6

TSURUMARU


Il m'embrasse avec une douceur précautionneuse mais j'ai l'impression de voler en éclats de l'intérieur. La foudre ne s'abat pas seulement dehors, mais aussi en moi tandis qu'il se fait plus téméraire, inclinant la tête pour que nos lèvres s'épousent mieux.

Je veux l'appeler, ou peut-être gémir, je ne sais plus exactement, mais lorsque j'ouvre la bouche, sa langue passe la frontière et vient rencontrer tendrement la mienne. Je n'arrive plus à penser. C'est comme si tout ce que nous faisons était gravé dans les codes qui régissent mon corps, tout semble si naturel et familier que mes doutes sont immédiatement balayés au fin fond de mon esprit.

Je saisis la nuque de Mikazuki et ferme les yeux. C'est si bon que j'en viens à me demander pourquoi je ne l'ai pas embrassé plus tôt alors que j'avais tant d'occasions.

Nous nous séparons un instant, le souffle court. Je reconnais à peine l'irréprochable et impeccable Mikazuki Munechika. Ses cheveux ont un aspect presque désordonné que je n'ai surpris qu'un matin, alors qu'il sortait du lit, et son visage dépeint une expression farouche gorgée de désir que je ne lui connaissais pas et dont je n'aurais pas même songé en rêve. Penser que c'est moi qui le mets dans cet état...

Mon coeur s'accélère. Je réalise qu'il vient de briser le barrage que j'avais dressé en moi pour contenir le flot de mes sentiments. C'est presque trop d'un coup.

- "Tsuru," m'appelle-t-il d'une voix plus basse et plus rauque que d'accoutumée. Elle m'envoie des déferlements électriques de la tête aux pieds tant et si bien que je me sens perdre le sens des réalités.

J'empoigne ses cheveux et plaque nos lèvres ensemble. Pas besoin de mots quand nos corps parlent si distinctement. Il me presse contre le mur le plus proche avec une douceur envoûtante. Je sens le contact frais et humide de la paroie dans mon dos, et la chaleur de Mikazuki contre mon torse. Bientôt, ce sont ses jambes que je sens contre les miennes, puis une partie de son corps qui me fait éclater le rouge aux joues.

- "Mhm !"

C'est tout ce que je suis capable de formuler tandis qu'il m'embrasse passionnément. Je me sens fondre contre ses lèvres, les aiguilles piquées dans mon coeur brûlant comme du métal en fusion.

Il délaisse une nouvelle fois mes lèvres pour parcourir le reste de mon corps de nombreux baisers. Mon cou, que je lui offre gracieusement, reçoit un traitement particulièrement enflammé tandis que Mikazuki laisse plusieurs marques dans son sillage.

Je plaque le dos d'une main contre ma bouche pour étouffer les bruits gênants que je commence à laisser échapper au moment où il lèche mon torse et embrasse l'un de mes tétons. J'ai l'impression qu'il apprécie me voir lutter, car l'instant d'après, il bloque mon poignet contre le mur avec un sourire :

- "Tu me ferais très plaisir si tu me laissais entendre ta belle voix."

Pourquoi prend-il toujours un malin plaisir à m'embarrasser à ce point ? Je détourne la tête pour éviter d'avoir à croiser ses yeux dangereusement captivants et il en profite pour laisser son autre main descendre le long de mon ventre et s'arrêter sur mon entrejambe.

A son plus grand plaisir, je ne retiens pas à temps le gémissement surpris qui franchit mes lèvres. Les doigts de Mikazuki me paraissent plus brûlants ici que partout ailleurs sur mon corps, à moins que ça ne vienne de moi.

Il rit doucement en lisant mon désarroi :

- "Tout va bien, tout va bien. Laisse-moi prendre soin de toi comme tu le fais si bien pour moi, Tsuru."

Et sur ces mots, il prend mon sexe dans sa main et commence à le caresser d'une manière qui envoie une nuée de papillons sous les paupières de mes yeux clos. Si nos baisers me semblaient agréables, ce n'était rien comparé à ce qu'il me fait ressentir à ce moment. Mon corps entier l'accepte tendrement, de mes jambes qui tantôt le pressent contre moi, tantôt s'enlacent autour des siennes, à mon poitrail en éruption qui se gonfle au rythme de ma respiration saccadée, à mes lèvres qu'il meurtrit amoureusement. Et quelque part au fond de moi, je ne peux m'empêcher d'en vouloir plus. Comme assoiffé par des jours de marche dans le désert, j'ai besoin de Mikazuki au-delà de ce que les mots peuvent exprimer.

Comme il cesse soudain toute manœuvre et me fait allonger avec lui sur le sol, près du bassin, je me demande s'il n'est pas capable de lire mes pensées. Ce serait vraiment gênant.

J'ignore ce qu'il a l'intention de me faire, mais lui semble avoir une idée précise tandis qu'il glisse entre ses lèvres deux de ses doigts. La sensualité et l'érotisme de la scène fait battre le sang à mes tempes alors que je le regarde faire en reprenant mon souffle.

J'en profite rapidement pour admirer les traits gracieux de son visage de poupée. Il a des cils longs et très noirs qui donnent à ses yeux un aspect presque féminin et ensorcelant. Son nez décrit un arc élégant dans la norme des codes de beauté japonais et ses lèvres m'évoquent les sourires mystérieux de l'Orient, sages et cryptiques.

- "Tu es si beau," dis-je en plaçant une main contre sa joue pour en capter la chaleur.

Les mots m'ont un peu échappés mais l'air surpris que je lui arrache furtivement en valait largement la peine.

Ses doigts sortent délicatement de sa bouche, couverts de salive, et il répond d'une voix pleine d'attention :

- "Amusant. Je suis habitué à cette remarque, mais venant de toi elle prend une toute autre valeur."

Je souris :

- "Comment veux-tu que je me fasse à l'idée que le plus beau des Célestes me trouve un quelconque intérêt ?"

- "Peut-être m'as-tu envoûté comme les autres."

Il m'embrasse à nouveau, cette fois plus lentement mais cela me permet de m'arrêter sur la moindre sensation qui me traverse. Et pendant que ses lèvres infligent aux miennes de délectables tortures, je sens ses doigts mouillés forcer le passage de la partie de mon corps la plus honteuse.

- "Ah !"

Il dépose un baiser rassurant sur ma joue et reprend. Bien que je n'aie jamais fait l'amour, je ne suis pas dupe au point de ne pas comprendre où il veut en venir. Par le passé, j'ai vu nombre de mes anciens maîtres trousser de jeunes filles, remplir leurs devoirs conjugaux ou toucher un amant. Je me demande entre deux pensées incontrôlables si Mikazuki s'inspire aussi de ce qu'il a pu voir de sa vie de sabre.

Il ne me laisse pas le temps de formuler plus d'hypothèses, c'est de toute façon à peine si j'arrive à aligner deux idées cohérentes, et écarte les doigts, étirant de ce geste le muscle qu'il travaille. J'émets une courte plainte. La douleur est loin d'être insupportable pour quelqu'un qui fréquente le champ de bataille mais mon excitation n'aide pas beaucoup.

Heureusement, Mikazuki finit par abréger l'intrusion et s'étend sur moi, prenant soin d'appliquer tout son poids sur ses avant-bras, de part et d'autre de mon visage.

Il y a un moment de flottement indescriptible. Les croissants d'or de ses yeux me baignent d'un sentiment d'adoration et de sécurité. Alors je le laisse entrer en moi et à en juger son visage et le son mélodieux que laissent échapper ses lèvres, nous atteignons ensemble le point culminant de notre désir mutuel.

Je ne regrette pas un instant de me laisser aller à la débauche. Les sensations que m'inflige Mikazuki sont autant de brûlures supplémentaires à travers le brasier de mon corps. J'écoute à en perdre la raison ses halètements qui ne tardent pas à accompagner nos mouvements. Sa voix me rend fou.

Je l'étreins de toutes mes forces, une jambe repliée contre lui, les bras noués contre sa nuque. Nos corps se caressent à chaque passage, s'épousent sensuellement dans un ballet frénétique.

Il me fait un autre suçon dans le cou et bouge avec plus d'aisance. Je crie presque de plaisir, préférant me mordre violemment la lèvre, la tête partant en arrière et le buste se soulevant contre lui. Il embrasse et lèche le sang qui s'est mis à couler, calmement. Ses bras encadrent mon visage, mieux dessinés et plus musclés que je les imaginais.

Mikazuki passant son temps vêtu de la tête aux pieds, souvent dans son armure ample et son hakama, il m'était difficile de l'imaginer nu. Le tenir contre moi plutôt que de me résoudre à le fantasmer m'emplit de joie.

Nous partageons un moment chaotique et sauvage, loin des regards des autres, loin de la guerre, et lorsque je le sens jouir en moi, le souffle court et vaguement débauché, je ne peux m'empêcher de me dire à cet instant précis que jamais je ne laisserai l'avenir me l'arracher.


J'écoute le chuchotis de la pluie sur le toit et le sable blanc du jardin zen. Mikazuki a ouvert les battants de sa chambre pour laisser entrer la quiétude de la nuit, mais pour une fois je n'ai pas froid.

Nous sommes serrés l'un contre l'autre dans son futon, et s'il n'y a pas beaucoup de place pour deux adultes, c'est le cadet de mes soucis. Une partie de mon corps passe sur le sien, ma jambe droite entre les siennes, le bras étendu sur son torse. Ce n'est pas exactement idéal pour dormir, mais je ne suis même pas sûr de pouvoir trouver le sommeil après le moment que nous avons passé aux bains.

Tout me paraît si irréel que j'ai l'impression qu'il me suffit de fermer les yeux et de les rouvrir pour que tout se désagrège. Mais la chaleur de Mikazuki, elle, n'est pas un rêve. Pendant que nous étions allongés ensemble, sa main a trouvé le chemin jusqu'à ma nuque et il l'effleure du bout des doigts sans tout à fait la caresser, provoquant de délicieux engourdissements à l'arrière de ma tête. J'oublie tout ce qui nous entoure. La Citadelle, la guerre, le Maître et même l'odeur fraiche de la pluie qui se faufile par l'ouverture.

- "Déménage ton futon ici, demain. Je demanderai au Saniwa de te considérer comme mon colocataire," dit Mikazuki en m'embrassant le front.

- "Il va se douter de quelque chose..."

- "Ça t'ennuie ?

Je secoue doucement la tête après un moment de réflexion.

- "S'il ne trouve rien à redire, alors ça me va. Je me voyais mal intégrer la chambre de Mitsu-bou et Kara-chan de toute façon. Ces deux-là ont besoin de se retrouver ensemble, c'est presque trop évident."

- "Ha ha ha, alors tu vois nettement ce genre de chose chez les autres, mais tu n'as pas été capable de comprendre plus tôt ce qui t'arrivait ?"

- "Hé grand-père, c'est différent !" dis-je pour protester, "Je les connais depuis si longtemps que ça me semble évident quand je les vois."

- "Je comprends, je comprends. Lire le visage des autres est toujours plus commode que de parvenir à lire le sien."

Je baille en refermant les yeux contre lui.

- "Il faudrait un miroir pour ça."

- "C'était une métaphore," m'indique-t-il en passant sa main de ma nuque à mon dos.

La friction sur mon yukata est agréable. J'aimerais que le temps s'arrête ici et maintenant et rester ainsi pour l'éternité, juste lui et moi, et cette douce chaleur qui plane entre nous.

- "Mikazuki."

- "Hm ?"

- "Je me demandais... Est-ce que ce qu'on fait est bien raisonnable au vu de la situation ?"

- "C'est à dire ?"

- "Je me sens un peu coupable vis-à-vis d'Imanotsurugi. Tout le monde est en deuil et pendant ce temps nous..."

Je ne termine pas ma phrase. Il voit très bien où je veux en venir. En réalité, je me pose cette question depuis un long moment. J'ignore ce qu'en pense Mikazuki mais je ne trouve pas que m'envoyer en l'air peu après la mort d'un des nôtres soit le genre de chose dont on puisse être fier.

- "Aucun de nous n'est responsable de ce qui est arrivé à l'équipe de Kasen, Tsuru. Ne mélange pas tout," me dit-il en effaçant son sourire. "Toi qui côtoie la mort au quotidien, tu ne devrais pas te laisser entraver par la culpabilité. Des âmes rejoignent Yomi no Kuni ou le Jigoku tous les jours, alors si tu es seulement inquiet à l'idée de ternir la mémoire d'Imanotsurugi, laisse-moi te rassurer à ce sujet : tu n'as rien à te reprocher."

J'aimerais être aussi convaincu que lui. Je repense à Iwatooshi qui vit en ce moment un calvaire, à Gokotai qui pleurait devant la stèle, et je ne peux m'empêcher de douter.

Dehors un vent d'ouest souffle sur le domaine et fait tinter les furin comme des petits glas de cristal. Le son de la pluie s'adoucit et n'est plus qu'un murmure lointain. Puis Mikazuki ferme les yeux pour dormir en me serrant contre lui, et soudain le bonheur a un parfum si entêtant qu'il noie tout le reste. Je ne pense plus à rien. Je sombre.


- "Tu as une mine cadavérique," s'exclame Mitsutada en me voyant entrer dans la cuisine au petit matin.

- "J'aurais bien dormi plus longtemps..."

Un peu tendu à l'idée qu'on me trouve yukata ouvert dans le futon de Mikazuki aux premières lueurs de l'aube, je me suis éclipsé alors qu'il faisait encore nuit pour retourner dans ma chambre et n'ai pas retrouvé le sommeil une fois couché. Heureusement, je n'ai croisé personne dans les couloirs. Ce n'est pas que me voir debout tôt le matin aurait surpris qui que ce soit mais j'ai des marques dans le cou que je préfère éviter d'afficher en public.

- "Tu devrais faire plus attention. Le temps de réaction s'allonge quand on manque de sommeil, alors je te laisse imaginer l'impact sur le champ de bataille. Tu as de la chance, vous n'êtes pas envoyés, aujourd'hui. C'est la quatrième équipe qui s'y colle."

Il épluche des pommes, sans doute en prévision du repas du midi, pendant que je me laisse tomber sur une chaise.

- "J'espère qu'ils n'attireront pas l'attention des Kebiishi..."

- "Si c'est le cas, nous savons maintenant tous à quoi nous en tenir. Avec un peu de chance, ils resteront groupés. Au fait, comment va Mikazuki-dono ?"

Je me raidis et le dévisage, soudain plus réveillé qu'après un café.

- "Pourquoi tu me demandes ça à moi ?"

- "Oh c'est simple, je te cherchais hier soir mais Kara-chan m'a dit que tu étais sans doute avec lui," dit-il en coupant les fruits en dés. "C'est vrai qu'on ne l'a pas vu non plus de la soirée. Vous ne devriez pas sauter le repas du soir."

Je soupire, quelque part rassuré qu'il ne se doute encore de rien.

- "Oui maman."

- "Je dis ça pour ton bien."

Il va bien falloir que lui et Ookurikara sachent tôt ou tard. Je ne peux pas garder ça pour moi éternellement et il est de toute façon difficile de garder quoi que ce soit secret bien longtemps à la Citadelle.

Choisissant après une courte réflexion de faire confiance à mon vieil ami, je décide de prendre les devants :

- "Hé, Mitsutada."

- "Qu'est-ce qu'il y a ? Si tu veux m'aider, tu n'as pas besoin de demander la permission."

Je souris en coin et me lève pour lui donner un coup de main. Il me demande de caraméliser les pommes sur les plaques de gaz.

- "Ne t'étonne pas mais je vais changer de chambre," dis-je en cherchant une casserole assez grande dans les placards.

- "C'est pas trop tôt. Je commençais à me demander si tu n'avais pas l'intention de garder la pièce pour toi seul. Je dois faire de la place pour toi tout à l'heure ?"

- "Non, inutile, je ne vous dérangerai pas. En fait j'ai trouvé un autre colocataire."

Ce n'est pas très subtil mais dans le doute, Mitsutada demande quand même :

- "Qui ça ?"

- "Mikazuki."

Il a l'air perplexe.

- "Vous passez beaucoup de temps ensemble, ces derniers temps," fait-il remarquer. "En fait je suis étonné que vous vous entendiez si bien."

- "Je ne pense pas que tu sois le seul à penser ça, mais Mikazuki n'est pas seulement le sabre respectable que tu te représentes. En fait, je crois que ma compagnie lui permet d'échapper un peu à l'ennui et à l'image que les autres ont de lui."

- "Eeh... ?"

Je m'empresse d'ajouter, confus :

- "Mais ce n'est qu'une hypothèse ! Et puis c'est juste qu'il est plus amusant qu'il ne le laisse paraître au premier abord."

- "Mikazuki amusant ?"

- "Tu es trop coincé, Mitsu-bou. Sort un peu de tes préjugés."

- "Et bien je n'imaginais pas que tu me ferais un jour la morale," dit-il, impressionné. "Mais dis-moi, tu es sûr qu'il n'y a rien de plus entre vous deux ?"

Mon erreur à cet instant est de mettre bien trop de temps à répondre. Après quelques secondes à observer mon dos, il souffle doucement :

- "J'aurais dû m'en douter. Kara-chan était bien trop évasif à votre sujet."

- "Ne me juge pas, Mitsutada."

- "Je n'ai pas l'intention de le faire mais je suis juste inquiet pour toi. Tu es sûr que c'est bien raisonnable ? C'est l'un des cinq Tenka Goken."

- "Je sais."

- "Le Maître est-il au courant ?"

- "De ce que je sais, Ookurikara et toi êtes encore les deux seuls dans la confidence. Je crois que je ne pourrais jamais rien vous cacher indéfiniment."

- "Et donc ces bandages autour de ton cou..." commence-t-il, hésitant.

J'aurais dû me douter qu'il se poserait des questions. Comme aucun de mes vêtements ne dissimule mon cou, j'ai dû improviser avec des bandelettes avant de sortir de ma chambre.

- "Tu ne veux pas savoir. Tiens, tes pommes."

Je couvre la casserole et vais me laver les mains. Il me regarde d'un air désarçonné mais reprend vite le travail où il l'avait laissé, sans poser plus de questions. Je crois que je ne pourrai pas l'empêcher d'imaginer tout et n'importe quoi.

- "Tsurumaru-san !" appelle la voix de Konnosuke à l'approche de la cuisine.

Je vais sur le seuil, séchant mes doigts dans un torchon à carreaux.

- "Ha ! Tsurumaru-san, j'espérais te trouver ici," dit-il en approchant. "Le Saniwa a un service à te demander."

- "Ce n'est pas à Ichigo de transmettre les assignations, cette semaine ?"

- "Si, mais comme il ne s'agit pas d'un travail habituel c'est moi qui suis chargé de te prévenir cette fois. Prépare-toi vite, nous allons descendre en ville."

Mitsutada et moi éclatons au même moment et d'une même intonation :

- "En ville ?!"


- "Dis Konnosuke, c'est encore loin ?"

Nous marchons depuis deux heures sous un soleil de plomb, accompagnés du cheval que je monte lors de nos missions en plaines. Je l'ai harnaché avant que nous ne partions mais il me suit sans sollicitation particulière et tire derrière lui une petite charrette de bois. Une ombrelle me protège en partie de l'écrasante chaleur - un cadeau de Souza qui s'inquiétait pour mon "teint".

"Les peaux très blanches sont les plus susceptibles de recevoir des coups de soleil," m'avait-il dit alors. J'ai préféré ne pas poser trop de questions.

- "Pour quelqu'un qui était si enthousiaste, tu râles beaucoup," me réplique Konnosuke assis à l'arrière de la charrette.

- "Je pensais pas qu'on irait à pied ! Il n'y a pas un arbre à l'horizon dans cette partie de la campagne et on a des températures de Juillet. Tu ne sens pas cet air sec ?"

- "Si, si," dit-il en s'étirant.

Je crois qu'il se fiche de moi.

- "Au fait, pourquoi le Maître a-t-il décidé de s'installer au milieu de nulle part ? On est presque coupés du reste du monde."

- "C'était justement l'idée. Il lui faut un endroit calme pour travailler, loin des bruits intempestifs. Tu n'aurais pas aimé être invoqué mal formé, n'est-ce pas ?"

- "Gh..." fis-je en grimaçant. "Sa capacité de concentration est aussi fiable que ça ?"

- "Ce n'est pas tout, en réalité," m'informe-t-il. "Les grandes villes sont encore ravagées par la guerre et ce n'est plus un endroit sûr."

Je cligne des yeux. La guerre ?

- "Je croyais que les Rétrogrades s'en prenaient au passé, pas au présent. Est-ce que ce sont les répercutions de leurs interventions qui ont causé des dommages ?"

- "Non, c'est vrai que le Maître ne vous en a pas parlé mais nous commençons tout juste à sortir d'une troisième Guerre Mondiale. Son ampleur a quelque peu défiguré le pays. Toutes les préfectures n'ont pas été touchées mais celles qui le sont sont assez méconnaissables. Le Japon est en pleine restructuration."

- "J'ai... Je ne savais pas que la situation était si chaotique. Dans ce cas, pourquoi chercher à protéger à ce point un présent en ruines ?"

- "Comme tu peux le voir," répond Konnosuke en regardant le paysage, "tout n'est pas à jeter. Nous avons encore les moyens de nous relever, et modifier le cours de l'Histoire serait de toute façon contre l'éthique, tu ne penses pas ?"

- "Si. C'était une question stupide."

- "Oui," me dit-il joyeusement, les oreilles dressées sur la tête. "Tiens regarde, on voit notre destination d'ici."

Il a raison. Entre deux collines commence à apparaître un village provincial en bordure d'un lac. Le Saniwa a demandé à ce qu'on y achète des provisions pour le mois à venir. Du savon, de la farine, du riz, du dentifrice, de la viande... La liste est assez longue.

Moi qui pensais que nous étions parfaitement autonomes...

- "Est-ce que le forgeron ne se serait pas mieux débrouillé que moi pour ce genre de travail ? J'y connais rien."

- "Tu ne connaissais pas grand chose à la cuisine quand tu es arrivé mais Mitsutada a été un bon professeur. Je pense que tu dois considérer ça comme une autre opportunité. La connaissance se cache parfois dans les activités les plus anodines."

- "C'est marrant, je ne te pensais pas philosophe."

- "De toute façon," ajoute-t-il, "le forgeron est trop occupé à produire de nouvelles armes pour les recrues humaines ces derniers temps. La tragédie avec Imanotsurugi lui a déjà fait perdre beaucoup de temps et de ressources."

- "Je ne l'ai assisté qu'une fois depuis que je suis à la Citadelle et j'ai été drôlement surpris. C'est vrai qu'il n'a pas un boulot facile."

- "Non. Mais vos armes sont entre de bonnes mains."


Nous descendons jusqu'au village. Une fois là-bas, il est déjà midi passé alors Konnosuke et moi commençons par nous arrêter dans un bar à udon pour manger. Il ont vraiment beaucoup de choix et je commande deux bols différents.

- "Après ça on devrait passer goûter des sushis. Mikazuki m'en a dit que du bien mais comme on est maintenant trop nombreux Mitsutada refuse d'en refaire."

- "Tu as un gouffre à la place du ventre, ma parole !" s'exclame mon compagnon à quatre pattes.

Je me mets à rire et lui ébouriffe la tête :

- "Surpris ? Je peux faire de la place quand je veux et c'est toi qui m'a dit de profiter un maximum de l'occasion !"

- "Peut-être mais quand même... N'oublie pas qu'on va devoir marcher."

- "Tu as raison," dis-je avant de boire le bouillon de mon premier bol d'une traite. "Dans ce cas on rapporte les sushis avec nous pour ce soir."

- "Ils ne seront plus frais. Ne compte pas sur moi pour y toucher. Tu n'imagines même pas ce que le poisson peut infliger à l'estomac quand il n'est pas bien conservé."

- "Hmmm..."

Je tapote mes baguettes contre mon menton.

- "Il faudra que je revienne alors."

Le petit renard descend du tabouret qu'il occupait près de moi et s'étire au sol.

- "Le Maître ne te confiera pas les économies si tu décides de partir sur ton temps libre. Le marché était pourtant simple : tu fais un petit travail pour lui et tu peux dépenser une partie de l'argent pour toi en compensation. Je ne te garantie pas qu'il te confiera de la monnaie pour que tu partes faire le tour des restaurants du coin."

J'entame déjà mon deuxième bol, il est encore meilleur que le premier.

- "Les humains mangent vraiment des choses appétissantes !"

Les quelques habitués du bar tournent la tête et me dévisagent comme s'ils se demandaient d'où je sors. Pour tout dire, je me sens un peu dépaysé sans mes camarades. Les gens d'ici me regardent souvent de travers, tantôt vêtus de guenilles paysannes, tantôt en costume. On trouve vraiment de tout dans ce village, mais je me demande si ça n'a pas un rapport avec ce dont me parlait Konnosuke. Si une guerre a déchiré le pays récemment, beaucoup de citadins ont dû être contraints de descendre à la campagne pour prendre un nouveau départ.

Nous quittons l'établissement après avoir réglé la note et je traverse le petit hameau avec des yeux émerveillés. Flâner en ville sous forme humaine est une expérience fantastique. Je me sens libre d'aller où bon me semble au rythme qui me plait. Une brise joue dans mes cheveux, chariant les odeurs du lac et celles des stands de nourriture. Perché sur mon épaule comme ma conscience, le renard me parle de l'histoire du village et répond à mes questions lorsque je croise des gens ou des bâtiments qui ne m'évoquent rien de familier.

J'ai la journée pour rentrer à la Citadelle avec les provisions. Pour m'assurer d'en profiter, je fais un long tour près de l'eau, observe des pêcheurs et de petits oiseaux immobiles sous le soleil, puis retourne me balader dans les rues à l'aspect traditionnel.

- "C'est fou comme certains endroits changent à peine au cours de l'Histoire."

- "Oui," répond Konnosuke. "C'est un peu le charme de la campagne."

- "Dis, puisque tu as l'air de bien connaître le patelin, tu pourrais m'indiquer où trouver le quartier commerçant ?"

- "C'est comme si c'était fait !"

Du grelot qui pend de son collier jaillit un faisceau lumineux et l'instant d'après, une carte numérique du village s'affiche sous nos yeux. Me voyant pantois, il demande :

- "Tu n'as jamais vu d'hologramme ? C'est très pratique."

Bien sûr que je n'ai jamais vu d'holo-truc !

- "Je suis un katana d'Heian, pas un sabre laser," lui fis-je remarquer.

- "Comment peux-tu mentionner des sabres lasers et n'avoir jamais entendu parler d'hologrammes ?!"

- "Je ne sais pas, c'est Mutsunokami qui a passé un après-midi aux écuries à me parler de trucs futuristes et d'armes à énergie plasma. Il était super enthousiaste."

Dépité, mon compagnon m'indique l'emplacement de la majorité des boutiques du village. Il n'y en a pas autant que je le pensais.

Je commence par entrer chez l'épicier pour commencer à rayer de la liste les premiers noms de consommables. Le marchand est un homme aimable qui insiste pour m'aider à charger la charrette.

Je passe ensuite chez l'herboriste pour acheter de nouvelles graines en vue des prochaines semailles. Puis chez le boucher, et au magasin de fournitures générales.

Je touche bientôt à la fin de ma liste. Sur mon épaule, le renard désigne ce qu'il me reste à trouver :

- "Il ne manque plus que les étoffes de tissu pour que le Maître continue d'offrir aux nouveaux leur tenue de travail. C'est vraiment beaucoup d'investissement."

Je lève les yeux de mon papier et le regarde :

- "Il fait ça seul ?"

- "Sur son temps libre. Mais je l'aide et l'informatique est d'une grande aide de nos jours."

Nous approchons d'une boutique à la devanture sobre qui n'expose presque pas ses marchandises.

- "C'est bien là," me confirme Konnosuke.

Il fait bien plus frais à l'intérieur qu'à l'extérieur. Un ventilateur balaye la pièce et fait danser les vêtements alignés sur les rayons.

Pendant que la tenancière, habituée aux commandes spéciales de la Citadelle, disparaît dans l'arrière boutique pour préparer les rouleaux, je jette un coup d'oeil autour de moi.

Les japonais de 2205 s'habillent vraiment de manière étrange. Plusieurs ensembles bariolés me laissent perplexe. Je vais effleurer les vêtements pour en appréhender la texture.

- "Ce sont des pyjamas, tu sais," me dit Konnosuke qui me suit du regard.

- "Oh...Ah. Je me disais aussi que c'était un peu..."

Je tire à peine de son emplacement une étrange panoplie à oreilles et queue de chat.

- "Les humains d'aujourd'hui sont plutôt décomplexés," ajoute-il.

- "Je vois ça."

Je dois me retenir de rire en imaginant Ookurikara là-dedans. Mais à bien réfléchir, je trouverai peut-être quelque chose pour moi. Je commence à me lasser de mes atours habituels.

- "Qu'est-ce que tu fais ?"

- "Je regarde si je trouve quelque chose à mon goût," dis-je en faisant le tour et en écartant les cintres un à un.

- "Je suppose que ça reste mieux que de ramener des sushis passés de fraicheur."

A part quelques tenues légères, je ne trouve rien qui m'aille particulièrement. C'est presque décevant. Beaucoup d'articles ici correspondent aux nouvelles normes vestimentaires et je ne suis pas certain de vouloir me balader à la Citadelle en costard-cravate, je laisse ça à Mitsutada.

En revanche, un long kimono noir traditionnel à multiples couches et paré de motifs lunaires retient mon attention et j'imagine si bien Mikazuki dedans que je ne peux m'empêcher de me projeter son sourire si je rentrais pour le lui offrir.

- "C'est l'article le plus cher du magasin ! N'y pense même pas !" proteste le renard.

- "Ne fais pas ton radin, Konnosuke. J'ai presque rien acheté en dehors de ce que le Maître a demandé."

Je tends la main et touche le tissu. C'est de la soie.

Un soupir résigné lui échappe.

- "Très bien, fais comme tu veux..."

Nous ressortons peu après chargés comme des mules. Enfin, seulement moi. Le petit quadrupède est posé sur ma tête pendant que je dépose les rouleaux et la boîte contenant l'ensemble pour Mikazuki dans la charrette.

- "Je crois qu'on va pouvoir rentrer," annonce mon chaperon en jaugeant la cargaison d'un air satisfait.

- "C'est pas trop tôt, je commence à être claqué," dis-je en m'étirant.

J'ai finalement passé un bon moment. Nous reprenons la route ensemble alors que le soleil commence lentement à décliner et je songe un moment qu'il serait agréable de retourner au village avec les autres. Aussi vaste soit le domaine du Maître, nous y passons tout notre temps sans jamais voir ce qui se trouve au-delà.

Peut-être un jour pourrais-je partager là-bas de bons sushis avec Mikazuki et regarder le lac en sa compagnie.

Oui, j'aimerais vraiment.


Lorsque je rentre enfin à la Citadelle, au crépuscule, ce n'est pas encore tout à fait l'heure du souper mais tout le monde est déjà à l'intérieur. Les lanternes du jardin sont allumées, attirant quelques insectes qui tournent autour, de même que la plupart des chambres. L'engawa étant ouvert, je vois par moments les silhouettes des résidents se découper en ombres chinoises au travers des battants en papier.

Konnosuke me demande de laisser la charrette de provisions à côté de la remise pour qu'on vienne la décharger et me suggère de prendre du repos avant de filer retrouver le Maître.

Ce n'est pas de refus. Après avoir autant marché, je ressens une forme de fatigue agréable, de celles qui m'indiquent que j'ai bien travaillé et que ma journée a été remplie.

Je prends avec moi mes achats personnels, en songeant qu'il me faudra remercier le Saniwa pour l'argent, et vais tout déposer dans ma chambre. A ma grande surprise, je la trouve vide. Même mes vêtements ont disparu de la penderie. Je sors un moment dans le couloir pour vérifier si je ne me suis pas trompé de porte mais ce n'est pas le cas.

Je hausse finalement les épaules et pose malgré tout mes affaires sur le tatami. Je devais déménager de toute façon. Il y a un temps pour tout, et actuellement j'ai surtout envie d'un bain.

Je pars donc me détendre dans les sources et réalise que l'exercice est plus difficile que prévu en me remémorant les détails de la soirée de la veille. Je crois que les onsen ne me feront plus jamais le même effet...

La chaleur de la vapeur me rappelle à quel point tout mon corps était en feu sous celui de Mikazuki ce soir là. Je me souviens de tous les petits bruits gênants que je faisais, du moment où j'ai joui sur son ventre et de la façon dont il m'a regardé après, son sourire indéchiffrable aux lèvres.

Je réalise que mon coeur s'accélère. Il bat dans ma poitrine, contre mon cou et dans ma tête comme un taiko déchaîné. Je m'enfonce sous l'eau bouillante pour oublier.


Quand je sors enfin des bains, habillé d'un yukata blanc pour le reste de la soirée, je vais récupérer tout ce que j'ai laissé dans mon ancienne chambre et rejoins celle de Mikazuki. Le battant s'ouvre sans bruit.

C'est étrange de me dire que cette pièce impériale est à présent aussi la mienne. Son occupant est comme à son habitude assis sur l'engawa et je l'entends d'ici jouer du shinobue devant le jardin zen. Une ambiance presque mystique s'est emparée des lieux au son de la flûte en bambou.

Je referme derrière moi et remarque presque instantanément mon futon près de - ou plutôt collé à celui de Mikazuki. A bien regarder, toutes mes affaires sont déjà déposées sur le kotatsu ou dans un coin de la pièce, attendant que je m'en occupe. Même mes vêtements et mon armure sont disposés dans la penderie pour les premiers et sur un mannequin sous verre pour la seconde. Mon arme a été précautionneusement placée dégainée sur un support en bois verni, mon fourreau exposé un étage plus bas. Je regarde le majestueux tachi du maître Sanjou Munechika installé juste au-dessus de mon katana et dont les imprimés lunaires d'or renvoient la lumière comme de petits miroirs.

J'approche lentement du meuble d'exposition, comme happé, et ne résiste pas à la tentation de soulever le Mikazuki Munechika de son socle. La répartition de son poids m'est parfaitement inconnue et il est plus lourd que mon propre sabre. La façon dont il épouse mon bras est une sensation très différente de celle à laquelle je suis habitué en combat. Quant à la lame, elle est d'une beauté inouïe aujourd'hui encore, comme si le temps n'avait eu aucune emprise sur l'acier. Je passe un doigt sur la ligne de trempe et le métal émet un son limpide agréable.

Le shinobue de Mikazuki s'arrête net à cet instant précis.

Je relève la tête et regarde son dos droit, noble, encadré par le paysage figé du jardin de sable blanc. Il a abaissé les bras, la flûte toujours entre ses doigts fins.

- "Me tenir entre tes mains te fait plaisir ?" demande-t-il sans se retourner.

Je sais que la question cache une certaine forme de malice. Un katana est une arme exclusive que beaucoup de samouraïs considéraient comme l'extension de leur âme. Dans notre cas, nos sabres sont bien plus que cela. C'était encore le centre de notre conscience il y a peu et nous y sommes étroitement liés aussi bien sur le plan physique que psychique. Je peux concevoir que mon geste puisse être perçu comme indélicat.

- "Désolé, je ne sais pas ce qui m'a pris. Je crois que j'étais juste un peu curieux."

Je repose la lame sur le support, vaguement confus.

- "Ce n'est pas un problème. Tu peux me toucher autant que tu le souhaites, Tsuru."

Sans même le voir, je devine son sourire faussement innocent inonder son visage.

- "Vieux pervers..."

- "Ha ha ha, je ne vois pas de quoi tu parles."

Je le rejoins en ramassant au passage la boîte contenant son kimono et demande :

- "C'est toi ou Mitsutada qui a déplacé mes affaires ?"

- "C'est moi. Tu avais l'air occupé aujourd'hui et j'avais du temps à tuer de toute façon."

- "Aw, on s'ennuie sans moi, grand-père ?" dis-je d'une voix sarcastique en m'asseyant près de lui.

- "Qui sait ?" dit-il en plantant son regard dans le mien, la mine aimable.

Son assurance a la fâcheuse tendance à entamer ma confiance quand je lui parle. J'ai l'impression qu'il a beaucoup plus de contrôle que moi sur ses émotions et il me le fait bien comprendre.

- "J'ai ramené un koto, au fait," dis-je pour esquiver un silence gênant entre nous. "Je ne sais pas particulièrement bien m'en servir mais je me disais que j'apprendrais peut-être en t'accompagnant quand tu joues."

- "Oh ?" fait-il en tournant la tête et en jetant un coup d'oeil à l'instrument que j'ai posé dans la chambre. "Je suis curieux de voir comment tu te débrouilles. Et ça ?"

Il désigne soudain la boîte sur mes genoux, l'air intéressé.

- "Ça c'est pour toi. Je ne peux pas vraiment dire que c'est un cadeau vu que c'était l'argent du Maître mais j'espère que ça te plaira."

Je lui tends le paquet, étrangement nerveux. Si ça ne lui plait pas, je suis bon pour me noyer dans la tourbière de la honte. Il a cependant l'air particulièrement ravi de l'attention. Son expression quoique toujours noble m'évoque un chat ronronnant de bonheur.

Lorsqu'il ouvre le couvercle et sort de la boîte l'élégante tenue aux reflets nocturnes, il sourit toujours, mais cette fois avec une espèce de tendresse dissimulée au fond des yeux. Je ne sais pas comment l'interpréter.

- "Tu penses donc à m'habiller même quand le Maître t'envoie faire les commissions à l'autre bout de la préfecture ?"

- "Mais non, ce n'est pas ce que tu... !"

Il rit, sans doute à voir mon visage déformé par l'embarras et à la façon dont j'essaye de me trouver des excuses.

- "Tu veux bien m'aider à l'enfiler ?" demande-t-il en me présentant les étoffes de soie.

- "Quoi ? Là ?"

Il dépose la tenue dans son carton, se lève et commence à défaire son obi. Ma voix se bloque dans ma gorge à la vue du yukata tombant de ses épaules nues. Une vague d'excitation me paralyse sous des radiations de chaleur tandis que je le regarde se déshabiller.

- "Le spectacle te plait ?" me lance-t-il avec le même air malicieux qu'il m'adressait un peu plus tôt.

Dans un soucis de dignité, je me lève et l'aide à passer son kimono. Comme je le pensais, le vêtement relève sa beauté et lui va si bien qu'il aurait pu n'être taillé qu'à son attention. D'élégants emblèmes dépeignant la lune se détachent comme des feuilles d'or sur la soie d'un noir profond et le long drapé jeté sur les épaules à la manière d'une cape lui donne des airs de Seigneur. A le regarder maintenant, j'ai la désagréable impression de n'avoir choisi ce cadeau que dans mon propre intérêt.

- "Il est très agréable à porter," me dit pourtant Mikazuki en touchant la texture du col croisé sur son torse. "Merci, Tsuru."

Quand il relève la tête, il fait alors un pas vers moi et embrasse mes lèvres sans prévenir. Une douce chaleur éclot entre nous, comme un bourgeon déployant ses pétales.

Je lui saisis la nuque et me perds avec lui dans un débordement de passion de courte durée. La cloche sonne au loin l'heure du repas, nous ramenant brusquement dans l'instant présent, l'un contre l'autre sur l'engawa.

- "Il faudra que je touche deux mots à Hasebe au sujet de cette cloche," commente Mikazuki en regardant en direction du bruit.

- "Si Mitsutada me surprend encore à sauter les repas, je risque d'avoir du mal à trouver une excuse potable."

Il pose les yeux sur moi et sourit.

- "Remettons ça à plus tard, dans ce cas."

Nous nous séparons pour rejoindre les autres et je me demande en marchant si je m'habituerai un jour à notre étrange relation.


Nous avons fait l'amour deux fois de suite avant que Mikazuki ne m'autorise à dormir. Rien que d'y penser, c'est un peu embarrassant.

Cette partie de la Citadelle est très calme de nuit et je me suis endormi rapidement pendant qu'il me caressait les cheveux. Je pense avoir plongé dans un sommeil très profond, car je ne me souviens pas d'avoir rêvé, mais je me réveille brusquement aux alentours de quatre heures du matin et ne trouve personne près de moi.

- "Mikazuki ?"

Son futon a été réarrangé. La grande couverture qu'il a sorti des placards pour nous couvrir tous les deux est lissée de son côté comme s'il avait soigneusement fait son lit avant de partir. Je jette un coup d'oeil dans la pièce plongée dans l'obscurité. La vitrine sous laquelle il entrepose son armure ne présente plus que la silhouette du mannequin, ce qui veut dire qu'il s'est habillé en perspective d'un combat avant de sortir.

Malgré mon esprit encore ensommeillé, je me demande ce qui se passe à la Citadelle pour que Mikazuki en vienne à découcher. Le Saniwa n'a jamais fait partir personne à des heures pareilles.

Tandis que je repose la tête sur mon oreiller, je me rends compte qu'une fleur d'amaryllis est posée près de moi sur un mouchoir blanc. Je suis à peu près sûr que ce n'était pas là au moment où je me suis endormi. Ce qui voudrait dire que Mikazuki est sorti la cueillir dans la nuit pour la déposer ici.

De mon point de vue et dans le noir, elle ressemble à une tâche de sang sur la neige. Je la prends entre mes doigts et la fait tourner en espérant qu'il n'a aucun sous-entendu à me faire passer. Je ne suis pas un connaisseur en symbolisme floral mais c'est le genre de chose que je le verrais bien maîtriser, au même titre que la calligraphie, les haïku et la pratique du shinobue.

La fleur encore dans la main, je me rendors en réalisant à quel point Mikazuki est pétri de talents et excelle dans tout ce qu'il entreprend.


Le soleil est déjà haut dans le ciel quand je me lève, le corps assez endolori, et je ne trouve toujours personne dans la chambre. Je ne sais pas si je devrais commencer à m'inquiéter mais je me dis sur le moment qu'en parler à Mitsutada et Ookurikara me calmera sûrement. Si quelque chose était arrivé à qui que ce soit, la Citadelle toute entière serait en alerte et la cloche de la cour aurait sonné. Je ne peux pas être assez dur d'oreille quand je dors pour manquer ça.

De bonne humeur, j'enfile une tenue simple pour aller prendre mon petit-déjeuner avec les autres. Mon sabre repose toujours sur son socle, et je note l'absence du Sanjou juste au-dessus. Mes soupçons se confirment. Une équipe de nuit a sans doute été dépêchée dans l'urgence. Je me sens juste vaguement vexé de ne pas avoir été assigné avec les autres.

- "Mitsu-bou, je prendrais bien de l'omelette avec mon riz, pour une fois," dis-je en entrant dans la cuisine.

Sauf que c'est Nikkari que je trouve devant une série de pots en fonte, baguettes à la main et de toute évidence de corvée.

- "Oh, désolé Nikkari-san. Je pensais trouver quelqu'un d'autre."

- "Ce n'est rien", me dit-il de sa voix énigmatique. "Le Saniwa a envoyé Mitsutada en mission au beau milieu de la nuit."

- "Quoi, lui aussi ?"

- "De ce que j'ai compris, c'est la première fois depuis ton assignation à la première équipe qu'ils partent sans toi ?"

Il est plutôt bien renseigné. Mais je ne devrais pas m'en étonner, Nikkari étant lui aussi un membre de notre groupe.

- "Est-ce que tu sais pourquoi ils ont été envoyés en pleine nuit ?"

- "Pas encore. Le Maître ne s'est pas prononcé depuis leur départ," dit-il en me servant un généreux bol de riz.

Je viens l'aider en prenant les oeufs dans le réfrigérateur et en saisissant une poêle.

- "Merci. Je m'occupe de l'omelette."

Je me rends compte que je n'ai pas encore eu l'occasion de passer beaucoup de temps avec le wakizashi d'Aoe Sadatsugu. Nous ne fréquentons pas spécialement les mêmes lieux au même moment et je n'ai été envoyé avec lui sur le champ de bataille qu'une fois ou deux.

Je le regarde préparer de grandes portions de nourriture pour les résidents qui viennent réclamer leur part. Il a l'air à l'aise aux fourneaux.

Je récupère mon omelette et mon bol. Nikkari m'a généreusement laissé deux fines tranches de saumon pour accompagner mon riz.

- "Bon, je suppose que je vais faire une petite surprise à Kara-chan puisque le Chef cuistot n'est pas là."

- "Ookurikara a été envoyé avec les autres pour te remplacer. Tu risques de le chercher longtemps," me prévient-il en tendant à Gokotai un petit plateau de nourriture.

- "Bo...Bonjour Tsurumaru-san," balbutie timidement ce dernier en me croisant pour rejoindre ses frères, un tigron dans son sillage.

- "Oh... Heu.. Bonjour, Gokotai," dis-je confus avant de poser les yeux sur Nikkari. "Alors il a été assigné à son tour à l'équipe ?"

- "Oui, le Maître semble penser que nous travaillons mieux par affinité. Il devient donc logique de placer sous une même bannière les trois sabres de Date Masamune."

Je souris, bien qu'un peu déçu d'apprendre qu'aucun de mes proches n'est resté à la Citadelle.

- "Il se débrouillera très bien sur le terrain. Kara-chan n'est pas du genre à plaisanter."

- "Tu m'en diras tant," répond-il en me renvoyant une mine agréable.

Dehors, la cloche se met soudain à sonner un grand coup, annonçant le retour de la première équipe d'intervention. Nikkari et moi échangeons un regard.

Il préfère rester à l'intérieur mais je ne me gêne pas pour sortir avec mon bol dans une main et l'assiette de mon omelette dans l'autre. La curiosité l'emporte souvent, avec moi, mais je suis surtout impatient de retrouver mes compagnons et plus encore...

- "Tsuru."

Retrouver Mikazuki.

Il se tient en tête de groupe et me lance un regard bienfaisant que je sens se diluer à travers mon corps comme un poison dangereux. Je me sens aussitôt apaisé par sa présence, un peu comme si je réalisais soudain que je retenais mon souffle depuis son départ.

Il tient entre ses mains un tachi aussi blanc que moi, bien qu'à l'apparence plus épurée, et c'est à cet instant que je réalise qu'il est blessé. Une bête coupure au bras, qui a entaillé son magnifique par-dessus, son keikogi, et qui a entamé la chair délicate qui se dissimulait dessous.

Mitsutada vient à ma rencontre alors que je me presse vers l'équipe :

- "Ne t'inquiète pas, Tsurumaru, ce n'est qu'une blessure superficielle."

- "Hn," fait joyeusement Mikazuki en hochant la tête, "Une seconde d'inattention mais rien de sérieux. Je passerai à l'infirmerie plus tard."

La crispation de mes épaules diminue, mais une question me taraude toujours :

- "Cette expédition avait quoi de si spécial pour que le Maître décide de vous envoyer en pleine nuit ?"

- "Voilà ce qu'elle avait de "spécial"," me dit Mitsutada en désignant le nouveau sabre entre les mains du Commandant.

Je ne suis pas sûr de comprendre immédiatement mais Mikazuki répond vite à mes interrogations, amusé par mon expression dubitative :

- "Juzumaru Tsunetsugu. L'un des cinq Tenka Goken vient de rentrer à la Citadelle."


- "L'invocation est plus longue que d'habitude."

- "C'est parce qu'un Tsukumogami dont l'essence est plus dense mettra toujours plus de temps à apparaître," me répond Mikazuki près de moi.

Nous sommes étendus nus sous la couverture et mon épaule frôle la sienne. Sa chaleur envahit le futon, le transformant en nid confortable malgré le battant entrouvert du jardin et la fraicheur de la nuit.

- "J'ai trouvé ta fleur, au fait," dis-je doucement. "Mais j'aurais aimé que tu me préviennes de ton départ."

- "Tu dormais si bien, Tsuru. Et je savais que ça t'aurait rendu nerveux pour le reste de la nuit. Ne m'en veux pas de t'avoir laissé te reposer."

- "Je ne t'en veux pas."

La nervosité a de toute façon finit par me gagner, avec ou sans ses petites attentions. Il me regarde, la mine pour une fois sérieuse :

- "Tu as l'air préoccupé."

- "Je me rends compte qu'avec ce qui est arrivé à Imanotsurugi, j'étais presque inquiet à l'idée de te savoir parti sans moi."

- "Tu n'as pas confiance ?"

- "Ce n'est pas ça mais tu sais, à choisir, je préfère surveiller tes arrières plutôt que d'être laissé à la Citadelle."

- "Le Maître a jugé bon de te laisser décompresser après t'avoir envoyé en ville. Ce n'était pas une manière de te punir. Considère plutôt ça comme une courte permission."

Je ne dis rien. Quelque chose a grandi en moi ces derniers jours, prenant racine dans mes plus fortes convictions et devenant une faiblesse de plus en plus évidente.

Mon existence a été parsemée de morts, d'effusions de sang et de déceptions. Depuis Shimotsuki, j'ai apporté le malheur à bon nombre de mes anciens maîtres sans jamais pouvoir rien y faire, devenant par extension victime de ma propre corruption.

Les jours que j'ai passé sous terre m'ont bien trop rapproché du Yomi. J'ai été souillé de sa main alors qu'Il dévorait la chair de Sadayasu Adachi et j'ai été condamné à ne jamais plus redevenir le sabre pur que j'étais autrefois, pas même lorsque la lumière du feu dans la nuit m'a baigné dans sa bienfaisance alors que le jeune Hôjô me déterrait.

Aujourd'hui, alors que Mikazuki devient la personne la plus importante à mes yeux et que mon attachement repousse chaque jour de nouvelles limites, je commence à craindre de voir ressurgir mes vieux démons.

Mon seul réconfort est de me dire que j'ai cette fois le pouvoir de confronter la Mort et de réclamer compensation à la force de mes bras.

Alors que je suis plongé dans mes pensées, je sens sa main venir contre ma joue. Il ne dit rien mais son geste est si tendre que j'en suis moi-même étonné. Son regard est comme un deuxième ciel sous lequel je ne risquerais plus jamais de souffrir. Je jurerais entendre la promesse dans un coin de mon esprit et, le coeur léger, je repose la tête contre son épaule.