Arc I - Chapitre VII : Arrivée en terre inconnue. Le Royaume Prisonnier Des Glaces, Partie I
Il avait mis un temps assez conséquent à être complètement "réconcilié" avec l'élément de Nayru - pourtant un des deux sur lesquels il avait un contrôle plus ou moins affirmé de par sa position de héros/héraut de la Déesse Bleue de Sagesse avec la glace, sans compter la magie pure des Déesses - après cet événement traumatisant. De grès ou de force d'ailleurs, quand il y pensait, plus dans la seconde catégorie. Après tout, c'était compréhensible non ? Imaginez : vous vous retrouvez, en toute impuissance, séparé de votre seul meilleur ami, tombé de quelques mètres comme des sortes de lassos d'eau maléfique vous ont attrapé par les cheville et plaqué avec sauvagerie dans les flots souterrains en colère, vous arrachant sans la moindre pitié au seul être dans lequel vous aviez, à cette époque, suffisamment confiance pour lui confier votre vie, et échafaudé un plan assez sécuritaire pour votre futur en prévision particulièrement désastreux au possible. Imaginez, en plus, que impuissant et ne sachant pas encore bien nager dans une eau particulièrement houleuse, vous avez été "aspiré" par un siphon pas des plus naturels, secoué dans tous les sens, et que vous vous êtes noyé à la suite... enfin, non, pas tout à fait. "Presque" noyé serait une expression plus adéquate à la vérité. Au fond, quelle importance ? Le fait restait le même. Le traumatisme le même.
Né au Bourg, il n'avait guère voyagé - sinon ce n'est jamais - en dehors des murs rassurants et protecteurs de la ville entourant la Citadelle royale dans sa jeunesse. Il se rappelait bien avoir envié, plus d'une fois, les voyageurs en cheminement, les marchands en tournée ou encore les soldats en patrouille, comme ces derniers franchissaient le pont-levis abaissé le jour. Il avait dévoré, fut un temps, tant des yeux le paysage vague, comme une vert d'herbes, de buissons portée vers l'infini inconnu de la plaine d'Hyrule, que des oreilles les récits des aventures, réalistes ou inventés, des ménestrels, bardes et autres troubadours habitués à ces terres aussi attirantes, belles que terribles une fois la nuit tombée... ou si l'aventurier avait la malheureuse idée de se rendre en des lieux fort peu recommandables, comme le Désert du Nord-Ouest, les Bois Perdus du Sud-Ouest ou encore même le Mont-Du-Péril au Nord-Est en ses jours de colère volcanique imprévisibles, quand ils étaient en recherche de sensations fortes. Il n'avait donc pas connu l'eau "sauvage" - celle des ruisselets, celle des ruisseaux, celle des rivières, celle des sources, celle des lacs, celle des fleuves, celle des océans, celle des mers et encore - sinon par les récits qu'il en avait entendu, à propos surtout du Domaine Zora bien caché derrière cet épaisse muraille aquatique naturelle qu'était la grande cascade, ou encore du Lac Zora que l'on disait cacher de nombreux trésors en son fin-fond presque inexploré, et en toute certitude au moins autant, si ce n'est plus ou encore seulement, grouillant de dangers sans noms et aux multiples visages. Même une fois à Cocorico, il n'avait pas connu ce qu'était l'Eau, dans toute sa splendeur sans pareil, ses nuances et pis encore, son caractère insaisissable et particulièrement changeant, pouvait très bien passer de l'adjuvante, hardie gardienne de la vie, à la pire ennemie, vicieuse et sachant ôter nombre de vies en un temps assez bref sans laisser la moindre pitié, le moindre pardon à ses malheureuses victimes... ou pas.
Mais le jeune héros en puissance avait du rapidement apprendre à dominer sa peur nouvelle. D'un, parce que tout simplement, étant un protégé et serviteur de la Sage des Trois Grandes, presque comme la Reine Zelda, il devait, nécessairement, avoir des affinités avec cet élément, son jumeau le froid/la glace, et les sorts de guérison, de purification. Tout comme Ganondorf - même s'il détestait réellement l'avouer - avait des liens avec le feu, la chaleur, et les sorts de destruction, de puissance pure. Ou, tout comme encore Link - bien que ce dernier ait aussi accès à un des autres sorts des deux autres déesses - avait une certaine affinité avec le vent, une capacité d'adaptation incroyable aux éléments et à son environnement, une agilité et polyvalence sans pareilles. Presque aussi libre que s'il était porté par le Vent lui-même... en ce sens, Ganondorf et lui-mêmes étaient nettement plus limités, nettement plus prisonniers de leurs affinités. Ainsi, si Link avait souvent besoin de tuniques spéciales pour endurer les températures extrêmes - une bleue pour le froid et une rouge pour la chaleur si ses souvenirs étaient bons - il était plus résistant qu'eux dans leur élément inversé. En un sens, pour faire simple, il résistait mieux que lui face à la chaleur, et Ganondorf, il supposait du moins en théorie, devait être plus fragilisé par un froid environnant. Cela semblait absolument logique, d'un point de vue purement métaphysique, logique, rationnel, pragmatique presque.
En réalité, il avait totalement "cessé" de ressentir une pointe d'appréhension suite... à une épreuve difficile, une sorte de purification nécessaire pour laquelle il avait sacrifié, sans se rendre compte, l'une des choses lui étant des plus précieuses d'alors. Une chose que, par la suite, il a eut bien du mal à redécouvrir, comprendre et reconquérir. Une chose dont il n'avait pas besoin à l'époque, qui le ralentissait et l'affaiblissait nettement plus que de raison = son... "humanité". Enfin, "humanité" dans le sens de... "hylianité" ? Non, ce n'était pas le mot correct, mais un néologisme. Son... enfin, disons, avec une importante perte de sens dans la traduction, sa "nature d'hylien". Quand, face à la situation de besoin, il avait sacrifié ce qui lui restait d'ordinaire, ce qui l'attachait encore aux "simples mortels" sans soucis autres que de profiter plus ou moins de leur court laps de temps de vie... ce n'était pas son cas. Enfin, ce n'était plus son cas. Il devrait en être heureux, d'être délivré de ce fardeau naturel aux êtres vivants finissant toujours par leur advenir... non ? Alors pourquoi son esprit refusait-il de tout simplement accepter cette idée ? Pourquoi n'acceptait-il toujours pas, et ne semblerait jamais entièrement, accepter sa condition nouvelle ? Autant ses devoirs, ses fardeaux, ses responsabilités... que les minces avantages qu'il pourrait trouver à y gagner ?
Avec un soupir il dressa son regard d'un rapport des plus ennuyeux sur lesquels il était en train d'oeuvrer avant qu'un flux imprévu et imprévisibles de pensées diverses ne l'en éloignent. Il détestait les rapports, en toute franchise. Rien ne l'agaçait plus que d'être tenu loin du terrain, loin de l'action, loin de l'impression d'être actuellement, et "concrètement" utile à quelque chose d'autre que de remplir ces idiots de papiers dont l'utilité n'était même pas avérée. Dont, il faut le souligner, les trois-quart allaient être redirigés vers des personnes qui, à l'instar de lui, n'en avait presque rien à faire et songeaient en leur fort intérieur qu'ils avaient de nettement meilleures choses en dehors à réaliser. Alan détestait presque tout ce qui constituait son présent environnement : le lieu où il se trouvait, l'activité lui faisant perdre un temps horriblement précieux à ses yeux, l'endroit en général où il était assis, l'environnement social et culturel l'entourant, et le rôle qu'il y occupait, du moins sous cette facette. Prenons déjà le lieu : son bureau de fonction. Dans la caserne, c'était déjà cela de gagné, et non dans le château même et ses nobles horripilants au possible. Cette pièce était à l'image de sa personnalité "de fonction" : presque vide, sobre, fonctionnel... froid même, sévère au possible. Oh, il n'avait nullement besoin d'armes pendues sur l'un des murs pour asseoir son autorité dans cet espace qui était "le sien". L'atmosphère dans l'agencement, enfin presque le dépouillement, du lieu suffisait à intimider les nouveaux, et rappeler leur place aux plus téméraires. Enfin, au moins donner un avertissement des plus honnêtes vis-à-vis de la personne à qui ils avaient à faire en venant ici. Et presque personne ne venait à son bureau, les plus sensés sachant qu'il détestait cordialement être dérangé en plein "travail administratif", en dehors des urgences. Donc, ceux qui venaient ici venaient à leurs risques et périls, ou bien sous la contrainte. Venir à son bureau, ou y être convoqué, n'était jamais un bon signe, bien au contraire diraient certains...
Ainsi, quand un intrus fort imprudent vint à ouvrir la porte de la pièce avec fracas, sans avoir au moins la décence de toquer à la porte, attendre qu'il demande son identification ou donne directement son autorisation de rentrer, il crut que son reste de calme allait s'évaporer dans le néant dans les minutes qui allaient venir. Le souffle d'air soudain et inattendu eut aussi la très mauvaise idée de faire s'écrouler au sol les deux immenses piles de rapports et autres documents requérant supposément son attention, dont une grande majorité d'ailleurs concernait les hommes sous le commandement du si irritant Morales, prétexte de collègue faisant partie des Quatre Grands Généraux d'Hyrule, et envers lequel il éprouvait une répulsion et un ressentiment des plus certains et à peine voilés. Leur échanges, aussi rares qu'ils étaient, se trouvaient en général être brefs, secs et tendus, les deux hyliens presque toujours en désaccord sur les stratégies à mener et la manière avec laquelle ils commandaient à leurs hommes. Alan observait d'un oeil particulièrement noir et mauvais le manque de sévérité sur la conduite des soldats de Morales vis à vis des civils, leur irrespect envers les autres membres de l'autorité, leur défiance presque perpétuelle des codes et des règles. Certes, ils étaient de rudes guerriers, capable de suivre leur chef de guerre, d'être disciplinés à lui et dirigés de loin, n'hésitaient pas à aller au combat et étaient presque terriblement efficaces dans la mise à mort des ennemis, mais cela ne justifiait à ses yeux en rien, pas même leur indéniable vaillance au combat, le manque de respect, la violence, l'arrogance et la dépravation qu'il notait fréquemment envers eux. Et Morales lui reprochait, pour sa part, sa jeunesse, son entêtement, son refus de se considérer inférieur à lui, et de se montrer trop... comment avait-il dit... ah oui, trop "tendre" avec ses hommes, de plus se considérer comme soldat qu'officier dans les batailles, d'être trop "humain" encore et de le contester - souvent avec des raisons hélas - dans ses décisions. Morales et lui divergeaient sur le point précis que le premier considérait davantage ses troupes comme des "unités de combat" que le second traitait ses hommes comme des "individus de combat". Peut-être était-ce en raison de sa jeunesse, peut-être à cause de son propre caractère, mais le jeune général n'arrivait pas encore le détachement nécessaire que prodiguaient les années d'expérience comme chef de garnisons militaires. Et, en toute honnêteté, il n'était nullement pressé d'acquérir ce recul froid et vide. Morales avait ses méthodes, il les respecterait. Lui avait les siennes, qui jusque là avaient très bien fonctionné pour les hommes sous son commandement et pour lui-même. Point final à la ligne. Pourquoi changer des habitudes qui s'étaient jusque là montré aussi, si ce n'est même parfois plus efficaces encore que celles nettement plus... disons... traditionnelles ? Conventionnelles, c'était le mot exact.
Avec un soupir plus qu'ennuyé, il demanda d'une voix fraîche et posée à l'impertinent d'entrer dans la pièce, se rasseyant plus droitement dans son siège. L'observant de son regard ocre si particulier, ce fut une toute jeune recrue - sans doute dans ses premières années de formation - qui entra respectueusement dans la pièce, visiblement assez intimidée par son regard autoritaire et perçant au possible. Une "bleusaille" comme diraient les hommes de son rang, uniforme encore frais, peu usé et surtout dépourvu de la moindre décoration. Pas encore d'armure, donc sans doute arrivé dans les dernières périodes de recrutement, les dernières semaines, pour l'heure limités au rôle de messagers interne au corps militaires et autres tâches ingrates quand ils n'étaient pas en formation. Les cheveux bruns étaient coupés courts, presque à ras, comme le demandait la coupe réglementaire des gardes, encadrant un visage à peine marqué par l'âge, sans doute plus proche de la vingtaine d'années, en tout cas moins que la trentaine d'années. Dépourvu de toute cicatrice, de toute fatigue, de toute lassitude de la longue formation et encore plus longue période de service, parsemée de combats à la densité variable. L'apparence ne fournissait encore beaucoup de renseignement quant à l'escadron de spécialité auquel il serait assigné par la suite, mais il était aisé de déduire que le jeune hylien disposait d'une carrure solide, bien qu'encore éloignée de la montagne de muscles que certains escadrons recrutaient pour les premières lignes. Les yeux bleu-verts l'observaient avec une sorte de mélange de crainte respectueuse, de curiosité candide, et de grand étonnement, comme la jeune recrue ne faisait pas mine de faire un pas de plus vers son bureau et exposer la raison de son impromptue venue. Patient, quoiqu'un peu ennuyé au bout de longues minutes de silence et d'observation mutuelle, le plus jeune général des armées de sa Majesté laissa échapper un mince soupir et se redressa sur son dossier, insistant d'une voix calme, autoritaire, légèrement empreinte d'impatience contrôlée :
- Comptez-vous me faire perdre davantage de mon précieux temps, cadet, ou bien remplir la tâche que l'on vous a mandé à mon égard ? Il me semble que vous ayez un message à me transmettre. Je vous sommerais donc de le faire immédiatement, ou bien de quitter mon bureau si vous n'avez rien de mieux à faire que me dévisager ainsi. Cadet... ?
Pris en flagrant délit, le jeune aspirant soldat se tendit tout d'un coup, baissa le regard quelques secondes, avant de se ressaisir, racler légèrement sa gorge et enfin s'avancer. S'arrêtant devant son bureau, il l'observa encore avec minutie, hésitant encore à lui remettre le document officiel lui étant adressé. Fronçant un sourcil, Alan se redressa finalement de toute sa hauteur et l'observa calmement d'un air autoritaire, demandant explication quant à son attitude aussi obscure qu'irrespectueuse. Le cadet se reprit et demanda franchement d'une voix légèrement rapide et dubitative :
- Cadet Guerec, sir. Je porte ici un message de la part du Général Gary Troyes à destination du Général Alan. J'ai été informé qu'ici se trouvait son bureau...
- Et vous avez été bien informé. Je suis celui que vous cherchiez. Pourriez-vous me remettre ce courrier afin que je connaisse ce que désire porter à mon attention le Général Gary ?
En silence, dans un geste prompt et une confusion d'excuses, le cadet déposa la missive sur son bureau. Sans le perdre du regard, le jeune général s'empara de la missive, qu'il lu en silence, concentré sur les fines lignes encrées et à l'écriture serrée, bien que élégante et raffinée, qui étaient de la main de son confrère de gestion de l'armée royale d'Hyrule. Essayant d'ignorer les regards insistants, presque dubitatifs du cadet, Alan concentra toute son attention sur l'objet du courrier, le relisant deux fois par prudence, avant de le replier, le reposer sur son bureau et annoncer au messager d'une voix posée, fraîche et empreinte d'un immense sérieux :
- Cadet Guerec, vous irez informer le Général Gary que j'ai bien reçu la missive et que je me rendrais dès demain à l'aube à la destination désirée par sa Majesté. Vous avez bien retenu ? Très bien. Vous pouvez disposer, cadet. Maintenant.
Une fois laissé de nouveau seul dans cette pièce cubique, dépouillée de tout sauf du minimum, d'un bureau, de deux sièges, d'étagères toutes remplies de piles sans fin de différents papiers officiels, dossiers et autres documents confidentiels ou militaires, diplomatiques, qui demandaient son autorité ou son aval. Et surtout grandissaient à chaque jour qui passait son ennui le plus profond ainsi que son sentiment de non-appartenance au même monde que ceux de ce château et de cette caserne. Qu'il enviait son cher camarade d'armes, qu'il enviait la liberté de ce dernier qui, à l'instar de la brise ou des rafales de vent, pouvait voguer où bon lui semblait, sans la moindre chaîne, tangible ou intangible, sans la moindre entrave qu'il ne soit qui puisse le retenir quelque part. Muet, il reposa le papier temporairement, contournant sa chaise et restant posé devant la fenêtre laissant passer la lueur d'un jour à son couchant dans la pièce. Les prunelles ocres observèrent sans un mot, comme plongés dans une muette contemplation, les feux d'un crépuscule nuancé, flamboyé, déchirure, embrasure céleste comme le dernier mouvement de résistance d'un jour qui allait, inévitablement, être renversé quelques heures durant par la nuit. Comme dans l'ordre des choses, du temps qui ne cesse de filer et de dicter les lois des êtres vivants et pensants, mais aussi de l'espace sans fin. Là-bas, quelque part, au loin... comme le soleil rougeoyant se noyait tranquillement vers l'horizon, sur la façade sénestre de l'horizon s'offrant à lui... au loin, droit devant lui... un mince sourire se glissa sur ses lèvres, comme il se détourna de la fenêtre, mains croisées pensivement dans son dos, comme il glissa dans un souffle en repoussant des dossiers ne demandant plus son attention immédiate :
- Le Domaine Zora, n'est-ce pas... cela faisait longtemps que nous n'y avions pas été. Et pourtant c'est un lieu si important et si cher à nos coeurs, pas vrai Cynthia ? C'est là-bas que quelque chose s'est achevé... et que tout a commencé. C'est comme remonter le fleuve pour revenir à la source même... aux origines-mêmes des courants.
Ce lieu était à son coeur comme le crépuscule et l'aurore étaient au déroulement des jours, à l'écoulement vif, régulier, cruel de l'existence hylienne, ou des êtres vivants en général. Un lieu en plein accord avec la symbolique, les valeurs qu'il lui avait attaché, mais aussi au propre élément qu'il chérissait en son sein, en harmonie avec son peuple, sa géographie et ses traditions. Peuple Zora... peuple de sagesse, peuple de l'eau. L'eau... élément défenseur de la vie. Mais aussi élément porteur de mort, qui allait librement au grès de ses humeurs et du caprice des éléments, des déesses... ou se pliait aux volontés malices et imprévisibles du destin, du hasard, de la fortune. Élément imprévisible, tantôt adjuvant tantôt opposant aux êtres qu'il faisait vivre et périr selon son bon vouloir. Majestueuse Eau, tant capable de porter sur des flots conciliants ses favoris se laissant bercer en son sein, suivre le chemin qu'elle traçait pour eux, que de couler impitoyablement ceux osant lutter contre le courant. Chemin aquatique, sinueux, incertain, serpentins d'onde liquide claire qui de leur étreinte suffocante pouvait d'un geste...
[Flashback]
... Serpentins d'onde liquide claire qui de leur étreinte suffocante pouvait d'un geste étouffer leur misérable et impuissante victime. Comme l'araignée qui aurait réussi à piéger entre ses filets le fol et téméraire insecte qui s'y serait trop près approché, se débattrait en vain, croyant futilement qu'il serait capable ainsi d'échapper à son irrémédiable sort. Qui, dans son attitude insensée, ne ferait qu'en fait s'enliser plus encore, perdre un peu plus son emprise sur la vie, et attiser le prédateur qui se repaît d'avance de son trépas. Et il était comme ce misérable petit moucheron piégé dans la toile de soie de l'araignée liquide, qui de ses courants traîtres et tortionnaires, s'acharnait à le garder au fond, là où la pression était aussi grande qu'inexistant était l'air salvateur, messager de la vie. L'épuisement le gagnait petit à petit, ses poumons en feu réclamaient le fluide translucide, gazeux, intangible et invisible qu'il n'était pas en mesure de leur procurer. Tout ceci, finalement, n'était-il qu'un rêve, un produit de son imagination, de son cerveau à l'instar d'un chant du cygne ? Allait-il vraiment périr en ces lieux inhospitaliers, si loin tant de sa terre natale déchue que de son foyer d'adoption ? Loin des siens, loin de Kyle, loin de Anar ? Cela n'avait aucun sens, vraiment... son esprit devait dérailler de plus en plus. Il avait perdu. Déjà. A quoi bon se débattre, s'entêter, quand on se sait déjà vaincu ? A quoi bon se battre contre un ennemi nettement plus puissant que soit, impossible à atteindre ? Résigné, rendu de plus en plus sonné par la douleur, il sentit rompre les murailles labiales protégeant sa vie, et les torrents d'eau rugir à l'assaut de son corps assiégé, prêts à éteindre la moindre flamme de vie qui animait encore son pauvre corps affaibli, ses yeux d'abord écarquillés de terreur avant de s'éteindre doucement, perdre de leur lueur animée pour se rendre à une défaite inévitable. Ses muscles, d'abord tétanisés, menaçaient de se relâcher dangereusement. Quelques minutes d'agonie... pour une sombre éternité insensible, intangible, néantisée de paix absolue, qui avait dévoré la moindre sensation, la moindre connexion, le moindre lien à la vie et au futur jamais figé. C'est alors que, comme un cruel gardien qui se déciderait à fermer juste devant lui les portes de l'aboutissement, de la reddition, quelque chose avait attrapé son poignet droit qui, encore, se dressait en vain vers la surface scintillante, et aussi désespérément inaccessible que les étoiles de la voûte céleste. Et, après un trop long ralenti, au sein d'une dévorante agonie, c'était comme si le temps commençait à se remettre en route. Si promptement, si confusément au sein de son cerveau affaibli qui ne désirait plus que cesser de souffrir autant, et se préparait à céder aux ténèbres éternelles d'un gouffre sans fin où se noyait le moindre espoir. Là où l'espace et le temps courraient vers leur fin, entraînant dans leur chute une misérable existence...
Et tout s'accéléra, brutalement. Comme l'eau déferlerait en rugissant, lors qu'elle avait mis à bas un barrage qui retenait son cours. Douloureusement, avec la plus abrupte brutalité qu'il soit. La paix noire et désespérée qui avait commencée à établir son empire sur son coeur, son esprit et son corps perdu en sa totalité, se retrouvait tout à coup brisée, repoussée avec hardiesse. L'incendie interne reprenait de plus belle, en un chaos de sensations aussi désagréables, confuses, paradoxales les unes que les autres. Après l'immobilité et la sensation de flottement aquatique, surgit tout à coup un contact dur et ferme avec un plan stable, rigide, ferme et solide. Après l'apathie et l'engourdissement progressif, après l'étreinte sournoise et cruelle des courants, quelque chose malmenait encore son corps, refusait de le laisser s'abandonner à l'aboutissement de tout. Par réflexe face à la ruée de sensations désagréables et douloureuses, il voulut faiblement se débattre contre la ou les responsables de leur survenue, mais là encore il était impuissant, immobilisé et à la merci des volontés qui s'amusaient tant à le torturer, à prolonger son tourment il semblerait. Quelque chose le retenait au sol, avec fermeté, et l'inclinait latéralement... à gauche ou à droite ? Senestre ou Dextre ? Il ne savait plus...
La douleur, qui était jusque lors, dans le cocon aquatique et meurtrier, redevenue assourdie, lancinante, s'embrasa de nouveau, comme les étincelles grouillant sous les cendres d'un incendie à peine éteint, que l'on réveillerait d'un jet d'huile de poix pour les attiser de plus belle. Quelque chose lui échappait, dans cette position étrange et impossible encore à définir pour son cerveau endormi dans laquelle on l'avait de force instauré. Au paroxysme de la douleur, alors qu'il croyait toucher la fin de tout... ce fut le contraire qui lui arriva, contre toute attente. Contre toute expectative, ce n'étaient ni les eaux tortionnaires, ni l'obscurité noire, froide et vide de la mort qui le reçurent et l'achevèrent de l'intérieur. Non... au contraire, elles se repliaient du champs de bataille, contraintes par des forces, pour des raisons lui échappant encore, dans une précipitation aussi douloureuse que des pieds nus marchant sur un chemin d'aiguilles perçantes et tranchantes à souhait. En des vagues violentes, qui allaient et revenaient, elles furent forcées de rompre leur siège et leur empire, leur emprise sur lui-même, et à l'instar du rayon de soleil après une bien noire et longue tempête, l'air reprenait ses droits. L'air, l'air, l'air ! Ô si bienvenu messager de l'espoir qui le rappelait à la vie. L'air ! Qui repoussait petit à petit l'incendie interne, obligeait ses poumons à se mettre de nouveau à l'oeuvre, son cerveau et son coeur de reprendre du service, et ses muscles de reprendre de leur ouvrage, progressivement. Et chassaient avec rage, au sein de violents et déchirants spasmes, les quelques fantassins aquatiques qui s'entêtaient encore à vouloir le consommer, le détruire de l'intérieur. L'air ! Puis, comme un miracle divin, le nuage confus qu'étaient alors ses pensées anéanties se dissipa lentement, et péniblement, avec lenteur, les choses commencèrent à rentrer dans l'ordre. Il ne savait ni comment, ni pourquoi, mais était sûr d'une seule, unique, et très précieuse chose : le simple fait que, miraculeusement, il était tout simplement encore en vie.
Comme ses lèvres entrouvertes laissaient échapper de violentes et sèches quintes de toux, comme la vie reprenait ses droits, il eut confusément connaissance de voix qui parlaient autour de lui. Solitaire ou plusieurs ? Il ne pouvait encore le définir. Ce qui ne le rassurait pas entièrement. Et si c'étaient des ennemis, comme ceux qu'avaient évoqué Kyle avant que... Kyle... Kyle ? Kyle ! Tout d'un coup paniqué, il voulut se redresser, sans réfléchir, mais très vite quelque chose le maintint avec fermeté au sol, dans la position visiblement couchée, légèrement inclinée sur la droite, dans laquelle il avait été installé contre son grès. Une voix stridente, désagréable pour ses oreilles et ses sens encore chamboulés, vint siffler et s'écrier non-loin de lui, ordonnant de cette tonalité presque insupportable :
- Non mais... quel idiot ! Hey ! Mais es-tu fou ? Ne bouge pas, sinon tu vas gâcher tout ce qui a été fait pour te garder en vie ! Aucun respect pour les efforts d'autrui, vraiment !
Il allait lancer une réplique acerbe à quiconque possédait cette horrible et insupportable voix quand une nouvelle quinte de toux sèches et rauques le coupa dans son élan, quelqu'un le soutenant et l'aidant de son mieux pour laisser s'échapper de son corps encore engourdi l'eau qui menaçait ses poumons. Une fois, de longues minutes semblant s'étendre infiniment, cette tâche faite, l'hylien sentait son corps encore bien faible, et ses jambes ne purent le soutenir quand il s'entêta à vouloir se redresser. Kyle. Et Kyle, où était-il ? Était-ce Kyle ? Avait-il réussi à se débarrasser de cette créature ? Le corps encore frigorifié et fragile, mais les pensées déjà plus claires, il essaya de nouveau de parler, sans y parvenir. La voix, méconnue mais pas si inconnue que cela, continua avec un agacement perceptible bien que mêlé de patience malgré tout :
- Je ne crois pas qu'il soit raisonnable d'essayer de parler, tu gaspillerais des forces que tu ferais mieux d'économiser. Déjà qu'il n'a pas été facile de te tirer d'affaire, alors ne ruine pas tout cela, d'accord ? Tu as déjà eu une chance incroyable que nous soyons passés dans le coin...
Mais pour qui se prenait-elle, cette voix ? Qui n'était pas Kyle, ni quelqu'un de sa connaissance ? Des étrangers ? Il devait s'assurer de leur identité, savoir s'il était réellement en sécurité ou en danger à retardement. Où il était. L'hylien essaya lentement d'assumer une position assise, à défaut de pouvoir encore se remettre sur ses pieds, ses jambes visiblement encore engourdies et fébriles. Cette fois, la force inconnue ne s'y opposa pas, et l'aida au contraire à atteindre une position semi-assise, le soutenant encore d'une prise ferme, assurée, mais non agressive. Main posée sur son épaule, attentive, dont le ou la propriétaire semblait prêt à le rattraper s'il chutait encore pour quelque raison que ce fut. Il attendit quelques minutes, concentré sur sa respiration encore haletante et difficile, pour la calmer et s'enivrer de l'air vital qui lui avait tant manqué les minutes précédentes, immergé dans un océan obscur et trouble de courants capricieux et mortels au possible. Quelques minutes, et les tremblements se résorbèrent petit à petit, son coeur battant la chamade daigna se calmer quelque peu, reprendre des battements d'un rythme encore élevé, mais au moins à peu près normaux. L'incendie interne une fois éteint, la sensation de froid humide se fit plus intense encore, faisant courir sur sa peau des frissons à intervalles rapprochées et irrégulières, répétées, de manière incontrôlable. Un manteau, ou au moins une cape chaude, avait été posée sur ses épaules, et permettait à son corps de récupérer lentement une chaleur hylienne normale, s'il se fiait à la sensation revenante du toucher et de la masse présente sur ses épaules et son dos. Outre une deuxième source de chaleur à distance respectable, mais encore non identifiable comme ses yeux étaient encore clos, reposant sous des paupières lui semblant encore bien lourdes. Un à un, les sens revinrent à leur fonctionnement habituel, de même que ses pensées s'apaisèrent et se clarifièrent, lui permettant de mieux percevoir et comprendre son environnement tout en sons, ressentis, puisque encore aveugle et privé du sens vital de la vue. La voix, clairement féminine, d'un soprando parfois désagréable quand il grimpait dans les octaves les plus hautes, discutait visiblement avec un autre interlocuteur, jusque lors silencieux :
- Je peux comprendre que tu t'inquiètes pour lui, mais il va falloir penser à reprendre notre route, maintenant qu'il est vivant et conscient. Tu sais combien la mission qui t'as été donnée est urgente et ne saurait souffrir d'un trop long délai. Si l'on ne veut pas que Hyrule s'effondre dans les ténèbres du Malin... le temps est contre nous... L...
Il ne pouvait souffrir plus longtemps de ne pas comprendre ce qu'il se passait. Il devait s'en assurer. Se dépliant légèrement de la position recroquevillée dans laquelle il s'était retrouvé les dernières minutes, il redressa lentement la tête de ses genoux, laissa s'étendre ses jambes et ouvrit lentement les paupières. Il dût y aller à plusieurs reprises, ses yeux étaient encore irrités il semblerait et sa vision floue au possible, lui donnant presque la nausée. Des taches confuses de couleurs disparates, comme si on les y avait apposées distraitement et sans la moindre logique que ce soit : des taches de vert, ici et là et en dominante majeure dans ses environs immédiats, des touches de bleu, assez sombre vers le haut, virant confusément en des nuances de noir d'encre et surtout du blanc. Plus particulièrement dans un certain endroit sur sa gauche, en une ligne brouillée au possible, presque oscillante, et en grands ensembles les entourant. Confus. Il cligna des yeux plusieurs fois avant que la vision ne se précise un peu plus, et qu'il ne put enfin faire le lien entre ce qu'il voyait et la perception de son temps et de son espace immédiats. Le bleu-noir se révéla en fait être la voûte céleste nocturne, à peine piquetée d'étoiles timides ici et là, mais plus présentes quand même qu'au Bourg ou à Cocorico. Et pas du tout familières de ses deux terres d'accueil, donc le laissant sans réponse immédiate pour connaître l'endroit où il avait échoué si lamentablement. L'humidité persistante, doublée par un froid vif et mordant, s'expliquèrent bientôt par les légers clapotis d'une large source profonde recouverte d'une grotte non loin, et plus encore le long fleuve complètement gelé qui les environnait. La seule couleur chaude présente du tableau, immédiatement perceptible, était composée d'un petit feu de camps, qui crépitait faiblement mais bravement pour repousser la noirceur, les rudes frimas du lieu et ses dangers multiples. Le vert dominant ondulait ici et là en un relief varié, il semblerait assez accentué s'il en croyait les ondulations immédiates du fleuve gelé serpentin, et était surtout moucheté d'un blanc de neige particulièrement glacial. Mais là n'était pas la plus grande merveille de l'endroit : c'était surtout, au loin vers l'Est, ces immenses chutes d'eau figées par le gel, qui semblaient aussi endormie, piégées dans un froid mortel, qui s'offraient à ses yeux ébahis. Sous le choc et particulièrement perdu, il se demanda à voix haute et à personne en particulier :
- Déesses... où suis-je donc ? Rien de tout cela ne me rappelle Cocorico ou quelque autre terrain m'étant familier... quoique. Où ai-je déjà entendu parler de telles chutes... j'ai déjà lu cela quelque part. On m'en a déjà parlé. Mais qui... peu important. Surtout quoi. Oh... saintes Déesses, ne me dites pas que c'est ce que je pense que c'est... les.. les Chutes Zora ? A l'extrême Sud-Est du royaume ? Mais... mais... par quelle diablerie me suis-je...
Il s'interrompit brutalement comme les souvenirs des récents événements coulèrent à flot dans sa mémoire, et que tout le monde l'entourant sembla se figer de son point de vue. Tétanisé quelques secondes, il se redressa promptement, se maudissant de n'y avoir pensé avant. Il entendit vaguement quelqu'un se lever hâtivement à quelques mètres de lui, la voix criarde jurer quelque chose, mais rien ne lui était important sur le moment. Son esprit était entièrement, complètement focalisé sur un seul objet, une seule personne, cruellement et inexplicablement absente sur le moment. La seule personne en qui il aurait eu pleinement confiance, et qui attisa tant son inquiétude du fait du manque de certitude de sa survie. Il sentit ses jambes trembler et protester devant un effort aussi inattendu et brutal, mais il les ignora et avança fébrilement, d'une démarche hésitante et hasardeuse, vers le plan d'eau qu'il venait de reconnaître, enfin de déduire avec l'aide de ses souvenirs. Il s'en approcha lentement, décidé en dépit de sa faiblesse à ré-affronter témérairement les caprices des courants et risquer de rencontrer funestement la terreur des abysses qui lui faisaient pourtant si peur, mais à peine eut-il le temps de faire trois pas chancelants supplémentaires qu'une main ferme le retint dans ses intentions, enserrant fermement son avant-bras et l'empêchant de s'avancer plus encore du danger dont il avait été tiré de justesse quelques heures auparavant. Au bord de l'hystérie et de la panique, il essaya de se débattre, de se défaire de l'étau de fer qui le retenait sagement sur place, s'écriant d'une voix paniquée moins rauque que précédemment :
- Kyle ! Non, lâchez-moi ! Je n'étais pas seul, mon ami était là aussi ! Kyle, je dois aller l'aider, il est encore... ! Il a besoin de moi, je ne peux le laisser... pas avec cette horreur... Kyle !
- Et voilà qu'il déraisonne maintenant ! Que quelqu'un l'arrête, il va se faire plus mal encore dans cet état !
- Je n'étais pas seul ! Laissez-moi, je dois y aller ! Kyle est encore là-dedans... il était avec moi ! Je dois y aller, par les saintes déesses, que vous le vouliez ou...
La force du désespoir lui permit temporairement de se délivrer de l'emprise qui le contenait sur place, mais très vite quelque chose - enfin, quelqu'un pour être plus précis - s'interposa entre son périlleux objectif et lui-même. Comme le jeune hylien essayait de réfléchir à comment le contourner, dans une rapidité et calme surprenants l'inconnu s'avança vers lui, et s'arrêta. Lui faisant clairement comprendre qu'il n'avait nullement l'intention de le laisser passer, et qu'il était vain dans son état que de chercher à s'y opposer. Furieux, en dépit de sa faiblesse, l'orphelin redressa sa tête encore bien pâle dans l'idée de planter son regard noisette fiévreux mais résolu dans celui de son "opposant", mais sa résolution recouvrée mourut dans l'œuf quand il eut la surprise de reconnaître celui faisant obstacle à sa décision. Il connaissait cette silhouette, et la personne à laquelle elle appartenait. Fermement planté sur ses positions, bras croisés et le regard ferme et déterminé restait figé dans le sien, soutenant sans peine son accusation silencieuse et la confrontant sans la moindre peine avec une résolution égale à la sienne. Les sourcils froncés, les traits tendus et préoccupés, le guerrier hylien fit un signe horizontal, de gauche à droite, de la tête pour marquer sa désapprobation ferme et rigoureuse, ses yeux bleus encadrés par les mèches blondes vibrants et étincelants d'une lueur de refus obtus et inaltérable. Un simple coup d'oeil à la tunique d'un bleu sombre encore humide en apparence du héros et ami rencontré, enfin retrouvé, il y a peu, quelques semaines, quelques jours, l'informa de l'identité de son providentiel sauveur, là où son esprit avait refusé de faire les liens avec les propos de la voix féminine agaçante et moralisatrice au possible. Si déjà son attitude n'était pas claire, le guerrier insista dans un bref murmure en voyant l'imprudent, téméraire et déraisonnable jeune hylien si peu disposé à l'écouter :
- Non, Alan.
Par deux simples mots, il parvenait à exprimer tout ce que d'autres auraient déblatéré avec dix fois plus de termes. Plus forte était encore leur intensité, leur impact, que son ami n'était vraiment pas bavard d'ordinaire, du peu qu'il l'avait connu. Et si rare était sa prise de parole, qu'elle n'en était que plus précieuse et plus puissante encore. Figé, tremblant tant de faiblesse, de la frustration d'impuissance que de rage froide, le deuxième coup de dague dans le coeur vint lorsque la deuxième voix féminine, émanant effectivement d'une petite boule bleu clair scintillante et volant dans les cieux au dessus de l'épaule du guerrier des légendes venus des bois lointains, ajouta avec gravité inhabituelle, incompréhension et une légère teinte de compassion :
- Nous ne voyons pas de qui tu parles. Il n'y avait personne d'autre. Tu étais seul quand Link est venu te porter secours alors que tu te noyais. C'est aussi vrai que nous ne comprenons pas comment tu es parvenu jusque ici...
Les yeux noisette ronds de terreur et d'incompréhension devant de tels propos, semblant si réels et si sincères de la voix de la fée et pourtant auxquels il refusait d'adhérer, Alan reporta son regard vers son ami aux cheveux blonds, espérant que ce dernier réfuterait ces propos, lui donnerait la moindre once d'espoir de récuser la dizaine d'horribles scénariis possibles de ce qui aurait pu arriver à son meilleur ami et ami d'enfance venu de Cocorico. Hélas, la tête blonde sertie d'un long et imposant bonnet d'un bleu de nuit ne fit aucun geste pour démentir les propos de la fée, les traits montrant tant la résignation silencieuse que de la compassion, les yeux d'un éclat bleuté amical mais assertifs de la nouvelle annoncée précédemment, comme pour répondre à sa question muette et silencieuse. Horrifié, le tout jeune homme de seize - dix-sept années de vie seulement recula de deux pas, pâle comme un linge, répétant confusément et d'un ton paniqué "non, ce n'est pas... ce n'est pas possible", les mains posées sur ses tempes. Ce n'était effectivement pas possible. Kyle n'aurait pas pu... Kyle ne serait pas... et pourtant... Comme il restait figé, sans réactions, Link finit par s'enquérir silencieusement de son état, lui jetant un regard ondin soucieux et préoccupé. Comme il ne répondait pas, il le prit par l'épaule et le conduisit doucement, mais fermement loin du bassin, plus près du feu, et l'amena à s'asseoir. Ce que, inhabituellement docile et sans réaction de protestation, le jeune hylien aux cheveux bruns esquissa en silence, le regard brun terne et perdu, contenant par dignité des larmes silencieuses. Kyle serait... ? Ignorant un temps les coups d'oeil soucieux de son ami, qui discutait entre temps avec sa fée de termes qu'il ne suivait même pas sous l'effet du choc, Alan se ressassa les différentes nouvelles qui lui avait été annoncées. Il était perdu quelque part en Hyrule, non loin des terres Zora, seul ou presque, en terre si ce n'est totalement ennemie au moins très hostile. Il restait sans nouvelles de Kyle. S'en était-il sorti d'une manière ou d'une autre ? Avait-il réussi à terrasser ou au moins s'échapper de l'horrible créature-fléau de ces eaux sombres et souterraines; qui inspira longtemps à Alan la phobie des eaux profondes ? Était il encore en vie ou son cadavre flottait-il dans une ondée de sang quelque part dans ces grottes solitaires ou ces cours d'eaux souterrains si traîtres ? Dans une étrange association d'idées, il vint aussi à s'inquiéter des sorts de Helen, sa nourrice si chère, et de Anar, là bas, dans une Cocorico encore assiégée sans doute par des hordes de monstres. Ses derniers échanges, ses dernières disputes d'avec Kyle dans les grottes lui revinrent lugubrement à l'esprit.
"Je vais essayer de ne pas m'énerver. Alan. Réponds moi, sans mensonge. Qu'est-ce que tu as fais ?"
Qu'est-ce qu'il avait fait, en effet ? Qu'est-ce qu'il avait fait, par les déesses, pour mériter d'infliger de tels sorts à ceux qu'il aimait ? Le remord et la culpabilité s'instaurèrent lentement dans son esprit en de vils et sombres serpentins embrumant sa réflexion. Qu'est-ce qu'il avait fait ? Il avait abandonné - certes malgré lui, mais quand même - à leurs sorts, peut-être tragiques et pis encore incertains, ses deux êtres les plus proches encore en vie, es dire son mentor Sheikah Anar et son frère de coeur Kyle Labriaux. Peut-être était-il indirectement responsable de leurs malheurs ? Des malheurs de son village ? Dans quoi s'était-il fourré sans réfléchir ? Les leçons de morale et de prudence de Anar lui revinrent douloureusement à l'esprit et l'oreille, une fois qu'il était trop tard à son goût pour qu'elles fussent réellement utiles à quelque chose. Qu'avait-il fait ? Portait-il malheur à ceux lui tenant compagnie ?
"Cette... chose que tu portes, Alan, te promeut dans la très élitiste liste noire des hommes les plus recherchés de tout Hyrule, morts ou vifs, à l'instar de notre estimée Princesse disparue ou du Héros du Temps. Toutes mes félicitations."
Il frissonna au souvenir de ces propos, baissant plus encore la tête, ses jambes repliées contre son torse, enserrées nerveusement par ses bras encore fins, très légèrement musclés de la vie rude de Cocorico, sa tête reposant sur ses genoux et fixant tantôt le sol, tantôt sans intérêt réel les flammes crépitantes du feu de camps. Le sarcasme inquiet de la voix de son perdu meilleur ami lui revenait sans cesse en tête, jusqu'à ce que ses traits se durcirent d'un élan de colère enflammée aussi soudaine qu'inattendue. Un changement qui alerta visiblement Link, qui se détourna alors de sa conversation silencieuse et muette avec la fée bleutée pour poser des yeux céruléens soucieux et intrigués vers lui. Le jeune hylien inerme se déplia dans une position de tailleur, dans des gestes secs et agacés, jetant un regard foudroyant à son poignet droit alors mis à nu comme il avait retroussé légèrement la manche de tissu fin de villageois de Cocorico jusqu'au coude, et qu'il jura dans un grondement de colère et de frustration conjuguées en un cocktail émotif dévastateur :
- Tout cela à cause de ceci, je suis sûr que c'est à cause... c'est juste à cause d'un maudit tatouage que Kyle... Mais diable pourquoi ne t'ai-je pas écouté Anar ? Ah... soit maudite espèce de satanée marque qui ne m'apporte que des malheurs depuis que je la porte !
Furieux, il allait s'emparer, consommé dans sa colère fumante, du couteau-dague rouillé qu'il lui restait de Cocorico, qu'il n'avait pas remarqué l'expression étonnée dans tous les sens du terme et plus inquiète encore de son seul ami dont l'existence était encore assurée. Pas plus que le bref échange de regards avec la petite boule bleu ciel qu'était la fée l'accompagnant, Navi, d'ailleurs. C'est à peine s'il fut conscient du mouvement furtif et discret du guerrier de Farore pour gagner ses côtés, et retenir d'une poigne ferme sa main gauche qui cherchait si désespérément l'arme blanche, pour une intention aussi obscure que peu rassurante pour le héros qui ne désirait que le bien-être du jeune villageois. Surprenant grandement ce dernier, qui lui jeta un regard intrigué masquant à peine la douleur refoulée et le sentiment de perdition extrême vis-à-vis de la situation compliquée dans laquelle il semblait enlisé. Relâchant sous l'insistance silencieuse de son compagnon la garde de la dague-couteau de piètre qualité, sentant en réponse la pression sur son bras se relâcher et le délivrer, avant de voir le regard curieux et prudent du guerrier des bois se porter vers son bras droit.
Instinctivement - bien qu'étrangement la pulsion du réflexe de préserver le secret fut nettement moins forte que d'ordinaire - il essaya de le dérober à la vue du jeune hylien tout de bleu vêtu. Mais Link, d'un regard insistant, avec gentillesse, et indiquant qu'il avait entendu ses précédentes paroles, le figea dans sa réaction inconsciente et l'observa d'yeux bleus vifs et soucieux qui demandaient quelques explicitations. Voyant que le brun restait dans le silence, comme sur ses gardes, il attendit avec patience sans rien masquer de son souci amical pour sa sécurité. Patience récompensée au bout de quelques minutes, comme Alan consentit à ne plus se dérober, conscient qu'il ne gagnerait pas ce duel silencieux de volontés contradictoires. En effet, le jeune hylien se disait aussi que peut-être, Link étant visiblement un guerrier expérimenté et sillonnant la grande contrée d'Hyrule, pourrait peut-être le renseigner un peu plus sur ce que représentait le symbole et ses implications. Légèrement appréhensif et inquiet à chaque minute s'écoulant, il daigna laisser en vue son poignet droit sous l'éclairage rougeoyant et oscillant des flammes du feu de camps, guettant avec attention ses réactions. Qui ne furent pas exactement celles auxquelles il se serait attendu, les sourcils froncés et l'air préoccupé de son ami ne le rassurant guère comme il consultait du regard sa fée, comme pour confirmer quelque chose. Alan s'apprêtait à prendre la parole, quelque peu agacé de ne pouvoir prendre part à l'évidente discussion silencieuse le concernant entre les deux interlocuteurs, quand heureusement pour ses nerfs éreintés la fée s'exclama puis lui demanda avec grand sérieux alors que Link relâchait son bras, l'air songeur et franchement inquiet :
- Par le Vénérable Arbre Mojo ! Serait-ce... et pourtant il n'est pas supposé en exister une supplémentaire. Mais ce motif et l'aura qui s'en dégage... mais comment se fait-il... ?
- Sauriez-vous de quoi il s'agit ? Kyle avait l'air de savoir quelque chose dessus, et le motif... m'est familier. Mais ce n'est pas logique, pas du tout même. En outre, il n'a été que source de malheurs pour moi depuis qu'il...
- ... je crois que tu es un enfant originaire du Bourg d'Hyrule. Tu as du donc logiquement entendre parler du Temple du Temps et de la légende qui y est associée, n'est-ce pas ?
Sentant les regards étonnement sérieux de la fée et de Link posés sur lui, Alan les dévisagea avec un étonnement teinté d'inquiétude et d'incompréhension, et le jeune inerme prit le temps de méditer sur sa réponse, de réfléchir aux mots qu'il allait utiliser avant de se lancer avec une très grande prudence et attention :
- Celle du Héros du Temps ? La légende populaire qui veut que, en cas de grand danger où le Mal viendrait sévir sur les terres d'Hyrule, un héros choisi par les Trois Grandes, guidé par l'un des autres émissaires des Déesses, viendrait au secours du royaume, purifier le royaume du mal qui l'afflige. Ma mère me l'avait déjà contée, mais elle est très populaire ces dernières années, avec la note d'espoir qu'elle porte dans ces heures sombres... mais je ne comprends pas le rapprochement d'avec cette marque. Que... ?
Même s'ils étaient de plus en plus nombreux à penser que le royaume était condamné à lentement sombrer sous les griffes maléfiques du Roi du Désert, et que le Héros du Temps ne viendrait jamais à leur aide. Que la légende n'était que racontar populaire inventé pour rassurer le peuple et leur redonner courage dans les heures sombres. Alan lui-même l'aurait interprétée en ce sens, si sa mère n'avait pas autant insisté sur l'importance de cette légende et n'avait pas été si convaincue de sa véracité avec ardeur. Et ne l'avait mené régulièrement au Temple du Temps écouter les prières aux Déesses, et aux légendes et autres mystères locaux qui y étaient souvent contés en fin de semaine. De plus en plus perplexe, il observa l'échange visuel entre Link et sa fée, le premier demandant visiblement le consentement de sa compagne pour quelque obscure raison, avant d'approuver distraitement avec une ombre de sourire de remerciement. Puis le regard céleste revint vers lui, grave et sérieux, ce qui mit tout de suite en garde Alan, tandis que Link ôtait méticuleusement son gantelet protégeant son poignet et sa main gauche. Sous l'oeil intrigué et perdu du villageois, le guerrier venu des bois dressa calmement son bras gauche de manière à ce que la surface supérieure de son poignet lui soit visible. D'abord perplexe, Alan se figea ensuite de stupéfaction en y voyant un motif aussi familier que différent. Familier par la forme pyramidale, composée de trois triangles formant un ensemble équilatéral, dont un brillant légèrement plus que les autres. Mais différent puisque de couleur d'or pur et non bleutée comme la sienne, le triangle central renversé n'était pas légèrement souligné comme le sien, et celui qui scintillait légèrement était non celui central précisément mais celui situé à la base de la pyramide, à gauche. Complètement étonné, frappé d'une forte stupeur, Alan ne put que murmurer d'une voix basse en fixant d'un regard interloqué le guerrier venu des bois :
- Celui-ci m'est encore plus familier. Je crois l'avoir vu représenté sur la grande statue du plafond, cerclé par les statues de Dihn, Nayru et Farore. Aussi sur les fresques du Temple, et dans les livres narrant... Attends, ne me dis pas que... Link. Ce serait donc toi... tu serais le Héros du Temps ? Depuis tout ce temps ? La légende... serait donc vraie ?
Son ami aux cheveux blonds - et à présent confirmé comme Héros du Temps - approuva d'un léger signe de tête, avec un mince sourire confiant et humble, une lueur déterminée brillant dans ses prunelles célestes, tout en remettant en place son gantelet avec grand soin et dextérité. Et laissant un jeune hylien inerme avec une myriade de questions sans fin parsemées des différents impacts de cette révélation conséquente, et de ses conséquences précisément. D'un côté, cela résolvait en partie certaines interrogations lors de leurs deux premières rencontres puis retrouvailles, au Bourg puis à Cocorico, de l'autre cela en apportait d'autres par milliers, venant s'ajouter en amas confus à celles déjà bien présentes dans son esprit. Mais, désireuse de revenir sur son point initial, Navi ne lui laissa pas l'occasion de se donner aussi rapidement la migraine et demanda, exprimant sans doute aussi une question silencieuse de Link :
- En revanche... ton cas semble aussi inattendu, unique que... indéniablement lié à tout ceci. Jamais je n'avais entendu parler de... enfin. Que s'est-il passé ? Comment es-tu entré en possession de ce... cet objet sacré ?
- Je... je ne sais pas trop. A vrai dire, je me rappelle que c'était quelques jours après votre départ. Le village... Cocorico a été attaqué par des hordes de monstres. J'ai été forcé au repli sur les hauteurs par mon tuteur et mentor, Anar, et c'est comme nous étions menacés que l'ocarina s'est mis à agir étrangement... que je n'avais plus aucun contrôle sur mes gestes, et que mes doigts jouaient cette musique alors inconnue... cette silhouette drapée de bleue si puissante qui est apparue ensuite... tandis que je chutais je-ne-sais-trop-où, elle m'a dit d'étranges choses et elle...
Toujours un peu sous le choc des dernières nouvelles qu'il venait d'apprendre, le jeune hylien, sentant étrangement qu'il pouvait leur faire confiance, entreprit alors de leur raconter ce qu'il lui était arrivé depuis leur dernier croisement dans le village de Cocorico, comme il l'avait fait pour Kyle, mais en plus détaillé, certains éléments lui revenant avec plus de détails que précédemment. Évoquant par exemple, l'existence étrange de cette silhouette toute de bleue drapée, qu'il avait aperçue à deux reprises, l'une lors du massacre et de la destruction du Bourg d'Hyrule auxquels il avait survécu - sans aller dans les détails, le souvenir lui étant toujours un peu délicat - et la deuxième lors de la dernière attaque de Cocorico. Le chant mystérieux aussi qu'elle lui avait enseigné, élément qu'il avait caché à Kyle, et où il fut rassuré de constater que Link le connaissait aussi. Tout semblait très obscur et confus pour lui, mais visiblement moins pour ses deux interlocuteurs. Du moins, légèrement moins. Quand il eut enfin achevé son long récit, la fatigue le rattrapa et se manifesta par un large et généreux bâillement, il eut un regard d'excuse envers Link qui lui fit signe qu'il n'en était rien, et silencieusement lui fit comprendre qu'il pourrait se reposer, il veillerait la nuit pour sécuriser leur campement. Tandis que le villageois orphelin se reposait, épuisé par tous ces événements et révélations soudaines, l'avalanche de questions encore présentes dans son esprit, quelques heures plus tard, alors que l'aube pointait enfin son nez et amenait avec elle une relative sécurité pour les voyageurs, Link et Navi reprirent leur route silencieusement, semblant quitter l'étrange royaume prisonnier des glaces vers une destination connus d'eux seuls, après que le premier se soit assuré que leur compagnon temporaire soit en pleine sécurité. Beaucoup de questions tournaient encore à son sujet, mais Link pour l'heure se contentait des deux certitudes qu'il avait : d'un, le jeune hylien était de leur côté, et le resterait lui soufflait son instinct. De deux, comme cela avait été prouvé sept ans et quelques semaines auparavant, ils seraient amenés sans doute à se recroiser. Car, comme le paisible endormi l'ignorait encore, son futur et son destin avaient été scellés et mêlés au sort de Hyrule depuis plus longtemps qu'il ne le pensait. Et ce n'était que le commencement.
La vie est une longue route distordue,
Infinies sont ses grandes possibilités,
C'est au croisement de ces sentiers,
Que son pouvoir unique est révélé.
La vie est puissante : imprévisible,
Elle crée et unit, sépare et détruit,
Des inconnues sur ces chemins,
Se rencontrent selon leur destin.
Dans une heure sombre, triste et décisive,
Le héros de lumière et le guerrier de l'ombre,
Voient leurs routes se croiser dans la pénombre,
Mais au matin ils reprendront leur propre route,
L'un ira vers un village dévasté des montagnes,
L'autre vers une terre endormie par le gel qui la gagne
