Un petit chapitre plus calme avant que les choses ne se précipitent - je voulais vraiment une discussion un peu sérieuse entre Spock et McCoy et j'espère, comme d'habitude, ne pas en avoir "trop" fait, d'autant plus que cette histoire se passe au tout début de leur relation. Spock est, comme toujours, assez difficile à gérer dans ce genre de cas... Quoi qu'il en soit, merci infiniment pour vos reviews !
Chapitre 7 – Réconfort vulcain
Spock se concentrait sur le monde autour de lui – le crépitement du feu, le hululement d'une bête au loin, une branche morte tombée à terre – pour oublier son propre corps. Le docteur McCoy avait probablement raison, les griffes de la créature devaient être empoisonnées. Le Vulcain pouvait sentir la paralysie gagner progressivement le muscle et, s'il s'était attardé sur ses sensations, il aurait probablement pu sentir également la lutte que menaient ses cellules contre les toxines étrangères. Cependant, il ne voulait pas s'appesantir sur la douleur qu'il éprouvait. La douleur était une création de l'esprit, et l'esprit était parfaitement capable de s'en détourner.
Un bruit étrange parvint soudain à ses oreilles et il se tourna vers les deux hommes endormis près du feu. A un moment donné, le capitaine avait relâché son étreinte « logique » et avait tourné le dos au médecin, qui avait presque aussitôt recommencé à grelotter, sans pour autant se réveiller. Spock avait déjà alimenté le feu par deux fois et il s'apprêtait à recommencer, mais le même son – un gémissement – se fit entendre.
Le premier officier s'approcha doucement du praticien et fronça les sourcils en le voyant s'agiter dans son sommeil. Il comprit que l'homme était en proie à un cauchemar – quelque chose dont il n'avait jamais fait l'expérience lui-même, dans la mesure où les Vulcains ne rêvaient pas (pour une fois, sa moitié humaine n'avait pas jugé bon de l'importuner jusque dans son sommeil). Une fine pellicule de sueur s'était formée sur le front du médecin et sa respiration était devenue saccadée. L'expérience semblait particulièrement pénible, et Spock n'hésita qu'un instant avant de secouer légèrement l'épaule du malade.
- Docteur McCoy ? murmura-t-il pour ne pas réveiller Jim.
Le médecin en chef ouvrit les yeux, papillonna, vit le Vulcain penché sur lui et se redressa aussitôt.
- Qu'est-ce qui se passe, Spock ? demanda-t-il avec un reniflement. Un problème ?
- Je suis désolé de vous avoir réveillé. Votre sommeil était agité et j'ai pensé que vous préféreriez peut-être…
Il s'interrompit, incertain de la façon dont il devait achever cette phrase et surpris par la chaleur peu naturelle qui émanait du corps du praticien – au moins 1,3°C de plus que lorsqu'il avait posé la main sur son épaule quelques heures auparavant.
- Oh. Merci. En effet, cela n'avait… rien de plaisant.
Il frissonna, comme s'il se rappelait une scène particulièrement angoissante de son cauchemar.
- Comment vous sentez-vous, docteur ? demanda Spock presque malgré lui. Votre température me semble très élevée et…
- Oh, vous parlez d'un scoop ! marmonna le médecin en sortant son mouchoir. C'est bon, Spock, ajouta-t-il en voyant que le premier officier continuait à le fixer, ne me regardez pas comme ça. Je sais que vous n'avez pas l'habitude de ce genre de choses, mais c'est juste un rhume, je ne vais pas mourir, d'accord ? Ne me dites pas que vous êtes inquiet ?
Le Vulcain se raidit malgré lui, offensé par le sous-entendu autant que par l'inflexion ironique employée.
- Docteur, vous savez bien qu'il s'agit d'une émotion qui m'est inconnue. Je me préoccupe uniquement de votre efficacité afin que nous puissions mener à bien notre mission. Il est logique de...
- Bien sûr, répondit McCoy sur un ton qui indiquait clairement qu'il n'en croyait rien.
Spock ouvrit la bouche pour répondre, mais s'abstint en remarquant que les frissons ne s'étaient pas estompés, bien que le médecin se fût rapproché le plus possible du feu.
- Puis-je… vous aider d'une quelconque façon ? s'entendit-il demander.
McCoy le regarda avec méfiance, comme si le Vulcain voulait lui tendre un piège.
- Quoi ? Vous aussi, vous voulez me faire un câlin ? Non merci.
Le premier officier leva un sourcil. S'il avait été humain, il aurait poussé un soupir de frustration – mais il était Vulcain et il resta donc parfaitement silencieux. Cependant, il ne pouvait s'empêcher de se demander pour quelle raison cet humain choisissait toujours le sarcasme et la raillerie pour communiquer avec lui. Pourquoi ne pouvaient-ils pas avoir une réelle conversation ? Il s'interrogeait à ce sujet depuis le premier jour et commençait à accepter le fait qu'il n'obtiendrait probablement jamais de réponse – précisément parce que le docteur McCoy et lui-même étaient incapables de se parler.
- Un… câlin de ma part serait totalement illogique, docteur, dans la mesure où ma température interne est bien moins élevée que la vôtre, et par conséquent ne vous serait d'aucun réconfort, bien au contraire.
- Oh, c'est sûr, vous seriez plus utile si on était perdus dans le désert, en train de crever de chaud. Vous avez remarqué que les espèces à sang vert – je veux dire à base de cuivre – sont toujours plus froides que les espèces à sang rouge ? Et je crois que les Vulcains sont ceux qui ont la température la plus basse de toutes. Vous ne trouvez pas… fascinant (là, McCoy lui fit un petit clin d'œil, non pas sarcastique, mais plutôt complice) de constater qu'il y a des milliers d'espèces dans l'univers, et que chacune d'entre elle a ses caractéristiques propres, différentes de toutes les autres – et pourtant, nous sommes capables de communiquer entre espèces, de tisser des liens, même d'avoir des enfants…
Comme s'il se souvenait soudainement qu'il avait devant lui un de ces enfants partagé entre deux mondes, le médecin lança un regard d'excuse au Vulcain.
- Ne vous méprenez pas, Spock. Je trouve ça formidable. Je veux dire, le mélange des races et des espèces est incontestablement une chose formidable, d'un point de vue biologique et culturel.
Spock, surpris par ce petit discours inattendu de la part de McCoy, fut encore plus étonné de se trouver, pour la première fois en trois mois et demie, en parfait accord avec lui. Le médecin tendit de nouveau les mains vers les flammes, sans toutefois parvenir à s'arrêter de claquer des dents.
- Docteur, je ne peux ni ne souhaite vous faire profiter de la chaleur inexistante de mon corps, mais nous avons d'autres moyens, sur Vulcain…
Spock sentit comme un brusque coup de poing à l'estomac et sa respiration s'arrêta net. Sur Vulcain ? Vulcain n'existait plus. N'existerait plus jamais, lui rappela la voix de la logique. Il sentit un filet de sueur couler le long de son dos et il se força à inspirer profondément pour chasser de son esprit l'horreur de la vision qui le hantait chaque jour depuis la destruction de sa planète. McCoy posa sur lui un regard à la fois perçant et compatissant.
- Je ne vous l'ai jamais dit, parce que ce n'est pas le genre de choses que je dis facilement, surtout à vous, mais je suis sincèrement désolé pour la perte que vous avez subie, Spock. S'ti th'laktra*, ajouta-t-il après une seconde d'hésitation.
Le premier officier releva brusquement la tête et fixa le médecin avec intensité. Les mots rituels, prononcés à voix basse, ne laissaient paraître qu'une profonde sincérité.
- Je ne connais que trois phrases en vulcain, expliqua McCoy avec un petit rire gêné, et celle-là fait partie du nombre. Elle me semblait… appropriée. J'espère ne pas avoir commis d'impair.
- J'apprécie votre empathie, docteur, répondit le Vulcain avec un hochement de tête reconnaissant. Comme je vous le disais, mon peuple a d'autres moyens d'apporter un certain réconfort lorsque l'un des nôtres est blessé ou souffre, d'une quelconque façon que ce soit. Je pourrais, si vous le désirez, alléger vos symptômes, bien que je ne les comprenne que partiellement.
- Oh. Et… que comptez-vous faire ? Une fusion mentale comme le font les guérisseurs vulcains ?
Décidément, Spock allait de surprise en surprise. Rares étaient les humains qui connaissaient la fusion mentale de son peuple – rares étaient les humains qui s'intéressaient à la culture vulcaine en générale.
- Etes-vous familier avec ce processus ? demanda-t-il, curieux de savoir d'où lui venaient ses connaissances.
McCoy secoua négativement la tête sans parvenir à articuler un mot, repris par une nouvelle quinte de toux.
- Docteur, êtes-vous certain qu'il s'agisse bien s'un simple rhinovirus ?
Le médecin haussa les épaules.
- Un début de bronchite probablement, rien de grave, répondit-il sur un ton léger qui ne trompa pas totalement le Vulcain. Pour répondre à votre question, j'ai lu pas mal de choses sur la fusion mentale, oui. Vous savez, je lis tout ce que je peux sur les espèces qui sont sous ma responsabilité médicale à bord. Je ne suis pas non plus complètement stupide.
- Je n'ai jamais dit que vous l'étiez, protesta le premier officier.
Mais il devait admettre intérieurement qu'il était plus que favorablement impressionné. Aucun officier médical de sa connaissance ne s'était vraiment donné la peine de se renseigner sur son espèce, dans la mesure où, avant lui, aucun Vulcain ne s'était engagé dans Starfleet.
- Cependant, reprit-il, ce n'est pas une fusion mentale que je vous propose, mais une simple technique de relaxation par l'intermédiaire de mon esprit. Cela signifie que je n'aurai pas accès à vos pensées, si c'est ce que vous redoutiez.
- Je dois vous avouer que oui. Je suis d'ailleurs intrigué par toute cette histoire de télépathie : vous pouvez lire les pensées des autres par simple contact ?
- Seulement si nos peaux se touchent, précisa Spock. Et mes boucliers mentaux me permettent d'atténuer très largement la connexion, mais je préfère cependant éviter tout contact physique direct. Cela… simplifie de beaucoup les interactions. Je vous propose simplement de vous aider à détendre votre esprit, à le « vider » afin que votre sommeil ne soit pas troublé, ni par d'éventuels cauchemars, ni par les symptômes physiques dont vous souffrez actuellement. Je vous assure que cette technique fonctionne sur les humains et qu'elle s'avère assez efficace.
- Vous avez déjà fait ça avec Nyota, n'est-ce-pas ?
De nouveau, Spock fut étonné par la perspicacité du praticien. Il devrait reconsidérer tout ce qu'il avait pensé à son sujet depuis le début, à présent qu'ils semblaient capable d'entretenir une relation civilisée. Peut-être les humains étaient-ils plus abordables lorsqu'ils étaient malades ? En tout cas, il préférait (les Vulcains n'ont pas de préférence, lui rappela la voix au fond de son esprit) largement ce McCoy-là, curieux et empathique, que le chef médical sarcastique et bougon dont il avait eu un aperçu plutôt déplaisant jusqu'ici.
- Oui. A deux reprises. (Il n'allait certainement pas lui fournir davantage de détails.) Voudriez-vous essayer ?
- Peut-être que je vais le regretter, répondit le médecin en recommençant à tousser, mais pour être honnête, je ne vois pas ce qui pourrait aggraver les choses. Je suis déjà en train d'agoniser, alors si vous pensez pouvoir m'aider, je vous en prie, allez-y.
Le premier officier se figea, incertain de la façon dont il devait accueillir une déclaration si préoccupante.
- Spock, c'est une expression, s'empressa de dire McCoy. Une hyperbole. Pour dire que je ne me sens pas bien. Ça ne veut pas dire que je suis vraiment en train d'agoniser. Vous savez, vous devriez vous familiariser un peu avec nos métaphores. A force de ne pas comprendre les exagérations humaines, un jour il va vous arriver des bricoles.
Spock ne releva pas (mais il nota cette proposition dans un coin de son esprit) et effleura de sa main gauche – la droite étant pour le moment inutilisable – le visage de l'homme. Immédiatement, le docteur McCoy se raidit, mais le Vulcain demeura parfaitement immobile, essayant de ne pas pénétrer trop rudement dans l'esprit de son interlocuteur. Il se contenta de laisser filtrer à travers ses doigts des images apaisantes, calmes, lumineuses. L'exercice s'avéra un peu plus ardu qu'avec Nyota, qui s'était laissée guider bien plus facilement, mais cependant moins difficile qu'il ne l'eût cru.
- Comment… comment faites-vous ça ? balbutia le médecin, déjà à moitié endormi mais luttant contre les sensations qui affluaient à son esprit et contre les endorphines qui en découlaient.
- Ne résistez pas, docteur. N'essayez pas de comprendre. Détendez-vous et laissez-vous aller.
Miraculeusement, il obéit, et, une seconde après, il était endormi. Spock savait que les cauchemars ne reviendraient pas pour lui cette nuit. Il s'autorisa un demi-sourire avant de remettre un peu de bois dans le feu.
Peut-être, après tout, parviendrait-il finalement à « se familiariser » avec le concept si peu vulcain d'amitié.
*S'ti th'laktra : en vulcain, la phrase utilisée dans la série pour dire "I grieve with thee", équivalent de "toutes mes condoléances", j'imagine - je n'ai pas réussi à trouver une traduction française qui me satisfasse et j'aime bien l'idée que McCoy connaisse deux-trois mots de vulcain...
PS : Et sinon, une micro-référence à Kaamelott, anyone ?
