Julia descendit de la calèche avec une certaine appréhension. Isaac Tash, son collègue et ami depuis l'université, l'avait contacté dans la matinée. Il avait, selon ses mots, quelque chose d'important à lui demander.
Elle frappa à la porte de l'imposant manoir et attendit un instant avant que son ami ne vienne lui ouvrir.
-Julia ! Quel plaisir de te voir !
Il la serra brièvement dans ses bras puis la fit entrer à l'intérieur.
Julia s'installa sur un fauteuil puis attendit qu'Isaac prenne la parole. Lorsqu'il ne le fit pas, Julia décida de prendre les devants.
-Alors, pourquoi voulais tu me voir ?
Isaac se leva et se dirigea vers une petite table où se trouvait deux tasses.
-Du thé ?
-Volontiers, merci.
Isaac versa le breuvage marron dans chacune des tasses puis il prit place en face de Julia.
-Je ne t'ai pas demandé de venir par hasard, même si tes visites me font toujours plaisir
Julia lui sourit légèrement. Elle n'était pas dupe. Isaac avait toujours eu un faible pour elle même s'ils n'en avaient jamais ouvertement parlé. Mais une femme ressentait ces choses là.
-Un collègue m'a appelé ce matin pour me demander conseil. Il a pour idée d'ouvrir un cabinet médical réservé aux femmes désoeuvrées
Julia, qui s'apprêtait à prendre une gorgée de son thé, éloigna la tasse de ses lèvres.
-Si j'ai bien compris, un homme et médecin qui plus est, s'intéresserait assez au sort des femmes pour ouvrir un cabinet spécialisé ?
Julia eut un rire moqueur
-Isaac, si c'est une blague, je ne la trouve pas très drôle
Isaac sourit devant la réaction de son amie. Il avait prédit sa réponse et s'amusait de voir qu'il la connaissait assez pour connaître sa réaction à l'avance.
-C'est très sérieux, tu peux me croire. Cet homme en question s'appelle Charles Abot. Il ne pratique plus la médecin depuis des années
Julia le regardait toujours d'un air sceptique.
-Alors pourquoi vouloir ouvrir ce cabinet ?
Isaac soupira et posa sa tasse sur la table.
-Je savais que tu me poserais cette question. Charles a vécu un drame il y a quelques temps de cela. Sa fille est tombée enceinte accidentellement. Beaucoup trop jeune pour élever le bébé, elle a pris la décision de se faire avorter. Elle est allée voir en secret un charlatan, qui comme tu peux l'imaginer, a pratiqué un véritable travail de boucher sur elle. Charles a retrouvé sa fille, le soir même, allongée sur le lit, à peine vivante. Sa fille a réussi à lui dire ce qui c'était passé avant de mourir d'une hémorragie interne. Charles n'a rien pu faire. Il ne sait même pas qui est le monstre qui a opéré sa fille.
Julia avait retenu son souffle pendant tout le temps du récit. Ses mains tremblaient et son cœur battait à un rythme anormalement élevé. Elle ne connaissait cette situation que trop bien pour l'avoir vécu elle même, il y a des années de cela. Des souvenirs douloureux lui revinrent brusquement en mémoire et Julia sentit sa tête lui tourner. Elle s'agrippa au bras du fauteuil comme si sa vie en dépendait. Les yeux emplis de larmes, elle tourna un regard meurtri vers l'homme assis en face d'elle.
-Pourquoi me raconter tout ça Isaac ? Que cherches tu à faire ?
Isaac savait qu'il avait pris un risque en appelant Julia. Mais lorsqu'il avait entendu le récit de Charles il avait tout de suite su que Julia était la personne idéale pour aider Charles dans son projet.
-Julia, je sais ce que tu as subi. Je t'ai vu te vider de ton sang. J'ai cru te perdre. Tu es la personne la mieux placée pour comprendre Charles. Depuis la mort de sa fille, il s'est juré de venir en aide aux femmes en détresse. Il ne veut pas qu'une autre jeune femme puisse subir le même sort que sa fille. Et je suis persuadé que tu ne le souhaites pas non plus.
Le regard perdu au loin, Julia ne répondit pas. Se souvenir de cette époque de sa vie était encore bien trop douloureux. Elle se leva soudainement.
-Je suis désolée Isaac mais je ne peux pas. Je ne suis pas prête à faire face à mes démons. Tu n'aurais jamais dû me demander cela.
Elle s'apprêta à ouvrir la porte d'entrée mais Isaac la retint doucement par le bras.
-Je te demande juste d'y penser. Tu es forte Julia. Je sais que tu peux y arriver.
Elle le regarda un long moment sans rien dire avant de quitter brutalement la pièce.
William regarda le téléphone pour la énième fois depuis ce matin. Julia avait promis de l'appeler. Peut-être était-elle surchargée de travail et avait oublié de le faire. William soupira longuement. Elle lui manquait énormément. Depuis qu'ils s'étaient embrassés, il ressentait un vide à chaque fois que leurs lèvres n'étaient pas en contact. Ils avaient passé la journée du dimanche à parler de tout et de rien, à échanger quelques baisers au détour d'un chemin. Le soir venu, la séparation avait été plus que difficile et William se souvenait encore des baisers appuyés de Julia qui refusait de le laisser partir. Il avait eu toutes les peines du monde à se raisonner et à détacher ses bras de sa fine taille.
Regardant encore le téléphone qui ne sonnait toujours pas, William décida de prendra sa pose déjeuner plus tôt que prévu pour se rendre à l'asile. Il devait la voir.
Arrivant de son bureau, il constata que Julia n'était pas là.
-Le docteur Ogden n'est pas venue travailler ce matin.
William se retourna vers l'infirmière qui se trouvait derrière lui.
-A-t'elle dit pourquoi ?
-Le docteur Ogden nous a dit être souffrante
William fronça les sourcils. Pourquoi ne l'avait-elle pas prévenu ? Il salua brièvement l'infirmière laissant l'inquiétude le gagner peu à peu.
Julia regardait par la fenêtre. Les feuilles commençaient à tomber signe que l'automne approchait.
Les mots d'Isaac résonnaient dans sa tête encore et encore « Tu es une femme forte. Tu peux y arriver ». Elle posa une main sur son ventre et les larmes commencèrent à couler doucement sur ses joues. Elle n'était pas fière de son passé et pourtant elle ne regrettait pas sa décision. Julia s'était battue toute sa vie pour devenir médecin. Un enfant aurait tout compliqué surtout pour une femme enceinte et célibataire. Alors pourquoi ressentait-elle aujourd'hui cette peine immense ? Isaac lui avait assuré il y a plus d'un an qu'elle ne tomberait plus jamais enceinte. Julia n'avait rien laissé paraître mais elle souffrait chaque jour de cette nouvelle, bien plus encore depuis que William était entré dans sa vie.
On frappa à la porte et Julia sursauta légèrement.
Essuyant ses larmes, elle retira la couverture qui se trouvait sur ses genoux et se dirigea vers la porte d'entrée.
Son cœur se mit à battre violemment lorsqu'elle le vit. Le sourire de William disparut soudainement lorsqu'il vit les yeux rouges et gonflés de Julia.
Il poussa la porte pour entrer complètement. Aussitôt la porte fermée, William prit Julia dans ses bras pour une tendre étreinte.
-Une infirmière m'a dit que vous ne vous sentiez pas bien.
Il déposa un baiser sur ses cheveux avant de l'éloigner doucement
-Etes-vous souffrante ? Voulez vous que j'appelle un médecin ?
Julia leva les yeux au ciel, amusée de sa réaction.
-William, je suis médecin
William lui sourit en guise d'excuse.
-C'est vrai. C'était idiot de ma part de vous poser la question. Je me suis inquiété quand je n'ai pas reçu votre appel et j'ai donc décidé de me rendre à l'asile pour prendre de vos nouvelles..
William s'arrêta puis reprit dans un murmure.
-Et puis vous me manquiez beaucoup
Julia sentit toute l'émotion qu'elle essayait de contenir devant lui se déversait en elle violemment. Elle éclata en sanglot bien malgré elle.
Choqué devant sa réaction, William resta un court moment interdit avant de se précipiter vers elle pour la prendre dans ses bras. Il la serra fort contre lui sentant ses larmes redoubler. Il lui murmura des mots de réconfort qui eurent pour effet de la calmer. Sa main caressa son dos de haut en bas en une douce caresse pour tenter de l'apaiser. Quand il sentit le cœur de Julia battre normalement contre lui, il lui prit la main pour la mener vers le sofa.
William prit place sur le sofa puis attira le corps de Julia contre lui qui n'eut pas d'autre choix que de s'asseoir sur ses genoux. Voyant qu'elle tremblait, William se saisit de la couverture qui se trouvait à côté et l'étala sur ses jambes. Elle vint poser sa tête contre son torse et ferma les yeux un instant.
-Julia, dites moi ce qu'il se passe ?
Julia ouvrit les yeux sans pour autant lever la tête. Qu'allait-elle bien pouvoir lui dire ? Décidant de ne lui révéler qu'une partie de la vérité, Julia lui raconta sa visite à Isaac.
La réaction de William ne se fit pas attendre.
-Julia c'est formidable ! Qui mieux que vous serait en mesure d'aider ces femmes ? Vous savez à quel point il est difficile pour une femme de vivre dans notre société. Votre combat au côté des suffragettes rejoint complètement ce projet de cabinet spécialisé alors pourquoi semblez vous si malheureuse ?
Julia se trouvait dans une impasse. Comment lui expliquer sa réaction sans lui avouer l'entière vérité ?
-Je ne sais pas ce que je dois faire William. Mon travail à l'asile m'apporte beaucoup de satisfaction et je ne suis pas certaine de vouloir l'abandonner.
Elle soupira puis tenta de se lever mais William l'en empêcha en la serrant encore plus contre lui.
-Pardonnez moi William, je ne sais pas ce qui m'a pris tout à l'heure. Je suis exténuée et..
Julia fut interrompue par les lèvres de William. Ils restèrent ainsi sans bouger savourant le contact de leurs lèvres réunies. Puis n'y tenant plus, Julia laissa sa langue caresser la lèvre inférieure de William qui trembla à ce contact. Le baiser se fit de plus en plus passionné. Julia se retrouva rapidement allongée sur le sofa, le corps de William au dessus d'elle. Ses mains caressèrent ses côtes juste en dessous de ses seins tandis que ses lèvres prirent le chemin de son cou. William adorait cette partie du corps de Julia. Sa peau y était tellement douce et son parfum si enivrant.
Ses lèvres descendirent peu à peu vers le haut de sa poitrine et Julia murmura son prénom, totalement envahi par le désir.
William se raidit une fraction de seconde en entendant Julia murmurer son prénom. Le peu de contrôle qui lui restait était en train de voler en éclat. Julia ouvrit les yeux sentant que quelque chose n'allait pas. Elle croisa son regard déboussolé et lui sourit tendrement. Elle était toute aussi choquée que lui par l'intensité de leurs sentiments l'un envers l'autre. Un simple baiser finissait toujours pas se terminer en étreintes passionnées.
Julia caressa doucement la joue de William qui reprit difficilement son souffle. Puis sans un mot, il se releva pour reprendre une position assise. Julia se redressa à son tour et William leva son bras pour l'attirer contre lui. Ils restèrent serrés l'un contre l'autre pendant un long moment avant que William ne vienne briser leur douce quiétude.
-J'ai confiance en vous Julia. Je suis certain que vous saurez prendre la bonne décision
Julia le regarda un instant puis vint caler sa tête au creux de son cou. Elle savait qu'elle devrait lui avouer la vérité un jour ou l'autre et elle redoutait ce moment par dessus tout.
