Résumé des précédents chapitres :Lors d'une enquête de routine concernant l'incendie d'une maison et l'homicide d'une brillante chercheuse du Département des Mystères, Miss Lingston, Harry Potter rencontre Astoria Malefoy. Au fur et à mesure, une complicité et une attirance s'installe entre ses deux êtres. Cette histoire pourrait être simple et connaître un Happy End s'ils ne se trouvaient pas au beau milieu d'un tourbillon au doux nom de Vie.
Peu après leur premier baiser qui bouleverse Astoria, Harry apprend que Ginny attend un bébé. Catastrophé, il ne sait plus quoi faire, surtout que leur couple bat de l'aile depuis un certain temps et que Ginny envisage sérieusement le fait qu'Harry puisse la tromper avec sa jeune coéquipière, Jenkins. De plus, Harry soupçonne bien malgré lui qu'Astoria, bien qu'ayant été plus ou moins innocentée (voire Prologue), n'est peut-être pas étrangère à cette sombre affaire d'incendiaire... Se serait-elle servie de lui pour le compte de son mari, Drago Malefoy ?
Quant à Astoria, elle culpabilise à cause de ses sentiments pour Harry et l'ennui profond qu'elle ressent pour sa vie de femme aristocrate où elle n'a qu'un rôle : être belle et se taire. N'a-t-elle pas droit à une vie meilleure, elle aussi ? Mais l'exemple de sa sœur, Daphné, et de son mari, Davis, qui trompe sa femme avec une jeune femme nommée Elena, la pousse à s'éloigner d'Harry pour ne pas troubler la vie de ses proches, Drago et Scorpius. Mais, au final, elle ne peut en venir qu'à une seule conclusion quand elle se rend compte que son fils, quoiqu'elle fasse, s'éloigne d'elle. Il ne lui reste plus qu'à faire les choses dans les règles de l'art... Voilà pourquoi, au dernier chapitre, elle envoie une mystérieuse lettre, après avoir écrit à son fils, dont le contenu sera révélé ici.
Les péripéties pourraient s'arrêter là, n'est-ce pas ? Seulement voilà... Ce n'est pas comme tout ceci n'était que le fruit de simples coïncidences... Ils le découvriront à leurs dépends, surtout dans ce chapitre-ci dont j'attends avec impatience vos réactions !
Note : Je suis désolée de ce délai qui a trainé en longueur... Surtout que j'avoue avoir une excuse toute bête et certes peu crédible : un sérieux manque de temps et des soucis de santé. J'espère bien que vous ne m'en tiendrais pas trop rigueur =).
Bonne lecture !
Chapitre 6 : Mr and Mrs Hyde
Cette allée sombre lui flanque la chair de poule. Elle sent les regards glisser sur elle, lentement, presque concupiscents. Un homme décharné, assis à même le sol, semble tendre la main vers le bas de sa robe. Dans le doute, elle presse le pas, apeurée, un long frisson désagréable parcourant sa colonne vertébrale.
Enfin, elle parvient à l'embouchure d'une ruelle et s'y faufile hâtivement. Des badauds encapuchonnés longent les murs tels des oiseaux de mauvais augure. En de rares instants, du coin de l'œil, la lueur d'une bougie, aussi vite éteinte qu'elle a été allumée, tranche l'obscurité de ces lieux. Des murmures et des grognements indistincts s'étirent dans le froid glacial de novembre. D'un geste, elle pourrait presque écarter la brume poisseuse qui l'entoure peu à peu, au fur et à mesure qu'elle s'enlise dans cet endroit malfamé. Pourtant, elle n'en fait rien, s'enveloppant sciemment dans ce brouillard épais et gris.
Elle tourne à droite, puis à gauche. Elle sait où elle va, ce n'est pas la première fois qu'elle passe par ici. Néanmoins, chaque fois, elle ne peut retenir ce haut-le-cœur, cette moue méprisante. Quelle décadence... Tout à coup, un long fil rai de lumière coule à ses pieds. Elle s'arrête. Une porte s'est ouverte dans l'ombre d'un porche de pierre. Elle se referme aussitôt derrière une haute silhouette. La silhouette tend un bras vers l'arrivante, cette dernière le saisit et toutes deux poursuivent leur chemin.
Bientôt, il n'y a plus que le bruit de leurs pas sur le pavé qui résonne dans la rue. Plus personne aux alentours. La silhouette dévoile, sous les maigres rayons lunaires, une haute stature d'homme. Il domine sa compagne, de taille moyenne, fine. Pourtant, c'est elle qui prend la parole la première :
« J'ai l'argent. »
L'homme ne dit rien. Il guette les bruits de la ville mais rien, pas âme qui vive. Alors, il répond :
« Combien ? »
Pour toute réponse, elle tend son bras hors de sa cape et laisse tomber une lourde bourse. Le bruit d'une pièce glissant au sol leur semble faire un boucan d'enfer dans cet endroit désert. Du pied, il tâte puis se baisse pour ramasser le butin, soupèse la bourse :
« Ça ira.
- J'espère bien. Nous avons déjà été déçus. Il y a intérêt à ce que cela ne se reproduise pas, pour nous comme pour vous... »
La femme pointe du doigt la bourse :
« Si vous réussissez, vous obtiendrez le double. »
Un sourire paresseux s'étire sous la cagoule de l'homme :
« Je suis un professionnel, madame. L'offre est alléchante. Je suis désormais à votre service. »
L'ombre féminine reste un instant immobile. Puis, elle fouille consciencieusement dans sa poche et en tire un bout de papier :
« Voilà la copie de la lettre. S'il ne veut pas nous aider, utilisez-là. Ainsi, il devrait fléchir. »
L'homme saisit la lettre et la parcourt du regard. Il laisse échapper un petit bruit de bouche satisfait :
« Bien. Vous me facilitez la tâche. Mais est-ce que cela suffira ? Il n'est pas du genre à se démonter pour si peu...
- Pour le moment. Pour le moment... Mais, qui sait ? Après deux ou trois coups, le roi se trouvera à découvert. Et c'est là que nous lui assénerons un échec et mat... »
OoO
Daphné vient de plus en plus voir Astoria, ces derniers temps. Cela étonne un peu la plus jeune des deux sœurs, au début, mais, au final, cela la réjouit. Elle manque cruellement de compagnie, seulement entourée d'un majordome engoncé dans le carcan protocolaire, d'un mari silencieux et des elfes de maison affairés. Aussi, quand Daphné se présente pour la première fois depuis longtemps à sa porte, Astoria la laisse entrer le sourire aux lèvres.
Leurs multiples discussions sont plutôt banales, en somme. La pluie, le beau temps, la couleur des fleurs que l'on aperçoit depuis le kiosque ou de la bibliothèque qu'Astoria apprécie tout particulièrement, là où elle aime écrire ses lettres, ou encore les derniers potins de La Gazette deviennent rapidement monnaie courante. Jamais Astoria n'a autant bavardé avec quelqu'un mis à part...
En de rares occasions, la jeune femme sombre à nouveau dans une douce mélancolie, sous le regard inquisiteur de sa sœur. Elle repense à ces menus instants de liberté, dont elle aurait aimé profiter un peu plus si elle en avait eu le courage, en compagnie d'Harry Potter. Cela va faire trois semaines qu'elle n'a plus de nouvelles. Parfois, elle songe que, mortifié par son geste, il n'ose plus la contacter. Dès lors, elle se remémore ce baiser léger et se tait.
Il y a des choses dont on ne parle pas, même entre sœurs. Pour les Greengrass, les affaires de cœur en font partie. Et puis, de toute façon, que dirait-elle ? Qu'elle voudrait quitter ce manoir désert au plus vite et goûter à ces douces illusions sucrées qu'elle a cru découvrir au simple contact d'un autre homme ? Elle se morigène. C'est ridicule. Ils n'ont rien partagé de sensationnel, après tout. De simples conversations. Mais, pourtant, celles-ci étaient si énergiques, si troublantes qu'Astoria aime s'en souvenir avec délice.
Parfois, elle se dit qu'elle pourrait lui envoyer une lettre. Mais pour lui dire quoi ? Elle a l'impression que c'est trop tard, qu'elle a raté sa chance, un peu comme quand on rate son arrêt alors qu'on se trouvait juste à la porte du métro mais que, bousculé par tous les autres passagers, on a été rabroué tout au fond de l'habitacle malgré nous.
Toutefois, il y a aussi cette seconde lettre qu'elle a envoyée après avoir répondu à celle de Scorpius, il y a moins d'une semaine... L'avocat l'a contactée et elle a affirmé que oui, elle était sûre. Non, monsieur, rien ne me fera revenir en arrière. Merci, à bientôt. Bien le bonjour à votre épouse. Voilà, c'est fait. Elle a envoyé les différents formulaires et attend la réaction de Drago lorsqu'un beau matin, tous deux assis face à face, il ouvrira une lettre sombre et, ahuri, prendra connaissance de la procédure de divorce amorcée par son épouse.
Lors de leurs conversations, Astoria n'ose pas parler de ses tourments à sa sœur. Ce serait honteusement déplacé. Pourtant, elle sent bien qu'elle ne donne pas le change, comme d'habitude, et que Daphné ressent ce triste état dans lequel est plongé sa sœur. Compatissante à la vue du front pâle et soucieux, Daphné glisse parfois sa main sur le genou ou l'épaule d'Astoria comme pour lui dire qu'elle est là, disposée à l'écouter. De temps en temps, elle parle de choses anodines mais qui, dans le fond, peuvent prêter à confusion, comme si elle voulait qu'Astoria saisisse ces moments pour engager leur discussion sur ce qui la tracasse.
Soudain, un soir, Daphné se présente à la porte du manoir Malefoy. C'est un peu inhabituel car elle a prit l'habitude de venir dans l'après-midi pour discuter autour d'une tasse de thé ou de café. Daphné s'excuse auprès de Drago pour lui arracher sa femme si tard dans la soirée mais ce dernier hausse les épaules et monte d'un pas las dans son bureau.
Astoria s'étonne un peu mais se laisse guider par sa sœur vers le kiosque. Ce dernier est seulement illuminé par trois chandeliers d'argent disséminés de part et d'autre de la pièce car, la maîtresse de maison n'ayant jamais eu l'intention de s'y rendre une fois la nuit tombée puisqu'elle l'a fait construire afin d'observer le jardin et ses couleurs, aucun dispositif n'a été aménagé pour éclairer le kiosque le soir. Cela confère un aspect intimiste à l'endroit et, à travers la verrière, les deux femmes aperçoivent les étoiles briller de mille feux.
Daphné s'assoit à la table de fer forgé et Astoria l'imite. Pendant un instant, les deux femmes gardent le silence puis, Daphné le brise dans un murmure :
« C'est très beau, ce soir, tu ne trouves pas ? »
Elle désigne du menton le ciel. Astoria acquiesce. Daphné tortille ses doigts en parlant :
« Je suis venue te dire au revoir. »
Astoria tressaille. Elle demande sur un ton surpris :
« Ah bon ? Mais, tu pars ? Où ? »
Daphné sourit. C'est un sourire tristement esquissé qui fend le cœur d'Astoria :
« J'ai besoin de me retirer quelques temps. Je sais ce que tu vas dire car tu te doutes sûrement du pourquoi et du comment de cette retraite. C'est hâtif mais j'en ai besoin. »
Soudain, Daphné se lève et tourne le dos à sa sœur, la main sur la bouche. Ses épaules tressautent et Astoria, gênée, observe ses genoux. Les paupières plissées, un profond remords pique son âme. Plongée dans sa propre tourmente, elle n'est même pas capable d'aider sa propre sœur dont la douleur semble pourtant si analogue mais si différente de la sienne. Bon sang, ne sont-elles pas sœurs ? N'ont-elles pas été élevées ensemble ? N'ont-elles pas partagées leur vie, leurs secrets ? Non, cela fait bien longtemps qu'elles sont presque devenues des étrangères l'une pour l'autre et que les secrets restent enfermés à double tour dans leur lourd coffret d'argent :
« Tu sais, je crois que... m'éloigner me fera le plus grand bien. Je suis désolée de te laisser seule au milieu de... tout ce vide, soupire Daphné en englobant la pièce d'un vague geste de la main. »
Astoria secoue la tête et son regard désespéré essaie d'accrocher la silhouette de sa sœur comme pour lui dire de se retourner et de la regarder droit dans les yeux, pour, enfin, lui parler vraiment :
« Tu n'as pas besoin de t'excuser, je comprends. Tu... »
Astoria tend la main mais elle ne rencontre que le vide. Daphné hausse les épaules avec fatalisme :
« J'ai essayé, vraiment. Mais même les autres ont échoué. Je n'ai plus aucune nouvelle de ce détective, tu sais. Davis a dû... Je ne sais pas. Je ne préfère pas savoir, en vérité. »
Astoria ouvre de grands yeux au fur et à mesure des sous-entendus effroyables de Daphné. Elle se demande ce que tous ces soupirs et cette attitude veulent dire. Est-ce vrai ? Ne pars-t-elle que pour s'éloigner de la vue insupportable d'un mari infidèle, d'une union qui n'a plus lieu d'être ? Tendue, Astoria ose l'interroger :
« Où est Davis ? Il vient avec toi ? »
Daphné hausse les épaules :
« Je ne sais pas où il se trouve. Nous... Nous nous sommes disputés et... »
Elle porte la main à son visage et Astoria n'ose pas se lever pour s'approcher d'elle. Soudain, Daphné fait volteface et son visage bouleverse Astoria. Elle supplie presque :
« Mais je veux savoir ! »
Elle s'approche de sa sœur et sa main vient serrer son épaule :
« Je dois savoir. Mais, étant loin d'ici, il me faut quelqu'un de confiance. Je commence à me demander si ce n'est... »
Daphné hésite un instant, détourne le regard puis avoue :
« Si ce n'est qu'une simple histoire d'adultère, s'il n'y a pas autre chose...
- Quoi ? Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
- Je ne peux pas tout dire mais, si je viens à ne plus te donner de nouvelles pendant un certain temps, ne sois pas surprise. »
Astoria reste bouche bée, le regard perdu sur le visage de Daphné. Cette dernière poursuit :
« Et... si au bout de trois mois aucune lettre de moi ne te parvient... »
Elle serre plus fort l'épaule d'Astoria :
« Une lettre dans mon coffre-fort à Gringotts te révèlera tout. Mais seulement si tu n'as aucune nouvelle depuis trois mois. Trois mois, Astoria. »
Elle secoue avec urgence l'épaule de sa sœur, se baisse pour la regarder droit dans les yeux. Muette de stupeur, Astoria acquiesce un peu stupidement. Daphné opine, visiblement soulagée. Elle se redresse et, d'un ton passif, comme si elle suivait à haute voix le cours de ses pensées, continue :
« Seulement... Je n'ai pas tous les éléments en main... Cette lettre ne te suffira pas si nous voulons mettre fin à toute cette affaire. Il nous faut quelqu'un de haut placé qui puisse nous fournir des informations sur les affaires de mon très cher époux. C'est là que seront sûrement trouvés les noms... »
Son regard inquisiteur décortique méthodiquement toutes les expressions d'Astoria. Cette dernière, aussitôt, songe à Harry. Oserait-elle ? Oserait-elle faire appel à lui pour une affaire qui semble aussi sombre, aussi malsaine ? Mais Astoria détourne les yeux tandis que Daphné continue :
« Je ne connais personne en qui j'aurais assez confiance pour lui confier une telle tâche). Le plus important, pour l'instant, est que je m'éloigne d'ici. J'ai l'impression d'en savoir trop.
- Davis n'oserait pas te faire du mal, Daphné... »
Daphné a un pauvre sourire et soupire comme amusée par tant d'ironie :
« Oh, ce n'est pas forcément lui qui m'inquiète le plus... »
Astoria lui jette un regard interrogatif. Ces brusques révélations voilées la perdent dans d'inextricables conjectures. Quel péril si grand peut donc pousser sa sœur à lui apprendre et, en même temps, à lui dissimuler tant de choses et, surtout, de façon si brutale ? Elle se sent comme prise dans un tourbillon et, pourtant, se sent tout à fait lucide, tout à coup :
« Je me méfie surtout de ses associés et de leurs magouilles, explique Daphné.
- Mais alors, Davis aussi est en danger, non ? »
Daphné grimace. Elle semble peser le pour et le contre un instant et choisir soigneusement ses mots :
« Il a déjà pris ses dispositions. Et, de toute façon, il ne veut pas partir.
- Écoute, tu n'es pas obligée de partir comme ça, comme une voleuse ! Je ne sais pas exactement de quoi il retourne mais on peut certainement trouver une solution. Je... »
Astoria se tait lorsqu'elle réalise qu'elle allait mentionner Harry. Elle observe le visage tendu de sa sœur. Les yeux froids de cette dernière la font frissonner :
« Même si tu connaissais le Chef des Aurors ou le Ministre lui-même, ils ne pourraient rien sans preuves et ils seraient bien incapables de me protéger pour le restant de mes jours. »
Astoria tressaille mais ne dit rien et espère que sa réaction est passée inaperçue grâce à cette demie-obscurité dans laquelle les deux femmes sont plongées :
« Je pars, le temps que toute cette histoire se tasse et... qui sait, peut-être que cela fera également réfléchir Davis quant à cette gourgandine, vocifère presque Daphnée. Mais je n'ai plus le temps. On m'attend, je dois partir. »
Elle s'approche de sa sœur et dépose un baiser tendre sur son front froid. Pendant quelques secondes, leurs regards s'accrochent et cela fend le cœur d'Astoria de sentir qu'elles sont si proches et si éloignées l'une de l'autre à la fois, même dans cet instant si fatidique. Daphnée sourit :
« Ne t'inquiète pas. Je suis une grande fille. Je me suis toujours sortie des plus mauvais pas et je ne ferai pas exception à celui-ci. »
Alors qu'elle se détourne et fait un pas vers la sortie, Astoria la retient par le poignet :
« Tu es sûre que tu ne veux rien me dire ? Et où vas-tu ?
C'est mieux que tu ne saches rien. Je m'en voudrais si tu te mettais en danger pour moi. N'agis pas, surtout, ne cherches pas à savoir où je suis. Les hiboux que je t'enverrai sauront où me trouver. Et n'oublie pas... »
Daphnée fronce les sourcils et martèle d'un ton insistant :
« Si, au bout de trois mois, je ne te donne pas de nouvelles... La lettre. Mais pas avant. »
Astoria, bouleversée, ferme les yeux et, lentement acquiesce. Elle sent l'air frissonner autour d'elle quand sa sœur s'éloigne et, quand elle rouvre les yeux, Astoria n'aperçoit plus qu'une ombre se glisser par la porte entrouverte qui, doucement, silencieusement, se referme. Dans ce kiosque froid et lunaire, elle frissonne, seule.
OoO
Il marche d'un pas décidé, les épaules droites, le regard droit et confiant. Son visage déterminé ne semble surprendre personne, contrairement à d'habitude. Non, aujourd'hui, Harry Potter n'est personne. Aucun passant ne se retourne pour observer cet homme pourtant si célèbre à travers toute la Grande Bretagne et, même, à travers le monde entier.
Au fur et à mesure que l'homme remonte le Chemin de Traverse, la foule, indifférente, le laisse galamment se faufiler entre les différentes étales et les familles. Cela a du bon, ce sortilège de déguisement. Oh, bien sûr, ce n'est pas comme s'il était Métamorphomage. Ce sortilège est limité dans le temps, ce qui peut poser problème. Il n'empêche qu'il est bien pratique, notamment lors des filatures. Harry ne compte plus le nombre de fois où il lui a permis d'appréhender avec succès un suspect.
Dans la vitre d'un des multiples magasins, il aperçoit pendant un bref instant son reflet. Oui, il est un parfait Mister Smith. De taille moyenne, les cheveux châtains, les yeux marron, des lèvres fines, un visage arrondi, des sourcils broussailleux. Il accélère le pas. Ce qui l'attend, au bout de cette rue, est trop important pour qu'il soit en retard. Mais il doit être prudent. Avec cette affaire d'incendiaire qui stagne, la presse s'est soudain remise en émoi quand l'un des derniers journalistes à la mode s'est publiquement étonné du manque d'avance de cette affaire dont on n'a plus de nouvelles depuis un mois. Du coup, depuis deux jours, Harry subit nombre de demandes d'interviews et de conférences publiques.
Harry ferme les yeux un instant. Est-ce la seule raison pour laquelle il a travesti son apparence ? Non, bien sûr que non. Il est vrai que le fait qu'il retrouve une femme, seul, aurait bien entendu entraîné des racontars et contribué à attiser les esprits. Mais il y a autre chose. Astoria aurait-elle accepté si elle avait su que c'était lui ? Il a pris le prétexte d'une affaire urgente concernant une facture impayée dans un magasin de vêtements quelconque tellement élevée qu'il n'aurait pu régler cette affaire sans parle de vive voix à la cliente concernée. Cela fait trois semaines qu'il ne l'a pas vue et il se demande ce qu'il va bien pouvoir lui dire...
Le fait est qu'il ne sait pas vraiment pourquoi il lui a donné rendez-vous. Ou, plutôt, il a peur de ne le savoir que trop bien. Quelque chose le pousse inextricablement vers cette femme, quelque chose de viscéral qu'il ne parvient pas à réfréner. Il est autant effrayé que fasciné par cette attraction. Ce n'est pas bien. C'est mal. Profondément mal. Ginny attend un enfant. Oui, mais voilà. Il n'y arrive plus. Cela fait longtemps qu'il ne peut plus jouer cette comédie. Tel un pantin mal habillé, aux pieds et aux mains mal fixées aux ficelles autoritaires, il s'observe agir, parler, marcher, rire, sans pour autant se reconnaître, comme détaché de lui-même. Est-il bien cet homme dont il voit le reflet dans le miroir tous les matins ? Il vient sérieusement à en douter.
Étrangement, il se sent beaucoup plus à l'aise dans ce nouveau corps. Harry a l'impression qu'il pourrait tout aussi bien tirer la langue à ce vieux crouton à l'œil mauvais, là-bas, ou faire risette à ce bambin dans le berceau couvée par le regard sévèrement attentif de sa mère, personne, non, personne ne le remarquait. Il pourrait changer de monde, comme ça, d'un seul coup, tout chambouler, adopter cette apparence et ne plus jamais revenir...
Il s'arrête soudain, fait face à la vitrine de Fleury & Bott. Il a soudain l'affreuse sensation que cela est inutile. Pourquoi aller voir cette femme ? Ce n'est qu'une sottise. Qu'attend-il d'elle ? Qu'elle le comprenne ? Qu'elle... l'aime ? Et après ? Que se passera-t-il ? Il a peur de ne pas avoir assez de courage. Il a beau être un Gryffondor, une maison ne fait pas forcément l'homme. On peut être téméraire sur un chant de bataille et renâcler à prendre des risques dans la vie courante. Et puis, les enjeux, mon dieu, les enjeux. Ils sont à la fois si grands et si dangereux. Il peut tout perdre ou tout gagner.
Et puis, de toute façon, pourquoi s'enfermer de nouveau à double tour auprès de quelqu'un ? Harry grimace. Déjà qu'une seule femme, ce n'est pas de tout repos... Mais qu'est-ce que tu racontes, enfin ? Ginny, ce n'est pas pareil. Tu ne l'aimes pas. Il sursaute, trahi par ses propres pensées. Ah. Je ne l'aime plus. Mince... Mais alors, est-ce que j'aime Astoria ? C'est trop tôt pour affirmer pour une chose pareille et, de toute façon, le problème reste le même. Pourquoi s'attacher à une personne en plus alors que, quelques instants plus tôt, il ne rêvait que de liberté ? N'est-ce pas contradictoire ?
Harry observe son visage morne, sans couleur. Il se rend compte que son état d'esprit se reflète parfaitement dans le physique qu'il s'est composé. Quelconque. Désespérant. Que lui arrive-t-il, bon sang ? Et cet enfant... Il soupire, songeant à ce futur bébé qu'il ne désirait pas et qu'il ne désire toujours pas. C'est trop compliqué. Mais elle ne voudra jamais avorter. Pourquoi faire, d'ailleurs ? Après tout, cet enfant n'a pas demandé à naître dans une atmosphère aussi pesante, malsaine. Ce n'est pas sa faute. Assume un peu, Harry. C'est ton rôle, après tout.
Oui, peut-être. Mais il en a ras le bol d'assumer. De nouveau tout à fait déterminé, Harry reprend sa marche résolue. Ce n'est que quand il aperçoit un éclat blond devant le magasin de vêtements qu'il sent sa ferme résolution vaciller. Il a monté une stupide mascarade. Il lui aurait demandé de venir à leur café habituel et elle serait venue, tout simplement... Non, c'est idiot. Après ce qu'il a fait, elle n'aurait pas accepté. Et puis, elle doit être au courant quant aux rebondissements de l'affaire de l'incendiaire causés par les journalistes. Il peut toujours prendre le prétexte de ne pas avoir voulu lui attirer d'ennuis, que c'est difficile, ces temps-ci, pour lui, avec la presse...
Elle attend. Elle porte un manteau noir qui s'arrête à mi-mollet, d'aspect duveteux, chaud et élégant. Elle piétine nerveusement dans de petits talons noirs à bout rond. Un minuscule chapeau à boucle dorée la coiffe galamment. Elle semble frêle, menue, perdue dans le vent qui fourmille dans dernières feuilles de l'automne. Le souffle de l'hiver approchant fait onduler les bords de son manteau et Harry l'imagine un instant en train de s'envoler, le bras écartés, pour survoler, aussi légère qu'une plume, Londres.
Sans plus attendre, il inspire profondément et s'élance vers elle. S'il attend encore, il ne le fera jamais et repartira chez lui, la plantant là, sous la lumière blafarde inondant la devanture du magasin. Elle se retourne, lui lance un regard interrogateur. Bon sang, ce que cela peut lui faire bizarre, ce regard-là... Harry ne peut plus reculer, continue à avancer. Arrivé à sa hauteur, il s'arrête, l'observe. Astoria l'observe sans comprendre. Elle tend soudain la main, esquisse un minuscule sourire :
« Astoria Malefoy, monsieur. J'imagine que vous êtes... »
Harry a pris garde de ne pas masquer sa voix. Il se penche un peu et dit d'un ton de voix qu'il espère égal :
« Harry Potter, madame. »
Astoria cligne des yeux un peu stupidement pendant un instant. Puis, aussi soudainement qu'elle a tendu sa main, elle la retire et tout ce corps se dresse, droit, comme s'il avait reçu un choc électrique. Elle cherche la vérité dans l'apparence trompeuse de son vis à vis qui reste muet. Il ne sait pas pourquoi il a tant redouté cette entrevue. Tout lui paraît tellement facile, tout à coup, tellement simple... Astoria bafouille :
« C'est... impossible, monsieur. »
Harry sourit. Lentement, il soulève son chapeau et révèle sa cicatrice. Les yeux d'Astoria s'ouvrent tout grand et il demande :
« Pouvez-nous aller ailleurs ? Ce que j'ai à vous dire n'est pas fait pour les oreilles indiscrètes. »
Le visage d'Astoria se trouble et elle opine fugitivement.
Le trajet se fait en silence. C'est la première fois qu'ils marchent côte à côte au milieu de la foule. Ils ne le savent pas mais tous deux éprouvent la même chose. Ils sont troublés par cette proximité pourtant infranchissable, comme si la foule formait un mur inaltérable entre eux. C'est déstabilisant, cette sensation d'être à la fois si proches et si éloignés...
Enfin, ils parviennent au petit café. Ils s'assoient à leur table habituelle, commandent deux thés. Le silence les angoisse, tandis que le serveur s'éloigne. Astoria tourne sa cuiller dans son thé et se perd dans le liquidé ambré comme s'il pouvait répondre à ses questions. Harry se racle la gorge, gêné. Astoria lui adresse un bref coup d'œil et marmonne :
« Vous pouvez reprendre votre apparence normale, vous savez... »
Harry lui jette un regard interrogatif et va répondre mais elle poursuit subitement, comme si le simple fait d'avoir commencé l'avait remise en marche, telle une machine trop longtemps en veille :
« Mais quelle idée ? Que vous est-il passé par la tête ? Vous déguiser comme ça... Et cette histoire de magasin. Vraiment... C'était saugrenu.
- Vous êtes venue quand même, c'est le principal, affirme Harry. »
Astoria ne répond, les sourcils froncés, le visage tourné vers la table vide, à côté d'eux. Harry, mal à l'aise, gigote sur sa chaise :
« Et puis, avec toute cette affaire, je ne voulais pas vous attirer d'ennui.
- Vous ? M'attirer des ennuis ? s'étonne Astoria avec une pointe de suspicion. »
- Ne me dites pas que vous n'êtes pas au courant ? L'affaire de l'incendiaire.
- Oh... »
Astoria boit une gorgée brûlante de thé. Harry l'observe. Elle est... différente. Peut-être est-ce la manifestation de son malaise. Quoi de plus normal ? Harry a soudain l'irrépressible envie de disparaître dans un trou de souris. Pourtant, il explique :
« Oui, la presse est sur mon dos, depuis. Pas moyen de faire un pas sans être littéralement harcelé ! Voilà pourquoi ce déguisement... »
Astoria acquiesce silencieusement. Elle fixe un point invisible, vers le bas, à droite. Elle l'évite. Elle a l'impression d'être tombée dans un horrible traquenard. L'impression que cela fait des années qu'elle attend cette rencontre lui serre la poitrine. Pourquoi comme ça ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas plus tôt ? Il n'était pas là quand, perdue, abandonnée au milieu de ce vide sonore, elle errait telle une âme en peine. Au fond, elle lui en veut. Une amertume aigre glisse sur sa langue. Le thé aussi.
Les minutes s'étirent, silencieusement élastiques. C'en est vexant, lassant, ce temps qui passe, inlassablement, un grand garçon, sans notre aide. Il n'a pas besoin de nous. A l'extérieur, le gris tombe sur Londres. Les serveurs glissent entre les tables, de longs bouts de bois clair entre les mains avec, au bout, une chandelle allumée. Ils la hissent au fur et à mesure vers les petites lanternes accrochées aux intersections du labyrinthe de paravents. Les ombres s'animent peu à peu.
Harry a imaginé une bonne centaine de fois cet énième rendez-vous mais... là, tout à coup, il ne sait plus vraiment pourquoi il est ici. Il doute de nouveau. Et puis, de toute façon, comment Astoria pourrait-t-elle ne serait-ce que percevoir ce tourbillon de sentiments, de sensations, de déchéances, de joies, de souffrances, de doutes qui se déchaîne en lui ? Et qu'y répondrait-elle, si seulement elle le voulait bien ? Ses beaux yeux se détourneraient certainement, gênés par cette irruption dans cette intimité subite... Il voudrait s'enfuir, loin, très loin. Avec elle. Sans bagages. Ils fuiraient, tous les deux, ils disparaîtraient tels ces ombres qui, subitement, l'oppresse. Pourtant, jusqu'à maintenant, ce café l'a toujours accueilli comme un vieux camarade, un vieux copain, un naufragé de retour à la maison... Il faut croire que ce n'est plus le cas :
« Cette mascarade... Vous auriez quand même pu me dire que c'était vous, dans la lettre... »
Harry se mordille la lèvre inférieure, gratte le dos de sa cuiller. Enfin, il murmure :
« Vous ne seriez pas venue, n'est-ce pas ? »
Il regrette aussitôt d'avoir posé cette question. Le bras de la jeune femme se lève brusquement et sa main s'immobilise dans un geste endormi tandis que ces lèvres s'ouvrent en un non muet, paniqué, stupéfait. Lentement, comme résistant à l'apesanteur, le bras blanc redescend, vient se poser sur la table, tout près... Harry saisit le poignet pâle. Elle ne le retire pas :
« Non, vous ne seriez pas venue ? Non, vous seriez venue ? Je ne sais plus. Si vous saviez comme j'en ai assez. Tous ces demi-mots, ces faux-semblants, ces sourires dissimulés, ces doigts croisés dans le dos... »
Il s'en veut de cet aveu honteux. Il a l'impression de rendre les armes. Il se voit, général insoumis, indomptable, déposer sa soif de victoire aux pieds de son adversaire cruel et sournois... Cette femme fragile et naïve le fait fléchir doucement... Pourtant, dans le fond de ses yeux, il peut voir cette détermination nouvelle qu'il ne lui avait jamais vue auparavant. Qu'est qui a changé ? Qu'a-t-il fait ? Que s'est passé durant son absence ? Il regrette de plus en plus de ne pas avoir tenté de la revoir plus tôt.
La jeune femme pose sur lui un regard qu'elle veut compatissant. Que peut-elle dire ? Elle ne trouve en lui qu'un écho de ses propres pensées et, loin de la rassurer, cela lui fait peur. Astoria a prit l'habitude ne plus se confier. Elle sait trop combien cela fait mal quand tout s'arrête... Elle en a eu un avant-goût et, même si elle sait qu'il n'en avait pas l'intention, c'est Harry qui vient de lui ouvrir, encore une fois, les yeux plus grand jamais. Tout ça ne mènera à rien. Mais il reste un espoir... Un infime espoir... Pour cela, il faut qu'elle mette de l'ordre dans ses propres idées, ses propres affaires. Elle s'effraye. Et si, quand elle serait prête, il ne l'était plus, lui ? Car elle sent bien, elle n'est plus dupe, que cette rencontre a un but précis... Elle n'est pas si naïve qu'on veut bien le croire...
Soudain, Harry lâche son poignet. Une brulure invisible y marque l'empreinte de ses doigts. Il fouille dans son manteau, en tire un Gallion et trois Noises qu'il jette sur la table. Les pièces roulent, tournent sur elles-mêmes. Les jeux sont-ils faits ? Astoria le regarde faire de ses grands yeux expressifs de petite fille. Il se lève, saisit son manteau et, finalement, tend la main vers Astoria. Cette dernière lève la sienne. Fine, pâle, sûrement froide. La sienne, à lui, rugueuse, brune, certainement brûlante. Elle regarde les pièces tombées face contre terre. Enfin, son regard croise celui d'Harry. Ses vrais yeux verts. Elle ne prend pas le temps le temps de s'en étonner. Elle saisit la main offerte et se lève.
Derrière eux, la table ressemble à un pauvre animal autrefois aimé laissé à l'abandon.
A l'extérieur, il s'est mis à neiger. Le ciel oscille entre un gris sombre, lourd, et un blanc aveuglant. Les lourds flocons les entourent rapidement et Astoria et Harry, main dans la main, resserrent leurs manteaux autour d'eux et serrent l'un contre l'autre. Bientôt, la neige redouble d'intensité et ils se mettent à courir. Astoria trébuche, ses talons s'enfoncent dans le sol meuble et Harry ricane. Elle lui retourne un regard mauvais et le pousse pour qu'il aille plus vite, comme si c'était lui qui les retardaient à quelque rendez-vous important.
Plus personne ne fait attention à eux. Ils sont tous bien trop occupés à se couvrir les yeux et le nez, orientent leurs pensées vers leur intérieur confortable, chaud. Peu à peu, Harry retrouve son aspect normal. Astoria retombe un peu plus sous le charme. Ce sourire la fait rire et elle se prend pour une enfant indisciplinée courant avec son petit amoureux pour ne pas être en retard à l'heure du dîner. L'heure du diner... Merlin, il est donc déjà si tard ?
Le regard d'Harry se fait grave. Déjà ? Il ne rit plus. Elle a une désagréable sensation de déjà-vu. Sauf que, cette fois, il ne l'embrasse pas devant le Chaudron Baveur. De toute façon, on ne voit plus rien, avec toute cette neige. Ils ne savent même plus où ils sont... Quand Harry se redresse, Astoria murmure :
« Vous avez recommencé... Ce n'est pas raisonnable.
- Pardon... »
Elle pétrit ses doigts. Il saisit ses mains :
« Non, en fait, j'ai tort de m'excuser. Je devrais m'excuser pour la dernière fois. Oui, d'accord. Mais pas là. Vous vous y attendiez, non ? »
Elle bafouille. Même au milieu d'une tempête de neige, le feu peut consumer. Peut-il détruire ? Les yeux d'Harry irradient Astoria. Elle avoue douloureusement :
« Oui, mais... je...
- Je suis amoureux de vous, Astoria. »
Elle tressaille, comme s'il avait jeté une bombe à côté d'elle. Elle voudrait qu'il n'ait jamais dit cela, qu'il se soit tu... Elle gémit, recule. Il tend les bras pour la ramener près de lui mais il sent bien qu'elle lui échappe. Que cela ne sert à rien. Le regard qu'elle lui lance est si désespéré qu'il le transperce, tout comme ses mots, alors qu'elle fait volteface pour disparaître dans la nuit et la neige :
« Je suis désolée. »
Elle transplane, laissant Harry désemparé derrière elle. Elle atterrit dans la bibliothèque du manoir. Elle cherche des yeux, paniquée, le secrétaire. Elle ôte son chapeau, son manteau, enlève ses chaussures d'un coup de talon sur le plancher et les abandonne là tout en se dirigeant vers le secrétaire. Là, elle ouvre un tiroir. Ce dernier est rempli d'encriers. Elle en tire un et l'ouvre précipitamment avant de le retourner. Ce n'est pas de l'encre mais une petite clef dorée qui tombe dans la paume ouverte d'Astoria.
Elle referme avec une fermeté tremblante ses doigts sur la gardienne d'un si lourd secret. Elle l'aime... Ça y est. Elle se l'est dit. Elle ne l'a pas formulé à voix haute, non... Mais elle en a maintenant pleinement conscience et cela lui fait tellement peur... Elle se baisse vers le tiroir du bas, glisse la clef dans la serrure, tourne, tire. Des lettres. Une vingtaine, tout au plus. Presque religieusement, elle saisit le paquet et délace le ruban rouge qui les entoure. Soudain, Astoria se retourne, guette. Tout est silencieux... Elle se lève, va vers la porte, la ferme à clef. Puis, elle va vers les fenêtres à l'autre bout de la pièce et tire vivement les rideaux. Le paquet pressé contre sa poitrine, elle va s'assoir sur une bergère en velours bordeaux.
Les mains tremblantes, elle commence à lire. Le feu, à côté d'elle, flambe dramatiquement. Si elle tournait la tête, elle est presque sûre qu'elle pourrait y voir ce visage... Au fur et à mesure, elle voit les lettres se couvrirent de taches humides et brunes. Elle essuie rageusement ses larmes. Quand elle relève les yeux vers l'horloge, après avoir relu toutes les lettres, deux heures sont passées. Tant de temps... Elle se lève, récupère sur le secrétaire la dernière lettre d'Harry, la lettre anonyme, celle du traquenard, et la glisse dans le tas. Puis, elle compte. Vingt-deux. Quoi ?
Elle panique. Il en manque une. Comment est-ce possible ? Elle recompte une fois, deux fois, trois fois. Vingt-deux. Impossible. Elle vérifie les dates. Il manque... Il en manque une, c'est certain, mais laquelle ? Celle où il lui parle de ses enfants ? Non, non, elle est là. Celle où il lui dit qu'il aurait voulu faire ce voyage mais qu'il en raté l'occasion ? L'Australie, non ? Elle y est aussi.
Soudain, elle s'immobilise. Elle sait laquelle a disparu. La plus importante. Elle revoie ces mots, ceux qu'elle a retenus avec le plus d'acuité, le plus d'émotion de toutes ces lettres. Merlin, pourquoi celle-ci ?
« Vous connaissez des bouts, des morceaux de moi que moi-même, avant de vous rencontrer, je ne connaissais pas... (une longue rature) Vous allez trouver ça drôle, peut-être, mais je crois que... (rature) si mon existence a retrouvé un peu de sens, c'est en quelque sorte grâce à vous. »
Elle s'était alors demandé s'il avait hésité à lui dire quelque chose d'encore plus intime, ce qui aurait justifié les ratures... Astoria essuya ses yeux humides. Où était cette lettre ? Elle s'approcha du feu et, la mort dans l'âme, brûla une par une les lettres. Puis, elle chercha activement cette lettre. Un instant, elle se demanda si, si elle trouvait, elle la garderait... La réponse, informulée, l'effraya. Elle se baissa, regarda sous les meubles, les coussins, dans le secrétaire...
Elle ne la retrouva pas.
OoO
Dans la salle d'interrogatoire, la tête basse, Kneed attend patiemment le verdict. Lisa Jenkins, assise de l'autre côté de la table, jambes et bras croisés, observe avec attention son suspect. De taille moyenne, des sourcils broussailleux qui retombent sur des yeux bruns enfoncés dans leurs orbites derrière de grandes lunettes ovales à larges branches. Son menton fort renforce cette impression de fermeté, de dureté qui émane de sa mâchoire carrée.
En somme, son visage est celui d'un homme déterminé. Pourtant, son allure lui donne un aspect un peu bancal. Il porte des épaules tombantes reliées à un cou court. Sa longue silhouette donne l'impression qu'il pourrait s'élancer et, d'un seul coup, s'envoler pour léviter quelques minutes au dessus du sol. Il porte les cheveux plaqués en arrière et une petite moustache brune, ce qui lui donne un air très bourgeois du XIXème.
Soudain, la porte s'ouvre. Lisa et Kneed tournent la tête vers le nouvel arrivant. Stewart pénètre dans l'habitacle et fait signe à Lisa de le suivre. Celle-ci hausse les sourcils et se lève. Elle rassemble les papiers éparpillés sur la table dans un dossier, tasse le tout, le coince sous son bras d'une main et, de l'autre, récupère son café avant de sortir. De l'extérieur, elle voit Kneed sans qu'il puisse la voir par un sortilège appliqué sur le mur. Ce dernier s'est rejeté contre le dossier de sa chaise et a croisé les mains sous sa tête, le visage levé vers le plafond :
« Qu'est-ce qu'il y a ? demande impatiemment Lisa. »
Stewart a cet air qu'elle déteste, celui qui veut dire qu'ils vont avoir des ennuis ou qu'on va leur mettre des bâtons dans les roues :
« Le patron veut que tu remettes en liberté le suspect.
- Quoi ? Tu plaisantes ? »
Lisa n'en croit pas ses oreilles. D'accord, ils n'ont rien de bien compromettant sur lui... Chercheur brillant au parcours exemplaire, employé de cinq ans au sein des Laboratoires Malfoy, jamais aucune incartade n'a été notée à propos de Kneed. En somme, un homme tranquille. Or, le soir de l'incendie, Kneed n'a aucun alibi. Il dit être resté dans son appartement toute la soirée et la nuit, harassé par son travail au labo. Sa femme ne pouvait pas confirmer puisqu'elle était à ce moment-là en visite chez une cousine éloignée pendant deux jours.
Autant dire qu'il n'y avait pas de quoi l'inculper de façon certaine... Après tout, un homme avait tout à fait le droit de rester seul chez lui et de dormir. Surtout la nuit. Ainsi, Kneed ne pouvait, pour l'instant, n'être ni innocenté ni accusé. Impasse. Pourtant, quelque chose chiffonne Lisa... Kneed a catégoriquement affirmé ne pas vouloir des recherches de Mlle Lingston. Pourtant, quelle jolie affaire ! Cela paraît un peu suspect à Lisa... Surtout qu'il n'a pas voulu donné de raison quant à ce refus !
Voilà pourquoi Lisa est quelque peu déconcertée devant le fait que le Chef veuille carrément relâcher Kneed sans même demander à Lisa de pousser un peu plus... Ce serait-il passé quelque chose ? C'est ce que Lisa s'empresse de demander à son collègue. Stewart hausse les épaules :
« Aucune idée. Tu sais, ces temps-ci, il est fatigué, le patron... Vas savoir... »
Lisa n'y croit pas trop mais elle n'a pas vraiment le choix. Et puis, elle doit l'avouer, elle a une confiance aveugle en Harry Potter. Peut-être un peu trop... Mais là n'est pas le sujet. Soupirant d'un air fataliste, Lisa fait un geste vers Stewart qui acquiesce et se détourne en lui souhaitant bonne chance. Sur ce, la jeune femme pénètre dans la salle d'interrogatoire et planta devant le suspect. Ce dernier lui retourne un regard interrogateur :
« Bien, c'est fini pour aujourd'hui, Mr. Kneed ! Merci d'avoir coopéré. C'est très aimable de votre part. Je vous prierais toutefois de rester sur Londres encore quelques semaines, le temps de boucler ce dossier. Nous aurons sûrement encore besoin de vous, affirme Lisa avec un petit sourire conciliant. Si vous pouviez juste signer ici... ici... et ici... Voilà, merci.
- Je reste à votre disposition, lance enfin Kneed en récupérant sa cape et son chapeau qu'il lève galamment au dessus de sa tête en direction de la jeune femme tout en sortant. »
Lisa acquiesce. Dans la petite pièce silencieuse, elle se laisse tomber sur une chaise et se prend la tête entre les mains. Elle donnerait cher, en cet instant, pour savoir ce qui se passe dans la tête de son patron. Stewart n'a pas tort, ces temps-ci, il n'a vraiment pas l'air dans son assiette. Constamment à trainer cet air fatigué, morne, et ces cernes bistres sous les yeux...
Si Lisa savait réellement ce à quoi pense alors Harry, assis dans son bureau, elle en serait extrêmement surprise. Car, en cet instant précis, toutes les pensées d'Harry Potter sont orientées vers les Malfoy. Sauf que, cette fois, aucun apaisement, aucune joie, aucune douleur, aucun doute ne le secoue. Pas encore. Il ne ressent pour l'instant qu'une rage folle. Tel un lion en cage, il marche en long et en large dans son bureau, serrant à s'en faire mal cette maudite lettre dans sa main.
Soudain, il s'arrête, défripe machinalement la lettre et la parcourt à nouveau des yeux. Drago Malfoy ! Ce... crétin, cette bouse de dragon, le rappelle à l'ordre, lui ! Non, mais il y a de quoi être furieux, non ?
Cher Mr Potter,
« Hypocrite, marmonne Harry. »
S'ensuit une longue série de phrases bien tournées, alambiquées et sournoises à souhait, qui n'a qu'un but : lui dire que, lui, Harry Potter, Chef des Aurors, n'obtiendra rien de Kneed sans l'accord de son patron, Drago Malfoy. Pour la simple et bonne raison que Kneed a une petite, minuscule clause dans son contrat qui l'oblige à taire tout ce qui peut avoir un rapport plus ou moins directe avec certaines recherches top-secrètes ayant un rapport avec les Laboratoires Malfoy.
Mais, ce qui met le plus en rage Harry ne manque pas d'ironie. Et, en plus de le mettre en colère, cela l'angoisse terriblement. Bon sang, que dire, comment réagir ? Car Mr Malfoy, loin de vouloir lui mettre des bâtons dans les roues, ne lui apporte ces informations qu'en vu du bon avancement de l'enquête et du bien-être de notre bonne vieille société sorcière :
« Tu parles... »
Ainsi, pour pallier à ce désagrément, se propose lui-même afin de répondre aux questions concernant certaines recherches de Kneed qui, il en était sûr, le disculperaient tout à fait. En plus, cet arrangement leur conviendrait à tout deux, n'est-ce pas ? Après tout, en tant que chef des Aurors, Harry obtiendra les informations qu'il veut tandis que lui, en tant que patron des Laboratoires Malfoy, a beaucoup à gagner à ce qu'on ne trouble en aucun cas ses chercheurs ni le déroulement de leurs recherches et, surtout, n'a pas besoin d'une publicité associée à quelque affaire criminelle...
Harry soupire. Je vous accueillerai volontiers demain après-midi, au Manoir Malfoy, vers 15h, si vous êtes disposé à cet entretien. Voilà, Harry sent une migraine poindre... Il se laisse lourdement tomber sur son fauteuil et jette la lettre maltraitée sur son bureau. Ses yeux accrochent l'écriture pointue. Va-t-il se jeter dans la gueule du loup ?
Harry ferme les yeux. Puis, soudain, il se redresse, saisit un parchemin, un encrier et une plume. Quelques minutes plus tard, il contemple douloureusement sa réponse à Malfoy. Il referme les yeux et s'oblige à inspirer puis à expirer lentement. Il sent confusément qu'il est, de toute façon, pris au piège depuis longtemps. Ce n'est qu'une question de temps avant que tous les acteurs de cette pièce de théâtre vulgaire ne révèlent leur véritable visage, tel Docteur Jekyll et . Et, au fond, c'est ce qui lui fait peur...
OoO
Non, ne me tuez pas, le meurtre est punie par la loi et c'est mal. Si si.
J'attends avec impatience vos réactions et je me remercie ma bêta qui supporte mes fautes d'orthographe stupides (Hibous...) et qi m'apprend à voir sous un œil nouveau ma fic quand celle-ci me revient par ma boite mail ! Merci.
