On voit toujours la mort de hide d'après Yoshiki et je crois que tout a été écris sur ce thème-là. Alors si on changeait de point de vue?
OS 7 : La véritable amitié se voit dans le malheur (proverbe).
Accoudé à la rambarde de la véranda, je suis des yeux la chute lente de la cendre de ma cigarette. J'ai vue sur une petite cour triste obscurcie par le crépuscule. Le ciel est bouché par une telle couche de nuages que nous n'avons même pas droit à ce déploiement d'or et de pourpre qui accompagne généralement les couchers de soleil. Non, le paysage est recouvert d'un glacis de gris comme si la lumière elle-même participait à ce jour de deuil. Bien que nous soyons en ville, je n'entends pas un bruit de voiture. Le silence est total et pesant sur mon cœur déjà si lourd.
7 Mai 1998. Une affreuse, une épouvantable journée. Nous sommes revenus des funérailles il y a à peine deux heures et notre hide n'est désormais plus qu'un tas de cendres.
A y penser, j'ai encore la gorge qui se serre. Heureusement que nous n'avons pas vu la crémation, je crois que je ne l'aurais pas bien supportée. Je n'ai jamais vécu un jour aussi pénible et je me sens aussi à bout que si je n'avais pas dormi depuis une semaine. En fait c'est presque le cas…ça fait cinq jours que j'ai des crampes à l'estomac et que je n'arrive pas à dormir. Je n'en peux plus…
Tristement, je jette mon bout de cigarette et rentre à l'intérieur en serrant ma veste contre moi. Il fait plus froid que d'habitude ce soir. Dans le salon faiblement éclairé par une unique lampe orangée, je vois Pata qui débouche du couloir qui mène aux chambres. Nous sommes dans son appartement.
- Comment va Yoshiki ? murmurai-je d'une voix rauque de fatigue.
Pata soupire. Son visage est terriblement marqué par le chagrin et il semble aussi nerveusement épuisé que moi. Sa voix est faible quand il me répond :
- Il s'est réveillé mais ça ne va pas bien du tout. J'ai préféré le laisser seul avec Toshi.
Je me laisse tomber sur le canapé, le menton sur les mains. Yoshiki…Je crois que je n'avais jamais su ce qu'était le désespoir avant de l'avoir vu aujourd'hui. On aurait dit un mort-vivant. Je suis incapable de comprendre comment, dans l'état où il a été toute la journée, il a pu trouver la force d'aller parler aux fans puis de jouer Forever Love jusqu'au bout, alors que moi et Pata, nous n'y sommes pas parvenus. J'ai honte de n'avoir même pas pu faire ça pour hide. Je voulais vraiment jouer mais je me suis retrouvé incapable de bouger, glacé jusqu'aux bouts des doigts. Je suis resté cloué sur ma chaise, ma basse sur les genoux à sentir mon cœur se déchirer en écoutant la voix de Toshi, saturée de sanglots. Pour Yoshiki, je crois que ça a été l'effort de trop. Après la chanson, ils ont emmené le cercueil de hide pour l'incinération et il s'est effondré d'un coup. Après ça, on n'a pas pu tenir davantage ; nous avons emmené Yoshiki et Pata nous a conduits jusqu'ici. Je crois que nous allons rester ici cette nuit à la fois pour veiller sur Yoshiki et aussi parce qu'au fond, aucun de nous n'a envie de se retrouver tout seul.
Pata est toujours debout, les yeux dans le vague et me dit :
- Je suis inquiet pour Yo. Il l'aimait tellement…j'ai peur qu'il essaie de se tuer.
- Il en est capable, dis-je. Raison de plus pour que nous gardions un œil sur lui. J'espère que Toshi va assurer lui aussi.
Je ne peux m'empêcher de laisser transparaître un petit doute dans ma voix. Je suis surpris que Toshi soit venu avec nous après tout ce qui s'est passé car lui et Yoshiki ne se sont pas vus depuis le Last Live. J'aurais cru que l'état de Yoshiki l'aurait indifféré et qu'il serait rentré bien tranquillement avec son enquiquineuse de femme en nous laissant nous occuper de lui. Et pourtant, il est resté, il a pleuré, il a porté Yoshiki dans ses bras quand il s'est évanoui et il est resté là-bas dans la chambre à attendre son réveil. C'est comme si tout était redevenu comme avant. Pourtant, je ne préfère pas bâtir trop d'espoirs là-dessus. Quand bien même X-Japan finissait par se reformer, sans hide, rien ne sera jamais pareil.
Pata qui a noté mon scepticisme me répond d'une voix douce :
- Toshi est toujours celui qui connaît le mieux Yoshiki. Je lui fais confiance pour trouver les mots qu'il faut, je sais qu'il n'ira pas aborder les sujets…sensibles dans un moment pareil.
Il vient enfin s'asseoir dans le large fauteuil à côté du canapé, le profil caché par un rideau de cheveux bouclés. Moi je ne sais plus de quoi j'ai envie : j'ai sommeil mais je ne veux pas aller dormir, j'ai faim mais j'ai peur de vomir si j'avale quelque chose, j'ai froid mais je n'ai même plus la force de me lever pour aller chercher un pull parmi ceux de Pata. Dans le silence revenu, je pense encore à hide, à ses yeux lumineux, à sa voix nasillarde qui me faisait sourire. Et à cette image de vie se superpose soudain celle horrifiante de son cadavre éteint dans un cercueil d'un blanc aseptisé. Un long frisson me secoue, je donnerais n'importe quoi pour m'arracher cette vision de la tête et ne me rappeler que du hide qui gambadait sur scène dans une combinaison jaune canari. De celui qui me faisait peur au début mais que j'ai fini par considérer comme un grand frère.
C'est à ce moment-là que je réalise qu'un son étrange se fait entendre depuis la chambre d'à-côté. Quand je comprends ce que c'est, mon cœur déjà bien ébréché achève de partir en miettes : ce sont des sanglots que j'entends. Yoshiki est en train de pleurer comme jamais je n'ai entendu un homme le faire. On dirait plutôt un enfant perdu, ses pleurs ressemblent presque à des cris. Je me sens si bouleversé que je me lève et m'exclame :
- Oh Pata tu entends ça ? C'est trop affreux, il faut qu'on fasse quelque chose !
Mais il se contente de secouer la tête sans bouger de sa position. Une intuition me pousse à venir m'asseoir près de lui et, à mon approche, il baisse encore plus la tête. Je comprends alors qu'il pleure lui aussi avec sa pudeur habituelle.
- Pata…
Je l'entoure de mes deux bras et l'attire contre moi. Il se laisse faire avec un peu de raideur car il n'a jamais été très tactile. Et je sens bien qu'il se retient parce qu'il ne veut pas craquer. Mais je sais que, même si ça se voit moins, sa souffrance n'est pas inférieure à celle de Yoshiki. Pata connaissait hide depuis plus longtemps que nous tous. Ils avaient chacun un style et un caractère radicalement différents mais malgré cela, j'ai toujours senti une symbiose incroyable entre eux lorsqu'il s'agissait de musique. Durant les périodes de travail, hide entraînait toujours Pata dans un coin du studio et là, ils s'asseyaient par terre, guitare sur les genoux et ils bossaient les morceaux rien qu'eux deux sans que jamais je n'entende la moindre dispute. Et je ne parle pas du nombre de fois où ils sont allés boire ensemble ! hide a toujours voulu que Pata l'accompagne durant ses solos pour X et durant sa carrière personnelle. Pata n'a jamais manqué un live de lui comme si hide avait trouvé le partenaire parfait et qu'il refusait d'en changer. Après que Yoshiki se soit retiré à Los Angeles à la fin du groupe, Pata et hide sont restés fourrés ensemble avec les Spread Beaver. C'est pour ça que j'ai le cœur serré en pensant à ce que Pata doit ressentir. La différence, c'est qu'il n'est pas démonstratif comme Yoshiki. Il garde tout en lui et c'est parfois bien pire.
Soudain, comme s'il n'avait plus la force de se retenir, son corps s'effondre presque contre ma poitrine et il lâche enfin les pleurs qu'il s'efforçait de contrôler. Je le sens si fragile tout d'un coup alors que c'est lui qui m'a pris sous son aile depuis mon arrivée…dans ce cas, c'est à mon tour de le soutenir avec la force qu'il me reste. Je le serre dans mes bras, doucement. Il tremble de chagrin et de fatigue, le visage caché dans ma veste noire. Je passe ma main dans ses longs cheveux de poupée. C'est un geste que beaucoup de ses amis ont envers lui parce que cette crinière légère donne vraiment envie de jouer avec. Parfois, il râle pour la forme en disant qu'il n'est pas un chat mais, au fond, je sais qu'il aime bien ce geste affectueux.
J'entortille une de ses boucles autour de mon doigt en essuyant de ma main libre les larmes qui ont coulé sur mes joues. Puisque je ne n'entends plus Yoshiki, j'ose espérer que Toshi a réussi à le calmer.
- Heath…il me manque…
Pata me murmure ça presque avec timidité. Lui qui ne se plaint jamais, n'élève jamais la voix et ne parle jamais de ce qu'il ressent. On dirait un appel à l'aide. Comme je sens que sa position n'est pas confortable, je le redresse pour le caler plus confortablement contre moi, lui offrant mon épaule comme appui. Il se laisse faire, les yeux ouverts droit devant lui. Ses pleurs se sont arrêtés mais je crois qu'un rien suffirait à les faire repartir. Je ne sais pas quoi lui dire puisque hide me manque à moi aussi. Je préfère poser ma tête contre la sienne : je te comprends, je suis là… Son corps frêle réchauffe un peu le mien. Je me sentirais bien si je n'avais pas un poids d'une tonne sur le cœur.
Pata sent bon l'after-shave. Il utilise le même depuis que je le connais alors je l'ai rapidement associé à ce parfum qui m'apaise. Je sais demain, lorsqu'il faudra à nouveau affronter le jour et l'absence de notre Pink Spider, la tristesse se réveillera. Mais pour le moment, j'ai besoin d'oublier ne serait-ce que quelque heures. Qu'on m'enferme dans une bulle hors de tout avec juste la sensation de cet être échoué contre moi et son parfum réconfortant.
Je prends la main de Pata dans la mienne. Elle est délicate et fraîche. Je joue du pouce sur sa paume et ses longs doigts qui remuent légèrement pour s'accrocher aux miens. Tentative dérisoire de nous soutenir mutuellement d'une perte aussi injuste.
Dehors, il fait totalement nuit. L'unique lampe allumée sur la petite table à côté du canapé suffit à peine à éclairer jusqu'au fond de la pièce. J'ai soudain envie de tourner les aiguilles de ma montre à minuit une, histoire que ce jour maudit appartienne enfin au passé. Mais ça ne suffira pas à nous consoler…
Au bout de longues minutes, j'ai l'impression que le silence s'est épaissi parce que je ne perçois même plus la respiration de Pata. Et pour cause, il s'est endormi et son souffle est si léger qu'on le remarque à peine. Dormir…c'est encore tout ce qu'il nous reste à faire pour nous débarrasser de cette journée de cauchemar. Et puis demain…demain, il faudra bien qu'on essaie de relever la tête parce que Yoshiki va avoir besoin de nous plus que jamais.
De penser au sommeil, j'ai soudain les paupières qui s'alourdissent. Comme je ne veux pas réveiller Pata, il n'est pas question que je bouge d'ici. Ce fauteuil est confortable et je suis si fatigué que je serais capable de dormir n'importe où… Je passe mes bras autour de mon meilleur ami, ma tête posée sur la sienne et je m'enfonce rapidement dans une inconscience sans rêve.
