- Octobre 1976, Old Gloucester Street, Londres -

Lorsque Beth se réveilla, c'était comme si quelques secondes à peine s'était écoulées. Elle comprit assez vite qu'elle était dans un endroit différent. Et que tous ses membres pesaient une tonne. Lorsque les images autour d'elle devinrent plus nettes, elle vit qu'elle était dans un lit d'infirmerie, mais qui n'appartenait pas à Poudlard...

Des voix et des sons étrangers se firent entendre lorsque quelqu'un ouvrit une porte et la referma. Beth regarda à côté de son lit. Il y avait une vieille dame qui pleurait dans un mouchoir.

- Maggie ? murmura Beth.

La gouvernante sursauta et se redressa aussitôt.

- Oh ma chérie, tu es réveillée... Enfin...

- C'est quoi, cet endroit ?

- C'est l'hôpital St Mangouste, ma toute belle.

Quelqu'un s'approcha en les entendant parler. C'était une femme blonde et rondelette qui portait sur sa robe blanche le symbole des médicomages.

- Bonjour Elizabeth, dit-elle en jetant un coup d'œil sur un dossier. Comment te sens-tu ?

- Fatiguée…

- C'est normal. Je vais t'amener une potion pour ça. Ressens-tu des douleurs à l'abdomen ?

Beth prit son temps pour s'écouter.

- Je ne ressens rien… Même pas la contraction de mes muscles, rien…

La médicomage inclina la tête.

- Ce sont les effets du sort anesthésiant. Lorsqu'ils se dissiperont, tu vas de nouveau ressentir la douleur. Appelle-moi à ce moment-là. En attendant je vais chercher ta potion…

Puis elle sortit de la salle. Beth regarda lentement autour d'elle. La pièce était immense et très haute de plafond. Il y avait plusieurs lits, la plupart étant occupés. Elle reporta son attention sur Magdalen et vit qu'elle pleurait toujours en regardant ses mains.

- Ne t'en fais pas, murmura Beth, je vais bien…

Elle se força à sourire, mais au regard que lui lança sa gouvernante, elle comprit que quelque chose d'autre la tracassait. Beth essaya de se redresser en s'aidant de ses coudes mais n'y arriva pas.

- Que se passe-t-il ? Qu'est-ce qui ne va pas ?

Elle pensait que quelque chose était peut-être arrivé à un Gryffondor. Magdalen prit une grande inspiration ponctuée de soubresauts.

- Cela fait trois jours que l'école t'a ramenée ici. Il a fallu du temps aux médicomages pour te guérir, tu n'avais presque plus de sang en toi…

Elle marqua une pause, et déglutit.

- Lorsque Poudlard nous a prévenus… lorsqu'ils nous ont expliqué pourquoi tu avais été attaquée…

- Qu'ont-ils dit ?

- Que ce garçon de Serpentard t'a attaqué pour tes origines. Beth… Les médicomages n'étaient pas sûrs de pouvoir te guérir... Ton... Ton grand-père te voyait déjà morte...

- Qu'a-t-il fait ? s'enquit Beth en se redressant sur son coude. A-t-il attaqué quelqu'un ?

Magdalen hocha la tête négativement avec force et des larmes coulèrent à nouveau.

- Non, ma chérie... Hier soir tu était toujours dans un état critique... Il ne l'a pas supporté plus longtemps, et il s'est effondré… Le cœur, tu comprends ?

- Il est mort ?

La voix de Beth s'étouffa et Magdalen hocha la tête affirmativement.

- Les médicomages ont fait ce qu'ils ont pu, mais il nous a quitté… Il était très vieux, il a bien vécu…

Malgré l'anesthésie, Beth ressentit un creux infernal dans ses entrailles. Elle prit les couvertures sur elle comme si elle avait froid, et se plaça en position du fœtus. Elle attendit les larmes arriver, mais rien ne vint. Pourtant, un immense regret l'envahissait. Elle se rendait compte qu'au fond d'elle, elle avait gardé l'espoir de faire changer d'avis son grand-père, lui qui avait toujours considéré Beth comme une adulte. Magdalen posa sa main sur la sienne.

- Que va-t-on devenir ? demanda la jeune fille sans la regarder.

Sa gouvernante releva la tête en reniflant.

- Tu n'as rien à craindre, ma belle… Quoiqu'il arrive, je serais là pour toi.

Beth réfléchit et se dit que son grand-père avait dû la déshériter, sinon Magdalen n'aurait pas paru si inquiète à cet instant précis. Comment allaient-elles faire pour vivre sans argent ? La médicomage revint dans la salle avec un chariot. Elle passa entre les lits pour distribuer des remèdes, et termina par Beth. Elle lui tendit un gobelet rempli d'une boisson rosâtre, la même que lui avait donnée un jour Mrs Pomfresh à Poudlard.

- Ce soir, expliqua-t-elle, le chef de service viendra te soumettre de nouveau au sortilège de Globuline. Ce sera ta dernière, mais tu resteras encore une nuit en observation. Dans deux jours, si tout va bien, tu retourneras à l'école.

Beth hocha la tête tandis qu'elle ingurgitait la potion docilement. Mais son esprit était déjà loin.

La jeune sorcière s'enferma dans un état de torpeur qui ne la quitta pas de la journée. Les médicomages finirent par lui donner des remontants pour vaincre sa détresse, et cela réussit à la réveiller un peu. Mais il lui était strictement interdit de sortir de son lit. Magdalen entreprit de lui apporter des livres qu'elle avait piochés complètement au hasard au manoir Ashtray. Et puis elle repartit dans l'après-midi, parce qu'elle devait se rendre au Ministère de la Magie. Il y avait des tonnes de procédures à remplir pour la mort de James Ashtray.

Vers le milieu de l'après-midi, Beth ne tenait plus. Elle en avait assez de son lit, assez de ne pas pouvoir bouger, assez de l'image de son grand-père qui la hantait. Elle se mit à repenser à ce qui lui était arrivé et se demanda ce qui s'était passé après qu'on l'ait emmenée. Et de ce qui était advenu de Marcus Avery. Beth se souvint que Sirius avait été très tenté de le mettre en charpie, et cette pensée lui réchauffa le cœur pour la première fois de la journée. Elle regarda la pile de livres que Magdalen avait déposée sur sa table de nuit. Ils appartenaient tous à son grand-père. Un titre sur une tranche attira son œil. Apprentissage et maîtrise de la Légilimancie et de l'Occlumancie. Beth avait déjà entendu parler de l'art de pénétrer l'esprit de quelqu'un. Elle attrapa le livre et le feuilleta. Il était très épais, et les longues phrases semblaient rébarbatives. Mais, plutôt habituée à ça, elle décida de le commencer depuis le début.

Quelques heures plus tard, lorsqu'elle releva la tête du livre, elle se rendit compte que le soleil commençait à se coucher. Elle reçut à nouveau la visite de Magdalen, qui lui annonça que l'enterrement de Mr Ashtray aurait lieu le vendredi de cette même semaine, et la lecture du testament, par un membre du Ministère, le suivrait juste après. Puis elle repartit car les heures de visite prenaient fin. On vint peu après apporter à Beth un plateau-repas, et des rideaux furent tirés autour des lits pour permettre aux patients de dormir tranquillement. Beth ouvrit à nouveau le livre sur la légilimancie, mais, la fatigue l'emportant, elle s'endormit malgré elle peu de temps après.

Elle rouvrit les yeux brusquement en entendant un hurlement s'échapper d'un couloir. Elle en avait entendu toute la journée, mais celui-ci l'avait plutôt impressionnée. Elle chercha sa baguette à tâtons – qui était posée sous son oreiller, à l'endroit où elle l'avait laissée – et se rendit compte que le livre qu'elle lisait était retourné sur son ventre. La tristesse, elle, ne l'avait toujours pas quittée. Il faisait très sombre et pour lire l'heure sur sa montre, elle dut allumer sa petite lampe de chevet.

Son cœur se retourna lorsqu'elle vit une forme sombre assise sur la chaise posée près d'elle. Elle étouffa un cri mais se calma aussitôt. C'était Sirius.

Il releva la tête qui reposait sur son poing et sourit faiblement, les yeux endormis.

- Désolé...

- Que fais-tu ici ? demanda Beth en chuchotant.

La douleur qu'elle ressentait dans sa poitrine était cette fois-ci plus agréable. Sirius sortit une baguette de la poche de sa robe et traça un large cercle autour d'eux.

- Assurdi Incantatem, murmura-t-il.

Une faible lueur blanche se répandit en les entourant comme un dôme. La lumière finit par devenir invisible, mais laissait voir de l'autre côté une légère déformation, comme si l'on regardait à travers une bulle.

- On peut parler librement, maintenant, ajouta Sirius en reprenant un ton normal.

- Comment as-tu fais pour venir ici ? insista la jeune fille, perdue.

Il tendit la main vers la chaise où il s'était assis et attrapa une cape, fine, qui brillait comme de l'argent.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Une cape d'invisibilité. Elle est à James. Je suis sorti de l'école avec.

- Mais, les grilles du parc sont fermées…

Sirius haussa les épaules et replia la cape d'invisibilité avant de la ranger dans la poche de sa robe.

- Les garçons et moi, pendant nos heures perdues, on a découvert plusieurs passages secrets. Certains peuvent nous faire sortir. J'ai emprunté une cheminée à Pré-au-lard, j'ai atterri sur le chemin de Traverse, et je suis venu jusqu'ici, à pied, sous la cape.

- Tu as fait toute cette route ? Tu es fou…

- Je voulais m'assurer que tu ailles bien. À Poudlard, les professeurs étaient muets comme une tombe à ton sujet. Personne n'a voulu se prononcer. Nous pensions que tu étais peut-être… morte.

Beth sourit en voyant l'air grave qui se peignait sur son visage.

- Je reviens bientôt à l'école, dit-elle.

Elle redressa son buste et grimaça, parce que la cicatrice de son abdomen était encore douloureuse.

- Tu as mal ?

- Ça va…

- Tu n'as pas l'air en forme.

Beth positionna son coussin contre sa tête de lit avant de s'y laisser tomber en soupirant. Elle regarda Sirius.

- Ça me touche beaucoup que tu sois là. Ça fait deux fois que ton sang Gryffondor s'inquiète pour moi... Tu commences à te mettre sérieusement en danger.

Sirius soutint son regard, et un sourire en coin finit par étirer ses lèvres.

- Que s'est-il passé là-bas, après que j'ai perdu connaissance ?

Le garçon s'installa plus confortablement sur sa chaise et décrocha un bâillement.

- On t'a ramenée à l'infirmerie, répondit-il en se frottant le visage. Mais Mrs Pomfresh s'est vite rendue compte qu'elle n'avait pas les soins nécessaires pour te guérir. Le sortilège relevait bien de la magie noire. Tu as été envoyée à l'hôpital par cheminée, et nous, on a attendu des nouvelles pendant trois jours. J'ai fini par ne plus tenir en place, je suis parti à la nuit tombée.

Beth pencha la tête d'un air grave et lui adressa un léger signe de tête. En guise de remerciement.

- Et concernant Avery ?

Sirius grimaça.

- Il a été pris en charge par les professeurs. Dumbledore nous a auditionnés tous les quatre pour comprendre ce qu'il s'était passé, et il a aussi interrogé Alicia, cette fille de Serpentard. Je lui avais dit de le faire. On avait vu son nom sur la carte du Maraudeur après que tu aies filé.

- Alicia a tout raconté à Dumbledore ?

- Je crois, oui. Des personnes du Ministère ont débarqué hier à l'école. Ils sont repartis avec Avery. Les rumeurs disent qu'il est renvoyé de Poudlard et que sa baguette a été détruite.

Beth se reposa sur son oreiller. Elle poussa un profond soupire.

- Ce n'est pas assez pour moi…

- Pour moi non plus.

Il joignit ses mains et croisa les doigts, plongé dans ses réflexions. Beth tourna la tête et regarda le sol. Le souvenir de la mort de son grand-père resurgit, et elle essaya de chasser cette pensée. Elle se rappela alors d'un détail :

- Est-ce que vous avez dénoncé Severus Rogue ?

Sirius se releva pour se dégourdir les jambes.

- Tu plaisantes ? répondit-il en faisant quelques pas. Aucun de nous n'a parlé de ce qu'il s'est passé dans la forêt interdite. Non, Servilus va regretter amèrement ce qu'il t'a fait, mais d'une autre façon. Il a voulu se venger de moi, il va en subir les conséquences.

- Se venger de toi ? Pourquoi ?

Sirius hésita et croisa les bras. Il avait un air presque furieux.

- Il fourrait toujours son sale nez partout…

- ... Alors ?

Il releva la tête et regarda Beth d'un air sombre.

- C'était au mois de mars dernier. Je l'ai mis au défi d'aller voir ce qu'il y avait dans la Cabane Hurlante, un soir de pleine lune.

- La Cabane Hurlante... Mais qu'y a t-il dans la...

Beth écarquilla soudain les yeux.

- Remus ? s'exclama-t-elle tout bas, même si le sortilège de Sirius empêchait quiconque de les entendre. C'est la cachette de Remus ? Et tu as envoyé Severus là-bas simplement parce qu'il fourrait son nez partout ? Tu es malade !

Sirius se mit à fermer les yeux en hochant la tête de gauche à droite.

- Tu vas t'y mettre, toi aussi ?

Beth fit silence, un peu vexée. Elle n'arrivait plus à savoir si Severus était légitime ou non dans l'histoire. Le Gryffondor se rassit sur la chaise avec une mine renfrognée et des sourcils froncés. Beth essaya de se redresser sur le lit, mais en vain.

- Il n'a pas été mordu ? demanda-t-elle.

- Non.

Le ton que prenait le garçon était grave et monocorde.

- James est intervenu à temps, mais Rogue a eu le temps d'apercevoir Remus.

Beth réfléchit un instant.

- Avery s'est mis à parler quand nous étions dans la salle de cours, dit-elle. Il m'a dit que c'était lui qui m'avait attachée à ce rocher. Il m'a fait comprendre que Severus n'a fait que le rencarder sur la marche à suivre. Et, au passage, je suis sûre qu'Avery n'est pas au courant pour Remus.

- Et tu trouves que ça excuse Rogue ?

- Non… bien sûr que non.

- Il me le paiera.

- Sirius, réfléchis un peu avant de faire quoique ce soit.

- « Réfléchir un peu », répéta Sirius avec un air condescendant. Pourquoi cette peine ?

La colère surprit Beth, et elle sentit même l'extrémité de ses doigts chauffer. Mais elle ne s'arrêta pas sur ce détail et ne retint pas ses mots.

- Parce qu'il me fait pitié ! s'exclama-t-elle en se tenant le ventre, crispée par la douleur. Il traîne cet amour envers Lily Evans depuis la première année, et il s'en est toujours pris plein la tête pour ça ! À cause de vous ! Jamais elle n'acceptera de sortir avec quelqu'un comme lui, mais il garde cette fixation quand même… Je sais qui il est, coupa Beth alors que Sirius ouvrait la bouche. Je le connais, il a un caractère détestable avec tout le monde, il ne sait pas s'y prendre. Il lit ces livres de magie noire qu'il a sans doutes achetés dans l'Allée des Embrumes, et il n'a de cesse de faire son malin devant les faiblesses des autres… Mais au fond j'ai pitié de lui, et j'ai toujours soupçonné que ça ne devait pas être chaleureux chez ses parents.

- Chez les miens, ça ne l'était pas non plus, répliqua Sirius.

Les larmes de Beth lui montèrent aux yeux.

- Et chez moi non plus ! s'exclama-t-elle. Mais on ne réagit pas tous de la même façon ! Oh, Sirius…

Ne tenant plus, elle éclata en sanglot.

- Sirius… Mon grand-père est mort…

Le garçon se leva d'un bond.

- Il est mort… quand il a appris ce qui m'est arrivé… On lui a dit que je ne m'en sortirais peut-être pas… et son cœur a lâché ! Et je n'ai pas eu le temps de savoir à quel point il a dû mener la vie dure à ma mère ! Je voulais savoir tellement de choses… Mais il est mort !

Elle se mit à pleurer de plus belle. Le corps secoué de sanglots, elle avait du mal à reprendre son souffle. Sirius s'assit sur le bord de son lit et l'attrapa dans ses bras. Beth, accrochée à la robe de Poudlard du garçon, sentit le poids des événements passés devenir un peu plus léger. Elle pleura encore, mais l'odeur et la chaleur du Gryffondor finirent par l'apaiser, et lorsqu'elle fut calmée, elle resta encore quelques minutes à la même place. C'était un endroit nouveau pour elle, et en même temps, très familier et réconfortant. Sirius passa ses doigts dans ses cheveux et, le cœur lourd, l'esprit apaisé, le cerveau endolori par un mal de tête, Beth finit par s'endormir contre lui sans même s'en rendre compte.


Lorsqu'elle se réveilla, elle était allongée sous ses couvertures et Sirius n'était plus là. Le soleil était levé et le Gryffondor était probablement déjà rentré à Poudlard. Elle resta quelques minutes immobile en repensant à ce qu'ils s'étaient dits la nuit même. Bien qu'il avait agi démesurément avec Rogue, Beth n'oubliait pas qu'il était venu jusqu'ici pour prendre de ses nouvelles, et cette idée lui faisait oublier toutes ses fautes.

Le lendemain matin, elle fut autorisée à rentrer à Poudlard. Mrs Pomfresh arriva à Ste Mangouste au milieu de la matinée pour l'escorter jusqu'à l'école. Elles prirent une des nombreuses cheminées de l'hôpital qui les conduisit dans le bureau du professeur Dumbledore.

Le directeur les attendait. Son bureau en pierre était circulaire et immense. Très hautes, ses bibliothèques pleines à craquer montaient jusqu'au plafond, et elles étaient parsemées d'échelles de différentes tailles. La pièce regorgeait de meubles pittoresques et d'objets pour la plupart inconnus mais fascinants. Dumbledore proposa à Beth de s'asseoir à son bureau lorsque Mrs Pomfresh fut sortie, après avoir donné rendez-vous à la jeune fille pour prendre ses potions.

- Elizabeth, commença le directeur un fois qu'ils furent seuls. Je suis rassuré de te voir en bonne santé.

- Merci, Professeur.

- Permets-moi de t'offrir mes plus sincères condoléances. J'ai appris la mort de ton grand-père. En de pareilles circonstances, je mesure l'ampleur de ta tristesse…

Beth baissa les yeux et respira un peu plus fort. Imaginait-il quel genre de personne était James Ashtray ?

- Merci, Professeur…

- Je voudrais que tu n'hésites nullement à venir me voir si l'envie s'en faisait ressentir.

La jeune sorcière hocha la tête.

- J'ai reçu une lettre de la personne qui te prendra en charge, Mrs Magdalen McCarthy. Tu as l'autorisation, Elizabeth, de quitter l'école vendredi à la première heure, afin de te rendre à l'enterrement de ton grand-père.

- Merci, Professeur.

La jeune fille repensa aux problèmes financiers qu'elle allait bientôt vivre avec Magdalen, et son ventre se creusa. Dumbledore sortit du tiroir de son bureau un panier dans lequel reposaient des boîtes de Chocogrenouilles. Beth eut un sourire faible. Il lui en proposa un. La jeune sorcière n'osa pas refuser et attrapa celui qu'il tendait en le remerciant. Elle garda sa boîte en main, sans l'ouvrir. Dumbledore posa les coudes sur son bureau et croisa les doigts.

- Elizabeth, je vais maintenant te demander de me raconter les événements qui se sont déroulés samedi dernier, dans la salle de cours d'Histoire de la Magie.

Beth hocha la tête. Elle s'y attendait, bien sûr, et savait ce qu'elle devait dire.

- J'étais à l'infirmerie, dit-elle. Je cherchais Mrs Pomfresh pour soigner mes blessures, mais elle était déjà partie manger. J'ai fait demi-tour, sans vraiment savoir où aller… Je crois que je voulais simplement me promener dans les couloirs en attendant. Et puis, j'ai entendu des pleurs. Je me suis précipitée dans une classe. Marcus Avery menaçait Alicia Wilkins de sa baguette. Je lui ai lancé un sort, Alicia s'est enfuie – ce n'était pas la première fois qu'Avery s'en prenait à elle. Et puis nous nous sommes mis à nous battre en duel. J'ai reçu un sort en plein abdomen, et heureusement, les garçons de Gryffondor sont arrivés juste à ce moment-là. La suite, vous la connaissez probablement mieux que moi…

Dumbledore prit une profonde inspiration et hocha la tête.

- Un événement aussi grave que celui qui t'est arrivé, dit-il, requiert une enquête du Ministère de la Magie, d'autant plus que de la magie noire a été utilisée. Durant ton absence, Marcus Avery a été emmené chez ses parents et on lui a confisqué sa baguette magique. Une audience va avoir lieu. La date n'est pas encore connue. Je vais y envoyer les premiers témoins. Tu en feras partie, bien entendu. Maintenant, je voudrais que nous reparlions de ta mésaventure précédente, dans la forêt interdite.

Beth fut surprise, elle avait oublié la possibilité que Dumbledore revienne sur ce sujet.

- J'ai fait mon enquête, interrogé le personnel. Je n'ai malheureusement rien découvert qui m'eut permis de comprendre. Mais après ce qu'Avery a fait dans la salle de classe d'Histoire de la Magie… Je me demande si tu n'en savais pas plus que tu n'as bien voulu me dire.

Beth baissa la tête et déglutit.

- Elizabeth ? Avais-tu des soupçons sur ton agresseur ?

- Oui, Professeur, admit finalement la jeune fille. Avec Avery… Nous ne nous entendons plus depuis l'année dernière. Nous avions eu une altercation dans le hall d'entrée. Il s'en était pris à Alicia parce que ses parents sont moldus.

Dumbledore hocha la tête.

- Alicia m'a parlé de ça…

- Ça ne s'est pas arrêté là. Lors d'une journée à Pré-au-lard, il est venu me voir avec une petite bande de Serpentard. J'ai été rejointe par des amis et nous nous sommes battus. Ça n'a pas été très loin, parce qu'un habitant du village s'est vite plaint.

Beth s'arrêta un instant. Elle ne s'était pas attendue à allait si loin dans les révélations. Maintenant, allait-elle parler de ce qu'Avery lui avait fait dans le Poudlard Express ? Dumbledore l'observait intensément par-dessus ses lunettes. Beth se demanda pour la première fois s'il n'était pas légimens.

- Je me rappelle, dit-il, une anecdote que m'a racontée Mrs Pomfresh. Vous étiez venue la voir à la rentrée du mois de janvier avec d'étranges blessures aux deux avant-bras…

Beth inclina la tête et se sentit rougir de honte. Elle remonta les manches de sa robe et découvrit ses avant-bras. La brûlure n'y était plus, mais il restait toujours la marque, très effacée, de la croix.

- Avery m'a surprise en me lançant le sortilège Petrificus Totalus, comme j'occupais seule un compartiment du Poudlard Express. Après ça, on peut dire qu'il s'est amusé avec moi… Il m'a lacéré le bras droit et brûlé le bras gauche. Sirius Black et Remus Lupin, qui passaient par là, m'ont porté secours.

- Qu'est-il arrivé après ça ? Pourquoi ne pas avoir averti les adultes ?

- Eh bien je… je voulais prouver que je n'avais pas peur de lui. Je lui ai lancé le sortilège d'Oubliettes et lui ai teint les cheveux de manière indélébile.

Dumbledore hocha la tête.

- Alors c'était toi… Voilà une idée prodigieusement insensée, et surtout, risquée. Regarde jusqu'où ça vous a menés, Elizabeth. Tu as failli perdre la vie. Il aurait fallu nous parler de tout ça dès le début.

Très mal à l'aise, Beth rougit de plus belle et regarda à terre.

- Je pensais, continua-t-elle, qu'avec mon sortilège d'Oubliettes il cesserait de s'en prendre à moi. Mais ce ne fut pas assez, et si mes soupçons sont corrects, c'est lui qui m'envoya cette fameuse lettre pour m'attirer près de la forêt.

Dumbledore posa les coudes sur son bureau et croisa les doigts. Il resta silencieux un instant.

- N'ayant aucune preuve de ce chapitre dans la forêt interdite, dit-il, il sera inutile d'en parler à l'audience du Ministère.

Beth était bien d'accord pour ne pas le faire, d'autant plus que la présence du loup-garou aurait pu finir par être découverte.

- Mais pas en ce qui concerne le chapitre du Poudlard Express, reprit Dumbledore. Messieurs Black, Lupin, Potter et Pettigrow, ainsi que Miss Wilkins, témoigneront avec toi à l'audience du ministère de la Magie.

- Bien, Professeur.

- Tu peux disposer, Elizabeth.


La perte d'un proche est une épreuve toujours difficile à surmonter, peu importe les relations de conflits. Elle aurait pu excuser des absences en cours, mais pas chez Beth. Peut-être était-ce grâce au trou béant qui s'était creusé entre James Ashtray et elle, toujours était-il que son besoin d'activité surpassait sa tristesse, et qu'elle rejoignit ses classes l'après-midi même. Elle ne s'était pourtant pas rendue au déjeuner avec tout le monde. Elle ne savait pas trop avec quoi on l'avait nourrie à l'hôpital, mais dans son ventre, c'était comme si la faim n'avait jamais existé. Aussi, elle rejoignit directement un peu avant quatorze heure l'aile où se trouvait la salle de Défense contre les Forces du Mal. Les fenêtres aux bordures de pierre montraient que sous les lourds nuages gris, le paysage tacheté de vert et d'orange ne perdait rien à sa beauté. Beth finit par s'arrêter devant l'une d'entre elle et contempla le parc. Quelle sensation reposante c'était ! D'habitude, elle ne prenait jamais le temps de s'arrêter et de regarder les choses qui l'entouraient. Il y avait pourtant là quelque chose de relaxant, quelque chose qui lui murmurait "inutile de courir partout".

- La voilà, la dégénérescence…

Beth tourna lentement la tête. Le couloir biscornu était traversé par quelques élèves de passage, et des sixième année y attendaient, comme elle, l'ouverture de la salle. Il passa un groupe de septième année de Serpentard qui murmurait en montrant Beth du regard. Mais la jeune fille ne détourna pas les yeux. Elle s'appuya même contre le mur derrière elle et les observa passivement. Elle n'était pas en colère, elle n'était pas non plus fière. Elle était juste là, et elle regardait avec un peu de curiosité blasée ceux qui avaient tissé des liens avec Avery. L'un d'entre eux, Rottwig, avança d'un pas vers elle.

- Et si on s'en prend à toi, tu vas aussi nous faire virer de l'école ?

Beth soupira de dépit mais ne répondit rien. Elle n'avait absolument pas la fibre cinglante depuis son retour à l'école.

- Elle va peut-être se mettre à chialer, s'esclaffa un autre Serpentard.

Severus Rogue passe entre Beth et les septième année. Il lança un regard dans les deux directions, sembla hésiter sur la marche à suivre, et finit par se diriger, yeux rivés à terre, vers la porte de la salle de Défense contre les Forces du Mal.

- Hé, Ashtray ! reprit de plus belle Rottwig. Tu pourrais répondre quand on te parle. Avery a eu le temps de te couper la langue avant de partir ?

- Je crois que sa langue va très bien, mais si tu tiens à ce que quelqu'un coupe quelque chose, je veux bien m'occuper de tes bijoux de famille, Rottwig, répliqua Sirius en s'approchant, son habituel sourire carnassier aux lèvres.

Les élèves affluaient à présent vers la salle – la cloche venait de sonner, et les quatre garçons Gryffondor avaient rejoint Beth. Lentement, les jouvenceaux en mal de montrer leurs puissances surestimées – c'est à dire tous les acteurs de la scène – sortirent leur baguette magique, et se regardèrent d'un air mauvais en continuant de se lancer des quolibets. Beth, elle, avait déjà décroché son attention de la scène, n'y trouvant ni amusement, ni fierté, ni honte. Simplement une lassitude. Elle attrapa son sac et pénétra dans la salle de cours que le professeur Desplat venait justement d'ouvrir.

- Je vous conseille d'aller voir dans le couloir, professeur, glissa Beth en passant près de lui. Ce serait dommage de commencer la classe avec une hécatombe.

Le sorcier au grand front dégarni et aux longs cheveux tirés en arrière rouspéta avant de suivre la direction indiquée. Beth s'installa tranquillement sur une table qui voisinait une fenêtre, y sortit ses affaires, et, bien assise sur sa chaise, posa son menton sur son poing et se mit à observer le versant sud du parc. L'horizon était légèrement brumeux et les couleurs de l'automne étaient tout comme des petites gourmandises. Cela permit à Beth de retrouver son calme, et même la voix grondante du professeur Desplat ne la dérangea pas le moins du monde.

- Asseyez-vous, ordonna-t-il impérieusement quand il fut retourné dans la salle. Et tâchez de ne pas interrompre mon cours sur les sortilèges informulés !

Le regard toujours rivé sur le carreau et sur l'immense distance qui la séparait du sol, Beth sentit une présence s'asseoir à ses côtés.

- Ne sois pas triste, comme ça…

Elle tourna lentement la tête. Sirius avait pris la place libre à côté d'elle, délaissant pour une fois ses trois compères qui s'étaient éparpillés dans la salle. Il s'appuyait avec désinvolture sur son sac, posé à même la table, et ne la quittait pas des yeux.

- Ça me fend le cœur, ajouta-t-il avec un léger sourire. Tu es partie bien vite tout à l'heure, je m'attendais au moins à ce que tu me regarde rouler des mécaniques…

Beth amorça un sourire. Au fond elle était contente de voir que Black faisait un pas vers elle malgré leur dispute à propos de Rogue, à Ste Mangouste.

- Black, qu'est-ce que je viens de vous dire ? interrompit Desplat. Ne dérangez pas mon cours. Tenez, puisqu'il faut vous occuper, vous allez commencer à lire le paragraphe trois, page quatre cent trente deux.

Beth repoussa doucement son livre vers Sirius. Elle savait que le Gryffondor se déchargeait de la peine de prendre ses grimoires en se reposant sur James – qui pour aujourd'hui s'était installé aux côtés d'une Lily Evans exaspérée. Sirius répondit à ce geste par un clin d'œil, et obéit docilement aux ordres de leur professeur en soignant sa diction. Bercée par sa présence, concentrée sur ses mots, Beth tourna à nouveau les yeux vers le parc, et quelque part dans sa poitrine, quelque chose de beau et de douloureux se mit à briser la glace que représentait le deuil de James Ashtray.

Le cours continua ainsi dans un bon esprit. Sirius, plus docile qu'à l'accoutumée, n'hésitait cependant pas à charrier le professeur Desplat – qui avait toujours été en bonne entente avec lui – et cela créait une ambiance agréable pour tout le monde. Parfois le Gryffondor se tournait vers sa voisine et lui réservait une blague en privé tout en respectant son calme, et de son côté, Beth commençait à retrouver sa bonne humeur.

- Black, interpella Desplat lorsque la cloche sonna. Changer de voisin vous a fait le plus grand bien aujourd'hui, je ne vous ai jamais vu si attentif.

- Voyons, professeur, protesta Sirius en adoptant un air faussement outré. Je suis toujours attentif au moindre de vos mots, vous devez le savoir. Vos cours sont pour moi comme un hymne à la sorcellerie.

- Et vos paroles sont pour moi un labeur quotidien, rétorqua Desplat avec un sourire en coin. Vous pouvez disposer.

Sirius se tourna vers Beth qui venait de se lever et ils se sourirent, Beth en hochant de la tête, amusée.

- Merci pour ta compagnie, dit-elle en attrapant son sac.

- Tout le bonheur fut pour moi. Je préfère quand tu fais cette tête-là, ajouta le garçon en attrapant doucement le menton de la sorcière.

Beth sourit de plus belle et glissa son regard dans la salle de cours.

- Si tu continues, tu vas m'attirer un nouvel ennemi.

Le Gryffondor prit un air questionneur et amusé, et Beth lui proposa d'un mouvement de la tête de regarder derrière lui.

Quelques filles des autres maisons n'avaient rien perdu de la petite scène et fixaient sur Beth un regard d'incompréhension, et parfois de dégoût. Leur jalousie était ridicule et, qui plus est, n'avait pas lieu d'être, c'est pourquoi Beth arrivait à s'en amuser. Lorsque Sirius se tourna vers elles, elles se reprirent et détournèrent les yeux, avant de quitter la salle.

- Ah, ne fais pas attention à ça. Elles sont ridicules.

- Je le savais déjà, répondit Beth avec un léger sourire, avant de le dépasser pour quitter la salle.

Elle fit à peine quelques pas que Sirius la rattrapa.

- Hé, la belle !

Un peu gênée par cette appellation, la Serpentard entendit le Gryffondor trotter vers elle. Il la rattrapa et passa un bras autour des épaules de Beth, en l'accompagnant dans sa marche.

- Qu'est-ce que tu as prévu de faire demain ?

La jeune fille prit quelques secondes pour répondre, contemplant avec amusement le changement d'attitude du garçon. Et puis elle reprit son sérieux.

- Demain… soupira-t-elle en haussant les sourcils. Demain, je quitte l'école pour aller à l'enterrement de James Ashtray.

- Mmh, murmura Sirius d'un air grave. Tu vas rester chez toi quelques jours ?

- Non, je rentre pour le dîner. Hagrid va venir m'ouvrir les grilles.

- Parfait, tu arriveras à temps pour notre joyeux festin d'Halloween.

- Oh, oui, c'est vrai...

La figure de la sorcière dut trahir son manque de motivation face à cette nouvelle, car Sirius fronça les sourcils et sourit d'un air curieux. Beth eut un mouvement de tête interrogateur pour changer de sujet.

- Tu prends un intérêt bien particulier à me faire la conversation, remarqua-t-elle.

Un plus grand sourire éclaira le visage du garçon.

- Tu l'ignorais donc ? Je déteste tenir une conversation ! Miss Ashtray, je suis simplement en train d'enquêter sur vous.

Il relâcha ses épaules et, lorsqu'il eut rejoint la bande de Gryffondor qui marchait non loin derrière eux, il se mit à ébouriffer les cheveux de James Potter. Beth reprit sa marche, le regard rivé au sol. Il était indéniable qu'elle aimait la compagnie de Sirius, que son humour l'aider à retrouver le moral, mais elle ne comprenait pas où était-il en train de se placer par rapport à elle. Était-ce une simple amitié, essayait-il de l'attraper à son hameçon, ou était-il en train de la prendre en pitié ? L'impossibilité que Beth avait à ranger les sentiments de Sirius dans une case la dérangeait. Mais malgré tout, la lumière était revenue dans sa poitrine. Et lorsqu'au détour d'un chemin elle croisa Charity, elle laissa ses pensées de côté pour recevoir les bons soins de cœur de sa meilleure amie.


Le ciel était presque noir en ce 31 octobre, et pourtant, c'était seulement la fin de la matinée. Beth se tenait devant le cercueil de son grand-père, les mains enfouies dans les grandes poches de son manteau. Le cercueil était en bois de chêne, parfaitement poli et verni, et quelques fleurs de diverses couleurs l'ornaient. Beaucoup de belles choses insignifiantes. Un homme grisonnant à la robe noire, employé du service mortuaire, prononçait le discours sélectionné par Magdalen. Il y était sujet d'érudition, de grand cœur, de forte personnalité…

Beth jeta un regard en arrière. Les personnes présentes à l'enterrement lui étaient toutes familières, mais elle ne les avait pas vues depuis de nombreuses années. Il s'agissait des invités qui arrivaient autrefois en nombre au manoir Ashtray pour discuter de politique – maintenant, Beth savait pertinemment à quelle politique ils s'intéressaient. Ils étaient tous arrivés au manoir quelques heures plus tôt, pour rejoindre au grand salon le corps du défunt dans le cercueil ouvert, avant qu'on ne l'emmène au cimetière du village voisin. Les petits gâteaux français les avaient ravis. Ces pique-assiettes avaient tous eu un mot gentil à Beth, en lui proposant un appuis non négligeable pour, un jour, se faire une place dans la société. « Attendez de voir que Grand-père ne m'a rien laissé, » avait alors pensé Beth. Car pour elle c'était tout ce qui les avait intéressé de Mr Ashtray : son argent. Et puis, quelques minutes avant le départ du cortège, Beth avait sursauté en voyant Magdalen faire entrer un couple dont elle était à milles lieues de penser revoir si vite : les Black. Mrs Black, le visage un peu vieilli, s'était avancée dans une longue robe noire d'un pas rapide vers l'entrée du salon. Elle avait d'abord jeté un regard évasif à Beth, qui attendait aux doubles portes. Et puis elle avait stoppé net sa marche, avait dévisagé la jeune sorcière, et l'avait reconnue, bien sûr.

- Vous !

Beth avait bravement soutenu son regard, la mettant au défi de faire une scène. Elle s'était préparée au pire, mais pas à ce que Magdalen ne s'approche en souriant.

- Vous ne reconnaissez pas Elizabeth ? Elle est une belle jeune fille maintenant, n'est-il pas ? Et comment se portent vos deux fils ?

Beth s'était mordu les lèvres. Ça n'aurait pas pu être une pire introduction. Mais Mrs Black avait tourné les talons dans la seconde qui avait suivi, en emportant son mari dans la matinée humide, sous les yeux ébahis de la pauvre Magdalen.

Beth avala sa salive et se concentra à nouveau sur le discours. Vivement que l'enterrement ne soit terminé. Tout lui paraissait ridicule. Elle avait un goût de cendre dans la bouche, et si Magdalen n'avait pas été à côté d'elle, elle n'aurait eu aucun scrupule à quitter l'enterrement et planter tout le monde.

Quelques minutes plus tard, des hommes s'activaient à descendre le cercueil dans le caveau familial. Beth se demanda où ses parents pouvaient bien être enterrés, et lorsque le panneau de marbre se referma sur l'image du cercueil dans l'obscurité, son grand-père mourut une deuxième fois, mais pas la rancœur qu'Elizabeth lui portait toujours.


Il pleuvait averse sur Pré-au-lard. Beth descendit du Magicobus en relevant la grande capuche de son manteau sur sa tête, et regarda autour d'elle. Tout était désert. La nuit commençait à tomber. Elle se rendit aux grilles de Poudlard et vit le garde-chasse l'attendre sous un grand parapluie rose pour la faire entrer.

- Bonjour Hagrid, dit-elle une fois arrivée à sa hauteur. Désolée de vous faire attendre sous la pluie…

- Pas de mal, Miss Ashtray, pas de mal… J'espère que vous allez bien, dit maladroitement Hagrid, tandis qu'il refermait à clef le grand portail derrière elle. Jamais très heureux, les enterrements…

Beth acquiesça, et le suivit. Au loin, Poudlard les attendait, fenêtres allumées. On pouvait déjà détailler les larges vitraux de la Grande Salle, et, à travers, Beth identifia les familières citrouilles flottantes. Elle imaginait parfaitement le festin habituel qui s'y déroulait, mais elle n'était pas certaine d'avoir envie de s'y rendre. Elle s'imagina s'asseoir à table sous les regards de chiens féroces des camarades d'Avery. Elle imagina croiser le regard de Dumbledore, qui lui aurait probablement fait un léger signe de la tête. Et puis elle aurait calmement attendu la fin du banquet, sans manger grand chose, parce que l'idée même d'une assiette remplie sous son nez lui était insupportable.

Lorsqu'elle entra dans le hall, elle laissa Hagrid passer le premier les portes de la Grande Salle illuminée. Et puis elle s'arrêta, cachée dans l'obscurité du hall, et regarda les visages joyeux des élèves qui semblaient profiter pleinement de leur soirée. Le bruit était assourdissant, hypnotique. Mais Beth n'avait aucune envie d'y entrer.

Elle amorça un geste pour revenir sur ses pas, prête à se rendre directement dans sa chambre, pour lire quelques livres et probablement s'endormir assez vite. C'est là qu'elle vit une silhouette perchée en haut de l'escalier de marbre. Sirius, les mains dans les poches, descendit les marches en la regardant d'un air tranquille. L'ombre d'un sourire passa sur le visage de Beth, sans aucun doute le premier de la journée.

Descendu au pied de l'escalier, Sirius s'appuya contre la rambarde et Beth s'approcha de lui.

- Je savais que tu n'aurais sûrement pas envie de passer la soirée dans ce zoo.

Beth le jaugea.

- Tu as prévu de faire quelque chose ? demanda-t-elle en haussant un sourcil.

- Ça se peut bien…

Malgré la cohue venant de la Grande Salle, Beth entendit des pas s'approcher d'eux. Au sommet de l'escalier apparurent les trois autres garçons de Gryffondor.

- Bon, c'est pour aujourd'hui, ou pour demain ? lança James Potter d'un air narquois.

Beth baissa les yeux sur Sirius, incertaine de comprendre. Il tira alors quelque chose de son sac de cours : c'était un pan de la cape d'invisibilité de James.


Les Maraudeurs, c'était le nom de leur petite bande de quatre. Beth l'apprit en regardant avec attention la carte qu'ils avaient conçue ensemble. Au cours de leur excursion interdite, elle put à loisir les observer. Indéniablement, c'était James et Sirius qui menaient la danse. Ils ne perdaient pas une occasion de bafouer les interdits. Dans la boutique Honeyduke de Pré-Au-Lard - un passage secret les avait menés dans ses sous-sol - ils n'allèrent pas jusqu'à dérober des friandises, mais ne manquèrent pas l'occasion de retourner à l'envers tous les distributeurs de bonbons du célèbre "mur de la tentation" auquel aucun élève ne savait résister.

- On fait ça à chaque fois, expliqua James d'un air dégagé. C'est rassurant de savoir qu'il est possible de participer à la folie du propriétaire.

Remus Lupin avait lui aussi un sens de l'humour prononcé - en tout cas plus que Beth ne l'aurait cru. Quelque chose en lui devait l'empêcher d'être tout à fait à l'aise et de monter son vrai visage aux autres.C'était de la timidité, peut-être. Ou alors sa nature de loup-garou le dissuadait de jouer franc-jeu. Beth n'arrivait pas à se décider, mais elle profita néanmoins de cette nouvelle ouverture pour aller lire un peu en lui, et le résultat la mettait de bonne humeur.

Peter, lui, était le plus facile d'entre tous à cerner. Il avait ce besoin incessant d'être avec ses amis, comme si sa vie en dépendait, comme si le fait de se retrouver tout seul le conduirait inévitablement à disparaître dans le néant. Et il se comportait comme eux. Et il répétait leurs phrases pour les approuver. Et il faisait encore tout un tas de choses un peu lourdes à assister - James et Sirius finissaient souvent par lui faire comprendre les choses pénibles qu'il produisait, mais il ne changeait jamais rien, aveugle face à son propre comportement.

Et Beth était là, derrière eux, comme un alien venu inspecter les humains sur terre. Elle restait souvent silencieuse, observatrice. La cheminée de la boutique les avait mené sur le chemin de Traverse. Aussitôt qu'ils avaient pu, ils s'étaient regroupés sous la cape d'invisibilité pour traverser le Chaudron Baveur et sortir dans le monde moldu. On devait nettement voir leurs jambes, mais la nuit était déjà tombée, et le pub était si rempli que personne ne fit attention à être bousculé par une file indienne invisible pourvue de jambes d'étudiants.

Et maintenant, ils se trouvaient devant un pub bondé de moldus, tous déguisés pour Halloween en morts vivants, vampires, sorcières et autres presque-inventions de leur folklore. Et eux, ils avaient gardé leurs robes de Poudlard. Comme Sirius l'avait prédit, ils ne juraient absolument pas avec la société.

- Bon, on est là pour rempoter des Mandragores, ou on rentre ? lança James avant de pousser la porte du bar.

Une petite volée de marches les conduisit dans la salle principale. C'était bien plus qu'un pub. Peut-être une petite salle de concert, puisqu'il y avait une scène au fond. La musique battait son plein et une foule compacte de jeunes moldus dansaient en plein milieu. Il y avait aussi un bar au fond, décoré de chauve-souris en papier et d'immenses toiles d'araignées - des fausses, comme le remarqua Peter en attrapant l'une d'entre elle avec curiosité.

Les cinq élèves de Poudlard commandèrent une grande pinte de bière pour chacun. Sirius paya - il était le seul à avoir de l'argent moldu sur lui, et il rejeta l'idée de se faire rembourser plus tard comme si c'était un concept complètement ridicule. Lorsqu'ils furent servis, ils trinquèrent ensemble, l'air tous surexcités de se trouver là, tous sauf Beth qui gardait son calme olympien habituel.

Et puis, quelques instants après, le début d'une autre musique résonna dans le bar, et deux secondes plus tard, les maraudeurs se regardaient d'un air halluciné et explosèrent de rire.

- C'est elle ! s'exclama James en prenant Sirius par le cou et en lui ébouriffant les cheveux. C'est la chanson !

Lorsque Sirius se fut dégagé, Beth regarda les garçons plonger dans la masse des danseurs en sautant dans tous les sens. Curieuse, la sorcière écouta les paroles de la chanson. Elles racontaient l'histoire d'un homme, le Major Tom, en communication avec la Terre durant son voyage à travers l'espace... La sorcière reporta son attention sur les garçons. Ils se tenaient par les épaules et chantaient les paroles avec ferveur. James Potter vivait tellement l'instant qu'il s'était mis à mimer avec sa main un vaisseau spatial en train de planer. Ainsi donc, Sirius leur avait partagé l'incroyable aventure de l'Apollo 11... Beth se demanda s'il avait jamais précisé qu'il avait assisté aux premiers pas de l'homme sur la lune en compagnie d'elle et de Regulus. Car ce souvenir n'appartenait non pas à quatre délurés de Gryffondor, mais bien à trois enfants que pas mal de choses opposaient en 1969, et qui s'étaient malgré tout enfuis dans la nuit pour rejoindre un téléviseur moldu dans le village voisin. Beth but la dernière gorgée de sa bière amer. Insouciant de la peine qu'il causait, Sirius gardait un immense sourire aux lèvres. Ses yeux plissés montraient qu'il avait déjà bu pas mal d'alcool, mais aussi que, plus que jamais, il vivait un moment qui allait finir directement dans les souvenirs de référence concernant l'amitié infaillible qu'il entretenait avec les trois autres garçons.

Et Beth était le témoin presque invisible de cette scène. Appuyée contre le bar, elle avait reposé sa pinte vide et serrait ses bras comme si elle avait froid. De toute sa vie, elle s'était rarement sentie aussi seule.

Une nouvelle musique débuta, plus entrainante. Elle résonna à travers les enceintes en battant le rythme et sortit Beth de sa torpeur. Elle reporta son attention sur les garçons de Poudlard. Plus énervés que jamais, ils secouaient bras et jambes dans tous les sens, quitte à bousculer quelques moldus. Sirius s'était mis à regarder autour de lui et donna à Beth l'impression de la chercher des yeux, aussi, elle se faufila de l'autre côté de la salle et suivit un panneau qui indiquait les cabinets.

Durant les quelques minutes de solitude que lui accorda son passage aux toilettes, Beth sauta à pieds joints dans la flaque de tristesse, et, dans le flou de l'alcool qu'elle avait consommé, se rappela sa dernière visite à Ste Mangouste et la mort de son grand-père. Se dire que l'enterrement avait eu lieu le jour même était presque une surprise, tant elle se trouvait dans un autre monde. Les maraudeurs étaient des amis très soudés et même si Beth se sentait à l'écart, elle ne s'en étonnait pas vraiment. Il ne tenait qu'à elle de montrer plus de ferveur dans son amitié avec Charity, ou avec... Non, en fait, il n'y avait que Charity.

Beth tira la chasse d'eau et sortit du cabinet. Elle s'approcha de miroirs constellés de tâches d'usure et actionna un robinet d'eau. Autour d'elle, les filles moldues étaient bien souvent vêtues de chapeau pointus noirs et de larges jupes déchirées de la même couleur. Était-ce convenu, chez eux, que les sorciers s'habillaient comme des clochards ? Quel préjugé ! Elle croisa le regard d'une jeune fille blonde qui la salua d'un signe de tête et la jaugea des pieds à la tête.

- Il est drôle, ton accoutrement de sorcière ! lança-t-elle avec un sourire mi-figue mi-raisin.

Beth s'essuya les mains dans sa robe et se tourna vers elle en haussant des épaules.

- J'ai perdu mon chapeau pointu sur la piste de danse, répondit-elle avec un air poli.

Elle les dépassa en les saluant et regagna la grande salle du bar. Elle ne chercha pas vraiment les garçons des yeux. Elle s'approcha du barman et se rappela au même moment qu'elle n'avait pas d'argent moldu sur elle. Le barman la regarda d'un air interrogateur, mais la sorcière lui fit signe qu'elle ne prendrait rien. Le moldu prit un air étonné et fit signe à Beth de s'approcher. Comme elle obéissait, il déposa un verre vide devant elle.

- C'est offert par la maison, lança-t-il dans un clin d'œil.

Beth le remercia avec un beau sourire et regarda l'homme lui verser un demi vin blanc, chose que la jeune fille n'avait jamais goûté de toute sa vie. Elle prit son présent et s'éloigna, car les moldus en besoin d'alcool envahissaient le peu d'espace disponible. Ses pieds la ramenèrent instinctivement vers la sortie. Un peu d'air lui ferait sûrement du bien...

Au dehors, le vent était frais et vivifiant. Son verre de vin à la main, Beth parcourut des yeux les différents groupes de moldus plantés sur le pavé de la rue. Certains étaient complètement bourrés et se bousculaient un peu, d'autres fumaient en groupe en poussant parfois un grand rire, d'autres encore ne disaient mot et, comme Beth, observaient le petit théâtre qu'offraient sans le savoir les autres.

La jeune sorcière s'adossa à un mur et but une gorgée. Cette boisson n'était vraiment pas mauvaise. Un peu plus forte que la bièraubeurre, le goût était doux, sucré, et peut-être un peu piquant, aussi. Beth se rappela tout à coup qu'elle avait perdu les autres, mais elle se rendit compte aussi qu'elle s'en contre-fichait complètement. Elle prendrait le Magicobus et retournerait à Pré-Au-Lard en quelques minutes à peine. Ensuite, elle n'aurait pas trop de mal à retrouver le passage de Honeyduke, et si elle en avait et qu'elle se faisait prendre, eh bien tant pis, son escapade pourrait être pardonnée, au vu des circonstances dramatiques récentes que Beth avait vécues...

- Salut, beauté. Qu'est-ce que tu fais toute seule dans la nuit ?

Beth redressa la tête vers le garçon qui l'abordait avec tant de verve. C'était un moldu déguisé en fantôme. Il avait la figure peinte en blanc et portait des vêtements sales de la même couleur. Il était accompagné d'un semblant de momie et d'un garçon maquillé comme une fille, avec un gros nez rouge et une perruque permanentée jaune – un clown, si Beth avait bien retenu sa leçon.

- Je ne suis pas seule, répondit simplement la jeune fille en buvant une autre gorgée de vin. Je prenais juste l'air.

Le garçon sourit.

- Quand même. Personne devrait te laisser comme ça, toute seule. À moins que tu espérais que quelqu'un t'en propose une ?

Il brandit une de ses mains. Il avait coincé entre son index et son majeur une cigarette roulée.

- Enfin une preuve de civilité, railla Beth. Malheureusement, je ne fume pas de tabac...

Les trois garçons émirent un rire goguenard en se regardant.

- Ma p'tite poupée, c'est pas une cigarette...

Le fantôme s'approcha un peu plus d'elle en appuya son épaule contre le muret. Beth sentit nettement l'odeur de l'alcool sur lui.

- Ça, reprit-il, c'est un p'tit vol direct pour planer un peu...

- Comment ça s'appelle ?

Nouveaux éclats de rire.

- Attend, intervint le clown. D'où tu sors, au juste ? T'as jamais entendu parler de la Marijuana ?

Beth haussa les épaules et secoua la tête.

- Allez, s'esclaffa le fantôme, prends-le quand-même. C'est un cadeau parce que tu es bien jolie malgré ton costume bizarre.

Il coinça la cigarette roulée derrière l'oreille de Beth et effleura son visage par la même occasion. Beth frémit et tourna la tête. Elle commençait à se sentir mal à l'aise.

- C'est pas la peine...

- Non, j'insiste.

- Je vais retourner au bar.

- Comme tu veux, ma belle...

Il lui laissa poliment la voix libre et Beth le salua malgré tout de la tête. Elle se tourna vers la porte du bar, mais son nez rentra en contact direct avec l'épaule de quelqu'un, qui la prit aussitôt par les bras.

- Par toutes les saintes barbes des vieux gobelins. Tu es là !

James Potter, l'haleine alcoolisée et le maintient bancal, sourit en serrant les dents d'un air gentiment enragé.

- Vilaine petite Serpentard... Ça fait des heures qu'on chercher après toi !

Beth haussa un sourcil.

- C'est drôle, il m'est arrivé exactement la même aventure trépidante.

James se tourna vers le trio de moldu et les jaugea.

- En voilà de beaux déguisements...

Puis, relâchant Beth :

- Sirius te cherche en grande pompe. En bas des escaliers.

Et il se détourna de la jeune fille pour entamer la discussion avec les inconnus. Beth le regarda quelques secondes, ne sachant pas vraiment si elle faisait bien de le laisser tout seul, et puis finit par suivre son chemin.

Elle posa une main sur la poignée de la vieille porte du bar, et entendit de l'autre côté que les moldus chantaient tous le même hymne. Elle poussa le battant. Le son, du haut des escaliers qui descendaient dans la chaleur, la lumière tamisée et le brouillard de fumée de cigarette, parvint jusqu'à elle.

- E-LI-ZABETH ! E-LI-ZABETH ! E-LI-ZABETH !

La jeune fille descendit les marches, et découvrit à sa grande stupéfaction que la musique s'était arrêtée et que quelqu'un, perché sur la scène, animait la soirée avec un micro, les moldus répétant après lui. Et cette personne n'était autre que Sirius Black, bien entendu.

- ELLE EST LÀ ! s'égosilla-t-il en la montrant sur les marches.

Des sifflements et des explosions de joie retentirent dans tout le bar.

- MERCI À TOUS ! MERCI AU PATRON !

Sirius sauta à terre et entreprit de traverser la foule en délire vers la jeune fille. Beth s'approcha du bar, y ayant vu Remus et Peter adossés. Elle était tétanisée. Elle reposa son verre de vin à moitié vide.

- Je vais le tuer, leur glissa-t-elle lorsqu'elle fut arrivée près d'eux.

Peter explosa de rire, et Remus sourit dans sa bière.

- Tiens, j'y pense, se ressaisit la Serpentard, quelqu'un devrait peut-être aller voir James dehors. Juste au cas où.

- J'y vais, répondit aussitôt Remus en s'éloignant d'eux, l'air rassuré de pouvoir s'éloigner.

Quelques instants plus tard, une main attrapa le bras de Beth et lui fit faire volte face.

- Merlin, ou étais-tu ?! s'exclama Sirius en la regardant des pieds à la tête.

- Non, moi, c'est Elizabeth. Tu n'as donc pas entendu le monde entier m'appeler il y a un instant ?

Sirius rejeta la tête en arrière et explosa de rire, avant de la prendre par les épaules.

- Ce qui est bien avec toi, c'est que ton phrasé est toujours inopiné.

Il remarqua tout à coup la présence de Peter, qui ne perdait pas une de leur parole et les observait comme s'il regardait un téléviseur.

- Du balai, Queudvert ! Ce n'est pas un spectacle.

Pettigrow prit un air déçu et s'éloigna d'eux. Sirius regarda le bar.

- Je t'offre un verre ?

- Non, merci.

- Allez, insista Sirius en souriant.

- J'ai déjà trop bu.

- Oui, je ne suis pas très frais non plus, répliqua Sirius en se frottant le menton.

- Je te déteste, lâcha tout à coup Beth en se dégageant de son étreinte.

- Pardon ?

- Tu viens de me mettre la honte devant trois cent personnes...!

- Oh ! C'est pour ça ! Jeune fille... Au fond, je m'inquiétais vraiment pour toi.

Beth soupira et haussa les épaules.

- Drôle de façon de le montrer.

Elle ne pouvait pas avouer au garçon le sentiment d'abandon qu'elle avait ressenti un peu plus tôt. C'eut été simplement puéril. Oui, puéril était le bon mot... Beth se rendit compte par la même qu'elle se comportait comme une enfant. Cela suffit pour elle à faire taire un peu sa rancune. Elle se dérida. Sirius dut voir le changement, car il émit un petit rire et la reprit par les épaules.

- Allez, toi et moi, on va s'enfiler quelques liqueurs et filer directement sur la piste de danse.

Beth se tourna vers lui d'un air mi-blasé, mi-amusé, se rappelant un vieux souvenir.

- C'est une tentative désespérée pour me mettre dans ton lit ?

Sirius poussa un petit rire, commanda au bar deux petits shots, et ils trinquèrent avant de boire d'une traite le breuvage. Comme plusieurs mois avant, Beth sentit son œsophage littéralement brûler. Mais cela lui fit un bien fou et lui réchauffa la poitrine, faisant fondre son cœur de glace.

- Cette idée est tentante, reprit Sirius en reposant à l'envers son minuscule verre sur le bar. Mais quel dommage, je n'ai plus de chambre sur Londres !

- Ce n'est pas dit que ta mère ne nous laissera pas entrer chez elle, répliqua Beth en souriant. Elle m'a rendu visite pas plus tard qu'aujourd'hui, ajouta-t-elle dans un clin d'œil.

- Pas possible, souffla Sirius, l'air avide.

- Puisque je te le dis… Ce qui est embêtant, c'est qu'elle m'a reconnue avant d'avoir pu faire ses adieux à... à James Ashtray.

Pour la première fois, Beth fut frappée de se rendre compte à quel point nommer cet homme par le terme "Grand-père" lui était devenu impossible.

- De ce que je peux constater, elle ne t'a rien envoyé de massif à la figure, remarqua Sirius en attirant Beth vers la piste.

La jeune fille sourit.

- Non, elle n'a même pas sorti sa baguette. Elle a juste violemment tourné les talons sans faire d'esclandre.

- J'aurais aimé être là pour voir ça, remarqua Sirius en regardant une seconde dans le vide.

La musique battait son plein. Malgré l'heure tardive, le bar ne désamplifiait pas. Le Gryffondor se tourna vers la Serpentard et lui offrit une main.

- Danse avec moi.

Beth accepta et se laissa guider. Sirius attrapa de sa main libre la taille de Beth, et ils se mirent à danser sur le rythme entrainant. La jeune fille fut rassurée de constater qu'il ne sautait pas dans tous les sens comme tout à l'heure. Ils étaient serrés l'un contre l'autre, et, si Beth en avait encore voulu au garçon, sa rancune aurait disparu dans l'instant. Sirius fronça tout à coup les sourcils. Il avança une main près de l'oreille de Beth et attrapa quelque chose.

- Depuis quand tu fumes la cigarette ?

Il brandit le roulé offert par l'autre moldu. Beth prit un air supérieur et poussa un petit rire.

- Tu es mignon. Ça, tu vois, ce n'est pas une cigarette...

Elle lui prit le joint des mains et le rangea dans la poche du torse de la robe du garçon, derrière l'écusson Gryffondor.

- Ça, continua-t-elle en tapotant dessus, c'est un vol direct pour planer un peu...

- Par les chaussons d'Archimède, se réjouit Sirius en affichant un air enflammé, j'en découvre de plus belles sur toi de jour en jour... Même si je ne vois absolument pas de quoi tu parles.

Beth lui sourit en guise de remerciement, prenant ça pour un compliment.

- Ce qui me rappelle un détail. Tu ne m'as jamais dit ce que tu as fais cet été ? poursuivit le garçon.

La Serpentard haussa les épaules.

- Eh bien, James Ashtray a préféré me faire voyager à l'étranger, plutôt que de devoir supporter ma présence. Maggie m'a chaperonnée.

- Tu es allée où ?

- En Afrique du nord, au Maroc. Maggie y a passé quelques années de son enfance. Et puis, on est allées en Inde, après.

Sirius écarquilla les yeux.

- Waho ! Moi qui m'inquiétais pour toi...

Beth plissa des yeux, sourit et hocha la tête pour lui signifier qu'elle n'en croyait pas un mot.

- Ensuite, les quelques jours que j'ai passés chez moi avant la rentrée à Poudlard, c'est lui qui est parti. En fait, Sirius, je n'avais pas revu mon grand-père depuis dix mois. Jusqu'à aujourd'hui, dans ce cercueil…

Les yeux de Beth se fixèrent sur les énormes caissons d'où jaillissait la musique.

- Il avait l'air si vieux. Je pensais, j'en étais même certaine, qu'il m'avait déshéritée pour offrir son argent à ce parti politique extrémiste, reprit-elle.

Elle regarda Sirius.

- En fait, il m'a tout légué.

Elle avala sa salive, et ravala en même temps les larmes qui commençaient à monter.

- Peut-être qu'il n'a simplement pas eu le temps de le faire… songea-t-elle tout haut.

- Ou peut-être, intervint Sirius, qu'il n'a jamais eu l'intention de le faire.

Elle se tourna vers lui avec un sourire triste.

- Ça, je ne le saurais jamais…

Le garçon fronça les sourcils.

- Que va-t-il se passer pour toi, en attendant ta majorité ?

- Maggie est devenue ma tutrice légale.

Beth jeta un œil sur les moldus qui dansaient autour d'eux. Puis elle leva la tête vers lui. Elle voulait de changer de sujet de conversation.

- Et toi, tu ne m'as jamais dit comment se sont passées tes vacances… Ça fait quoi, de vivre libre ?

Sirius eut un petit rire et fit tourner Beth sur elle-même.

- Libre, pas encore. Chez les Potter, il y a aussi des règles à respecter…

- Et à enfreindre !

- Seulement la nuit…

Le regard plongé dans celui de la jeune fille, la tête légèrement penchée, Sirius libéra tout à coup la main de Beth et l'attrapa au menton. Son visage approcha imperceptiblement celui de la sorcière. Le cœur emballé, cette dernière arrêta de sourire, mais cela ne signifiait pas qu'elle était mécontente.

- Tu ne me demandes pas mon autorisation ? glissa-t-elle lorsqu'ils ne furent qu'à quelques centimètres l'un de l'autre.

- Non, désolé... murmura Sirius en plissant les yeux. Ce n'est pas dans mes habitudes...

Il s'approcha encore mais, une fraction de seconde plus tard, son regard glissa sur sa droite. Peter était là, planté à côté d'eux, les yeux grands ouverts.

- Queudvert... Est-ce que tu veux mon pied aux fesses, ou quelque chose du genre ?

- Non ! C'est juste que... Il faut que tu viennes ! James est en train de péter les plombs, dehors !

Sirius poussa un juron et, suivi de près par Peter et Beth, il se dirigea vers la sortie.

Lorsqu'ils eurent remonté les marches qui menaient à l'extérieur et poussé la porte, ils virent aussitôt une foule de moldus agglutinés sur le trottoir. Ils repérèrent bien vite James, qui titubait un peu au centre du cercle. Il regardait de haut le moldu déguisé en clown de tout à l'heure, et Remus avait posé une main sur son épaule. Ce dernier remarqua la présence de Sirius et l'invita immédiatement, d'un mouvement de tête, à les rejoindre. Beth, elle, resta un peu en retrait, à peine curieuse de ce qui était en train de se passer, et ne souhaitant en rien regarder le spectacle des mâles en manque de domination. Elle espérait juste que les garçons n'useraient pas de magie, ce qui ne résulterait rien de bon pour aucun d'entre eux.

- Patmol ! s'exclama James avec un grand sourire.

Il attrapa son meilleur ami par l'épaule et lui montra le moldu qui lui faisait face. Beth remarqua à ce moment-là qu'il ne portait plus ses lunettes.

- Tu ne croiras pas tes oreilles ! articula-t-il. Ce type m'a traité de couille molle !

Il explosa de rire et le moldu en question avança d'un pas. Sirius, lui, observait ce dernier avec attention.

- Hey ! lança le moldu avec un air hargneux. Tu ne pointes pas le doigt sur moi !

Il se tourna en arrière vers ce qui semblait être ses amis. Il n'était pas très frais, lui non plus.

- Vous avez vu ça ?

- Allez, les gars ! lança quelqu'un dans la foule. Calmez-vous un peu, quoi !

Certains acquiescèrent, et Beth fut rassurée de voir que parmi la trentaine de moldu dehors, seulement une demi-douzaine se mettaient du côté "ennemi".

- C'est mon quartier ! cracha le moldu avec un air furieux. Et ce type est là, l'air plus malin que moi !

- Qu'est-ce que tu lui reproches, au juste ? lança Sirius en s'adressant au clown.

- Mais qu'est-ce que t'as toi ? Tu viens faire ton malin, toi aussi ?!

Sirius leva le menton avec l'air d'avoir compris quelque chose et se tourna vers James avec un large sourire.

- Cette réponse me suffit amplement.

James explosa de rire. Quelques moldus se détournèrent en ricanant, amplifiant la colère absurde du clown.

- Si dans cinq secondes vous n'avez pas dégagé, hurla-t-il, je vous explose le crâne !

- Ouh, tu es terrifiant, railla James.

- Bande de... bande de PD !

- Aïe, elle fait mal, celle-là, reprit Sirius en adoptant une mimique douloureuse.

Le clown, certainement conscient de se faire passer pour le dernier des abrutis, se prit la tête entre les mains et se tourna vers son groupe d'amis.

- MAIS JE RÊVE ! QU'EST-CE QU'ON ATTEND POUR LEUR DÉFONCER LA TRONCHE ?

- Ah mais c'est quand tu veux, répliqua Sirius en insistant sur ses mots, avec l'air de répondre à une invitation pour le thé.

Il n'en fallut pas plus au clown pour réagir. Il avança de quelques pas et colla son front contre celui de Sirius, qui serrait les mâchoires, mais arrivait encore à le regarder avec un rictus mauvais. James choisit ce moment pour exploser de rire. Ce qui se passe ensuite fut très rapide, mais Beth n'en perdit pas une miette.

James se jeta littéralement sur le clown et fendit l'air avec son poing, terminant sa course sur la mâchoire du moldu. Quelques instants à peine s'en suivrent dans un silence lourd. Quelques instants seulement. Après, la foule se déchaîna. Les uns se jetèrent sur les garçons de Poudlard tandis que d'autres essayaient de calmer le jeu, mais en employant la force, ce qui ne fit que transformer le tout en une masse informe de barbarie. Parce que pour Beth, se battre avec les poings et les pieds, ce n'était ni plus ni moins que de la barbarie moyenâgeuse. Elle était d'ailleurs étonnée que les garçons de Gryffondor arrivent à y survivre, et avec de la technique, qui plus est.

Sirius enfonça par exemple son coude dans l'estomac d'un type, et se jeta comme un bélier sur un autre. Deux moldus avaient attrapé James et un troisième le frappa au visage, mais Remus se jeta sur eux, épaule en avant, et les fit tous tombés. Beth n'arrivait pas à voir où se trouvait Peter. Visiblement, il était écrasé en dessous, car Sirius plongea dans la cohue et ressortit un Pettigrow encore entier par le col de sa robe. Il s'occupa ensuite de ramasser James et Remus, mais avant d'y parvenir, il se prit un coup de poing au visage. Celui qui avait frappé Sirius ne connaissait pas encore son erreur. Surpris sur le fait par James, ce dernier perdit encore un niveau de contrôle de lui-même et se jeta sur lui comme une furie.

Beth regarda autour d'elle. Le bruit ambiant était tout à fait assourdissant. Les filles s'étaient écartées et hurlaient sur le garçon avec qui elles tenaient comme si elles assistaient à un match de Quidditch particulièrement violent. Dans la rue, d'autres moldus arrivaient en courant pour mieux voir la scène, et la musique gueulante du bar rythmait le tout avec envergure.

Beth serra les poings dans ses poches. Elle commençait elle aussi à perdre son sang froid. L'idée rassurante de départ, de constater que les garçons ne se feraient pas attraper par le ministère en usant de la magie, commençait à se faire oublier. Voir des moldus s'en prendre à des personnes de son école la mettait hors d'elle. Ils étaient certes à Gryffondor et avaient cherché la bagarre, mais ils appartenaient à Poudlard, nom d'un vampire !

Et par-dessus tout, la transformation de James Potter l'estomaquait. Jamais Beth ne l'aurait cru capable de perdre autant son sang-froid. C'en était presque effrayant. Elle ne se serait jamais attendue à ce qu'il devienne une véritable furie. Son visage était rouge de colère et il attrapait frénétiquement tout ce qui lui tombait sous la main pour le rouer de coups. Et puis tout à coup, il attrapa au col le type avec qui il s'était battu verbalement, le clown. James prit de l'élan en se renversant un peu en arrière, et lui donna un coup de tête qui aurait pu assommer dignement un éléphant. Le clown hurla de douleur en se tenant le visage. Du sang coulait sur son menton et ses vêtements avec la même intensité que si on avait ouvert un robinet.

- IL M'A PÉTÉ LE NEZ !

Un silence lourd s'en suivit. Tout le monde s'immobilisa, mais ce n'était pas à cause du moldu. Au loin, on entendait une drôle de sirène déchirer la nuit. Deux secondes plus tard, l'essaim de guêpes que composaient les participants à la bataille se dispersa sans beaucoup de logique. Ils se bousculaient entre eux et, au lieu de partir le plus loin possible - Beth ne comprenait d'ailleurs pas ce qu'il se passait - ils s'empêchaient eux-même de courir.

- Les poulets ! FUYEZ !

La sorcière fut bientôt bousculée par la foule apeurée. Ballotée dans tous les sens était une image qui convenait mieux. Elle essayait, en vain, de s'abriter contre le mur du bar, lorsqu'une main attrapa tout à coup la sienne et l'arracha aux moldus. Sirius était revenu la chercher.

- Il vaut mieux courir, lança-t-il en souriant.

Sa lèvre inférieur était en sang. Mais Beth lui obéit et, au pas de course, ils rejoignirent les autres maraudeurs.

- Qu'est-ce qu'il se passe ? lança Remus avec un air perdu en se précipitant à leur suite.

- La police moldue ! répondit Sirius comme si c'était un cadeau de Noël.

Ils imitèrent les autres jeunes et s'éloignèrent du son des sirènes et de la musique du bar. Il prirent quelques angles, tournèrent dans des ruelles, perdirent de vue les moldus et après dix minutes de course à pied, finirent par s'arrêter dans une rue pour reprendre leur souffle. Les garçons s'étranglaient de rire.

- La meilleure... haleta Sirius. La meilleure soirée de toute ma vie...

Beth se tourna vers James. Il s'était adossé contre la vitrine d'un magasin plongé dans le noir. Il avait un magnifique coquart sous l'oeil gauche, une belle bosse au front, quelques larges griffes sur la joue et lorsqu'il ouvrit la bouche pour sourire, Beth vit que ses dents étaient recouvertes de sang.

- Il m'avait bien cherché, l'autre crétin peinturluré...

Il cracha du sang à terre et la Serpentard poussa une exclamation dédaigneuse. Autant de crétinerie la dépassait. La surprise et la peur disparaissaient et, petit à petit, la colère monta en elle. Dans les premiers moments, elle essaya de ne pas la montrer. Ils avaient tout de même pris la peine de l'inviter dans leur excursion pour lui changer les idées. Mais l'effort devenait de plus en plus compliqué, et James glissa sur elle un regard interrogateur.

- C'est sûr, dit-il en reprenant son souffle, que ça doit être bien différent des soirées chiantes à Serpentard !

Beth soutint son regard et adopta un air qui lui montrait combien ses paroles la touchait peu.

- Il y avait d'autres façons de répliquer à ces âneries, Potter.

- Non, il n'y en avait qu'une seule, et elle est très simple, répliqua James comme s'il parlait à quelqu'un d'arriéré. Moldu prendre moi pour morceau de rosbif pourri, alors moi lui faire avaler ça sans ménagement !

Sirius, assis sur une marche de perron d'une porte, ne put s'empêcher de rire en secouant la tête. Beth, piquée au vif, reporta son attention sur James.

- Tout ce que tu prouves aux autres en agissant de la sorte, c'est que tu as été ridicule. Peut-être même plus que l'autre imbécile de moldu !

James fit mine d'être un peu touché.

- Si j'avais su... soupira-t-il en reposant sa tête contre la vitre, les yeux fermés.

Ne comptant pas lui faire le plaisir de le questionner pour en savoir plus, Beth croisa les bras et regarda la rue où ils se trouvaient. Tous les magasins, et il semblait qu'il n'y avait que ça dans cette avenue, étaient fermés. La route immense était éclairée, mais quasiment personne ne s'y trouvait. Seuls quelques taxis moldus noirs rompaient le silence de la nuit en passant à vive allure. La sorcière ne savaient absolument pas où ils se trouvaient. Certainement étaient-ils perdus... Pourtant, elle aurait tout donné pour rentrer à Poudlard et retrouver son lit bien chaud dans la minute même. Mais ils avaient cette stupide marque sur eux, et n'avaient même pas encore appris à transplaner... L'air devenait de plus en plus humide et le froid lui rongeait les jambes et le bout des doigts. Elle frissonna.

- Allons, lança tout à coup Remus en adoptant un air sympathique, vous n'allez pas vous faire la tête...

Sirius renifla d'un air dédaigneux et regarda sa montre.

- Lunard a raison. Et il est même pas encore minuit...

- On devrait peut-être rentrer, observa Beth, mais personne ne lui fit écho.

- Est-ce que quelqu'un sait où on est ? lança Peter.

Il n'obtint lui non plus aucune réponse, mais James se redressa et entreprit de traverser la route. Un par un, les autres maraudeurs l'imitèrent, et, dernier de la file, Sirius invita Beth à les rejoindre avec un léger mouvement de tête. La Serpentard finit par obéir en soupirant.

Ils traversèrent un passage piéton, mains dans les poches, longèrent quelques bâtiments, et à l'angle de la rue, découvrirent un parc qui avait l'air plutôt immense. Mais ses larges grilles rouges étaient fermées, comme le découvrit James en essayant de les repousser. Il se tourna alors vers Sirius.

- Après toi, Patmol...

Beth crut que Sirius allait faire de la magie et s'apprêta à intervenir, mais elle le vit à la place sortir de sa poche un canif rouge. Il déplia l'une des parties d'un geste machinal, s'accroupit devant la serrure de la grille et y inséra consciencieusement la lame. Deux secondes plus tard, il y eut un léger déclic et Sirius repoussa le montant.

- Qui m'aime me suive !

Beth regarda les maraudeurs marcher fièrement de l'autre côté. Elle finit par les suivre d'un pas incertain. Si la grille était fermée à clef, c'était certainement qu'il y avait une raison. Et s'ils se faisaient attraper par les moldus ? Elle prit soin de refermer le portail derrière elle et regarda la rue londonienne qu'ils venaient de quitter. Tout était désert. Elle se tourna ensuite vers le parc. La nuit était assez claire pour leur montrer un chemin de cailloux qui serpentait en bordure d'un très grand étang. Quelques plantes vivaces et quelques saules pleureurs y plongeaient parfois leurs feuilles d'un air nonchalant. De l'autre côté du chemin, une immensité de gazon parfaitement tondu était clairsemée de plants de fleurs, d'arbres épais et gigantesques, et de bancs en fer forgé. Les garçons marchèrent ainsi quelques minutes en chahutant parfois. Beth avait pris soin de ne pas trop boire et s'en félicitait, car la sensation laissée par sa légère ivresse lui permit de porter un regard émerveillé sur les plantes qui les entouraient et sur les chauve-souris qui passaient au-dessus de leurs têtes.

Comme elle gardait le visage levé vers les étoiles, elle ne vit pas tout de suite que les garçons s'étaient arrêtés. James était en train de s'approcher du bord du lac. Il attrapa une immense pierre, poussa un cri de rage, et envoya sa prise voler à l'eau, produisant un extraordinaire et profond "plouf" qui hypnotisa les autres. Seul Sirius s'éloignait vers Beth. Il attrapa la fille par les épaules et s'écarta un peu plus avec elle.

- Tu devrais y aller mollo avec James, glissa-t-il à voix basse. Je sais que son comportement a franchi des limites mais... Il a ce côté en lui, cette colère qu'il n'arrive pas toujours à maîtriser.

- Depuis six ans, nous sommes dans la même école et je ne l'ai jamais vu comme ça, avoua Beth en regardant James s'en prendre à d'autres pierres sous le regard stoïque - et sûrement blasé - de Remus et Peter.

- Je sais, il peut aller très loin. Son père est d'une générosité et d'une intelligence inégalable, mais il est un peu comme ça, lui aussi... Tu sais, James m'a expliqué les raisons qui l'ont poussé à s'en prendre au moldu. Tu veux les connaître ?

- Vas-y, explique-moi, l'encouragea Beth d'un air contrit.

Sirius s'éclaircit la gorge et pesa ses mots.

- Après qu'il t'ait retrouvée dans la rue et que tu sois retournée au bar, l'autre clown s'est moqué gentiment de toi avant de... avant de demander à James ce qu'il fallait faire, pour, je cite : "qu'elle me montre ses belles miches". Si j'avais su ça avant... ajouta Sirius en contractant ses mâchoires avant de secouer la tête. Il a aussi dit avoir déjà fait ce qu'il fallait pour que tu planes un peu. Après ça, il a continué sur des idées beaucoup plus vulgaires dont je t'épargnerai les mots, juste pour t'éviter de vomir instantanément. En résumé, James s'est battu pour ton honneur.

Le cœur de Beth se gonflait peu à peu. Elle se tourna vers James qui venait de lancer une énième pierre à l'eau. Elle se sentait extrêmement reconnaissante, et en même temps, tout à fait minable de l'avoir ridiculisé. Elle baissa les yeux à terre pour ne pas montrer son envie de pleurer. Sirius la relâcha, et quand elle fut certaine d'avoir reprit maîtrise d'elle-même, elle s'avança vers James qui s'en prenait cette fois-ci à un banc public, et, tandis qu'il l'arrachait de la terre, Beth l'arrêta en posant une main sur son avant-bras.

- Quoi ? fit James avec des petits yeux en se tournant vers elle. Tu as peur que je réveille la population de canards ?

Beth ne fit pas attention à ses paroles et le prit dans ses bras en le serrant quelques secondes.

- Merci, lui glissa-t-elle en le relâchant.

James, avec ses multiples contusions, éraflures et bosses, arborait déjà un drôle d'air. L'attitude niaise qu'il prit le rendit parfaitement comique à regarder, et Beth sourit.

- Et excuse-moi pour tout à l'heure, ajouta-t-elle.

James ferma les yeux et les rouvrit comme pour être sûr qu'il ne rêvait pas, puis il se tourna vers ses amis.

- J'ai été enlacé par une Serpentard !

Beth étouffa un rire et le poussa un peu du bras, et Sirius s'approcha d'eux en souriant.

- J'étais là avant, lança-t-il d'un air suffisant en jaugeant son ami.

James secoua la tête de gauche à droite comme s'il voulait se réveiller, et puis il finit par regarder Beth.

- Tu n'es peut-être pas si chiante que je l'imaginais.

- Détrompe-toi, répliqua Beth en croisant les bras. Sache que toutes les filles sont chiantes ! Mais ce soir, c'est toi qui es à l'honneur...

Elle se tourna vers le banc en bois près d'eux et le montra d'une main.

- Allez, fais-toi plaisir.

James s'esclaffa. Avec l'aide de Sirius, il arracha l'objet public de la terre - non sans difficulté - et l'envoya voler dans ce lac gigantesque planté au milieu de ce parc immense de la capitale moldue. Le bruit qu'il fit en heurtant l'eau aurait suffi à réveiller un bataillon entier de trolls. Sans compter sur l'aide des cris de guerre que poussèrent les garçons ensuite. Le blanc flotta quelques secondes à la surface, puis finit par couler lentement en laissant échapper quelques bulles, et dans le même temps, Beth comprit enfin que les quatre garçons qui l'accompagnaient ce soir avaient beaucoup plus d'humanité que ce qu'elle avait imaginé...

Après une petite danse de la victoire, Sirius se tourna vers Beth avec un grand et magnifique sourire. Le regard de la sorcière glissa jusqu'à son écusson Gryffondor, et elle se rappela soudain d'une chose.

- Est-ce que vous voulez savoir ce qu'entendait le clown par "planer un peu" ?

Elle s'approcha de la robe de Sirius et glissa une main dans sa poche poitrine, pour en ressortir le joint offert par le moldu déguisé en fantôme. Elle l'exhiba devant les autres en le secouant un peu.

- Ceci, chers petits, n'est pas une cigarette ordinaire.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda Remus en fronçant les sourcils.

- Je n'en ai aucune idée, admit Beth. Oh si, l'autre a utilisé un mot... Marie quelque chose ?

- Marijuana ? s'exclama aussitôt Sirius.

Il prit des mains de Beth le précieux objet comme elle acquiesçait vivement, et le regarda avec un air parfaitement intéressé à la lumière du clair de lune. Puis il glissa lentement les yeux sur les autres, et d'un air un peu désespéré demanda :

- Est-ce que quelqu'un aurait du feu sur lui ?


Playlist du chapitre :

All Cats Are Grey - The Cure : watch?v=Oh4tN-sX0-k

You've Got Me Wrapped Around Your Little Finger - Beth Rowley : watch?v=IYyUOG5qbdQ

Stairway to Heaven - Led Zeppelin : watch?v=BcL-4xQYA