Lundi matin à 6h01, juste après l'entrée de Malefoy dans Fleury et Bott, je me tiens de nouveau cachée à quatre pattes sous les vitrines de la librairie, une paire d'oreille à rallonge à la main. Cette fois-ci, je sais que mes tremblements ne sont pas dus à la peur mais plutôt à l'excitation. J'attends avec impatience ce qu'il va se passer, et je regrette seulement de ne pas avoir la cape d'invisibilité pour pouvoir observer la scène. Le temps que je me cache, Malefoy et la libraire ont déjà entamé une conversation. J'arrive alors pour la réponse de Malefoy à une question que je n'ai pas entendue.

« Il ne m'a même pas laissé le temps de discuter et de plaider ma cause. A peine après avoir vu mon visage, il m'a fait sortir de sa maison d'édition en me disant que jamais il ne pourrait embaucher quelqu'un comme moi ! » raconte-il avec frustration.

Un sentiment de satisfaction me gagne alors : il parle de l'entretien d'embauche que je lui ai fait rater !

« Ne t'inquiète pas, ça marchera mieux une prochaine fois… » tente-t-elle de le rassurer.

« Je n'y crois plus vraiment... » finit-il par dire d'une voix lassée qui me déçoit. Ne se met-il donc jamais en colère ? « Enfin bon, tiens, voici mes critiques. » reprend-il.

Elle lui dit alors de les placer lui-même devant les livres concernés sous prétexte qu'elle a les mains prises, mais sans doute plutôt pour qu'il découvre mes critiques par lui-même. Soudain, j'entends Malefoy pousser un étrange grognement qui me donne envie d'éclater de rire ! C'est d'une voix étonnamment aiguë qu'il interroge la libraire.

« Ambre, qu'est-ce que c'est que ça ? » Après s'être raclé la gorge pour retrouver sa voix grave habituelle mais plus empressée que d'habitude, il reprend : « Les critiques, là, c'est toi qui les as faites ? »

Ambre rigole en voyant sa réaction avec un rire toujours aussi chaleureux, et j'ai moi-même du mal à me contenir.

« Non ce n'est pas moi Drago. C'est une cliente qui les as écrites parce qu'elle n'était pas satisfaite par les tiennes. »

« Mais, mais… » bredouille-t-il en guise de réponse ; il n'y a rien de plus plaisant qu'un Malefoy à court de réparti !

« Mais quoi Drago ? » demande Ambre d'une voix moqueuse.

« Mais c'est n'importe quoi ! » s'écrie-t-il. C'est la première fois qu'il s'emporte depuis que je l'ai revu…

« Mes critiques sont très bien. » reprend-il. « Et ce qui est écrit là, c'est complètement ridicule ! Et puis c'est quoi cette idée débile de signature, 'La femme', nan mais elle s'est prise pour qui celle-là ? »

« A vrai dire, ce nom était mon idée » intervient Ambre. « Comme elle voulait également rester anonyme, je trouvais c'était un moyen plutôt marrant de vous différencier. »

« Eh bien crois moi, c'était totalement inutile. Les clients n'ont pas besoin de ça pour différencier nos critiques, il suffit de voir les qualités des deux écrits : les meilleures sont de moi, et les stupides de l'autre. » déclare-t-il d'un ton suffisant.

« Oh mais tu sais Drago, les clients n'ont pas trouvé ces autres critiques stupides, bien au contraire… » réplique-t-elle d'une voix malicieuse, tandis que je m'émerveille à cette nouvelle.

« Mais c'est complètement ridicule, ce sont eux qui sont stupides ! Et puis je ne savais pas que vous n'étiez plus satisfaits par mes critiques et que vous aviez besoin d'engager quelqu'un d'autre, tu aurais pu me prévenir… » s'énerve-t-il, à court d'arguments.

J'ai quant à moi l'impression d'être sur un petit nuage : mes critiques ont plu et j'ai réussi à énerver Malefoy ! Oui énerver, et pas juste agacer ou frustrer ; j'ai l'impression que pour une fois il est véritablement touché, et qu'il se laisse aller à ses sentiments. Je sens monter en moi une sorte de grande fierté malsaine…

« Ne te vexe pas comme ça ! A vrai dire, ce qu'ont préféré les clients, ce n'est pas tant les nouvelles critiques que le fait de pouvoir les comparer aux tiennes. Ils ont trouvé ça très amusant d'avoir des avis aussi opposés sur des livres, et ils étaient en général très désireux de se faire leur propre avis ! Si tu savais le nombre de livres critiqués par vous deux que j'ai réussi à vendre hier… » se réjouit-elle.

Après un court silence, Malefoy reprend la parole d'une voix plus posée, mais quand même un peu crispée.

« Et c'est qui cette 'femme' au fait ? Pourquoi est-ce qu'elle cherche à ce point à démonter mes critiques, surtout pour dire des choses aussi débiles que 'Ruby Knight ne cherche pas tant à défendre les passions humaines qu'à les critiquer' ? » demande-t-il, prononçant la citation d'une de mes critiques d'une voix geignarde qui me donne envie de pouffer de rire tant il est absurde de l'entendre venant de lui.

« C'est juste une cliente qui a du temps à perdre. Elle ne sait pas qui tu es Drago, ne prends pas la chose aussi personnellement. » lui reproche-t-elle.

Je commence alors à me sentir un peu mal à l'aise. Faire du mal à Drago est une chose, mais je m'en veux de m'être servie d'une fille aussi gentille qu'Ambre pour y arriver.

« Peut-être que tu as raison... C'est juste qu'entre mon entretien d'embauche raté et tout ce qui m'arrive en ce moment, je commence à perdre patience. Et puis reconnais que certaines idioties de ces critiques semblent avoir été écrites juste pour m'embêter, tu ne trouves pas ? Surtout celle pour Un amour de fantôme ! Elle n'a même pas pu lire ma critique qu'elle a quand même réussi à décrédibiliser tout ce que je dis par des analyses débiles ! »

« Moi je ne la trouve pas si mal… » essaye d'argumenter Ambre.

Sans prendre sa remarque en compte, Malefoy demande à Ambre du papier d'une voix autoritaire. Plusieurs minutes passent alors dans le silence et les seuls bruits que je distingue sont ceux des pas de la jeune libraire. J'aimerais tellement pouvoir jeter un œil dans la boutique pour voir ce qu'il s'y passe, mais je suis obligée de rester là où je suis pour ne pas me faire repérer. Je regarde ensuite ma montre et constate qu'il est déjà plus de 6h30, mais que Malefoy n'est toujours pas sorti. C'est étonnant pour lui qui est toujours si ponctuel !

Peu importe la raison de son retard, je ne peux pas me permettre de rester ici en sachant qu'il pourrait sortir d'une minute à l'autre ! Je suis donc obligée de m'en aller le plus vite possible sans savoir ce qu'a fini par faire Malefoy, même si je me doute qu'il a dû réécrire sa critique à mon intention. J'ai hâte de pouvoir la lire… Je pourrai le faire dès ce soir après le boulot, lorsque j'irai voir le propriétaire pour savoir s'il a apprécié mes critiques et s'il accepte que je travaille pour lui.

Lorsque j'arrive à Fleury et Bott à 18h30, je suis accueillie comme une reine par le libraire. Comme je l'ai entendu ce matin dit par Ambre à Malefoy, il me raconte l'air ravi que les clients ont adoré cette petite guerre des critiques et que les ventes des livres qui sont critiquées par nous deux ont été exceptionnelles. C'est donc officiel, je suis employée chez Fleury et Bott !

Tout comme l'autre auteur de critique, je ne serai pas payée mais j'aurai le droit de recevoir gratuitement tous les livres dont je déciderai de faire la pub (le terme exact serait plutôt « attiser le désir des lecteurs potentiels » si l'on en suit les dires du libraire, mais le principe reste le même).

Le propriétaire finit par me recommander de venir le lendemain matin pour choisir mes livres avec Ambre – ce que j'avais déjà prévu de faire. Il me libère ensuite pour aller s'occuper d'un client qui vient d'entrer. Soulagée d'être enfin seule, je me dirige vers le papier qui m'obsède depuis que je suis entrée dans le magasin : la critique de Malefoy sur Un amour de fantôme.

Une fois face au livre, je constate qu'aucune de nos deux critiques n'est mise en avant par rapport à l'autre ; elles sont simplement posées sur deux piles différentes du livre qui sont situées l'une à côté de l'autre. Après avoir pris une grande inspiration, je commence la lecture de sa critique avec empressement. Une fois arrivée au bout, je ne peux m'empêcher d'éclater de rire. En voyant les regards assassins d'un client qui passe à côté de moi, je me reprends et tâche de retenir mes rires.

Tout ce que je peux dire après ma lecture, c'est que Drago Malefoy est encore plus joueur que prévu… Il a effectivement réécrit sa critique en fonction de la mienne ; mais plutôt que de contredire toutes mes analyses sans amener aucun argument, il s'est évertué à démontrer que quiconque pensant comme moi était un idiot, mais tout ça avec humour et autodérision.

Il s'est ainsi moqué de ma vision moraliste de Ruby Knight, car il s'agit, selon lui, d'une analyse rigide tenue par une personne certainement âgée qui n'avait rien connu de la vraie vie (ah parce qu'une personne qui n'a pas été confronté à un amour tragique n'a pas connu la vraie vie ?).

Il critique aussi mes reproches sur l'égoïsme de la jeune fille, soutenant, au contraire, que c'est le fait qu'elle cesse de se dévouer aux autres et qu'elle commence à vivre pour elle-même qui la rend heureuse, mais il ajoute que c'est une vision peut-être trop moderne pour qu'elle soit comprise par tout le monde. Il me recommande même d'essayer de vivre juste pour moi un jour, histoire de voir tout ce à côté de quoi j'ai pu passer dans ma jeunesse (Malefoy prônant l'égoïsme ? Comme c'est étonnant !).

Mais il s'est également moqué de lui-même, en montrant à quel point les clichés de la personnalité du fantôme, en tant qu'homme torturé qui n'était soi-disant plus capable d'aimer, était en fait d'une originalité débordante. En faisant cela, il parodiait avec ironie ses anciennes critiques, et c'était vraiment drôle.

La dernière phrase de sa critique est sans doute celle qui m'a fait le plus rire ; je me demande s'il était sincère ou ironique cette fois-ci : Quant à toutes celles qui ne pensent pas comme moi, vous feriez mieux de retourner faire des activités moins compliquées dans vos jolies petites maisons de retraite, comme du tricot par exemple, plutôt que de vous fatiguer à écrire des stupidités qui risqueraient d'entacher la véritable valeur des chefs d'œuvre de Ruby Knight. Signé : L'homme.

Je peux presque l'entendre prononcer cette phrase avec une prétention non cachée, et puis cette signature choisie par Ambre lui donne un côté machiste qui lui sied parfaitement. Bizarrement cette fois-ci il me fait plus rire qu'autre chose, mais je ne m'en inquiète pas, au contraire.

En me rendant compte de la gêne que j'ai ressenti pour avoir entrainé Ambre dans mes mensonges, j'ai compris qu'il fallait que je fasse plus attention. Bien sûr, j'ai toujours envie de faire comprendre à Malefoy ce qu'il m'a fait subir ; mais pour l'instant je vais me contenter de le défier par des critiques interposées. Mon objectif n'est pas de devenir aussi vile qu'un serpentard, j'ai simplement envie d'avancer…

En revoyant Malefoy il y a un mois, j'ai réalisé que toutes les peines et colères que j'avais enfoui au plus profond de moi n'avaient pas disparu et qu'elles étaient simplement cachées. Maintenant qu'elles sont ressorties, il faut que j'arrête de les ignorer et que je les affronte pour aller de l'avant.

Malefoy est la parfaite victime pour mon expérience d'avancée personnelle : il est un homme détestable qui m'a fait du mal et qui a fait du mal à d'autres personnes ; tant pis s'il souffre. Cependant, il faut que j'apprenne à me venger sans que ça ne fasse souffrir des personnes innocentes (comme Ambre) et tout en me rendant heureuse.

Pour l'instant, écrire ces critiques me semble être la meilleure façon de gêner Drago Malefoy tout y en prenant du plaisir. Je mets donc les pensées sur son ex-fiancé de côté pour le moment et modifie mon plan d'attaque, qui ne s'appelle désormais plus « détruire la vie de Drago Malefoy en trois étapes » mais plutôt « améliorer ma vie en se fichant des dommages collatéraux sur celle de Drago Malefoy ».

J'ai ainsi l'impression d'être un peu plus saine, et même si je n'écoute toujours pas tout à fait la part raisonnable en moi qui tente de s'exprimer, je sais que ce que je fais est mieux. Et puis comment se moquer de ce qu'écrit Drago Malefoy pourrait-il être mauvais ? S'il faut jouer pour arriver à avancer, je le ferai. Je jouerai avec Malefoy jusqu'à ce que je sois définitivement débarrassée de son souvenir.

En allant me coucher ce soir-là, je sais que j'ai pris la bonne décision. Ce soir-là, je sais aussi que je n'ai toujours pas besoin de prendre une potion pour un sommeil sans rêve. Je n'ai plus peur.


Bonjour à tous ! Ravie de vous retrouver avec ce chapitre, et la réaction tant attendue ;) Qu'en avez-vous pensé ? La tournure des évènements vous plait-elle ? =)

Merci à tous ceux qui ont commenté la dernière fois, vous m'avez remotivée =D Je vous adore ! Et merci aussi à tous ceux qui suivent mon histoire ! ^^

Berenice : Je suis contente que le chapitre t'ait plu, et quand à Drago… Tout finira par se savoir ;) Merci beaucoup pour ton commentaire !

Selene : Merci pour tes deux reviews, et ne t'inquiète pas, je te pardonne d'avoir loupé un chapitre, du moment que tu finis par retomber sur mon histoire ! x) Haha l'affaire de Daphné et Astoria va mettre un peu de temps avant de se résoudre mais tu finiras par obtenir tes réponses =D Et sinon, j'espère que la réaction de Drago ne t'a pas déçu ! Il le prend plutôt mal au début mais finalement il rentre dans son jeu à sa manière ;) Encore merci et bisous !

A bientôt !