Quand Maestro lui rendit sa liberté, le Docteur crut d'abord à un nouveau piège. Mais l'être le poussa vers le Tardis et insista qu'un accord était un accord.
« Où est Rose? Je ne pars pas sans elle. »
Maestro sourit.
« Je ne plaisante pas. » lança froidement le Docteur.
« Elle a choisi de rester.»
Il ne le croyait pas.
« Elle est en train de répéter pour ce soir. Vous pouvez aller la voir, mais c'est inutile de vous faire des idées. Elle est à moi, maintenant. »
« On va voir pour combien de temps. » grinça le Seigneur du temps.
Maestro le laissa partir avec un nouveau sourire qui laissa de marbre son ex-prisonnier.
Après avoir bousculé le gardien qui refusait de le laisser passer (vive les papiers psychiques), le Docteur pénétra dans la salle de spectacle.
En plein jour, l'ambiance perdait de sa magie. Les musiciens étaient en vêtement ordinaires, le directeur mâchouillait un cigare en étalant sa bedaine dans la troisième rangée de siège, les ménagères travaillaient à dépoussiérer tous les coins et à nettoyer les loges et les balcons. Sur scène, les artistes portaient une partie de leur costume et jouaient avec les accessoires, mais autrement, portaient leurs habits de tous les jours.
Le Docteur chercha impatiemment Rose depuis le fond de la salle. Une tête blonde apparaissait et disparaissait derrière une grosse dame qui donnait des ordres sur les déplacements et ne cessait de parler au sujet du Rossignol sur un ton enfantin. Le chef d'orchestre tapota son lutrin de sa baguette et la mélodie reprit. Le Docteur fit un pas vers la scène, puis se figea à nouveau, pétrifié par la voix de Rose.
L'hésitation qu'il avait devinée un moment plus tôt avait complètement disparu, laissant la place à une Carmen éblouissante qui remplissait la salle avec l'Habanera. Quand les chœurs appuyèrent son « Prends garde à toi », le Docteur flancha. Maestro avait transformé sa compagne en une cantatrice éblouissante qui avait trouvé sa place sur scène. Son attitude enjôleuse, sa démarche empreinte de sensualité et sa voix chaude avec un accent latin avaient fait disparaître Rose Tyler pour faire surgir le Rossignol.
Il se rapprocha difficilement, ému par cette facette d'elle qu'il découvrait. Sa compassion et sa sensibilité étaient amplifiés et canalisées vers la salle, donnant une impression de proximité. Il aurait pu jurer qu'elle ne chantait que pour lui, qu'elle se trouvait tout près et caressait son visage avec ce foulard rouge que les hommes essayaient de capturer, comme une promesse de son amour. Elle était pieds nus et une longue jupe multicolore suivait et magnifiait le moindre de ses mouvements.
Le Docteur se sentit ridicule : un moment, il eut envie de capturer ce foulard et d'enlacer cette femme, non parce qu'il s'agissait de Rose, mais parce qu'il était séduit par elle. Il se demanda quelle part de cette fascinante créature relevait du maître ou de sa marionnette et si Maestro savait quelle force il avait déchaîné sur les scènes françaises. Il ne pourrait la tenir prisonnière de cet opéra : elle serait invitée partout pour se produire, elle se verrait offrir des ponts d'or et probablement la liberté.
« Et si je t'aime, prends garde à toi! » termina abruptement Rose en déchirant le foulard rouge, comme elle l'aurait fait du cœur de l'homme qui la courtisait et en se dirigeant d'un pas décidé vers les coulisses.
« C'était très bien, mon petit. » félicita le chef d'orchestre pendant que les musiciens tapotaient leur lutrin avec leur archet ou le bout de leurs doigts pour manifester leur accord.
Le Docteur se sentait fondre : elle était extraordinaire. Carmen n'était pas un rôle facile à chanter, mais cette voix était… cette voix était… impossible.
Oui, impossible.
Parce qu'elle était le cadeau empoisonné de Maestro.
Est-ce qu'elle pourrait refuser de jouer la marionnette ou serait-elle déjà trop attachée à ce talent pour s'en défaire? Certainement, avec son intelligence, Rose avait prévu de… Rose refuserait de… Elle ne se serait pas laissée corrompre par la richesse ou la gloire, ce n'était pas son genre. Mais Rose… Rose était fascinante et il ne savait plus avec certitude s'il…
Le directeur fit signe avec son cigare de poursuivre et s'installa plus confortablement dans son siège. Rose inspira, hocha la tête et la répétition continua. Le Docteur parvint à détacher son regard d'elle et s'approcha du directeur en ouvrant l'étui des papiers psychiques.
« Bonjour, John Smith, inspecteur des… »
« Taisez-vous et écoutez. » ordonna le directeur en l'obligeant à s'asseoir. « On ne gâche pas une répétition quand cette petite est là. »
« Ce n'est qu'une répétition. » avança le Docteur, qui avait le plus grand mal à résister à l'appel de cette sirène blonde.
« Oui, mais on a eu chaud. Cette fille a disparu pendant trois jours et, à son retour, elle était tellement malade que toute la ville s'inquiétait déjà des spectacles que le Rossignol devrait manquer. Personne ne voulait la remplacer - peur de se faire huer par le public - puis les rumeurs ont couru qu'elle refusait de chanter. Pour toujours! Je vous dis pas les complications! Vous êtes là de la part de mon banquier? Ou c'est pour avoir une interview? En tout cas, oubliez les billets gratuits. Ça fait longtemps qu'ils ont disparu, revendu trois fois plus cher que les originaux! »
« Elle a disparu? »
« Où vous étiez, mon vieux? 'Le Rossignol envolé', 'L'oiseau a pris la clé des champs', 'Les profits de l'Opéra s'envolent avec leur cantatrice vedette' et tous les autres titres des journaux. Dieu merci, la petite est revenue. »
« Elle a dit où elle était allée? »
« Pas à moi. Elle a promis qu'elle ne quitterait pas mon théâtre désormais »
« C'est une promesse étrange. Si on lui offre un cachet meilleur ou un rôle… Je ne veux pas dire que vos conditions ne sont pas avantages, mais il est rare qu'un interprète reste au même endroit toute sa vie. » dit rapidement le Docteur.
« Chut… c'est mon moment préféré…. »
Le directeur éteignit son cigare et se pencha, les coudes sur les genoux, le menton bien calé dans les paumes. Le Docteur haussa un sourcil et, malheureusement, jeta un œil (puis les deux) vers la scène où Carmen dansait pour séduire le soldat qui l'avait enchaînée. Il frémit et manqua se lever pour défaire lui-même ses liens. Le directeur gloussa doucement et le maintint sur son siège de sa poigne vigoureuse : « Elle fait toujours cet effet-là. »
Carmen - Rose, c'est Rose! - chantait et les paroles sortaient aussi merveilleusement que pour l'Habanera, mais son corps, son corps exprimait…
« Je ne savais pas que Carmen devait bouger ainsi… » dit plaintivement le Docteur en essayant d'oublier l'inconfort soudain d'un pantalon un peu trop serré.
À vrai dire, aucune des versions de Carmen qu'il avait vues n'impliquaient un tel déploiement de beauté, de souplesse, de… de… séduction. Les gestes n'étaient pas si explicites, mais… mais… Carmen… Rose… C'était Rose! Le directeur soupira quand la danse se termina et que Carmen fut libérée.
« Si c'était une chose possible, je dirais que cette fille est capable de nous enfoncer l'émotion dans le cœur comme on fait gave les oies pour le foie gras. »
Encore un coup de Maestro devina le Docteur. Ou… peut-être pas. Est-ce que les petits gestes de Rose n'avaient pas, et depuis longtemps, le pouvoir de le charmer? Maintenant, si ce don était mis au service du corps et du cœur d'une artiste et volontairement projeté sur un public…
Deux heures s'écoulèrent encore et ni le directeur ni le Docteur n'échangèrent une parole de plus, se contentant de soupirs, de grognements d'approbation et de reniflements discrets. Chaque fois que le metteur en scène interrompait Rose, le directeur pianotait sur le bras du fauteuil jusqu'à ce qu'elle recommence à chanter. Et finalement…
« C'était parfait, vraiment. Refaites ça ce soir et tout va bien se passer. Merde à tous! »
Le Docteur en profita pour rejoindre Rose, du moins essaya : la cantatrice était suivie d'une demi-douzaine de personnes qui l'empêchèrent de se trouver à moins de quatre mètres d'elle.
« Elle a besoin de se reposer. » disait l'une.
« Elle doit manger légèrement. » faisait l'autre.
« Laissez-la respirer et prendre un bain. » grognait une troisième.
« Laissez-la surtout tranquille! » trancha un petit homme en les repoussant.
On lui fit de la place et il avança en tâtonnant avec une canne. Il s'arrêta brusquement à côté du Docteur, inspira deux fois et dit doucement : « Veuillez me suivre, monsieur. »
Le Docteur suivit l'aveugle dans les combles, dans une petite chambre qui servait également de bureau.
« Votre odeur est très particulière, monsieur. J'espère que c'est bien à un monsieur que je m'adresse? »
Le petit homme préparait tranquillement du thé.
« Oui. »
« À la bonne heure. Pas d'eau de Cologne, pas de parfum médicinal, rien du tout et pourtant… hummmm, peut-être une faible odeur de fruit… Je n'arrive pas à trouver lequel. Curieux, mais pas désagréable en tout cas. Je sais que vous ne faites pas partie de la population de l'opéra. Vous ne me connaissez pas et vous vous demandez pourquoi je voulais vous parler. C'est à propos de mon ancienne élève. »
« Rose? »
« J'avais donc raison. » dit-il avec douceur. « Vous la connaissez.»
« Peut-être. »
« Oh, mon cher ami, vous mentez très mal. Votre souffle s'est altéré sur la dernière syllabe, rongeant le e muet et le r tout à la fois. On ne badine pas avec un professeur de chant à l'oreille fine. Et votre 'Rose' roulait sur votre langue avec beaucoup de tendresse pour un pur inconnu. Quelqu'un qui aurait été sous son charme… bon passons.» Il sourit pour adoucir son commentaire et déposa une tasse devant le Docteur. « Vous la connaissez depuis longtemps? »
« Des années. Nous… nous voyageons ensemble. »
« Vous la connaissez bien? »
« C'est… nous sommes très proches. »
« Pas comme mari et femme, je suppose. Non, elle ne m'a pas dit qu'elle était mariée, mais dans son état… Aaaaaah, vous êtes son ami, oui, oui, j'aurais dû deviner. Où étiez-vous depuis six mois? »
« SIX MOIS? »
La culpabilité et la colère l'enflammèrent. Maestro l'avait maintenu dans cet état durant SIX MOIX? Et tout ce temps, Rose…
« À quelques jours près, nous avons trouvé notre splendide Rossignol il y a six mois. J'ai pris sur moi de lui donner une éducation après l'avoir entendue fredonner pendant qu'elle dansait. Avant ça… j'aurais pu jurer qu'elle vivait dans les nuages. Elle se rappelle parfaitement tout ce qui concerne le chant et la musique, mais impossible pour elle de la faire parler de sa famille ou de son histoire. C'est un vrai mystère. Par exemple, je découvre qu'elle a grandi à Londres, mais elle n'a pas la moindre trace d'accent anglais. Elle parle de Verdi comme un des grands compositeurs de l'histoire et je suis d'accord avec elle, si ce n'est qu'elle sous-entend qu'il est mort! Je sais bien que le bonhomme est vieux, mais pas encore mort! Ou bien elle dit qu'il n'y a pas deux heures entre Londres et Barcelona et, quand je lui mentionne, elle sursaute et m'explique qu'il s'agit simplement d'une farce. Parfois, j'ai l'impression qu'elle est tombée de son nuage… et qu'un coup de vent suffirait à l'emporter à nouveau. »
Il ne savait pas à quel point il avait raison, songea le Docteur.
« Et il y autre chose. Je soupçonnais que vous êtes lié à elle simplement parce que… parce qu'il y a cette sensation électrique, comme si un éclair était tombé à quelques pas de moi, et que ça se produit chaque fois que je la croise. Et encore quand je suis passé près de vous tout à l'heure. Vous n'avez pas la même odeur qu'elle, mais il y a quelque chose chez vous… »
L'aveugle tendit les doigts vers son visage et examina les traits du Seigneur du temps.
« Vous plus jeune que je le pensais. »
« Tout est relatif comme dirait Einstein. »
Maître Pierre gardait ses mains posées sur le visage du Docteur : « Si vous êtes son ami, il faut me promettre une chose. Dans son intérêt à elle. Si elle ne veut pas partir avec vous, il faudra l'accepter. C'est une grande artiste, la meilleure que j'ai entendue dans toute mon existence. Si vous l'aimez, il faut accepter qu'elle ait sa propre voie. Vous ne pouvez pas gâcher son talent en la traînant sur les routes pour votre seul plaisir. Sa place est sur scène. »
Les traits du Docteur se tendirent, ce que ne manqua pas de sentir Maître Pierre, qui insista : « Il faut penser uniquement à son bonheur et à son talent. »
Il avait été prêt à se sacrifier maintes fois pour elle. Est-ce qu'il serait capable de la laisser dans un Paris du passé si elle le désirait? Est-ce qu'il serait capable de la voir quitter le Tardis? D'assister à son bonheur au prix du sien?
S'il lui parlait et qu'elle lui disait clairement qu'elle choisissait la musique de Maestro avec tout ce que ça impliquait plutôt que les dangers qu'il lui faisait courir en voyageant à bord du Tardis…
« Je le ferai. Pour elle. »
« La dernière représentation de Carmen a lieu ce soir. J'organiserai une rencontre avec elle après le spectacle. »
