Chapitre 6 :

Tate avait appris bien des choses au fil des ans, avant que Violet n'apparaisse dans sa vie. Comment se dissimuler aux yeux des Autres pour être tranquille en faisait partie. L'apprendre à Violet ne serait pas bien difficile. Elle voulait seulement prévenir ses parents et leurs permettre de partir en paix. Elle était grande à présent. Pas en terme de taille mais les années avaient défilé. Ils étaient temps qu'elle prenne ses propres décisions et qu'elle se sépare d'eux. Tout irait bien pour elle. Elle en était persuadée. Elle était allée les trouver. Elle leur avait parlé longuement puis, elle les avait accompagné jusqu'à la femme et elle l'avait regardé psalmodier des mots qu'elle ne comprenait pas.

Elle les avait vu sourire, puis disparaitre tranquillement. Alors, elle était remontée et c'était dissimulé au regard de tous. Il ne fallait pas bouger, pas provoquer le moindre courant d'air. Dans un coin d'une des vieilles chaufferies, Tate attendait déjà, immobile. Elle s'était glissée entre ses bras et il l'avait serré un peu plus fort avant de déposer un baiser dans ses cheveux. Ils pouvaient encore parler … Ils pourraient toujours. Alors, ils parlèrent. Ils ré-inventèrent le monde, ils créèrent des histoires plus folles les unes que les autres et lorsqu'ils n'avaient plus d'idée, Violet racontait les romans qu'elle avait lu jadis. Aucun objet n'était à leurs dispositions, mais ce n'était pas grave. Ils se cacheraient le temps d'une vie. La vie de cette femme qui incantait si bien, puis, la maison serait à eux. De nouveau.

Un homme était venu. Il cherchait. Il avait fouillé chaque recoin. Violet avait retenu son souffle et fermé les yeux pendant tout le temps où il vérifia leur pièce. Il était revenu. Plus tard. Et encore après, par deux fois.

Tate semblait plus soucieux. Les années passaient avec une lenteur inédite et ces personnes vivantes hantaient toujours ces lieux. Ils refusaient de lâcher prise. La sorcière, l'incantatrice, cette femme aux si grands pouvoirs avaient fait le tour des lieux elle aussi. Plusieurs fois. Elle avait chanté dans chaque pièce. Violet c'était sentie malade. Elle avait l'impression d'être écartelée. Tate l'avait serré fort entre ses bras, sans bouger, jusqu'à ce qu'elle se calme. Il s'était contenu, pour elle. La femme noire était repartie. Elle avait chanté encore, mais Violet n'avait pas été aussi malade que la première fois.

Puis, en bas, les tambours avaient commencé à résonner, avec une force toute particulière. Chaque vibration blessait Violet. Tate les encaissait plus facilement. Il était fort. Il était si fort … Elle caressait sa joue et lui disait qu'elle n'avait pas peur, que ce n'était rien qu'un peu de musique désagréable … mais lui, il la voyait s'éteindre. Il pourrait l'emmener aux limites du domaine et tirer sur son âme jusqu'à ce qu'elle arrive à s'en libérer. C'est ainsi qu'il avait réussi à aller un peu plus loin, chaque jour, durant près d'un an. Mais elle était si faible … et elle serait si malade. C'était à son tour de caresser sa joue et de lui promettre que tout irait bien. Tout irait bien, il allait faire taire les tambours et les chants. Il s'était levé et elle avait dit :

« Ne m'abandonnes pas.

Je reviens. Je … dois aller leur dire d'arrêter.

Ils vont te prendre !

Je me défendrai et je reviendrai. N'ai pas peur.

Je n'ai pas peur. »

Elle avait prononcé les mots comme une ultime bravade, car en cet instant, elle avait peur. Elle était même terrorisée. Il s'était penché sur elle et elle avait senti la caresse de ses lèvres sur les siennes. L'instant d'après, il n'était plus là. Il descendait les marches, d'un pas calme, il tentait de rassembler ses esprits. Il n'était pas le diable. Il n'avait pas ce genre de force, mais il était le père du premier enfant. S'il le devait, il se battrait pour Violet, pour qu'on lui laisse cette vie paisible qu'il chérissait tant. Ses pas résonnaient si lourdement, qu'ils couvraient le bruit des tambours. Il ne voulait plus qu'ils atteignent Violet. Ses yeux si sombres semblaient totalement fou lorsqu'il passa la porte de la pièce qui avait été peinte et préparée tout spécialement pour l'ultime confrontation.

La femme se tourna vers lui. Il observa ses pommettes saillantes et ses poignets fin. Sur tout son corps serpentait les tatouages, mais elle semblait si frêle en dessous, comme si tout cela était trop lourd à porter.

« Enfin … » murmura-t-elle.

Il y eut un silence assourdissant. Chaque joueur de tambour avait cessé leurs gestes, brisant le rythme, faisant cesser la terrible chanson.

« Je savais que nous finirions par te blesser.

Je ne suis pas blessé. »

Les yeux de la vivante n'étaient pas plus éclairés que ceux de celui qu'elle nommait « le diable ». Elle les posa sur Tate et nota effectivement, qu'il ne présentait aucune blessure. Elle trésaillit une seconde avant de se reprendre, mais il le vit. C'était donc ça, cette femme terrible qui faisait du mal à Violet ? Elle était si fragile. Si faible. Il pourrait la briser en un instant. Violet lui avait demandé de ne faire de mal à personne mais … Ils faisaient du mal à Violet. Il préférait la trahir, il préférait qu'elle le condamne à une éternité de plus dans l'oubli et l'ignorance, plutôt que de risquer de la perdre. Il murmura, sourdement :

« Je suis en colère. »

La femme fit un geste de main et un rythme de tambour, endiablé, débuta. Ca frappait si fort et Tate était si près qu'il en tomba à genoux sous le choc. Puis, il entendit, au loin, un cri. Violet. Ils blessaient Violet. Ca l'enragea tellement.

Malgré les vibrations, il se redressa et se jeta sur l'un des tambours. Il planta ses ongles dans la peau tendue jusqu'à la déchirée. Il brisa le rythme en réduisant à néant chacun de ces instruments de tortures. Il ne toucha pas aux musiciens, à ces stupides 'croyants'. Non. Il avait promis à Violet. Il se jeta sur eux, il maîtrisa ses mains, il leur fit peur. Il leur fit tellement peur. La femme dansait, elle incantait, il se sentait partir. Elle le paralysait. Elle le blessait. Il continuait son œuvre, impitoyablement.

Les mots de la femme étaient scandés, lancés comme des milliers d'idées et tout se matérialisaient. Mais Tate n'avait plus peur. La musique s'était tue. Il avait réussi à ne pas les tuer. Pas encore en tout cas. Il pouvait y arriver.

« Je ne vous laisserais pas la blesser ! » rugit-il.

La femme ouvrit des yeux, totalement blanc, montrant une transe intense. Elle cria à son tour :

« Qui donc ? J'ai chassé chaque esprit d'ici. Je les ai renvoyé à la paix ! Tu n'as plus la moindre victime !

Violet est toujours là. Violet sera toujours là. Elle m'aime.

La putain du diable. Aucun intérêt ! Rien à sauver. Déjà morte et prête à disparaitre. »

Violet, plus haut, cria de nouveau. Il n'y eut plus que son cri, dans la tête du jeune homme. Quand il revient à lui, il vit le sang, de partout. Il était brun. Déjà sec. Les mouches volaient dans tous et au milieu, une fille criait. C'était Violet. Violet pleurait en le secouant. Elle pleurait. Elle le suppliait de revenir. Il tenta de lui dire qu'il n'était pas perdu mais les mots eurent tant de difficultés à passer ses lèvres qu'il douta les avoir prononcé.

Elle tenait ses bras. Elle le tenait en hurlant. Doucement, avec délicatesse, il leva la main et caressa son visage. Du sang, sec, était sur ses doigts. Il soupira. Il avait dû tuer ces personnes. Elle allait lui en vouloir. Une petite éternité, puis, elle le pardonnerait.

Ils allaient joués aux échecs. Elle mangerait sa reine en riant et il prendrait ses fous. Il perdrait son roi. Régulièrement. Quand ils en auraient assez des échecs, ils joueraient aux dames et redécouvriraient ces possibilités. Lorsque les dames seraient devenues lassantes, ils apprendraient les règles des jeux de go. Les cartes seraient utilisées pour apprendre des tours de magies ou reprendre des parties de ramis. Les origamis et les poèmes rempliraient ces pièces. Ils étaient chez eux. Ils riraient en courant de partout. Il la poursuivrait et l'attraperait avant de la faire tournoyer en l'air, comme dans les films qui ont des fins heureuses. Il l'aimerait aussi. Passionnément. Elle l'aimerait en retour, au moins autant. Peut-être plus.

Oui, ils auraient une magnifique éternité. Peu importe ce qu'il se passait à l'extérieur. Ils seraient heureux et ils ne feraient de mal à personnes … sauf si quelqu'un s'en prenait à Violet bien sûr. Elle le secouait toujours. Il regarda autour d'elle et vit les corps en décompositions. Son absence avait dû être longue. Il serra la mâchoire, puis, lui dit :

« Je t'aime. »

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