L'interview

Le matin de l'interview, je retrouve l'hôtesse pour des leçons de savoir-vivre. La posture, le sourire, la voix modulée, la manière de s'asseoir, de marcher avec des talons… C'est long, c'est énervant, mais je me prête au jeu de bonne grâce, car si je veux revenir, je dois passer tout ça.

On nous laisse un peu de temps pour manger un peu, du poulet rôti au miel sur lit de céréales blanches, avec une sauce à l'orange, puis nous inversons les rôles. Thresh part avec l'hôtesse et moi avec Seeder pour me trouver une approche. Je pense qu'elle est toute tracée… Effectivement, je serai la petite fille innocente, apeurée et maligne, comme je l'ai prédit. Et également très attachée à ses frères et sœurs, me précise Seeder.

Enfin, nous m'entraînons à répondre à de possibles questions. Elle joue la présentatrice et je tente de lui répondre du mieux que je peux. Quand nous nous arrêtons, vers six heures du soir, pour les essayages, je maîtrise mon rôle à la perfection. Enfin, je retrouve ma styliste, qui me fait enfiler une jolie robe bleue turquoise, des ballerines à petits talons, me coiffe en deux couettes frisées et me maquille toujours légèrement pour rehausser cet air innocent.

Enfin, je rejoins Thresh et nous descendons, suivis de nos mentors, sur le plateau où aura lieu l'interview.

Les Districts passent, et je les écoute se montrer séduisante, amusant, cruel, charmeuse, intelligente et mystérieuse… Enfin, c'est mon tour. Je m'avance timidement vers Caesar en trottinant, et le silence se fait. J'ai l'air d'une petite fée, avec mes ailes de tulle. Je m'assieds et Caesar commence :

Bonsoir Rue, comment vas-tu ?

Bien, Caesar… dis-je d'une voix mal assurée.

N'aie pas peur, allez. Peux-tu me parler de ton score ? Sept pour une si petite fille, c'est extraordinaire !

Je… Je ne peux dire qu'une chose. Je suis petite, mais rapide. Et si l'on ne peut pas m'attraper, on ne peut pas me tuer. Alors ne m'enterrez pas tout de suite ! souris-je avec ma petite voix, naturelle, ma voix d'enfant.

Je m'en garderai bien, Rue. Et vous aussi, j'en suis sûr ! s'exclame t-il à l'intention du Capitole.

Une clameur répond à ses paroles, approbatrice. Enfin, Caesar pose sa dernière question :

On a tous entendu le cri de cette petite fille, à la Moisson. C'est ta sœur, n'est ce pas ?

Oui…

Elle te ressemble beaucoup… Quel âge a-t-elle ? Est-elle venue te rendre visite ?

Lys est ma cadette… Elle a neuf ans, et elle est venue. Avec mes autres frères et sœurs.

Elle a l'air très proche de toi…

Oui, je l'aime beaucoup…

Que lui as-tu dit, en dernier ?

Je… Ma voix se brise. Je lui ai promis d'essayer de revenir, pour elle. Et je lui ai dit que je l'aimais.

Et tu essayeras, c'est sûr… Bonne chance, Rue, fée gardienne du district 11.

Merci.

Puis je reviens dans les coulisses, croisant un bref instant le regard de Thresh, puis il s'avance sur le plateau. Je rejoins Seeder et Chaff qui regardent l'interview sur l'écran des coulisses, et ils me félicitent en me disant que j'ai très bien joué mon rôle. Enfin, Thresh, qui s'est montré fort et impassible, nous rejoint, et nous remontons au onzième étage. Je mange peu, mais tout de même à ma faim, puis chacun se retire dans sa chambre. Cependant, c'est plus fort que moi. Je frappe à la porte de celle où je sais que Thresh dort, et il lance doucement :

Tu peux entrer… Rue.

Comment as-tu su ? lui demande-je en rentrant.

Chaff ne frappe pas, l'hôtesse manque de casser la porte et Seeder ne vient pas me voir. Seule possibilité, c'est toi, m'explique t-il.

Malin, souris-je, admirative.

Tu sais, demain…

Oui ?

Je vais aller à la Corne d'Abondance. Ne m'y suis pas. Si on doit se retrouver, ce sera ailleurs. Mais si tu y vas… Tu mourras.

Je n'irai pas. Je te le promets.

Tu sais… Je réfléchissais beaucoup à pourquoi je t'aime bien, et pourquoi je cherche à te protéger…

Et ?

Je pense que c'est parce que tu me rappelles ma sœur plus jeune. Prends soin de toi…

Toi aussi Thresh. Toi aussi.

Je le serre dans mes bras, puis retourne à ma chambre. Car malgré le fait qu'il soit un ennemi, je ne peux pas nier que je l'aime bien, comme un ami, voire un grand frère. Je m'endors tout en ressassant ces pensées, évitant de penser au lendemain.