Un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité, un optimiste voit l'opportunité dans chaque difficulté.
Je venais juste de finir mon thé lorsqu'Emerson rentra du site. Il monta bruyamment les escaliers quatre à quatre et vint tout droit jusqu'à la chambre. Il m'interrogea à peine la porte ouverte :
— Alors ? S'écria-t-il.
— Avez-vous passé une bonne journée, mon chéri ? Dis-je en tapotant délicatement la liasse de mes papiers posés sur la table.
— Epouvantable, grommela-t-il. Mais il semble ce n'ait pas été votre cas, ma chère. Je vois que vous êtes parvenue à vos fins — ce petit sourire satisfait que vous arborez est très significatif. Bien, daigneriez-vous maintenant me faire part de ce que…
— Essaieriez-vous d'être sarcastique, Emerson ? Demandai-je en badinant.
— Bon Dieu, Peabody, hurla-t-il, le visage empourpré.
— Très bien, dis-je, ne vous énervez pas. J'ai effectivement reçu quelques réponses intéressantes. Puisque vous êtes si impatient, allez donc chercher Cyrus et Ramsès pour je n'aie pas à me répéter. Nous devons tenir un conseil de guerre.
— Cette chambre n'est guère adaptée à un tel usage, rétorqua Emerson en s'approchant de moi en deux grandes enjambées. Je vais vous descendre jusqu'au salon. Avez-vous tout ce qu'il vous faut ?
J'opinai et lui tendis les bras. En paroles, Emerson peut parfois se montrer brutal, mais il me souleva délicatement et descendit l'escalier avec précaution. Je frottai mon nez contre son cou en gloussant.
— Tenez-vous bien, Peabody, dit-il — mais je vis bien qu'il souriait.
Peu après, dûment convoqués, Cyrus et Ramsès nous rejoignaient. Cyrus avait pris le temps de se changer mais Ramsès s'était contenté d'une rapide toilette. Des gouttelettes d'eau brillaient encore dans ses cheveux sombres et je vis qu'il restait de la poussière sur le col de sa chemise. Je leur proposai une tasse de thé, mais Emerson m'interrompit avec un grognement furieux :
— Cela suffit, Peabody. Vous le faites exprès ou quoi ?
Je pris donc la liasse que j'avais emportée et me lançai dans mon exposé sans plus tergiverser. Connaissant Emerson — l'archéologie était sa priorité — j'abordai en premier lieu le problème de Miss Badern.
Je dus parfois élever la voix — Emerson, suffoqué d'indignation, tenta de m'interrompre pendant que je détaillais les tentatives malheureuses de la dame pour trouver une âme sœur à laquelle se dévouer — mais, dès que je prononçai le mot magique « mastaba », j'obtins sa pleine attention jusqu'à la fin de mon compte-rendu. J'avais la gorge un peu sèche lorsque j'en terminai mais j'étais assez satisfaite de mon effet. Tous me dévisageaient les yeux ronds. Il y eut un bref moment de silence horrifié.
— Crénom, dit enfin Emerson.
— Mon vieux, je suis bien d'accord, admit Cyrus qui semblait estomaqué. Dites, Amelia, vous êtes certaine qu'elle a dit — et fait — tout cela ? Cette brave dame n'a pas exactement le physique d'une espionne de haut vol, vous savez.
— Voilà bien une réflexion masculine, Cyrus, protestai-je. Miss Badern a un aspect un peu sévère et elle n'est plus de première jeunesse, c'est exact, mais elle a un teint magnifique, de beaux yeux bleus et…
— Amelia, cria Emerson. Je vous en prie, taisez-vous. Je me moque des amours contrariées de cette vieille toquée, je veux simplement que vous me répétiez ce qu'elle sait de ce mastaba.
J'eus beau décortiquer mes fiches, Emerson finit par admettre que l'infirmière ne savait rien de plus — et je refusai formellement qu'il aille en personne lui poser d'autres questions.
Très agité, Emerson se leva et alla poser sur la table, en l'étalant, le relevé détaillé de Kom es Sultan (établi sans nul doute par Mr Ackroyd) tandis que Ramsès s'éclipsait discrètement pour obéir à un ordre muet de son père. Il revint peu après, rapportant plusieurs documents et tous trois se penchèrent sur le plan, commentant à voix haute les différents secteurs du site en fonction d'une codification spécifique mêlant chiffres et lettres. Immobilisée sur mon canapé, je les écoutais distraitement en regardant se mouvoir la belle stature d'Emerson. Après un moment, Cyrus revint s'asseoir à mes côtés.
— Amelia, dit-il d'une voix contrite, je vous prie de m'excuser pour ma remarque stupide de tout à l'heure. Cette brute a utilisé cette pauvre femme d'une bien horrible manière, j'en suis parfaitement conscient, mais avouez qu'elle s'est malgré tout montrée d'une crédulité insensée.
— Mon cher ami, j'en conviens, dis-je. Il n'est pas si aisé pour une femme naïve de reconnaître les pièges tendus par de vils suborneurs. Je crains que Miss Badern ne soit d'un romantisme incurable.
— C'est curieux qu'il ait utilisé la fibre nationaliste, dit Cyrus. Comment y a-t-il pensé ?
— Vous autres Américains ne ressentez peut-être pas la crise de Fachoda comme nous le faisons, aussi bien du côté britannique que Français, dis-je en m'enflammant, mais je vous assure que les journaux de nos deux pays se déchaînent depuis plusieurs semaines à ce sujet.
— Ne me cherchez pas querelle, dit Cyrus en levant les mains, je vous crois sur parole. Que va faire maintenant mon vieil ami Emerson ?
— Il va chercher le mastaba qui a provoqué tant de problèmes, bien entendu, affirmai-je. Si Mr Williams n'y a passé qu'une seule journée, tout ne devrait pas…
— Comme d'habitude, Peabody, vous sautez aux conclusions, dit Emerson d'un ton hargneux — je compris qu'il avait écouté notre conversation. Je vous rappelle qu'Amelineau avait déjà ouvert ce mastaba depuis plusieurs jours avant que Williams ne s'en mêle — Grrr — et qu'il l'a également refermé avant son retour en France, avec Beresford sans doute, sinon, nous l'aurions trouvé dès notre arrivée.
— Il y avait un mastaba ouvert le premier jour, dis-je.
— Je le sais bien, ma chère, rétorqua Emerson outré. Me croyez-vous sénile ? Il n'y en a d'ailleurs aucune trace dans le fichier annexe de Miss Badern.
— C'est normal, dis-je, pourquoi aurait-elle continué à copier les carnets de M. Amelineau après la mort de Mr Edwards ?
— Mr Williams, Mère, souligna calmement Ramsès.
— Oui, oui. Mais d'un autre côté, c'est ennuyeux. Combien de mastabas manquent donc dans ces fichiers ? Demandai-je.
— Ils étaient vides et ce sinistre individu devait s'impatienter, grommela Emerson. Il en ouvrait parfois deux ou trois à la fois. Mais je crois que nous avons délimité une zone à peu près cohérente.
— Vous cherchez un mastaba bien particulier, n'est-ce pas ? Dis-je en le regardant. Et ce depuis le premier jour. C'est pour cela que vous avez finalement accepté de venir à Abydos. Je sentais bien que vous maniganciez quelque chose, Emerson. Pourquoi ne pas l'avoir dit ?
— Ce n'était qu'une intuition, Peabody, répondit-il en sortant sa pipe de sa poche. Je ne voulais pas…
Emerson s'interrompit et prit tout son temps pour remplir de tabac son malodorant tuyau, mais je ne le quittai pas des yeux. Aussi, il finit par continuer, les yeux étrécis par la réflexion :
— Il reste plusieurs tombes royales à découvrir dans les vallées thébaines, dit-il lentement, comme à contrecœur. Il manque certains pharaons — Thoutmosis IV, Horemheb, Smenkhkarê ou Toutankhamon — mais aussi des fils de Ramsès II ou encore des reines dont Néfertari, Tetisheri ou Aménardis, entre autres… Je pense depuis longtemps qu'une des momies de la cache royale de Deir el Bahari pourrait être celle de la reine Tetisheri. Bien qu'elle ait vécu jusqu'à soixante-dix ans, on connaît peu de choses de sa vie en dehors d'un fragment de papyrus mentionnant une donation faite en son nom en Basse-Égypte. Il y a plusieurs années, j'ai souhaité travailler à Abydos — avec Walter — mais cela ne s'était pas fait. C'est l'un des rares sites que je ne connaissais guère en Égypte, aussi quand Maspero me l'a offert — hum — l'occasion m'a paru intéressante.
— Pour découvrir des informations sur Tetisheri ? Demandai-je.
— Oui, admit Emerson, pourquoi pas ? Son petit-fils, le pharaon Ahmosis — qui expulsa définitivement les Hyksôs d'Égypte — lui a rendu hommage au sein de son propre complexe funéraire dans la nécropole d'Abydos. Dans sa chapelle, il y a une stèle où il lui fait offrande. Le texte indique qu'elle possédait un cénotaphe à Abydos — qui n'a pas encore été localisé — ainsi qu'une tombe à Thèbes. Mais personne ne sait où elle se trouve.
— Et vous espériez que le cénotaphe de Tetisheri vous donnerait des indications, dis-je. Je comprends. Mais vous ne pouvez pas être certain que le mastaba de Mr Williams est celui que vous recherchez, Emerson.
— Qu'importe, Peabody, ricana mon époux en haussant les épaules. Retrouver ce qu'a voulu cacher ce bâtard ferait un changement agréable avec les ibis momifiés, n'est-ce pas ? Dès demain, je referme le cimetière d'animaux et je recommence à excaver tout le secteur que nous avons déterminé sur le plan.
Emerson vibrait d'anticipation. Je reconnaissais bien là les symptômes d'une poussée de fièvre égyptologique et je souffrais déjà d'une certaine frustration — et même d'une frustration certaine — à l'idée de ne pas pouvoir participer à sa quête.
— Damnée cheville, m'écriai-je en levant le poing au ciel.
— Amelia, se récria Cyrus, très choqué.
— Peabody, dit en même temps Emerson mais il riait de mon éclat. Je comprends votre dépit, ma chère, je suis vraiment navré. Je n'ai d'ailleurs plus revu Anubis depuis qu'il a provoqué votre chute. Il doit se terrer pour éviter mon courroux.
— Voyons, Emerson, dis-je, on ne peut tenir un chat responsable de ses actions. Ces animaux sont dénués de tout sens moral.
— Bastet n'aurait jamais agi ainsi, remarqua Ramsès en levant ses épais sourcils de la plus irritante façon.
— Anubis n'y est pour rien, dis-je pour apaiser Emerson dont les yeux lançaient déjà des éclairs du plus seyant effet. Après tout, il souffre du même mal que Miss Badern : Lui aussi a du mal à convaincre son âme sœur de partager sa flamme.
Cette affirmation quelque peu osée fut comme un pavé jeté dans la mare. Une certaine agitation s'ensuivit et Emerson se laissa aller à pousser de violentes imprécations. Une fois le tapage apaisé, je jugeai opportun de changer de sujet.
— Je vous ai d'abord rapporté ma discussion avec Miss Badern, dis-je en haussant la voix pour me faire entendre, mais j'ai récolté d'autres informations intéressantes.
— Amelia, vous me surprendrez toujours, dit Cyrus en souriant. Je croyais que vous aviez passé toute la journée dans votre chambre.
— Elle agit comme une araignée dans sa toile, grommela Emerson. Á l'affut, en attendant que les proies viennent s'y engluer.
— C'est une métaphore assez horrible Emerson, protestai-je.
— Humph, dit-il sans se compromettre.
— L'une des proies fut Gargery, dis-je d'un ton menaçant.
— Vraiment ? Ironisa Emerson. Et il vous a dévoilé sans doute le menu de notre prochain dîner.
— Non, dis-je sans même relever cette pitoyable tentative d'humour, mais il m'a signalé que Mr Lemon arpentait la nuit les ponts du bateau qui les a amenés d'Angleterre tandis qu'on le croyait dans sa cabine.
J'avais un peu exagéré, certes, mais je dois avouer que le résultat obtenu fut tout à fait satisfaisant. Ils se mirent à parler tous en même temps — sauf Cyrus qui, trop bien élevé pour interrompre autrui, ouvrait et fermait la bouche en silence comme un poisson-chat.
— Crénom, cria Emerson.
— Com… commença Ramsès. En êtes-vous certaine, Mère ?
— Je ne vois pas comment j'aurais pu le vérifier moi-même, dis-je posément, mais c'est ce que Gargery affirme.
— Bah, grogna Emerson. Ce vieux fou a voulu se rendre intéressant,
— Le mal de mer est souvent considéré comme une tare, dit Cyrus. Mr Lemon a pu sortir la nuit pour ne rencontrer personne.
— Ou plutôt l'inverse, pour rencontrer quelqu'un, ricana Emerson. Vous êtes d'une naïveté consternante, Vandergelt. Ce bellâtre a dû trouver…
— Emerson, m'écriai-je en regardant Ramsès d'un air entendu.
Le père, qui avait oublié l'âge de son fils, eut la décence de paraître gêné.
— Je n'ai jamais croisé Mr Lemon en train d'arpenter le pont la nuit, dit Ramsès en me retournant un regard impavide. Mais bien entendu cela ne signifie pas qu'il ne l'ait pas fait. Simplement, je ne crois pas que Gargery soit lui-même si souvent sorti le soir, Mère, sauf éventuellement pour…— hum — se pencher par dessus le bastingage.
— Répugnant, grogna Emerson.
Ne désirant pas m'étendre sur la question, je changeai à nouveau l'orientation de la conversation.
— Gargery prétend aussi que Mr Beresford ne possédait pas d'arme mais que M. Amelineau en avait une.
— Et comment le saurait-il ? Demanda Emerson d'un ton sarcastique. Il n'a jamais rencontré ni l'un ni l'autre.
— C'est la femme du cuisinier — Faroudja, je crois — qui le lui a dit, expliquai-je. Elle s'occupe du ménage dans les chambres.
— Des ragots domestiques ? Vraiment, Peabody. Hum, continua Emerson les sourcils froncés. C'est un point intéressant, certes, mais je ne vois pas où est le problème. Ce maudit Français n'a pas pu tuer Beresford puisqu'il était déjà reparti — j'avoue que c'est un bon alibi — mais l'autre avait pu lui voler son arme avant son départ. Etait-ce un Mauser ?
— Faroudja n'est pas particulièrement une spécialiste des armes, Emerson, dis-je. Elle n'en sait rien, et Gargery non plus. (Je ne crus pas utile de préciser que j'avais complètement oublié de poser la question.)
— Oui, évidemment, dit Emerson en agitant une main impatiente. Bon, qu'importe. Cela pouvait être un Mauser. C'est une arme que l'on se procure facilement.
— J'ai aussi eu la visite de Mr Lemon ce matin, continuai-je. Il m'a remis, conformément à vos ordres, trois aquarelles pour illustrer ma légende d'Osiris. J'ai oublié de les descendre mais elles sont assez intéressantes.
— Ça, il est doué, s'écria Cyrus très enthousiaste. Ces tableaux qu'il nous a montrés l'autre jour étaient remarquables.
— Il a aussi fait de bons croquis sur le site, admit Emerson, mais il souffre toujours de la chaleur et doit la plupart du temps travailler sous votre abri de toile, Peabody. Du coup, c'est Ackroyd qui nous accompagne le plus souvent.
— Que fait Mr Lemon alors ? Demanda Cyrus.
— Il a peint plusieurs des stèles qui se trouvaient dans les entrepôts, dit Ramsès. En fait, il prend les croquis sur place, mais il préfère ensuite terminer les peintures dans sa chambre.
— C'est une petite nature, grommela Emerson, mais j'avoue que son travail est correct.
— Tout cela ne nous fait guère avancer au sujet des meurtres, dis-je d'un ton chagrin.
— Des meurtres ? Releva Emerson avec véhémence. Mais enfin Peabody, c'est une obsession. Si vous en croyez la vi…— hum — d'après Miss Badern, Williams est bel et bien mort d'une insolation et Beresford avait même le motif de se suicider.
— Mais Mr Court a bien été assassiné, n'est-ce pas ? Dis-je. Voyons, Emerson, ne vous énervez pas. Je sais que son décès ne nous concerne pas et je vous assure que je ne compte pas aller interroger tous les malandrins de Louxor…
— Vous m'en voyez fort soulagé, ricana Emerson.
— Vous me faites perdre le fil de ce que…— Ah, oui. Je veux bien admettre que la mort de Mr Williams soit accidentelle, mais il reste des questions au sujet de celle de Mr Beresford. S'il s'agit d'un suicide, pourquoi n'a-t-il pas laissé de lettre ? Quel fut le rôle joué par Mr Court ? Et enfin où est passé le pistolet ?
— Vos questions se répondent d'elles-mêmes, ma chère, dit Emerson d'un air suffisant. Ce bâtard de Court — pour une raison inconnue — a cru que Beresford savait quelque chose au sujet de son trafic avec Williams. Ce qui était peut-être bien le cas, d'ailleurs. Bref, il l'a tué puis, la nuit même, il a volé ce qui restait dans les entrepôts — ou du moins dans l'armoire — et il a remporté l'arme. C'est une sordide petite histoire qui n'a pas le moindre intérêt. Par contre, au sujet du mastaba, Ramsès, je veux absolument que dès demain…
Le repas du soir fut assez morne. Miss Badern s'était excusée, Emerson ne voulut parler que de son excavation du lendemain, mais ni Mr Ackroyd, ni son beau-frère ne participèrent à la conversation. Je remarquai que Mr Ackroyd semblait fatigué. Il avait le teint creusé, les yeux caves. La jeune Miss Ackroyd s'ennuyait avec affectation — sans que personne ne s'y intéresse. Par contre, elle arborait une mine éclatante et ses yeux, sous ses cils baissés, semblaient vifs et alertes. Elle mangeait de bon appétit. Quant à Ramsès, il dévorait tout en suivant attentivement le discours véhément de son père, se contentant d'émettre un grognement de temps à autre, entre deux bouchées. Cyrus était parfaitement naturel, posant quelques questions pleines de bon sens et acceptant les réponses péremptoires d'Emerson avec son équanimité habituelle.
Au milieu de la matinée du lendemain, je me sentis de fort méchante humeur. Je regrettais de ne pas avoir demandé à Emerson de me descendre dans la salle commune avant son départ. Ma chambre commençait à ressembler à une prison.
Vu que je n'avais rien d'autre à faire, je passai à nouveau en revue les fiches que j'avais établies la veille. Même si ces spéculations ne me menaient nulle part, au moins elles faisaient passer le temps.
Á mon avis, les hypothèses avancées par Emerson n'expliquaient pas tout et ne justifiaient en aucun cas l'abandon de notre enquête. Ce n'étaient que des possibilités, pas des certitudes, et j'étais sûre qu'Emerson n'aurait pas tenté de m'en convaincre s'il n'avait été obsédé par la nouvelle orientation de ses fouilles. Je comprenais qu'il n'ait pas voulu manquer cette chance de retrouver son mastaba. Quant à moi, immobilisée ici, il fallait bien que je m'occupe différemment.
Si je voulais bien admettre que Mr Williams — ou bien était-ce Edwards ?— était mort naturellement, il ne restait plus qu'à élucider le décès de Mr Beresford. Avait-il été tué à cause du mastaba — comme le prétendait Emerson ? Avait-il été tué par ce même individu qui avait usé d'une fausse identité et pillé impunément nos entrepôts ? Il me semblait difficile de croire que ce pauvre Mr Beresford ait eu plus d'un ennemi à ses trousses (bien que cela nous soit déjà arrivé). J'avais beau réfléchir, je n'arrivais pas à imaginer de motif cohérent susceptible d'expliquer tous les événements.
Cependant, une nouvelle et stimulante idée m'était venue à l'esprit la veille en entendant l'étonnante révélation de Gargery. Se pourrait-il que Mr Lemon dissimule un secret ? Par son comportement, c'était un parfait 'homme du monde', mais j'avais déjà rencontré de tels hommes qui étaient également des criminels — ne serait-ce que cette même année, les deux jeunes lieutenants du maître du Crime, René d'Arcy et Charles Holly. Je grimaçai et secouai la tête, je ne voulais pas penser à Sethos, à sa mort absurde, ni au vide que je continuais à ressentir.
Cet homme m'avait aimée, il avait donné sa vie pour moi, et son geste rachetait — du moins à mes yeux — son passé criminel. Qui pouvait savoir ce qui avait poussé un tel homme sur cette pente fatale ? Une enfance difficile ? Une déception amère ? Je ne le saurais jamais…
La matinée s'écoula. J'étais préparée à une longue et ennuyeuse solitude. Le bruit qui me tira de mon semi-engourdissement était si inattendu et bizarre que je tressaillis et en perdis presque l'équilibre. C'était une sorte de toux rauque — et elle provenait de dessous le lit.
Je poussai un cri étranglé et cherchai une arme des yeux. Je n'en avais aucune sous la main. Ma ceinture d'ustensiles qui contenait mon petit pistolet et un couteau était hors de portée. Même mon ombrelle était appuyée contre le mur, à plusieurs pas. Je n'avais pas encore essayé de poser le pied à terre mais je savais que je le ferais si le danger se précisait. Je me raidis.
Une tête féline se montra alors, sortant de sous le lit. Anubis fit le dos rond et crachota une boule de poils, puis il se faufila jusqu'à la fenêtre d'où il sauta et disparut. Je poussai un soupir et me détendis.
Cette interruption m'avait remis en tête un autre point que j'avais pensé vérifier, et j'attendis avec impatience la venue de Gargery.
Il apparut à l'heure du déjeuner, avec mon plateau, et je lui demandai de remonter lui-même le chercher. Je ne tenais pas à manger mes plats froids. Lorsqu'il revint, je lui donnai quelques instructions précises. Il se montra très flatté de sa mission et s'éclipsa en arborant une mine de conspirateur.
A ma demande, il m'envoya Faroudja qui frappa peu après à la porte. Je n'avais pas encore eu l'occasion de parler à cette femme souriante, un peu lourde, au bon visage aimable et doux. Elle n'était pas voilée et s'exprimait dans un anglais un peu lent, mais compréhensible. Sans se faire prier, elle m'informa qu'elle et son mari, Omar — et leur petit-fils Rafik — étaient employés depuis plusieurs saisons par M. Amelineau. Ils s'occupaient de la cuisine et du service à table — bien que Gargery, depuis notre arrivée, ait supplanté Faroudja dans cette tâche, ce dont elle ne se plaignait pas — et aussi du ménage. Pour cela, elle employait quelques aides supplémentaires quand le besoin s'en faisait sentir mais en général elle était seule en charge. Je lui posai quelques questions auxquelles elle répondit volontiers, puis je la laissai repartir.
Je repris ensuite ma liste des « Questions sans réponses ».
Curieusement, plusieurs mots s'agitaient dans ma tête, créant des associations qui semblaient pourtant dénuées de sens : « Lettre/chantage — chambre/nuit — toux/arme — cousin/coussin… »
Lettre/chantage ? Il y avait effectivement plusieurs lettres en suspens dans cette affaire. D'abord, l'étrange message anonyme que je n'arrivais pas encore à situer. Qui nous l'avait envoyé ? « Vous ne trouverez rien » affirmait le mystérieux inconnu. Qui pouvait ainsi savoir ce qu'Emerson avait en tête avant de partir à Abydos alors que je n'en savais rien moi-même ? « Ce sera le seul avertissement. Sinon malheur à vous. » Si aucun autre avis n'avait suivi, nous n'avions pas davantage subi de dommage personnel — sauf le vol de nos antiquités, éventuellement. J'avais oublié cette lettre anonyme depuis le Caire.
Ensuite, il y avait la lettre que Mr Beresford avait écrite à sa cousine, Mrs Ackroyd. Pourquoi avoir ainsi repris contact au bout de vingt années ? D'après ce que j'en savais, l'homme était dépressif et s'adonnait à la boisson. Peut-être n'était-ce qu'une nostalgie née des brumes de l'alcool ? Y avait-il eu aussi tentative de chantage ? Mais sur quoi aurait-il bien pu porter après si longtemps ? D'un autre côté, peut-être Mr Beresford avait-il simplement appris la récente maladie de sa cousine — je ne voyais pas comment — mais il aurait pu lui écrire pour s'inquiéter d'elle. Y avait-il eu d'autres contacts entre eux ? Je n'avais aucun moyen de l'apprendre.
Enfin, la dernière lettre en cause était celle que Miss Badern avait dit avoir brûlé. Ce pli qui venait d'Angleterre pour Mr Beresford ne datait de quelques semaines puisque Mr Williams était déjà mort. Peut-être était-ce sans importance, un simple mot des Ackroyd pour annoncer leur arrivée. Il faudrait que je pose la question à Mr Ackroyd.
Chambre/nuit ? Je souriais devant l'absurdité de cette association. C'était sans doute mon immobilisation forcée qui me l'avait imposée. Quoi que… Il avait plusieurs fois été question de chambres durant cette enquête. Emerson avait refusé d'accorder la moindre importance à ce détail, mais il me turlupinait toujours. Quant à la nuit ? A part quelques réveils inopinés dus à des cris étranges, rien ne…— Ah, il y avait eu le mystérieux promeneur que Miss Badern avait entendu… Et également les promenades de Mr Lemon sur le bateau. S'agissait-il d'une affaire de cœur comme Emerson l'avait grossièrement suggéré ? Je ne le pensais pas. Une telle intrigue impliquait des préliminaires que le jeune homme n'avait pas eu le temps de… Un horrible soupçon me vint alors mais je refusai de m'y attarder. Je n'aimais pas cette fille mais il serait injuste de la suspecter d'une telle infamie à partir d'une sortie nocturne inexpliquée. De plus, elle souhaitait épouser son duc et Ramsès avait évoqué le côté conservateur de cette ancienne famille. Le moindre soupçon de scandale enlèverait à cette mijaurée toute chance de réussir un tel mariage. Non, Miss Ackroyd était trop avisée et calculatrice pour se risquer dans une intrigue aussi immorale.
Je m'étonnais un peu d'user envers cette fille de termes aussi sévères. Emerson avait sans doute raison de me reprocher un a priori contre elle. Par ailleurs, comment m'assurer de la réalité de ce projet de mariage ? Ramsès avait précisé que rien d'officiel n'était décidé — donc aucune annonce parue dans la presse. Miss Ackroyd en avait parlé à Miss Badern comme d'une chose assurée, évoquant même sa future vie de duchesse. Les jeunes personnes prennent parfois leurs désirs pour des réalités. Je m'étais déjà interrogée sur le montant réel de sa dot — une question qu'il serait difficile de poser.
Toux/arme ? Au sujet du Mauser, j'avais bien entendu de nombreuses questions mais aucune possibilité d'y répondre. Je ne savais pas d'où il venait (il pouvait avoir appartenu à M. Amelineau) ni comment il avait disparu (il pouvait avoir été emporté par Mr Court.) Aucun d'eux ne pouvait plus confirmer mes soupçons. Par contre, la toux étouffée d'Anubis sous mon lit m'avait remis en mémoire une phrase de Miss Badern à laquelle je n'avais pas accordé une attention particulière sur le coup. Elle avait entendu Howard Carter saluer Mr Beresford, avait-elle dit, puis le grincement de la porte (suite au départ d'Howard) — puis il y avait eu une sorte de toux étouffée et à nouveau le grincement de la porte. Miss Badern avait tout naturellement cru que Mr Beresford venait de remonter. Mais vu que Mr Beresford était resté au salon, le second grincement correspondait donc… au passage de l'assassin. Je me redressai sur mon fauteuil, soudain électrisée. Enfin. J'avais la preuve formelle qu'il ne s'agissait pas d'un suicide. Mais je soupirai, toute euphorie envolée. J'entendais déjà les arguments sarcastiques d'Emerson contrant ma théorie. Il prétendrait que Miss Badern se trompait, ou qu'Howard était revenu sur ses pas, etc. Bien, voyons plutôt cette toux étouffée. Vu que personne n'avait entendu le coup de feu — ce qui continuait à me paraître suspect — celui-ci avait pu être volontairement assourdi. Je me souvenais que Miss Badern avait marmonné quelque chose au sujet des « coussins du canapé ». Un suicidé n'y aurait certainement pas songé, pas plus qu'il n'aurait ensuite pu dissimuler le coussin troué et sali de poudre. Ah. Mais où était passé ce coussin ? C'est la question que j'avais posée à Gargery — qui m'avait promis de le chercher — et également à Faroudja — qui m'avait signalé que seule la chambre de Mr Lemon ne contenait plus qu'un seul coussin (au lieu de deux), mais qu'elle ne se rappelait plus depuis quand. C'était très intéressant.
Cousin/coussin ? Le coussin revenait, bien entendu. Et Mr Lemon se trouvait être aussi le cousin de Mr Beresford. Si la lettre de Mr Beresford — et sa tentative de chantage — avait poussé Mrs Ackroyd à se suicider, le frère de la victime n'avait-il pas un excellent motif à vouloir se venger ? Restait à le prouver…
J'avais (bien entendu) eu raison au sujet du scepticisme d'Emerson. Á son retour, il m'écouta d'une oreille plus que distraite tout en faisant une toilette bruyante — et en répandant toute l'eau autour de la cuvette. Entre deux gargouillements, il voulut me détailler le moindre grain de sable enlevé sur le site. Je finis par hausser le ton, et lui asséner en accéléré un résumé succinct de mes conclusions de la journée.
— Crénom, hurla-t-il à peine eussè-je terminé. Vous recommencez. (Il gonfla le torse en prenant une grande inspiration — ce qui fit sauter deux boutons de sa chemise — puis il se rua vers moi et me serra dans ses bras.) Ma chérie, s'excusa-t-il, je sais que vous vous ennuyez et que vous aimeriez revenir avec nous. Pourquoi ne pas le faire dès après-demain ? Je vous porterai jusqu'à un petit âne, et ensuite, sur place, vous resteriez assise sur un pliant sous l'auvent. Qu'en pensez-vous ?
— C'est aussi ce que j'allai vous proposer, Emerson, dis-je un peu pincée. Je ne comptais pas rester dans cette chambre jusqu'à la fin du mois. Mais avez-vous entendu ce que je vous ai dit au sujet de Mr Lemon ?
— Oui, grand dieu, et je ne dois pas être le seul vu que vous avez hurlé à pleins poumons. Non, non, Peabody, dit-il en levant la main, c'est maintenant à vous de m'écouter. Même — et notez bien cette restriction — même si vous avez raison, je ne vois pas en quoi cela nous regarde. Si ce sal… hum — si un chantage de Beresford a réellement provoqué le suicide de cette pauvre femme, je comprends tout à fait la colère de Lemon ou d'Ackroyd. C'est une affaire de famille, nous ne pouvons rien prouver. Aussi pourquoi ne pas…
— Mais enfin, Emerson, coupai-je outrée, vous ne pouvez pas approuver un meurtre.
— Mais je n'approuve rien de tel, nom de Dieu, s'écria-t-il indigné. Je dis seulement que nous n'avons ni la possibilité ni le temps de vérifier vos élucubrations alors que…
Bien entendu, je ne pouvais laisser passer un tel langage, ni une telle accusation. J'exprimai avec véhémence mon point de vue et nous eûmes une petite discussion fort animée qui se conclut de façon tout à fait satisfaisante. Je me sentais beaucoup plus guillerette lorsqu'Emerson me descendit plus tard pour le thé. Cyrus et Ramsès se trouvaient déjà dans la salle commune.
— A propos, mon chéri, dis-je tandis qu'Emerson me déposait sur le canapé. Que s'est-il passé aujourd'hui sur le site ?
— Je vous l'ai déjà dit, Peabody, grommela Emerson, mais vous n'avez rien écouté. Humph. Nous avons commencé à excaver un mastaba — vide pour l'instant, mais ce n'est que le début.
— Il est si passionnant de commencer de telles fouilles, Amélia, s'écria Cyrus d'un ton enthousiaste. Personnellement, je préfère les tombes mais un mastaba peut contenir du matériel funéraire, n'est-ce pas ?
— Il ne nous appartiendrait pas, Vandergelt, grogna Emerson. Nous ne sommes que mandataires, et les Français possèdent toujours le firman de ce site.
— Ceci reste soumis à l'approbation de M. Maspero, dit Cyrus avec confiance.
— Nous avons découvert une structure de briques et le début d'un couloir, continua Emerson à mon intention. Cela correspond à la base d'une petite pyramide qui — vu sa taille — a probablement été élevée en hommage à un défunt de haut rang. Nous avons aussi retrouvé quelques fragments du pyramidion.
— Il est en calcaire, intervint Ramsès. En fait l'histoire géologique de l'Égypte pourrait se lire à travers les matériaux utilisés pour bâtir les monuments égyptiens — ou ceux des statues et autres sculptures.
— C'est exact, confirma Emerson en jetant un regard approbateur à son fils. Les pyramides sont faites en blocs venant de fossiles du nummulitique, la roche sédimentaire. Par contre l'obélisque de Louxor — le jumeau de celui que ces maudits Français ont volé à Paris — est taillé dans du granit, une roche magmatique.
— Voyons, Emerson, dis-je, vous savez très bien que cet obélisque a été offert aux Français par... — hum...
— Mehemet Ali, précisa Ramsès avec une esquisse de sourire.
— J'allais le dire, Ramsès. D'ailleurs, si je me souviens bien, l'émir leur avait même offert les deux obélisques, n'est-ce pas ?
— Ah! ricana Emerson. Parlons-en. Ils ont eu tant de mal à ramener le premier à Paris que le second est fort heureusement demeuré en place. Et j'espère bien qu'il y restera éternellement. Satanés mangeurs de grenouilles.
— Ce n'est pas un simple cure-dent à transporter, dit Cyrus en secouant la tête.
— Puisque nous parlons géologie, dis-je pour détourner l'attention d'Emerson de ce sujet brûlant, les crues du Nil et ses alluvions ont surtout formé de nombreux terrains fertiles. Et cela aussi date de bien longtemps. Saviez-vous, Cyrus, que d'éminents savants ne sont pas d'accord sur le fait que l'orge et le froment soient indigènes en Égypte ? Certains prétendent que ces plantes ont été importées de Mésopotamie au cours de la préhistoire.
— Vraiment, Amelia ? S'étonna Cyrus.
— En fait, dit Ramsès, les plus anciennes céréales connues en Égypte sont sans doute l'orge (iôt) et le froment amidonnier (bôti) car leurs noms sont écrits selon un très ancien procédé idéographique : L'orge avec trois grains et le froment avec un épi. Les céréales connues plus tard s'écrivent plutôt en caractères phonétiques. Oncle Walter prétend…
— Ah, grogna Emerson, je ne m'étonne pas que Walter se passionne pour ce genre de question. Je ne vois pas…
— Mais c'est intéressant, Emerson, protestai-je. Sur certains bas-reliefs de l'Ancien Empire, vous aviez signalé que la culture du lin était souvent associée à celle des céréales. Le tissu et le pain. On reconnaissait également la laitue, l'oignon, la pastèque et les concombres.
— Prenez un autre sandwich, Amélia, dit froidement Emerson. Je n'arrive pas à comprendre comment la conversation a pu ainsi s'égarer — et passer d'un mastaba à la culture des salades.
— Amélia, dit Cyrus qui s'étranglait de rire. Surtout ne changez jamais.
Les Ackroyd et Miss Badern arrivèrent ensemble sur ces entrefaites. L'infirmière avait le visage blafard, marbré de plaques rouges. Même Emerson fut ému d'une telle détresse. Il lui tendit gauchement une assiette de sandwichs — qu'elle refusa. Mr Ackroyd n'avait guère l'air plus vaillant. Après m'avoir saluée, il s'effondra dans un siège et regarda sa tasse de thé d'un air vague. Sans rien remarquer, Emerson recommença bien entendu à parler de son cher mastaba.
— La brique égyptienne commune, expliqua-t-il à Cyrus tandis que Ramsès faisait discrètement main basse sur l'assiette de sandwichs, n'était guère plus que du limon, mélangé avec un peu de sable et de paille hachée, puis façonné en tablettes oblongues dans des moules en bois dur avant de durcir au soleil. Quelques entrepreneurs soigneux les laissaient sécher pendant une semaine mais d'autres se contentaient de quelques heures d'exposition et les utilisaient encore humides. Ce n'est pas un matériau qui se conserve toujours bien.
— Il n'y aura pas de momies dans un mastaba, se plaignit Cyrus.
— Cela dépend, remarqua Emerson. Certains sont plus des tombes que de simples cénotaphes. La mort a toujours été l'idée fixe des anciens Égyptiens.
— Cette préoccupation, dis-je, trouve sa source dans une haute conception religieuse, celle de l'immortalité de l'âme.
— Crénom, Peabody, grogna Emerson mécontent.
— Voyons, admettez-le, dis-je. Conserver le corps après la mort, l'entourer de riches monuments, le mettre sous la protection des dieux à l'abri du sacrilège, n'était-ce pas accompli dans le but de rendre hommage à l'âme qui avait habité ce corps — pour jouir dans l'Au-delà des faveurs réservées aux justes ?
— Malgré tous les soins qu'ils prenaient pour embaumer leurs corps et garder le secret de leurs constructions, cela n'a guère réussi aux anciens Égyptiens, rétorqua Emerson l'air sombre. Leurs tombeaux ont été pillés depuis l'Antiquité.
Je retins Cyrus et Ramsès après le dîner pour leur rapporter mes soupçons concernant Mr Lemon. Je dois avouer que mon exposé ne rencontra pas un grand enthousiasme.
— Grotesque, grogna Emerson. Ce bâtard ne méritait rien d'autre.
— Voyons, Amelia, dit Cyrus en toussotant d'un air gêné. Vous ne pouvez accuser un homme sur de simples présomptions. De plus, je suis d'accord avec mon vieil ami, vous savez, parce que si Beresford s'est mal conduit, j'estime chevaleresque de la part de Lemon d'avoir vengé sa sœur. C'est une affaire d'honneur.
Mon Dieu, pensai-je, je n'avais pas prévu cela. Les hommes ont une si étroite définition de l'honneur qu'ils approuveraient les pires comportements dès que ce sentiment semble concerné. En réalité, Mr Lemon pouvait effectivement paraître le plus apte à venger la mort de sa sœur — dont l'époux était sans doute trop pusillanime pour tenir le rôle qui était nominalement le sien. Il était curieux qu'Emerson et Cyrus, si différents par le caractère et la nationalité, se retrouvent ainsi dans le même état d'esprit… et Ramsès le serait aussi, bien sûr. Les hommes se tiennent toujours les coudes.
— Mère, nous ne savons pas si c'est bien la lettre de Mr Beresford qui a provoqué la mort de sa cousine, dit mon fils. En fait, nous ne savons même pas si cet homme avait commis le moindre acte infamant — à part boire. Je doute fort qu'il soit possible si longtemps après…
— Vous soulevez un point intéressant dis-je en me remémorant un détail. D'après Gargery, la femme de chambre parle de Mr Beresford comme d'un pauvre monsieur, bien poli et bien gentil — même si elle reconnaît qu'il buvait trop et pleurait beaucoup.
— Ce n'est pas exactement le profil d'un maître chanteur, grommela Emerson les sourcils froncés — je savais qu'il trouvait ce comportement larmoyant indigne d'un Britannique.
— En fait, les domestiques sont bons juges de la vraie personnalité des hôtes d'une maison, dis-je d'un ton un peu acerbe. Ainsi Gargery considère Miss Ackroyd comme une vraie pimbêche. L'attitude envers le personnel est très significative. Cette brave Faroudja prétend que Mr Williams était odieux lorsqu'elle faisait le ménage dans sa chambre. Cette femme est d'une honnêteté scrupuleuse, et je comprends qu'elle en ait été blessée.
— N'est-ce pas Faroudja qui a informé Gargery que Beresford ne possédait pas d'arme ? Ricana Emerson. Honnête — mais fouineuse, non ?
— Elle travaille ici depuis plusieurs saisons, Emerson, protestai-je. Je vous rappelle que les domestiques sont souvent les mieux informés quant à ce qui se passe dans une maison.
— Quelle est cette histoire d'arme ? Demanda Cyrus.
— Beresford avait peut-être le vin triste, dis-je d'un ton appuyé, mais s'il s'est suicidé, je me demande où et comment il a trouvé une arme pour le faire. Faroudja prétend que Mr Amelineau en avait une, mais pas Mr Beresford, et même qu'il les craignait.
— Il a pu voler celle de son employeur, proposa Cyrus.
— Ah, triompha Emerson, Bravo, Vandergelt, puissamment raisonné. Hum — c'est bien ce que je crois aussi.
— Comme cette arme a disparu, dis-je, ces hypothèses restent invérifiables.
— Je ne vous le fais pas dire, ma chère.
J'étais plutôt fâchée contre Emerson lorsque nous remontâmes nous coucher. D'ordinaire, il appréciait autant que moi nos enquêtes et nous avions même, plusieurs années de suite, pris des enjeux sur nos suspects respectifs, en mettant leurs noms dans une enveloppe afin de vérifier le meilleur limier de nous deux. Je crois qu'Emerson réussissait à tricher aussi bien que moi parce que nos enveloppes donnaient toujours le même nom — une fois le coupable dûment démasqué.
Je ne comprenais donc pas pourquoi il refusait de s'impliquer dans les morts mystérieuses que nous avions rencontrées à Abydos. Etait-ce justement parce que nous ne les avions pas réellement rencontrées ? En réalité elles avaient eu lieu avant notre arrivée mais ce détail semblait pourtant mineur.
Sans mot dire, Emerson me porta jusqu'au lit où il fit ensuite semblant de s'endormir. Je continuai un moment à réfléchir, les yeux grands ouverts. Je n'avais eu aucune activité physique depuis plusieurs jours, et le sommeil me fuyait. J'étais bien décidée à retourner sur le site dès le surlendemain. De plus, je tenterai auparavant de m'exercer à poser le pied à terre afin de faire quelques pas dans ma chambre. Je remuai doucement les orteils, puis la cheville. Elle était encore douloureuse mais je pouvais la bouger. Ce signe encouragement me fit plaisir.
Alors que je commençais enfin à me détendre, j'entendis un frottement contre la porte, comme une sorte de raclement.
— Emerson, dis-je d'un ton pressant.
— Oui, murmura-t-il. J'ai entendu aussi. Ne bougez surtout pas.
Il se leva rapidement, sans le moindre bruit — Ah. Pensai-je. Je savais bien qu'il ne dormait pas. Sinon, il faut plusieurs minutes à Emerson pour être pleinement opérationnel lorsqu'il est réveillé en sursaut. Je l'entendis enfiler un pantalon, puis il ouvrit la porte d'un seul coup et se rua en avant pour agripper l'intrus par le collet. Pendant ce temps, j'allumai la lumière.
Horrifiés, nous contemplâmes tous deux celui qu'Emerson avait entraîné à bout de bras jusque dans la chambre.
— Nom de Dieu, s'écria mon époux.
Mon effarement était tel que je ne le repris même pas…
— Ramsès, dis-je enfin. Mais enfin, Emerson, voyons — lâchez-le.
— Mon garçon… bredouilla Emerson en ouvrant ses doigts crispés. Je suis désolé. J'espère que je ne vous ai pas… Rien de cassé ?
— Non, Père, répondit Ramsès en remettant sa chemise en place. D'ailleurs c'est à moi de m'excuser. Je croyais avoir entendu vos voix aussi je ne pensais pas que vous dormiez mais…— hum — il n'y avait pas de lumière. J'ai frappé doucement pour ne pas vous réveiller au cas où… Mais je savais que…
— Que se passe-t-il ? Demandai-je calmement tandis qu'Emerson s'empourprait.
La dernière fois que Ramsès avait surgi dans notre chambre en pleine nuit, il s'était caché sous notre lit. C'était il y a deux ans, alors que nous étions prisonniers dans l'oasis perdue où vivait Nefret. Ramsès avait je ne sais quel secret important à nous révéler — et je me souvenais de la folle colère d'Emerson devant cette intrusion incongrue à un moment délicat. Perdue dans mes réminiscences, j'avais un peu perdu le fil de la conversation.
— … aussi je l'ai déposée avant d'entrer, Père, disait Ramsès, parce que je connais bien votre — hum — rapidité à réagir. Je n'ai pas voulu prendre le risque de la faire tomber.
— De quel risque parlez-vous, Ramsès ? Demandai-je interloquée. Mais enfin, qu'avez-vous donc apporté qui justifie cette escapade en pleine nuit ?
— Chut, Peabody, s'écria Emerson d'une voix bien trop forte. Vous allez réveiller tout le monde.
Ramsès était retourné dans le couloir afin de ramasser quelque chose — une grande dalle de pierre, fort lourde apparemment. Il revint en la portant et Emerson claqua la porte derrière lui. Aidé par son père, Ramsès déposa soigneusement la stèle à terre, en l'appuyant contre le mur dans la flaque de lumière à côté du lit. Emerson vint s'accroupir devant elle. Je me penchai également pour mieux la voir, tout en remontant le drap contre mon cou. Il y eut un long silence.
La stèle était couverte de signes et de dessins délicatement gravés. Á son sommet se trouvaient deux représentations d'une reine d'Égypte assise sur son trône, coiffée de la couronne de vautour surmontée de deux grandes plumes, le roi lui rendait hommage. Dans la flamme frémissante de la bougie, les formes figées depuis tant d'années sur la pierre antique semblaient animées de vie.
— C'est Tetisheri, dit Emerson d'une voix enrouée par l'émotion. Le roi (Il suivait du doigt les hiéroglyphes en lissant délicatement leurs contours) lui dédie officiellement une pyramide et en donne la taille de l'enceinte en briques, soixante-dix mètres par quatre-vingt-dix.
— Serait-ce la pyramide dont vous avez retrouvé les ruines ? Demandai-je.
— Comment le saurais-je ? Marmonna Emerson. Je n'ai pas encore excavé la moindre trace de cette enceinte mais si elle existe… Bon Dieu, Ramsès. Où diable était cette stèle ? Pas dans les entrepôts, j'ai déjà vérifié. Où l'avez-vous trouvée ?
— Dans ma chambre, répondit calmement mon fils.
— Dans votre…
Emerson et moi avions crié en même temps, puis cessé de parler en même temps et nous regardions maintenant fixement le visage hiératique au rictus horripilant. Sur le visage encore juvénile de mon fils, je voyais se creuser des méplats qui le vieillissaient et lui donnaient l'air sardonique — mais peut-être n'était-ce qu'une illusion créée par les ombres mouvantes. Je songeai cependant à l'étrangler, et supposai qu'Emerson était soumis à la même tentation.
— Je n'arrivais pas à dormir, dit enfin Ramsès de sa voix traînante, aussi je repensai à ce que Mère nous a rapporté ce soir, et à cet homme dont j'occupe la chambre — Edward Williams. Je me suis demandé pourquoi il s'était emporté à l'irruption de Faroudja dans sa chambre. Avant de monter, je suis passé la voir dans la cuisine — Il sourit et ajouta : Je parle souvent avec son petit-fils, Rafik, depuis qu'il m'est presque tombé sur la tête, vous savez, et Omar m'offre volontiers quelque surplus de nourriture.
— Oui, oui, dit Emerson en agitant impatiemment les mains. Qu'ont-ils à voir avec la stèle ?
— Et bien, Faroudja s'étonne encore de cette folle colère de Williams. Il était toujours assez rude mais le dernier jour…
— Celui où il est revenu du site si malade ? Haletai-je.
— Oui, il s'est montré particulièrement odieux, presque violent. Bien entendu, il était déjà fébrile mais je me suis demandé s'il ne tentait pas aussi de dissimuler quelque chose qu'il n'aurait pas voulu qu'elle voie. Ce n'était pas sous le lit — parce que Faroudja l'aurait trouvé depuis. J'ai sondé rapidement le plancher et les murs, mais il n'y avait aucune cache. C'était tout bêtement dans l'armoire.
— Comment ? Éructa Emerson.
— Il n'avait pas pensé mourir si vite, vous savez, continua Ramsès. Il avait simplement mis la stèle en bas de l'armoire, en la protégeant par des sac de jute, puis il a posé dessus une autre planche qui la recouvrait. Il reste au fond de cette armoire une boite en bois, un vase ébréché et deux grosses pierres pour faire une tablette. Faroudja n'avait aucune raison de regarder dessous — et moi non plus jusqu'à ce soir.
— Bon Dieu, s'écria Emerson. Vous voulez dire qu'il n'y a rien d'autre ? Que nous ne saurons jamais d'où vient cette stèle ?
— Certainement du mastaba dont il se disait le découvreur, dis-je.
— Mais enfin, cria Emerson, il devrait y avoir d'autres objets, des offrandes, des… Crénom.
— Des objets comme ceux qui ont été apportés à Mohassib, dis-je en suivant son idée.
— Oui, Mère, dit Ramsès, mais pas tellement, en réalité. Selon ce qu'a rapporté Mr Vandergelt, Mohassib en attendait davantage, mais si d'autres objets avaient existé, c'est M. Amelineau qui les aurait trouvés dans le mastaba après la mort de son assistant.
— Et il n'aurait jamais quitté son site après une telle découverte, dis-je en hochant la tête.
Je connaissais bien la façon de fonctionner des archéologues. Tous prétendent travailler pour l'amour de la science mais en réalité, ils n'aiment rien tant qu'une découverte bien spectaculaire — pour se couvrir de gloire et faire enrager leurs confrères.
— L'origine des objets vendus par Mohassib n'est pas certaine, grommela Emerson. Ce satané voleur de Williams a pu piller les découvertes de ce benêt aveugle et trop confiant.
— Cela ne nous concerne pas, Emerson, dis-je. Si M. Amelineau a été berné, je ne pense pas qu'il le clamera sur les toits.
— La tombe de Tetisheri est à Thèbes, dit Emerson en se penchant sur la stèle. C'est désormais un fait acquis. Retrouver son cénotaphe serait certainement intéressant mais… Crénom, pensez à ce que doit contenir sa tombe.
— Elle a peut-être déjà été pillée, dis-je d'un ton prudent.
— Non, Peabody, rétorqua Emerson, les yeux brillants de fièvre archéologique. Sinon, d'autres objets au nom de la reine seraient arrivés jusqu'à nous. Hors il n'y en a eu aucun. Bon Dieu. Imaginez cela, une tombe royale inviolée…
— Vous pensiez que sa momie avait été déplacée dans la cache de Deir el Medina, rappelai-je.
— Presque inviolée, alors, grommela mon époux en me jetant un regard furieux. Ne soyez pas rabat-joie, Amelia.
— Il y a juste un problème, souligna Ramsès.
— Oui ? fit son père en fronçant les sourcils — et je me demandai pourquoi il ne traitait pas également son fils de rabat-joie.
— Celui qui a tué Court… commença Ramsès.
— Vous n'allez pas vous y mettre également ? S'emporta aussitôt Emerson. Je me contrefiche de la mort de ce satané voleur.
— Moi aussi, Père, dit calmement Ramsès, mais cet homme a rapporté à Louxor plusieurs objets intéressants en provenance d'Abydos. Tous les pilleurs de tombes et les revendeurs ont été alertés. L'ancien employeur de Court — celui qui l'aurait assassiné — a pu le faire parler. S'il était à la recherche de la tombe, je crains que vous ne soyez pas le seul sur la piste, Père.
— Bah, dit Emerson en redressant les épaules. Qu'ils y viennent ! Je n'ai jamais craint la difficulté ni la bagarre. De plus, ajouta-t-il en me coulant un regard entendu, notre adversaire le plus acharné ne sera plus en lice.
— Sethos ? Demanda Ramsès les sourcils relevés. Etait-ce donc lui qui vous aurait agressé à Amarna ces derniers mois ?
— Non, grommela Emerson. Ce serait trop simple si nous n'avions qu'un seul adversaire à nos trousses. Il s'agissait d'un nommé Vincey. Il est mort — et Sethos aussi. Je ne veux plus rien entendre de cette histoire.
J'étais d'accord avec Emerson. Je ne voulais plus penser à Amarna, ni détailler devant mon fils les circonstances exactes de ces évènements de triste mémoire. La mort de Sethos me laissait une amertume et un curieux sentiment d'inachevé que je ne souhaitais pas approfondir. Fort heureusement — et bien que ses yeux sombres se soient étrécis devant le laconisme de la réponse de son père — Ramsès eut le bon goût de ne pas insister.
Il était fort tard et, après nous avoir souhaité le bonsoir, Ramsès nous quitta. Emerson, toujours survolté, ne voulut pas se séparer de sa stèle — et je craignis un moment qu'il l'emportât jusque dans notre lit. Il finit par se recoucher et poussa un gros soupir dans le noir.
— C'est un garçon intelligent, Peabody, dit-il.
— Ramsès ? M'étonnai-je. Bien entendu. Je n'en ai jamais douté. Il a fait montre jadis d'un comportement excessivement insouciant.
— C'était il y a longtemps, dit Emerson. Il s'est parfaitement comporté cette année.
— Vous avez raison, dis-je. Peut-être que la pire période est passée. (Je l'espérais du fond du cœur.) Peut-être aussi que Nefret a eu une influence apaisante. Á ce propos, l'an prochain…
— L'heure est trop tardive pour évoquer l'an prochain, ma chérie, dit Emerson en se tournant vers moi.
Apparemment, l'heure n'était pas trop tardive pour d'autres activités, et je dois avouer qu'Emerson s'appliqua à m'en convaincre.
Cyrus fut extrêmement impressionné par la stèle le matin suivant. Je l'entendis plusieurs fois répéter : « Une tombe royale inviolée » avec une lueur passionnée dans les yeux. J'aurais aimé le mettre en garde contre une anticipation inutile qui risquait de lui causer une grande désillusion. Je savais qu'Emerson ne le laisserait jamais participer à une telle découverte — si tant est qu'elle ait lieu. Il avait accepté cette année la présence de Cyrus un peu à contrecœur — et ce uniquement parce qu'il avait conscience d'être redevable à notre vieil ami après la mésaventure que Cyrus avait rencontrée à cause de nous quand Sethos l'avait enfermé durant plusieurs semaines afin d'usurper son identité à mes côtés. De plus, Abydos n'était qu'un site provisoire où nous ne devions rester que peu de temps. Jamais Emerson ne partagerait un site dont il obtiendrait le firman pour une pleine saison — et même plusieurs s'il maintenait son projet d'une installation définitive.
Cyrus souhaitait par ailleurs engager sa propre équipe pour devenir archéologue à plein temps. Il travaillerait probablement à Louxor ou à Thèbes, non loin de la somptueuse demeure qu'il possédait à l'entrée de la Vallée des Rois, celle-là même où il avait entrepris de coûteux (et inutiles) travaux d'aménagement. C'était dans ce but que notre ami faisait auprès d'Emerson un apprentissage accéléré des méthodes les plus méticuleuses qui soient dans la profession qu'il envisageait. Emerson était l'archéologue le plus exigeant et le plus intègre de sa génération — et même de toutes les générations. J'estime être parfaitement objective en reconnaissant ses mérites.
De plus, je savais qu'Emerson espérait toujours que son frère et son épouse, ma douce amie Evelyn, se décideraient enfin à revenir avec nous travailler en Égypte les saisons à venir. Je ne partageais pas cet espoir. Le dernier enfant d'Evelyn (le sixième ?) était encore fort jeune et les dernières lettres de Nefret montraient que le bébé avait du mal à se remettre de l'épidémie de l'hiver. Evelyn était une mère trop dévouée pour laisser un si jeune enfant à la garde de sa domesticité, même fidèle. Á mon avis, elle ne serait pas disponible avant des années.
Afin de ne pas ternir son enthousiasme, je n'exprimai pas mes craintes devant Cyrus. Après tout, pensai-je, « Á chaque jour suffit sa peine ».
Emerson et Ramsès ayant disparu sitôt le petit-déjeuner avalé, j'écoutai Cyrus discourir gaiement en étant confortablement installée dans le canapé de la salle commune où je comptais passer la journée. J'avais pris ma chambre en aversion après ma claustration des derniers jours. J'espérais trouver davantage d'animation au rez-de-chaussée.
Peu après, Abdullah se présenta devant la porte. L'air compassé, il tendit deux bâtons de bois surmontés de triangles allongés dont le montant supérieur (et horizontal) était rembourré.
— Ce sont des béquilles que les hommes ont faites pour vous, dit Emerson qui le suivait. Elles vous aideront à marcher
Appuyée à son bras, je me levai — sur un pied, calai sous mes aisselles les bourrelets de cuir, plaçai mes mains dans le trapèze latéral et tentai quelques maladroits essais pour avancer. Mon équilibre était instable mais je compris que, avec un peu d'entrainement, je pourrais effectivement me déplacer seule — sans poser le pied à terre. Je remerciai chaleureusement Abdullah dont la figure brune et digne se fendit d'un grand sourire ravi.
— Vous allez pouvoir revenir avec nous sur le site, Sitt Hakim, dit-il en grimaçant de malice. Le Maître des Imprécations crie avec bien moins de plaisir quand vous n'êtes pas là.
— File, vieux gredin, gronda Emerson avec une claque amicale dans son dos. La Sitt Hakim nous accompagnera dès demain.
— Je m'exercerai aujourd'hui à utiliser ces curieux instruments, promis-je — tout en reprenant prudemment la position assise.
— Ramsès restera avec vous, dit Emerson en appuyant les béquilles contre le mur, à portée de ma main. Je veux qu'il prenne une transcription exacte de la stèle — vous savez comment il procède, en plaquant du papier fin contre la pierre et en noircissant les ombres correspondantes. J'ai également ordonné à Lemon de la peindre. Comme nous devrons la laisser en quittant Abydos, je veux absolument que nous en gardions une trace la plus fidèle possible. Ramsès, cria-t-il soudain.
— Oui, Père, répondit mon fils — qui était juste derrière lui.
— Où en êtes-vous de vos poteries ? Demanda Emerson.
— Quelles poteries ? Demandai-je interloquée.
— Je vous ai parlé du premier vase que j'ai terminé, dit mon fils en même temps, mais les autres restent incomplets, Père. Plusieurs inscriptions sont incompréhensibles. Il manque trop d'éléments.
— Dommage, dit Emerson en se triturant le menton, le front plissé. Je suis certain que nous aurions pu faire ici des découvertes intéressantes au sujet des premières dynasties. Nous manquons de temps. Je me demande…
— Emerson, dis-je fermement. Vous ne pouvez pas à la fois courir après la tombe de Tetisheri à Louxor et compléter les dynasties thinites à Abydos. Même vous, mon chéri, ne possédez pas un tel don d'ubiquité.
Je ne voulais pas qu'Emerson réfléchisse trop à ce qui pourrait encore être découvert à Abydos. Après ces quelques semaines sur place, je savais que ce ne serait jamais l'un de mes sites préférés en Égypte. Trop isolé, trop plat, et sans aucune pyramide digne de ce nom. Tandis que Louxor…
— Humph, grommela Emerson en interrompant net ma rêverie. Très bien, mon garçon, consacrez-vous dès lors uniquement à la stèle — et surveillez aussi ce que fera Lemon.
— Ah, soulignai-je avec ironie. Je croyais que vous trouviez mes soupçons à son égard complètement saugrenus.
— Je me contrefiche de ce qu'il a pu faire ou non avec Beresford, s'emporta Emerson. Je me préoccupe seulement d'archéologie, Peabody. Ce n'est qu'un néophyte et je ne veux pas qu'il abîme ma stèle.
Sur ces nobles paroles, Emerson s'en alla à grands pas et je l'entendis ensuite houspiller son équipe pour hâter le départ. Je vis également Mr Ackroyd traverser la cour pour rejoindre les ânes qui attendaient.
— Mr Ackroyd n'a pas déjeuné, dis-je d'un ton un peu soucieux. Il n'a pas l'air bien ces derniers temps. J'aurais sans doute dû m'en préoccuper.
— J'ai entendu Miss Badern s'en enquérir également, Mère, dit mon fils. Mr Ackroyd a prétendu n'avoir besoin de rien.
— L'Égypte ne réussit décidément pas à cette famille, dis-je. Le cousin se suicide, Mr Ackroyd dépérit, la fille s'ennuie et Mr Lemon supporte mal le soleil.
— Ils retourneront en Angleterre à la fin du mois, dit Ramsès.
— Sans doute, dis-je machinalement.
Ramsès s'éclipsa peu après et Gargery s'affaira à débarrasser la table. Il s'agita tant et si bien que je finis par lever les yeux pour le regarder attentivement.
— Auriez-vous un problème de gorge, Gargery ? Demandai-je.
— Non, madame, répondit-il vexé.
Je n'étais pas d'humeur à écouter ergoter mon maître d'hôtel. Je le savais contrarié de n'avoir pas encore réussi à retrouver ce que je lui avais réclamé. Je pensais qu'un des coussins du canapé — l'un de ces jolis tissages de l'artisanat local dont Miss Badern avait garni toutes les pièces de la maison — avait pu être utilisé pour étouffer le bruit du coup de feu le soir de la mort d'Anthony Beresford. Le coussin ainsi utilisé aurait dû être troué et brûlé et il n'était pas si facile ensuite de se débarrasser d'une telle preuve. La maison était isolée. Sauf pour se rendre sur le site, les occupants avaient peu de possibilités de sorties. Je pensais donc que le coussin pouvait avoir été caché quelque part, dans la maison ou les bâtiments annexes — mais ni Gargery, ni Faroudja n'avait encore réussi à le localiser.
Une fois Gargery parti, la matinée s'écoula lentement. Je continuai un moment à lire, puis déposai mon livre en réalisant que je ne parvenais pas à m'y intéresser réellement. Mes listes étaient restées dans ma chambre — d'ailleurs, je ne tenais pas tant que cela à les parcourir une nouvelle fois. Allais-je donc, dans quelques semaines, quitter Abydos sans avoir résolu les questions qui restaient en attente ? Jamais encore je n'avais échoué à résoudre une enquête. Pourtant, si aucun de mes suspects ne se manifestait, si Emerson ne se préoccupait que de son fichu mastaba, si cette maudite entorse me laissait clouée à un siège, j'aurais peu d'opportunités de poursuivre mes recherches.
Peu après, je vis passer Miss Ackroyd dans la cour. Elle se dirigeait d'un pas glissant vers les tamaris. Elle s'attarda quelques instants dans le recoin ombré pour cueillir quelques fleurs dans les corbeilles avant de revenir, les bras chargés, vers la porte qui menait à l'escalier des chambres. Je la hélai, elle ne détourna pas la tête. La fenêtre était ouverte, elle avait pourtant dû m'entendre. Pour ma part, j'entendis nettement le grincement de la porte en se refermant. D'autres sons me parvenaient : Les employés Égyptiens s'activaient du côté des écuries tout en bavardant, le jeune Rafik balayait mollement la cour et chantonnait le nez levé… Puis je vis passer Faroudja portant une brassée de draps à laver. Elle tourna à l'angle de la cuisine et disparut. Un poulet isolé et fort efflanqué picorait dans le sable devant l'entrée. Je me demandai ce qu'il faisait là— il avait dû échapper aux mains d'Omar pendant l'immolation de ses congénères pour notre déjeuner.
Je m'ennuyais. Je méditai un moment d'aller tenir compagnie à Ramsès dans les entrepôts. Mais aurait-il le temps de parler s'il était absorbé dans sa tâche ? Ce n'était pas certain.
Quand Miss Badern vint enfin s'enquérir de moi, je l'accueillis avec une chaleur inaccoutumée qui lui fit manifestement plaisir. Son visage était moins pâle, mais ses yeux battus indiquaient malgré tout une nuit écourtée. Je lui affirmai n'avoir besoin de rien, et elle ne s'attarda pas pour bavarder.
N'ayant pas d'autres occupations, je me levai prudemment après son départ en m'aidant de l'accoudoir afin de saisir les béquilles qu'Emerson avait laissées à ma portée. Je me sentis quelque peu maladroite en faisant mes premiers essais, l'épaule collée contre le mur, mais je réussis ensuite à m'avancer jusqu'à la table de la salle à manger. Ces engins étaient bien encombrants pensai-je. J'aurais préféré une simple canne mais je ne pouvais pas méconnaître la bonne volonté d'Abdullah. En clopinant, je revins lentement jusqu'à mon fauteuil. Avant de me rasseoir, j'essayai prudemment de poser le pied à terre. La douleur était supportable, mais je ne pouvais pas appuyer dessus. Avec un soupir, je me rassis lourdement et repris ma songerie.
Le déjeuner arriva juste avant que je ne meure d'ennui.
Une fois qu'elle m'eut installée à table, Miss Badern se montra plus diserte que le matin. Elle bavarda à Miss Ackroyd des fleurs que cette dernière venait si joliment d'arranger dans sa chambre. Mr Lemon et Ramsès avaient un entretien privé — du moins Ramsès parlait et Mr Lemon écoutait — au sujet d'un détail de la stèle et la manière de le rendre le plus fidèlement possible. Je me sentais ignorée Personne ne semblait faire attention à moi.
— M. Amelineau connaît-il M. de Morgan ? Demandai-je soudain en me penchant vers Miss Badern.
Vu que ma question détonait complètement dans la conversation, Miss Ackroyd s'interrompit avec un petit hoquet. Miss Badern me fixa avec des yeux ronds. Ramsès se tut également, avec un regard étonné.
— M. de Morgan ? Répéta la vieille demoiselle interloquée. Mais que… Et bien, M. de Morgan est plus jeune de quelques années que M. Amelineau, mais tous deux sont Français, n'est-ce pas ? Ils ont des amis communs et ont passé plusieurs saisons de fouilles ensemble — ici, à Abydos. Oui, Mrs Emerson, ils se connaissent fort bien.
— Pourquoi cette question, Mère ? Demanda Ramsès.
— Et bien, dis-je, je me suis souvenue qu'à Dahchoûr, M. de Morgan s'était montré très amical envers le soi-disant prince Kalenischeff... qui s'est ensuite avéré être un parfait vaurien. Je me demandais s'il avait d'autres relations aussi peu recommandables et ce qu'il en était de M. Amelineau. Après tout, la crise de Fachoda n'est peut-être pas le seul motif du départ précipité de ces Français.
Ramsès dut s'étouffer en avalant parce qu'il toussa à plusieurs reprises avant de pouvoir me répondre.
— Je crois cette présomption légèrement préconçue, Mère, dit-il enfin.
Aucun des autres convives ne proposa le moindre avis. Mr Lemon avait le regard vide et Miss Ackroyd reprit (de façon fort impertinente) sa conversation avec Miss Badern comme si mon intervention n'avait pas existé. L'infirmière évoqua complaisamment que l'un de ses aïeuls avait été baron. Bah, pensai-je, discourir avec de telles personnes manquait décidément de piquant. J'en regrettais presque mes plateaux solitaires au premier. J'attaquai rageusement le poulet coriace qui composait notre plat de viande. Le morceau dérapa et tomba sur le sol. Je dois dire que Bastet l'apprécia beaucoup.
Les autres s'évaporèrent à peine le déjeuner terminé. L'après-midi s'écoula avec la même lenteur que la matinée.
Vers trois heures, je fus surprise de voir revenir l'un de nos Égyptiens avec Mr Ackroyd. Je l'appelai en agitant le bras lorsqu'il traversa la cour. Il se dirigea vers moi. Je vis aussi que Ramsès sortait des entrepôts afin de nous rejoindre — il avait dû apercevoir Mr Ackroyd par sa propre fenêtre.
— Que se passe-t-il ? Demandai-je d'un ton inquiet. Où est Emerson ? Pourquoi rentrez-vous si tôt ?
— Bon après-midi, Mrs Emerson, dit-il d'une voix atone. Il ne s'est rien passé. Je suis vraiment désolé de vous avoir inquiétée. Le professeur est resté sur le site et m'a chargé de vous informer qu'il rentrerait tôt afin de prendre le thé en votre compagnie. Pour ma part, continua-t-il en rougissant légèrement, je ne me sentais pas très bien aussi le professeur m'a-t-il conseillé de rentrer et de me…— hum — soigner.
Une fois rassurée sur le sort d'Emerson, je crus comprendre la raison de la gêne manifestée par Mr Ackroyd. Emerson n'a aucune patience envers les malades et il avait dû exprimer son renvoi avec une brusquerie intimidante. Cependant, il était évident que le pauvre homme était mal en point.
— Vous n'auriez jamais dû partir ce matin sans prendre un roboratif petit-déjeuner, dis-je sévèrement. Rester à jeun toute la matinée sous un soleil de plomb est une vraie folie.
— Je suis désolé, répéta Mr Ackroyd, mais je n'avais pas faim. Je dors très mal depuis plusieurs nuits. Si vous le permettez, Mrs Emerson, je vais simplement aller m'étendre et je redescendrai pour le thé. Excusez-moi.
Il s'inclina devant moi, salua Ramsès et ressortit. J'entendis grincer la porte lorsqu'il pénétra dans le bâtiment des chambres.
— Votre père a dû être assez sec, dis-je en soupirant.
— Père a bon cœur sous un aspect bourru, Mère, protesta Ramsès. Vous le savez bien.
— Oui, dis-je en souriant, mais il s'efforce si fort de cacher cette qualité que certaines personnes ne s'en doutent jamais. Et pour la stèle, Ramsès, où en êtes-vous ? Que fait Mr Lemon ?
— Il est remonté dans sa chambre pour peindre, répondit Ramsès. Pour ma part, j'aurai fini la copie à temps pour le retour de Père — du moins, si vous voulez bien m'excuser, Mère…
Il y eut alors une succession brutale de bruits étouffés. D'abord un roulement sourd et un choc violent suivis d'un hurlement prolongé. Un cri de femme. J'en restai tétanisée sur mon siège, les bras crispés sur les accoudoirs — mais Ramsès avait déjà bondi.
— Ramsès, criai-je tandis qu'il sortait en courant. Attendez-moi.
Maudite cheville. Une sainte fureur devant mon immobilité forcée m'aida à me redresser. Je saisis mes béquilles d'une main ferme et me lançai en clopinant à travers la cour. Le jeune Rafik arrivait de l'autre côté et se figea à ma vue.
— Ouvre-moi la porte, criai-je quelque peu essoufflée.
Le spectacle sur le palier était assez confus. Je n'osai m'approcher davantage de peur d'être bousculée. Je vis cependant un corps étendu en bas des escaliers. Ramsès, agenouillé à ses côtés, passait avec précaution ses mains le long des jambes. En haut des marches, cheveux épars et mains tendues dans une pose théâtrale digne de La Dame de Shalott. (NdA : Poème romantique d'Alfred Tennyson), Miss Ackroyd hurlait toujours. Miss Badern arriva du couloir latéral, et se pencha également sur le corps immobile. Á l'étage, Mr Lemon s'approcha de sa nièce et l'attira contre lui. Elle se tut enfin. Le visage figé, il lui tapotait le dos d'un geste machinal en regardant le corps.
— Ramsès, criai-je dans le silence revenu. Que s'est-il passé ?
— Je ne sais pas, Mère, répondit-il en tournant la tête vers moi — Il sursauta à ma vue et se releva aussitôt pour venir à mes côtés. Vous auriez dû rester assise dans le salon, Mère, protesta-t-il.
— C'est Mr Ackroyd, n'est-ce pas ? Dis-je ayant enfin reconnu la forme étendue. Que s'est-il passé ?
— Il est tombé, dit Ramsès. Je l'ai trouvé ainsi en arrivant. Non, il n'est pas mort, ajouta-t-il en lisant cette question angoissée dans mes yeux. Á mon avis, il n'y a pas de fracture mais il souffre d'une profonde meurtrissure sanglante à la tempe.
— Il faudrait le porter jusqu'à l'infirmerie, dit Miss Badern d'un ton calme et posé. C'est au bout de ce couloir, juste à côté de ma chambre. Pourriez-vous m'aider, Mr Emerson ?
— Attendez, dis-je. Ce n'est pas à vous de le faire. Mr Lemon ? Pourriez-vous descendre pour aider mon fils ?
Mr Lemon sursauta et lâcha sa nièce — qui demeura plantée sur place comme une poupée de chiffons. Une fois descendu, suivant les instructions de l'infirmière, Mr Lemon saisit son beau-frère par les pieds. Ramsès le souleva de l'autre côté et tous deux s'enfoncèrent dans le couloir. Je ne me hasardai pas à les suivre. D'ailleurs, mon fils revint vers moi très peu de temps après.
— Je vais vous raccompagner jusqu'au salon, Mère, dit-il.
— Oui, certainement, dis-je. Ensuite vous m'amènerez la donzelle.
— Mère, je vous en prie, protesta mon fils. Il est évident que Miss Ackroyd n'a pas votre vaillance, mais n'oubliez pas qu'elle vient de recevoir un choc. Pourriez-vous ne pas être trop brutale envers elle, je vous en prie.
— Je ne suis jamais brutale, dis-je sèchement.
Avec un sourire à peine esquissé, mon fils m'installa avec soin sur le canapé et s'éclipsa. Il revint peu après accompagné de Miss Ackroyd — qui paraissait toujours aussi hébétée.
— Voulez-vous boire quelque chose, Miss Ackroyd ? Demandai-je. Ramsès, pourriez-vous nous apporter deux whisky soda.
La jeune fille prit le sien machinalement et, sur un regard injonctif de ma part, mon fils l'aida à le porter jusqu'à ses lèvres. Dès la première gorgée, elle frémit, s'étouffa et retrouva quelques couleurs.
— Buvez encore un peu, insistai-je. Vous êtes pâle à faire peur.
— Je vais très bien, dit-elle d'une voix voilée. Mon Dieu, quelle horreur ! Mais pourquoi Père était-il là ? Je le pensais sur le site. J'ai cru qu'il était mort. Il ne bougeait plus…
Sa voix se brisa sur un sanglot. Elle se courba et cacha son visage dans ses mains. Je n'appréciai pas le regard sévère que me lança Ramsès. Je n'avais absolument rien dit de brutal à cette péronnelle.
— Voyons, reprenez-vous, ma chère, dis-je. Que s'est-il passé ?
— Je ne sais pas, dit-elle d'une voix étouffée, la tête toujours dans les mains. J'ai vu mon père en haut des escaliers — je sortais de ma chambre — j'ai voulu demander pourquoi il était rentré si tôt et il… (Elle hoqueta.) Il a porté la main à sa tête et il s'est écroulé en arrière. Quelle horreur. (Elle se mit à crier.) J'ai cru qu'il était mort.
— Il n'est pas mort, dis-je d'un ton ferme pour la calmer. Il est inutile de vous énerver ainsi. Il n'est pas mort. J'espère seulement que ce choc à la tête n'aura pas de conséquences. Je suis moi-même tombée récemment dans cet escalier et…
— Mais pas du haut des marches, Mère, intervint Ramsès.
— Oh, dis-je soudain sous l'effet d'une brusque réminiscence. Y avait-il encore ce chat dans les escaliers, Miss Ackroyd ?
— Le chat… ânonna la jeune fille en relevant un visage hagard. Quel chat ? Oh, oui, le chat… Non, il n'y avait pas de chat… du moins je ne crois pas… En fait, je ne sais pas…— J'étais de l'autre côté du couloir — J'ai vu mon père porter sa main à sa tête et tomber à la renverse.
— Oui, vous l'avez déjà dit, coupai-je. Peut-être Mr Lemon nous donnera-t-il d'autres informations.
— Non, rétorqua aussitôt Honoria, Oncle Henry était dans sa chambre. Il n'en est sorti qu'en m'entendant hurler quand je me suis précipitée devant l'escalier. Mon Dieu, je ne pouvais plus bouger. J'ai cru qu'il était mort.
— Je crois que vous devriez vous reposer, Miss Ackroyd, dis-je d'un ton sec. Et demander à Miss Badern de quoi vous calmer. Une crise d'hystérie n'arrangera rien, vous savez.
— Je n'ai pas besoin de Miss Badern, affirma Miss Ackroyd en redressant un peu le menton. Je préfère qu'elle s'occupe de mon père — il a davantage besoin de ses bons soins que moi. Je vais remonter dans ma chambre.
— Je vais la raccompagner, Mère, dit Ramsès calmement.
Il se leva et aida la fille à se remettre debout. Elle s'agrippait à son bras, toute chancelante, et il la soutint tandis qu'ils sortaient. Bah, pensai-je dédaigneusement, cette fille est bonne comédienne. Je n'étais pas convaincue par ses gémissements — qui me semblaient surtout destinés à attirer l'attention sur sa précieuse petite personne. En attendant (impatiemment) le retour de Ramsès, je me reprochai malgré tout mes pensées peu charitables.
Je me reprochai aussi de ne pas avoir retenu Mr Ackroyd à son retour du site. J'avais pourtant bien remarqué son air épuisé. J'aurais dû insister pour qu'il mange au plus tôt. Etait-il tombé dans l'escalier sous le coup d'un évanouissement ? Anubis avait-il causé un nouvel accident ? Ou s'agissait-il plutôt d'une tentative criminelle ?
On mourait beaucoup accidentellement dans la famille Ackroyd — et Mr Lemon se trouvait en haut des escaliers, après tout.
