Oiseaux de paradis
Première partie : La rêveuse
Chapitre 7 : Le regard du soleil
Auteur : Rain
Disclaimer: SK ne m'appartient pas, je ne fais que faire danser les persos pour voir qui se prend la gamelle la plus mémorable.
Note:
Pas de chapitre d'avance mais une idée assez précise de la suite, et plus qu'une idée, plein de morceaux écrits.
J'ai aussi changé les titres des chapitres ! Je n'arrivais pas à faire ce que je voulais avec, donc j'ai changé d'idée… et je suis allée me promener du côté poésie de ma bibliothèque. Les titres sont donc tirés de poèmes d'auteurs connus ou moins connus, avec un sens évident ou moins évident. J'espère que ça vous plaira aussi !^^
Du coup, pour les chapitres précédents :
1 Vous serez ce que je suis, tiré d'un vers de Stances à la Marquise de Corneille,
2 Rien ne bougeait encore est un morceau de Rimbaud,
3 Mouvements marins vient de l'Album de vers anciens, de Valéry
4 Sous un déguisement fantasque est à Verlaine,
5 Doucement me déchirer le cœur, c'est moins connu, le monsieur s'appelle François Scalion de Virbluneau,
6 Arborescentes pensées, qui vient de P'Oasis, de Desnos…
Et donc… 7 ! Le regard du soleil, venu d'un poème appelé Adieu à l'enfance, d'Ondine Valmore. I wonder who that could be. Je suis encore en train de mettre à jour les autres chaps, mais, wi.
Tamao prit une grande inspiration et ferma son sac. Anna n'avait pas vraiment précisé ce qu'elles feraient à Tokyo, alors elle avait pris un peu de tout ce qu'elle avait, des vêtements chauds ou choses plus légères. Dans un deuxième sac, elle avait glissé ses carnets, ses peintures et ses crayons, ainsi que sa tablette. Finalement, elle n'avait pas tellement d'affaires qui soient vraiment à elle. Tant mieux, en même temps. Comme ça, Yohmei pourrait utiliser sa chambre pendant son absence.
« Tu as pris des gâteaux pour le voyage ?
- Et de l'argent pour nous acheter un magazine ?
- Pourquoi un magazine ?
- Chhh, on prendra un truc cochon mais si on le lui dit pas elle nous donnera l'argent...
- V-vous rêvez, » sourit Tamao en se redressant pour prendre le chemin de la porte. Anna, qui n'avait en fait même pas défait son sac, l'attendait au portail, et elle ne voulait pas la faire trop attendre. On ne faisait pas attendre Anna.
Avant de fermer la porte, Tamao embrassa sa chambre dy regard. Elle lui semblait petite, bien petite. C'était mieux, en un sens, que le grand inconnu qui l'attendait : c'était un cocon, chaud, et protecteur.
Un cocon vide désormais, éventré, nettoyé jusqu'à devenir neutre, étranger, une chambre vide, sans âme. C'était fou à quel point elle avait peu d'affaires personnelles : elles tenaient toutes dans un sac à dos et un sac de sport à moitié rempli. Ses vêtements, ses carnets, ses pinceaux, ses crayons et sa tablette… et c'était presque tout. Presque toute sa vie dans deux petits sacs.
Essayant tant bien que mal de ne pas se sentir mal, la jeune fille referma la porte de sa chambre et décida de se couler hors de la maison en silence. Elle ne voulait pas embêter Yohmei… Elle était arrivée jusqu'à la porte principale lorsqu'une voix l'immobilisa.
« Et, Tamao ? »
Surprise, la jeune fille se retourna, croisant le regard du vieil homme. Ah… bon, voilà son plan éventé. Mais Yohmei ne semblait pas trop fâché : comme toujours, il souriait.
« Quoi qu'il arrive, tu sais que tu seras toujours la bienvenue ici, n'est-ce pas ? C'est ta maison. »
Les larmes ne s'annoncèrent pas mais prirent Tamao par surprise. C'était un mensonge, mais un gentil mensonge. Ou… ou peut-être même pas, peut-être que pour lui c'était vrai et qu'elle l'avait toujours méconnu. Cela n'importait plus. Quoi qu'il en soit, elle était bien contente que sa frange cache ses yeux embués.
Touchée au cœur, elle revint vers Yohmei, s'inclina profondément, et le prit dans ses bras. Elle avait fait attention – ne voulant pas le déséquilibrer – mais il ne semblait même pas surpris. Il lui rendit simplement son étreinte pendant de longues secondes avant de la relâcher et de lui tapoter la tête.
« Prends soin de toi. Et veille sur Anna et notre Yoh. »
Cette nouvelle marque de confiance la fit rosir, et elle acquiesça bravement. « P-promis. Je… je reviendrai bientôt.
- Pour Tanabata, oui. J'ai hâte. »
Tamao se redressa, souriante comme jamais, et sortit de la maison, son sac de voyage serré contre elle. Anna l'attendait au portail, tripotant son téléphone d'un air ennuyé. « Ce n'est pas trop tôt. Allez, on y va, » gronda-t-elle. Elle semblait vouloir jouer la réprobation, mais Tamao ne s'en offusqua pas. Emboîtant le pas rapide de son aînée, elle s'éloigna du manoir qui avait été sa maison pendant des années sans plus un regard en arrière.
« Je réfléchissais, » fit soudainement la blonde alors qu'ils approchaient de la gare, « et Mikki ? Pas de réponse ? »
Tamao secoua la tête. « Il doit être en montagne. Il n'a pas de téléphone et… je ne sais pas quand il aura notre message. Il oublie de… de faire attention. »
Mikihisa oubliait beaucoup de choses quand il grimpait. Il oubliait de manger, de boire, de dormir. Il oubliait que son apprentie était plus lente, moins expérimentée, plus faible que lui. Il oubliait comment parler, il oubliait son existence à elle, parfois peut-être même son existence à lui. Il cherchait clairement à oublier autre chose, alors Tamao osait rarement l'interrompre. Sans elle, cela n'avait pu qu'empirer.
« Comment… Tu penses qu'il va réagir comment ?
- En apprenant que tu vois un futur où Yoh meurt ? Pas bien, j'imagine. Tu le connais mieux que moi. Mais je suis plutôt contente qu'il ne soit pas encore en courant. »
Tamao fronça les sourcils. Contente ? Cela n'avait aucun sens. À moins qu'Anna ne sache quelque chose qu'elle ignorait… Et ça, c'était loin d'être impossible.
« Tu penses qu'il ne réagirait pas bien ?
- On peut dire ça. Je t'expliquerai bientôt. Pour l'instant, on a un train à prendre. »
Ce rappel à l'ordre glissa sur Tamao comme de l'eau, trop concentrée sur le début de la phrase d'Anna. Plus tard ? La blonde allait enfin lui expliquer son comportement ! Peut-être que Kino l'avait chargée de la mettre au courant de tout. Ou peut-être qu'Anna allait à l'encontre des vœux de la matriarche. Elle en avait la force, ce qui impressionnait toujours Tamao.
Elles attrapèrent le train plutôt en avance, et purent s'installer à côté dans leur cabine tout tranquillement. Avait-elle déjà pris ce train ? Non, elle ne s'en souvenait pas. Mikki l'avait amenée jusqu'au domaine à pied « Je ne m'étais pas rendu compte que c'était si loin. On va devoir dormir, non ?
- Oui. Mais que Ponchi et Conchi se tiennent tranquilles. Je ne veux pas qu'ils fassent une scène dans un endroit public. »
Les deux esprits s'entre-regardèrent. « Promis, » fit Ponchi, apparemment inconscient du fait que Tamao pouvait voir ses doigts croisés dans son dos. « On sera sages…
- Comme des images !
- Soyez sérieux, » les gronda leur Shamane.
« Toujours ! »
Tamao n'était pas terriblement convaincue, mais Anna n'avait clairement pas envie de faire la police. Posant ses écouteurs dans les oreilles et son bandeau sur les yeux, elle croisa les bras et se rencogna dans son futon. Tamao baissa immédiatement de six tons, craignant de la réveiller.
« Tenez-vous tranquille, je vous en prie, » leur chuchota-t-elle, « sinon je ne vous cuisinerai plus rien ! »
Les deux esprits frappeurs promirent. Vu l'agencement du train, elle ne pourrait pas les surveiller s'ils sortaient de leur cabine, alors il fallait bien qu'elle leur fasse confiance…
En continuant de les surveiller du coin de l'œil, elle sortit ses aquarelles et s'installa près de la fenêtre. Le train s'ébranla, et elle regarda les paysages commencer à défiler. La nuit allait bientôt tomber, alors elle décida de profiter des dernières lumières pour s'en mettre plein les yeux. Malheureusement, dans le train, ce n'était pas bien pratique pour peindre… Dès qu'elle aurait une seconde à elle, elle s'emploierait à attraper la lumière qu'elle voyait par la fenêtre. C'était si joli… mais à force de s'abîmer dans les couleurs, ses yeux commencèrent à papillonner, et sans se battre elle se laissa glisser dans le sommeil.
Dans ce rêve-là, elle marchait sur un sentier de campagne entre deux grands champs violets de lavande. Cela ne ressemblait pas aux environs d'Izumo, du moins pas à ceux qu'elle connaissait. Ç'aurait pu être n'importe quelle campagne, dans n'importe quel pays; rien ne lui semblait particulièrement étrange ni remarquable.
Elle continuait de marcher, parce qu'il fallait bien faire quelque chose. Un parfum étrange émanait du sol; il l'enveloppa comme une chape de verdure. Tout semblait figé, comme une vieille image découverte dans un grenier : le ciel était trop bleu, l'herbe trop verte. Tout était parfait, trop parfait pour être réel…
Un ruisseau se mit à rire au loin, et sans réfléchir elle orienta ses pas vers la source du bruit. Il y avait quelque chose d'attirant dans les cristallins de l'eau, quelque chose qui la fit quitter le sentier et la plaine pour s'enfoncer dans une petite forêt claire. La promesse rafraîchissante l'avait entièrement conquise…
… Et bientôt elle pouvait sentir la rivière, ses abords vaseux et trompeurs, l'humidité lourde de son air. Elle cligna des yeux une seconde, et vit se dessiner devant elle une porte de bois. Elle semblait ancrée dans le vide, retenue par des troncs de glycine griffus et étrangement solides. Puis elle vit le lierre, et le pan de mur ancien et décrépi dans lequel se fondait la porte. Il ne lui parut pas étrange de trouver pareille bâtisse en pleine forêt; sans se décourager, elle souleva l'épais rideau de lierre pour observer la porte, et la poussa doucement.
Le bois s'effaça sans grogner, et le soleil revint l'envelopper de sa robe d'or. Une fois le premier éblouissement passé, elle découvrit une maison, entourée d'arbres fruitiers. Leurs branches étaient lourdes de fruits inconnus, et le sol était couvert de fleurs rouges qu'elle reconnut comme des amaryllis. Enchantée, Tamao s'engagea parmi les arbres, suivant l'appel de l'eau. Les fleurs s'écartaient sur son passage, la caressaient du bout de leur pétales, comme autant de mains tendues...
Elle découvrit enfin la source du bruissement : un fin filet d'argent courait entre les racines épaisses. Sans perdre un moment elle s'aspergea d'eau - gelée, mais délicieuse en cet après-midi brûlant. Puis, alors qu'elle se jetait de l'eau sur le visage avec une joie insoupçonnée, elle sentit un instinct se réveiller en elle. Quelque chose lui demandait, impérieusement, de lever les yeux, de ne plus faire un bruit, et de voir…
… Hao.
Le premier des Asakura était endormi sous le plus vieux des arbres - un pommier, comprit-elle. Les branchages semblaient s'être rejoints au-dessus de sa tête pour lui faire une charmille, et les fleurs se penchaient vers lui, dessinant une grande couronne rouge sur son front. Même endormi, le Shaman respirait le pouvoir, la malice, la cruauté. Un frisson parcourut Tamao alors qu'un souvenir remontait en elle: les amaryllis portent aussi le nom de lis araignée rouge. Une araignée, voilà ce qu'il était…
Pourtant, sous le couvert des fleurs, il aurait pu avoir l'air inoffensif - tant que l'on ne regardait pas son visage, il était facile de se laisser prendre au piège. Vêtu d'un kimono rouge feu qui glissait sur l'une de ses épaules, il paraissait frêle, mélancolique, évanescent. Où se cachait le démon ricanant de ses cauchemars ? A la place se dessinait un prince, et maintenant qu'elle regardait de nouveau son visage ce qui lui avait fait si peur semblait disparaître au profit d'une émotion indéfinissable. C'était terriblement… triste, oui, c'était de la tristesse qui lui mordait le ventre. Une tristesse qui sembla jaillir hors d'elle, recolorant le paysage. Le rouge, le vert, tout se figea, tout noircit jusqu'à prendre les couleurs des cendres. Tout puait désormais la mort, tout semblait devenu de pierre. C'était tellement triste…
Mue par cette émotion étrangère, elle s'approcha encore, les pieds foulant les herbes hautes. Kino avait dit que Hao était un fou sanguinaire, et ses autres visions semblaient bien le confirmer, mais en cet endroit, en ce moment, il ne ressemblait qu'à Yoh, Yoh enfant et inconscient de tout ce qui l'entourait, Yoh plus victime que responsable des horreurs qui parfois l'accompagnaient...
Puis elle prit conscience que les murmures de l'eau se mêlaient à des chuchotements, et elle remarqua des yeux sous les feuilles, entre les troncs, sous les fleurs. C'était des esprits, des dizaines de petits esprits aux couleurs bigarrées et yeux curieux. Les plus téméraires s'avancèrent dans la lumière, reniflant l'air comme pour l'identifier. L'un d'entre eux s'approcha encore, et Tamao, inquiète, recula –
– buta dans la jambe de Hao –
– manqua tomber, parvint à se rétablir, le souffle court. Les esprits avaient disparu, la laissant de nouveau seule. Elle lâcha un soupir de soulagement… et entendit un écho derrière elle. Lentement, Tamao se retourna, et se figea en voyant que Hao avait ouvert les yeux.
« Tiens, tiens, et toi… qui es-tu ? »
Tamao sentit l'ordre sous la question, sentit la réponse lui sauter aux lèvres, sentit son propre esprit freiner, grincer, hurlant à la mort. Quelque chose, quelque chose d'intangible et de brûlant l'avait happée toute entière et la dévorait, quelque chose qui semblait fouiller jusqu'à son esprit, et elle ne parvenait pas à bouger. Pourtant elle savait qu'il fallait fuir, se réveiller, s'éloigner de l'araignée avant qu'elle ne morde –
« Tamamura Tamao, » souffla l'aîné des Asakura, et la terreur de Tamao se décupla. Elle n'avait rien dit, elle en était convaincue, elle n'avait pas soufflé un mot et pourtant –
Et pourtant elle sentait avec certitude qu'il venait de cueillir son nom parmi ses pensées, et qu'il prenait plus, beaucoup plus, et qu'elle ne pouvait rien faire pour l'en empêcher –
Elle était piégée.
