Le tronc du chêne où je dois planter une flèche, semble me narguer quand mon trait le manque de loin.
Fermant les yeux un instant, je soupire lourdement pour me forcer à un calme que je suis très loin de ressentir.
Depuis deux semaines jour pour jour où à la même heure, je me suis baignée pour la première fois avec Roland dans cette même rivière qui s'écoule indifféremment en contre bas, son père m'enseigne son art de prédilection.
Et bien que j'ai retenu sans mal les bases, à savoir la respiration, la manière de se tenir ou de placer ses doigts, sans oublier de faire pivoter mon coude vers l'extérieur, de façon à m'éviter de nouveaux bleus sous la puissance de la corde qui revient à sa place initiale après la décoche, je ne suis toujours pas en mesure de viser droit.
Se tenant à mes côtés, quoiqu'à distance sécurisante, Robin garde le silence alors qu'il sort une autre flèche de son carquois. Sauf que loin de me la donner comme les précédentes, il se meut pour venir se placer derrière moi.
« Qu'est-ce que tu fais ? Je lui demande, tandis qu'il superpose d'autorité son dos et ses bras aux miens.
- Je change de tactique. »
Puis il m'invite à me repositionner, à la différence que cette fois, mes gestes seront guidés par les siens.
« A trois. » M'indique le voleur.
Consciente qu'un faux pas de ma part peut nous causer à tous deux des blessures que nous ne souhaitons ni l'un, ni l'autre, je cherche à me dégager. Mais aussi têtu que moi, il ne l'entend pas de cette oreille, relâchant sa prise sur la corde pour me bloquer contre lui d'une main ferme sur mon ventre.
« Je te fais confiance, assure-t-il ensuite, lisant en moi comme dans un livre ouvert, avant d'ordonner ensuite dans la foulée pour m'empêcher de répliquer : Maintenant, prépare-toi. On y va à trois. »
J'inspire doucement, reprenant donc notre position quand il tend de nouveau la corde.
« Un, commence-t-il à mon oreille. Deux. »
Je m'arrête de respirer.
« Trois. »
Suivant instinctivement ses mouvements, je relâche la flèche et éloigne mon avant-bras du retour en force de la corde en même temps que Robin, alors que cette dernière fend l'air pour se ficher dans l'écorce de ma cible.
« Maintenant respire, conseille-t-il en me relâchant mais restant tout de même collé à mon dos, déplaçant même ses mains sur mes hanches. Et concentre-toi sur ta colère.
Serrant les doigts sur le bois de son arc, je me tend aussi sûrement que la corde dont il est pourvu tout en crachant presque mes mots :
« En quoi ma colère va m'aider à viser juste ? »
Loin de se démonter par mon ton hargneux, Robin répond comme si c'était une évidence :
« Parce que c'est de cette manière, que tu vas apprendre à la contrôler et t'en servir à ton avantage. »
Puis il se rapproche de nouveau, soufflant au creux de mon oreille tandis que je frissonne malgré moi de le sentir de nouveau si proche :
« Pense à elle, laisse la venir, et dompte la. »
La laisser venir ?
Elle me ronge depuis ma plus tendre enfance, et me fait avancer chaque nouveau jour. Il me suffit de songer aux villageois dont j'ai côtoyé l'existence sans jamais avoir demandé à venir au monde.
De revoir en pensées la méfiance et la haine dans leurs regards, d'entendre les moqueries et les insultes à peines déguisées de leurs enfants, à l'époque où j'en ai moi-même été une. De sentir l'haleine chargée de vin de Blaine Miller sur mon visage, juste avant que ce chien de Shérif ne me fasse porter l'entière responsabilité de son trépas.
Après la mort de Granny et la perte de Ruby, la colère, c'est tout ce qu'il me reste.
A plus forte raison quand il me suffit d'imaginer ma sœur tomber sur l'une de ses affiches, salissant mon nom et le sien par extension.
« Je leur ai jamais fais aucun tort, je murmure alors sans réfléchir, me repositionnant après que Robin me remet une flèche que j'encoche. J'ai même appris à soigner leurs maux et leurs douleurs. »
Du coin de l'œil, je le vois se reculer pour me laisser toute la place dont j'ai besoin.
« Je suis une orpheline, je continue, la voix un peu plus forte, vibrante de rage et de peine mêlées. A cause d'eux je n'ai pas été en mesure de faire mon deuil. De pleurer convenablement, celle qui m'a aimée comme sa propre chair. »
Je tend la corde, le cœur battant la chamade et me sentant cependant plus forte que jamais, alors que j'imagine le visage de Keith devant moi, oubliant le reste.
« A cause de lui, j'ai été traînée dans la boue comme la dernière des putains. »
Je relâche le tout et pivote mon bras pour avoir le plaisir de voir ma flèche se planter en dessous de la première. Hochant la tête d'un air satisfait, l'archer me tend une autre flèche.
« Recommence. »
Ce que je fais.
Jour après jour, semaine après semaine, jusqu'à ce qu'il n'y ai plus rien à tirer, jusqu'à en avoir mal aux bras, jusqu'à ce que je sois capable d'y arriver sans perdre mon sang-froid.
Jusqu'à ce que je puisse me plaire à croire, que j'ai finalement trouver ma place au sein de la bande des Joyeux Compagnons.
Et bien que je sois femme dans un groupe uniquement composé d'hommes, jamais je ne me suis senti plus en sécurité que parmi eux, tant ils m'encourageant et me traitent comme un membre à part entière, tout en appréciant néanmoins la certitude d'un linge propre et recousu et de repas qui, même loin d'égaler ceux des rois, ont plus de goût et de recherche depuis qu'ils sont préparés par mes soins.
Quant à Robin, et ce depuis mes premiers essais dans sa discipline, quelque chose d'autre fait briller ses pupilles quand il les pose sur moi, croyant sans doute que je ne le remarque pas. Une lueur indéfinissable qui me trouble et m'enchante à la fois, me rappelant avec une conscience aiguë à quel point sa seule présence m'a toujours apaisée.
D'autant plus que je n'ai jamais oublié le sentiment de sécurité ressenti dans ses bras, quand il m'a conduite entre ces murs.
J'ai conscience de beaucoup lui devoir tout en n'hésitant cependant pas à répliquer vertement, quand il se montre trop intransigeant pendant une leçon, la suite se terminant généralement en dispute pour laquelle aucun des deux ne veut céder un pouce de terrain.
C'est ainsi que deux mois finissent par s'écouler, amenant déjà les premières chaleurs de l'été qui succédera au printemps comme chaque année, quand il vient m'annoncer qu'ils repartent de nouveau.
La fête du solstice d'été amène toujours beaucoup de monde dans les grandes villes comme celle de Nottingham, les nobles festoyant quand les pauvres travaillent encore plus.
Ce ne serait que justice de rééquilibrer la balance.
Sauf que la peur habituelle qu'il puisse leur arriver quelque malheur que se soit, est cette fois bien plus acide que les précédentes.
« Quand partez-vous ? Je lui demande, ce même soir, tous deux assis devant le foyer presque éteint, après être redescendu de l'étage où il a été border Roland pour la nuit.
- Demain matin. »
J'hoche la tête en silence, organisant déjà le déroulement de la journée du lendemain en fonction de leur absence quand sans réfléchir, ou plutôt si justement, prenant pleinement conscience qu'il ne sera pas là demain et pendant les jours à venir, j'attrape sa main dans la mienne, avant de poser un baiser sur sa joue comme je le fais souvent avec son enfant.
Si le geste le surprend, il n'en montre rien, se contentant de me sourire tout en serrant mes doigts entre les siens.
« Soyez prudents.
- Toujours. »
