Jiho Epsilon observait le corps du docteur d'une pièce vitrée donnant sur le laboratoire. Deux infirmiers tentaient de le réanimer, mais ce dernier avait fermé son esprit à la sonde et au monde extérieur : impossible de le réveiller. Epsilon rageait. Croyait-il qu'il pourrait le berner si longtemps? Plus de 12 milliards de client demandaient chaque jour du nouveau matériel. Il ne pouvait reculer. Le docteur était son meilleur candidat.

Au côté de Jiho se tenait Tayi, sa nièce. Elle avait aussi la peau lavande, mais le reste de son anatomie penchait définitivement du côté humain classique. Ça venait du côté de sa mère, une femme trop ordinaire. Il avait promis à son frère de donner un travail à la jeune femme chez Paradox et il avait tenu sa promesse.

Cependant, cette dernière était arrivée avec l'idée naïve de réformer la société. Elle regorgeait d'idées extravagantes et inutiles. Sa dernière lubie consistait à créer un nouveau type de rêve, plus interactif, un mélange de réalisme et d'imaginaire où le client pourrait interagir.

- Cela s'appelle un rêve ordinaire avait répliqué sèchement Epsilon, et personne ne veut en faire, sinon les rêves de Paradox n'auraient aucun intérêt.

- J'admets que ça ressemble à un rêve ordinaire, mais ce serait plutôt moitié-moitié. Les rêves paraîtraient aussi réels que la réalité, comme c'est le cas bien avec les rêves que nous offrons. Mais en plus, les clients pourraient programmer une partie de leur rêve : le décors, le genre de rêves, mais certains éléments viendrait de leur esprit.

- Ça ne se vendra pas, répliqua Epsilon. Je ne t'ai pas engagée pour avoir des idées. Je ne veux qu'une assistante.

Il lui avait ensuite confié des tâches administratives, ennuyeuses et répétitives. Rien à voir avec ce qu'elle avait imaginé. Elle était dans le royaume de rêves, mais elle ne pouvait réaliser les siens. Quelle ironie!

Ce matin, pourtant, elle s'était prise à espérer que son oncle serait plus ouvert à ses idées maintenant que le Rêveur avait démissionné. Elle ignorait pourquoi ce dernier avait fait ça. Il était bien payé, à ce qu'il parait, et menait une vie de pacha alors qu'il n'avait qu'à dormir pour faire fortune, du moins, selon la version officielle.

Son oncle lui avait demandé de l'accompagner jusqu'au laboratoire où elle avait découvert le célèbre docteur, étendu sur une table d'examen. Epsilon lui expliqua qu'il était venu pour remplacer le Rêveur, mais qu'il s'était évanoui pendant l'examen.

Elle le regarda au travers la vitre. Il ressemblait à ce qu'elle avait vu dans les rêves paradoxiens. Cependant, il lui semblait étrange de le voir comme ça, endormi, dans le monde réel. Elle se demanda quelle part de réalité et quelle part de fantaisie il y avait dans les rêves le concernant. Pour ce qu'elle en savait, il était peut-être un humain très banal et non un mythique Seigneur du temps.

- La sonde s'est heurtée à une zone infranchissable, expliqua le technicien.

- Un traumatisme oublié?

- Non, c'est plus puissant que ça. C'est difficile à évaluer, après tout, il n'est pas humain. Nous avons tenté d'affaiblir ses défenses, mais vous voyez le résultat.

- Rêve-t-il?

- Non, il est dans un genre de coma.

- Il faut trouver un moyen de le ramener.

Tayi cru bon intervenir.

- Mon oncle, dans les archives de la société, j'ai découvert qu'au tout début; les chercheurs de Paradox étudiaient les rêves de leurs sujets en entrant directement dans leurs rêves. Il est possible que l'appareil se trouve toujours au musé de Paradox.

- As-tu fouillé dans les archives, demanda l'oncle avec un regard inquisiteur?

Tayi aurait normalement rougit, mais comme elle était lavande, elle mauvit.

- J'ignorais que c'était interdit.

- Ça ne l'est pas, se radoucit-il. mais ce n'est pas très utile : une perte de temps. D'ailleurs, à quoi ça sert d'explorer ses rêves s'il ne rêve pas?

- D'abord, je l'ai fais en dehors des heures de travail et pour ma culture personnelle. Ensuite, dans certaines de ces expériences, j'ai lu que le sommeil paradoxal s'était manifesté de façon forte chez des gens qui rêvaient peu. L'expérimentateur n'avait qu'à faire une incursion dans l'esprit du sujet pour réveiller l'activité du cerveau et automatiquement, le sujet tombait en sommeil paradoxal. Cela pourrait ramener le docteur.

Epsilon eut un geste d'agacement.

- Nous ne connaissons rien de cette technique. Cela pourrait abîmer son cerveau.

- Je peux retourner aux archives et étudier tous les documents à ce sujet.

- Très bien, mais quand tu auras terminé de classer les dossiers.

Elle le remercia et sortit avec empressement.

- Je devrais aussi étudier la technique, se risqua le technicien, si je dois opérer cet appareil.

Epsilon ricana.

- C'était pour me débarrasser de la demoiselle aux milles idées. Je l'ai engagée pour faire plaisir à son père, mais elle n'est visiblement pas à sa place ici. Je ne crois pas la garder bien longtemps.

- Alors que fait-on de lui?

- Essayez une sonde de niveau deux. Il faut forcer la barrière mentale. C'est ça la clé. C'est cette barrière qui créé ce blocage.

- C'est risqué vu son état. Il faudrait au moins qu'il reprenne des forces. Il a dépensé trop d'énergie mental. Si on s'essaie maintenant, on risque des lésions cérébrales.

- Très bien, alors, demain dès la première heure.