distinctement à « Uther est fou de s'opposer à l'éducation de son fils… L'est beaucoup trop doué »

- Allez viens, remets tes chaussures, ordonna Merlin. Nous devons rentrer rapidement, sans s'arrêter sur le trajet d'accord ?

- Noooon, j'veux pas rentreeeeeer, pleurnicha Arthur.

Les nerfs de Merlin faillirent craquer un bref instant, et il envisagea d'envoyer une claque à Arthur pour qu'il arrête de sangloter, parce qu'il était impossible de discuter rationnellement avec un enfant, et parce qu'il faisait du bruit.

- Ça suffit ! finit par s'énerver Merlin en haussant le ton.

Surpris, les larmes de l'enfant s'atténuèrent un peu.

- Soit tu rentres avec moi maintenant, et nous reviendrons dès que possible si tu es sage, soit on rentre maintenant, mais je ne t'emmènerais plus jamais te promener parce que tu n'arrêtes pas de pleurer, et la troisième solution, c'est que je te laisse ici, il va finir par faire nuit, et pleins de bêtes dangereuses vont sortir la nuit pour manger les enfants pas sages !

Religieusement, Arthur s'accroupit, enfila ses chaussures, se redressa et présenta un regard de saint à son gardien, ayant parfaitement compris la menace. Soulagé que ça n'aille pas plus loin, et qu'aucune menace ne doive être mise à exécution, Merlin hocha la tête d'appréciation, enjoignit Arthur à boire un peu et se mirent en route. Arthur tint absolument à prendre avec lui son bâton taillé, et Merlin n'eut pas la force de s'y opposer. Il prit l'enfant sur un bras, le « jouet » dans l'autre, et il partit ainsi chargé en direction du château. Rapidement, il franchit la distance qui le séparait de l'entrée du souterrain, sentant le poids d'Arthur peser un peu plus à chaque pas. L'enfant fatiguait.

- Dis Myrd'… grommela Arthur à un moment.

- Oui ?

- C'est quoi comme bêtes sauvages et méchantes dans la forêt ?

Merlin sourit.

- Des ours, des sangliers, des cerfs, des faisans, des lapins… (3)

- C'est dangereux un lapin ? se récria Arthur.

- Non, rit Merlin. C'était une blague. Un lapin, ça n'attaque pas les petits garçons. Mais il faut faire attention quand même, parce que la nuit, tout peut devenir dangereux.

L'enfant hocha gravement la tête, et Merlin le déposa à l'entrée de la grille. Ils firent rapidement le chemin en sens inverse, et Merlin mena Arthur vers ses appartements, où le petit garçon fut bien content de s'assoir sur ses coussins.

- Ne bouge pas, je reviens, l'enjoignit Merlin.

Il n'attendit pas la réponse et fila dans la cour du château. Uther venait de rentrer, avec sa clique et… un carrosse. Fermé, délicatement ouvragé, il intriguait beaucoup Merlin. Le magicien se terra dans un coin, derrière une colonne, pour voir la précieuse cargaison transportée par celui-ci, et qu'Uther était allé chercher avec tant de précautions, en habit d'apparat.

Avec une langueur intolérable, Uther sauta à bas de son cheval, replaça sa chevelure de ses doigts, et s'approcha de la porte du carrosse… Avec un grincement, il l'ouvrit.

Le ventre de Merlin se tordit. Il ne savait pas pourquoi, mais il avait un très mauvais pressentiment. A raison. Une pierre lui tomba dans l'estomac quand il aperçut enfin la fine et gracieuse silhouette sortir, ramenant avec elle de nombreux éléments de son passé.

Peau d'albâtre et cheveux d'ébène. Morgana, enfant, venait de réapparaître dans sa vie.

(1) Oui, Leon va souffrir. Les autres aussi, ne vous inquiétez pas. J'peux pas détruire Arthur (c'est un enfant !) mais il va quand même en prendre un peu plein la gueule via son charmant papa. Merlin non plus, j'vais pas le détruire totalement, mais un peu quand même. Du coup, en l'absence de souffrance et de tortures habituels sur mes deux chéris, j'me venge sur tous les autres personnages. Ils vont majoritairement tous s'en prendre plein la face mouahahaha !

(2) Toute ressemblance avec un dessin animé de Walt Disney est purement non fortuite :D Je suppose que vous devinerez sans peine d'à quoi je fais référence. C'est mon WD de référence

(3) Oui parfaitement Mesdames Messieurs, les faisans peuvent être très dangereux…. Demandez à Bohort, il vous en dirait quelque chose ) Aaaaah, Kaamelott !

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Prochain chapitre le Me 27 Novembre ! :)