Chapitre 7
Les lattes de bois de la mezzanine au-dessus de sa tête se détachaient lentement dans l'obscurité, comme ses yeux s'habituaient au manque de luminosité. Il s'était réveillé en sursaut, une sueur froide glissant le long de son dos. Le souffle court, il s'était tourné sur le côté, espérant chasser les images qui venaient de passer devant ses yeux. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas fait de cauchemars, et il se sentait encore chuter entre les branches sans pouvoir s'arrêter.
A l'extérieur, la veilleuse éclairait à peine par la toute petite fenêtre. Il se redressa légèrement, passant une main fraîche sur son visage. Il y avait plusieurs nuits qu'il dormait mal depuis leur accident, et il redoutait de plus en plus le jour où il devrait s'élever de nouveau. Avec le recul, il ne comprenait pas ce qui s'était passé. Pourquoi ? Il avait heurté une branche, chose qui n'aurait jamais dû arriver il avait pourtant l'habitude de se déplacer avec son équipement tridimensionnel, maintenant.
Alors pourquoi ? Pourquoi son système de propulsion ne s'était-il plus enclenché ?
Le silence répondait aux respirations qui résonnaient autour de lui. Sur la mezzanine d'à côté, les éternels ronflements de Reiner s'exprimaient dans la joie et la bonne humeur, lui arrachant un tout petit sourire. Depuis qu'ils s'étaient blessés, le grand blond avait été déplacé avec Bertold et Connie pour laisser plus d'espace aux deux estropiés et éviter les accidents nocturnes.
A ses côtés, le corps allongé lui tourna le dos avec un soupir endormi. Il pouvait tout juste distinguer la forme de ses cheveux, le haut de son crâne dépassait à peine de la couverture. Précautionneusement, Jean se rallongea, rabattant les tissus épais sur lui pour retrouver la chaleur de nouveau. L'air dans la pièce était frais malgré le nombre de personnes qui s'entassaient, et il remonta un peu les jambes pour se recroqueviller, cherchant sa propre chaleur. Il sursauta quand son genou rencontra un obstacle mou et chaud en chemin, et retint sa respiration quelques secondes pour finalement se rendre compte que depuis le début, il n'était plus sous sa couverture. Il s'agissait probablement de l'arrière d'une cuisse, vu sa position et sa hauteur par rapport à lui.
Il entendit un petit soupir quand il entra en contact avec le garçon, et celui-ci se retourna brusquement de nouveau sa jambe s'abattit sur les siennes et son bras retomba mollement sur le matelas, à moitié tendu et manquant de peu son visage. Jean mit un petit moment avant d'oser essayer de bouger, mais finalement il abandonna : la jambe de Marco le retenait et sa chaleur était en fait la bienvenue. Que ce soit pour un besoin humain ou simplement physique, sa présence était tout simplement rassurante.
Un petit gémissement étouffé par les draps lui parvint et il rouvrit les yeux. Marco avait le visage en partie enfoui dans son oreiller, recouvert par les couvertures jusqu'aux oreilles. Les discrets reniflements n'échappèrent pas à Jean, habitué aux nuits tristes de Marco pendant son sommeil. A tâtons, il retrouva la main tombée près de son visage un peu plus tôt, et après une brève hésitation, il enroula ses doigts autour du poignet, passant lentement son pouce dans le creux de sa main pendant quelques minutes. Ca aussi, il s'y était habitué. Combien de fois l'avait-il fait ?Au fil des mois, il avait perdu le compte et se contentait de calmer son camarade avant de se rendormir, priant pour que Reiner n'ouvrît pas les yeux à ce moment-là. Il ne l'avait jamais dit au brun, doutant que ce dernier prît très bien le fait que quelqu'un s'occupât de lui lorsqu'il pleurait dans son sommeil. Il n'était pas sûr qu'il soit lui-même au courant de ce fait.
Ce qui le réveilla, ce ne fut pas le soleil qui apparaissait à peine, contrairement à son habitude. Il faisait terriblement chaud, et il avait cette étrange impression qu'il n'allait pas tarder à suffoquer. Paradoxalement, il n'avait pas envie de bouger. Il savait qu'il avait encore du temps avant de se lever : le soleil n'était pas encore assez haut, les rayons avaient encore de la peine à passer la petite fenêtre. Il voulut s'étirer un peu, mais abandonna aussitôt l'idée quelque chose le bloquait, ou plutôt…Enfin, si. Il y avait quelque chose.
Surpris, Marco entrouvrit un œil, puis le deuxième pour être sûr lorsqu'il tomba sur la tignasse blonde qu'il connaissait si bien pour se réveiller à côté tous les matins. Bon, ça, à la rigueur, ils avaient tendance à bouger dans leur sommeil, au grand désespoir de Reiner. Soit. Mais, juste…Pourquoi diable se retrouvait-il les jambes enroulées autour de Jean ?
Il frémit soudain en sentant le souffle chaud sur ses clavicules. Le visage du garçon était suffisamment proche pour q u'il sente sa respiration passer dans l'ouverture du col de sa chemise, lui chatouillant la peau. Marco tenta de bouger discrètement, mais il se retrouva confronté à deux éléments de poids : sa jambe glissée au chaud sous la bassin de Jean, et la main serrée autour de la sienne, qu'il ne remarquait que maintenant. Il tiqua d'ailleurs un peu sur ce point, notant que ce n'était pas la première fois qu'il se réveillait ainsi. Enfin si, c'était probablement la première fois qu'il se retrouvait avec Jean dan ses draps et il n'avait jamais vraiment pensé à le voir aussi proche et sans défense. Surtout qu'il était difficile de faire plus proche quand lui-même était pratiquement monté dessus.
Marco se retint de soupirer face à l'incongruité de la situation, bénissant à la fois la couverture qui les cachait –même si ça pouvait être traître également aux yeux de quiconque les voyait- et le fait que Jean dormait aussi profondément que ses camarades lorsque venait le matin. Quant à lui-même, pour la peine il était incroyablement réveillé.
A un moment, Jean s'agita un tout petit peu, révélant brusquement à Marco le danger de la situation quand le bassin du garçon bougea également, prisonnier entre ses cuisses et terriblement proche du sien. Il retint de justesse un gémissement en sentant un frôlement contre son entrejambe, pinçant les lèvres fermement.
Merde.
Plus la peine de réfléchir d'un coup sec, il décrocha ses jambes, sentant le corps de Jean sursauter au mouvement brusque. Un petit gémissement douloureux se fit entendre, et Marco ferma aussitôt les yeux en s'éloignant de quelques centimètres, ou en tout cas autant qu'il le put. Même s'il avait toujours la main de Jean fermée sur la sienne, la situation paraîtrait moins anormale aux yeux de tous. Il regrettait cependant la chaleur de son corps, ses jambes se retrouvant sur les draps refroidis depuis un moment. Il détestait cette sensation, frissonnant déjà.
-Mh…Marco… ? entendit-il soudain tout bas.
Le brun s'en voulut d'avoir réagi ainsi et croisa les doigts pour ne pas avoir réveillé les douleurs de Jean. Après tout, ni l'un ni l'autre n'était responsable de leur position respective, rien ne l'avait obligé à s'en défaire. Il entrouvrit un œil, feignant de se réveiller, et rata un battement de cœur devant le visage du garçon, à moitié endormi encore. Ce regard encore embué, ces lèvres entrouvertes, ce brin de langue qui venaient les humecter en les sentant déshydratées par la chaleur de la nuit, cette chemise dont il ne savait où Jean avait bien pu faire commencer le boutonnage –ou s'il l'avait fait, d'ailleurs…
Marco referma les yeux, essayant de chasser les images imprimées sur sa rétine, et tenta d'agir d'une manière normale pour quelqu'un qui venait de se réveiller.
-Quoi ? soupira-t-il.
L'air de rien, il tira sur sa main en se tournant sur le dos, la dégageant des doigts de Jean comme s'il n'avait rien remarqué. Le garçon s'étira légèrement avant de frotter ses hanches, visiblement perplexe. Marco préféra faire comme s'il n'avait rien remarqué et mima un bâillement, glissant un bras derrière sa tête quelques minutes, avant de finalement se redresser. Il eut tout juste le temps de voir la main de Jean apparaître à nouveau dans son champ de vision que celui-ci avait accroché le bas de sa manche.
-Pourquoi tu te lèves toujours aussi tôt ? marmonna-t-il, la bouche pâteuse au réveil.
Marco haussa un sourcil, un peu surpris par la question tardive. Après tout, ce n'était pas comme si c'était quelque chose de récent il avait toujours agi ainsi, depuis leur arrivée.
-C'est plus tranquille, répondit-il simplement à voix basse, en jetant un coup d'œil à la fenêtre. C'est calme et personne ne vient me déranger.
Il avait eu l'impression que le temps avait filé à vive allure. Pourtant, il n'en était rien. Quelques minutes à peine s'étaient écoulées depuis qu'il avait ouvert les yeux. Soupirant, il se laissa glisser sous la couverture, remarquant que Jean ne le lâchait pas, les yeux à nouveau presque fermés par le sommeil.
-Eh, arrête ça…, souffla-t-il en décrochant ses doigts un par un de sa manche.
Jean marmonna indistinctement. Est-ce qu'il était seulement conscient de ce qu'il faisait, Marco en douta fortement quand son camarade enroula ses bras autour de sa taille sans prévenir, pour ne plus bouger. Sa respiration était calme, régulière. Jean dormait. Simplement. Réprimant un sourire attendri en le regardant le visage enfoui contre son bras, Marco remonta les couvertures sur eux pour les cacher de son mieux aux yeux des autres au cas où, puis il ferma les yeux pour profiter du temps qui lui restait avant de devoir se lever.
-Alors ?
Prenant garde à ne pas bousculer Connie qui dormait du sommeil du juste, Bertold était installé en travers de Reiner et essayait de voir à travers les barreaux de la mezzanine à l'étage, où ils dormaient tous les trois.
-Ca ne bouge plus, murmura-t-il en plissant les yeux en direction du lit occupé par Jean et Marco. J'ai pas entendu ce qu'ils disaient. Ils se sont peut-être rendormis…
Reiner étendit une main, qu'il vint glisser sur la taille du grand brun, l'air de rien, feignant de le maintenir dans sa position. Pour appuyer le semblant de situation, il s'agita un peu, s'attirant un petit juron.
-Qu'est-ce que tu fiches ? siffla Bertold en tournant la tête vers lui. Arrête de bouger !
Reiner obéit en baissant radicalement sa main au creux des reins du jeune homme, qui piqua aussitôt un fard monumental et essaya de se dégager, un peu bloqué sur le grand blond qui le maintenait fermement. « Eh, arrête ça, c'est pas drôle…
-C'est bizarre, moi, ça m'amuse pas mal… ! murmura Reiner avec un clin d'œil.
De ses grandes mains, il lui était facile de déplacer le corps longiligne de Bertold, le calant contre lui. Il lui enserra la taille d'un bras et les fit rouler sur le côté sans écouter les réticences de son camarade. Là, il fit descendre son autre main, presque sur la fesse du brun qui se débattit un peu, évitant de trop faire bouger le lit.
-Ah, arrête un peu, grogna Reiner. Et dors.
Placé ainsi, même si Connie se réveillait, il ne verrait que le grand dos du blond qui faisait barrage. Bertold soupira, se calmant.
-Tente quoi que ce soit de plus, et je te jure que je t'arrange le portrait, menaça-t-il en fermant les yeux, préférant ne pas prêter attention au gloussement amusé qu'il reçut.
Au moins, il avait chaud, maintenant. Il passerait l'éponge pour cette fois.
