Disclaimer : Les personnages appartiennent pour leur grande majorité à Kurumada.

Résumé : Les Judge ont révélé ce qu'ils considèrent comme leur plus grand secret, secret qui est au centre de leur vie à tous les trois – et même au cœur de celle de leur majordome. Un secret qui les unit, mais qui est également source de tensions entre eux.

NdA : Il est une chose sur laquelle je ne me suis pas encore exprimée et que j'ai envie d'aborder avec vous avant de commencer ce chapitre… Rien de bien grave, rassurez-vous, et rien, non plus, de trop hors-sujet. Il s'agit des lieux que j'évoque dans cette fic. Pour certains, notamment deux qui apparaissent dans cet épisode (un où nous nous rendrons, un autre qui sera simplement évoqué), je me suis inspirée de lieux réels, dont j'ai préféré changé les noms. Peut-être par respect pour ces institutions, je ne sais pas. S'il ne me semble pas inconvenant de citer librement des stylistes, des artistes, ou même des villes, des quartiers…, j'ai plus de mal avec des entreprises réelles. Si certains d'entre vous le souhaitent, je pourrais toujours leurs communiquer mes sources d'inspiration.

Voilà. Et maintenant, le nouveau chapitre, en espérant que vous l'apprécierez.


Le Vésinet – Manoir Judge

Tout de noir vêtu, gants, écharpe et long manteau de laine inclus, un bouquet de clématites des haies à la main, Rhadamanthe entre dans la salle de billard, où Eaque joue, encore et toujours. La concentration que requiert cette activité lui fait toujours le plus grand bien. Il a mis de la musique, aussi. Gainsbourg chante Marilou sous la neige… Le blond soupire légèrement, en regardant son frère danser à moitié, dans son pantalon de cuir beige et son pull rayé.

-J'y vais. Je ne te propose pas de m'accompagner…

Le cadet sursaute et se retourne. Il ne l'a pas entendu entrer… Il doit exister une sorte de concours de discrétion, entre le benjamin et Charon, ce n'est pas possible autrement. Il se demande furtivement qui mène au score. Mais cette pensée quitte bien vite son esprit, devant le visage fermé de son cher petit frère.

-Je t'adore, Radha, mais il est hors de question que j'y retourne. Une fois m'a suffi. J'ai fait mon devoir, ça n'ira pas plus loin.

-Je ne t'ai pas demandé de venir.

Eaque sourit devant l'air parfaitement impassible du blond, qui, effectivement, considère qu'il n'a rien fait de tel.

-Tu ne veux vraiment pas demander à Charon d'y aller avec toi ? Je n'aime pas l'idée de te voir t'y rendre seul…

-J'aimerais passer aux écuries ensuite… Je ne vais pas le coincer tout un après-midi.

-Tu pourrais le déposer ici avant de repartir…

Rhadamanthe ne prend même pas la peine de répondre. Il pourrait, oui. C'est effectivement ce qu'il fait habituellement. Il demande à Charon de le conduire. Mais, aujourd'hui, il n'en a pas envie. Peut-être parce qu'il n'a pas pu faire le déplacement, samedi dernier. A cause du réveillon et des dossiers qu'il voulait boucler avant de rencontrer les personnes impliquées. Il n'en sait rien. Ce qu'il sait, c'est qu'aujourd'hui, il n'a pas envie d'être accompagné par le majordome. Et il est hors de question qu'il fasse quelque chose dont il n'a pas envie. Eaque rend les armes, devant ce visage intransigeant. Cela ne sert à rien de discuter. Sur ce point, le blond est bel et bien le frère de Minos.

-Tu donneras un sucre de ma part à Garuda ?, demande le brun.

Garuda. Sa jument. Enfin… celle qui aurait dû être la sienne s'il avait pu rester au Manoir plus de quelques jours d'affilée durant son adolescence. Elle est toujours sa propriété, mais il ne la monte pratiquement jamais. De toute façon, il n'est pas particulièrement épris d'équitation. D'autant moins maintenant que Thétis et Minos écument les prix et les hippodromes.

-C'est entendu. A plus tard, Eaque… Amuse-toi bien.

-Toi aussi…

Rhadamanthe referme la porte et traverse le couloir. S'amuser. Eaque ne doit pas avoir le cœur à rire, avec le départ de Minos, ce matin… Il devrait probablement rester auprès de son frère. Mais quoi ? Il n'a jamais su alléger sa morosité, n'étant pas lui-même d'un naturel particulièrement joyeux… De toute façon, cette situation l'énerve tant qu'il ne ferait probablement qu'empirer les choses. Il aimerait que cette comédie s'arrête… pour que ses frères puissent être enfin ensemble. Mais cela n'arrivera pas. L'Empire avant tout. Avant même la devise des Judge. Famille, Honneur, Excellence. Puiser ses forces dans le clan et, ensemble, arpenter le chemin honorable et honoré qui conduit aussi près que possible de la perfection. Des mots qui n'ont plus de sens. Peut-être même n'en ont-ils jamais eu… Qu'est-ce donc que la famille, lorsque, pour les intérêts de l'Empire, vous exilez un de vos fils ? Qu'y a-t-il eu d'honorable à arranger les fiançailles dans le seul but d'asseoir la puissance d'une entreprise ? Non… ne pas y penser. Cela ne sert à rien. Et il a d'autres choses à faire. D'autres obligations. Dont une, qu'il ne veut et ne peut repousser davantage.

Dehors, il fait froid. Le vent lui pique les joues et le temps est gris, exactement accordé à son humeur. Glacial, maussade et légèrement trop humide. Juste ce qu'il faut pour que vous n'ayez pas envie de mettre le nez dehors. C'est parfait. Il ouvre les portes du garage. Enfin deux. Celles qui sont devant sa DB9. Quatre autres véhicules dorment à côté de sa voiture. La Dodge Viper - Venom Red Mettalic - d'Eaque, la limousine Jaguar Daimler - Ebony - Minos s'étant contenté de sa Jaguar XK, Ebony elle aussi, pour se rendre à Deauville… un choix judicieux puisqu'il y allait sans chauffeur -, la Jaguar XJ - Pearl Grey - qu'ils partageaient jusque là, Eaque, Charon et lui, en fonction de leurs besoins respectifs… et la Jaguar XF – Liquid Silver - qu'ils ont acheté en prévision de l'arrivée du neveu du majordome et de son ami, et qui vient donc d'échoir à la responsabilité pleine et entière du maître d'hôtel. Toutes ses voitures donnent presque l'impression qu'ils sont nombreux au Manoir. Presque.

Rhadamanthe fait ronfler le moteur de son Aston Martin et sort, comme une trombe, du garage que Charon se chargera de refermer. Devant lui, les grilles du portail commencent à s'ouvrir. Il les effleure en bondissant hors de la propriété. Il pile au bout du chemin privé… et repart aussitôt, constatant qu'aucune voiture ne circule dans la rue. Comme à son habitude, il conduit vite. Presque trop. Il ne veut pas faire durer le trajet. Du reste, il ne lui faut qu'une dizaine de minutes pour atteindre le cimetière. Il n'y a pas grand monde. Une seule voiture, sur le parking. Vraiment, ce temps est une bénédiction. Il se gare, prend le bouquet qu'il avait posé sur le siège passager, sort de la voiture. De son pas assuré, il passe les portes et se dirige vers un caveau richement ouvragé, sombre, parfaitement entretenu, sur lequel est dressé un griffon sur le point de prendre son envol. Ici, sont enterrés tous les membres de la famille Judge. Et donc ses parents. Sans trahir la moindre émotion, il se penche et pose son bouquet contre le tombeau. Un petit bouquet, tout simple, fait petites fleurs blanches et de longs cils soyeux aux allures de plumes, qui proviennent d'une plante invasive, une liane vivace… qu'on appelle l'herbe aux gueux, parce qu'au moyen-âge les mendiants en utilisaient les feuilles, irritantes, pour s'infliger volontairement des ulcères et ainsi inspirer la pitié. Une plante qui est maintenant associée, sans qu'il sache pourquoi, à l'amour filial.

La longue silhouette de Rhadamanthe se redresse et il reste ainsi, un long moment, à se recueillir devant la tombe de ses parents. Seul. Eaque refuse catégoriquement de mettre à nouveau un pied ici. Le cadet a assisté à la mise en terre, ce qu'il considère comme une concession amplement suffisante envers son devoir familial, et, au regard de ses sentiments et des rapports qu'il entretenait avec ses parents adoptifs, Rhadamanthe ne peut qu'en convenir. Il ne lui en veut pas. Pas plus qu'il n'en veut à Minos de soutenir leur frère en suivant pratiquement la même ligne de conduite, ne venant jamais au cimetière, sauf pour la Toussaint. Vraiment, il ne leur en veut pas. Il les comprend. Une part de lui aimerait pouvoir faire la même chose. Par solidarité. Par amitié… Par amour. Pour Minos et Eaque. Mais il ne peut pas. Il éprouve le besoin, physique, de venir ici, chaque semaine. Le samedi. Parce qu'il y a souvent moins de monde que le Dimanche. Et qu'il n'a pas le temps, les autres jours, de s'octroyer cette pause qui n'appartient qu'à lui. Il ne prie pas. Il ne leur parle pas. Il ne saurait pas quoi leur dire, de toute façon. Il se contente d'être présent. Il se contente d'être là. Dans son costume noir. Dans son manteau noir. Droit. Muet et immobile. Telle une statue. Minéral.

Une demi-heure plus tard, il quitte le cimetière. Son visage est livide, sa peau presque bleuie par le froid, et ses yeux sont rouges. Le vent. En passant les grilles, il glisse une enveloppe dans la boite aux lettres du gardien. Ses étrennes. Particulièrement conséquentes. En remerciement de l'attention toute particulière qu'il porte au caveau des Judge. Rhadamanthe soupire, pour la seconde fois de la journée, en reprenant le volant de son Aston Martin. Plus que jamais, il veut aller voir les chevaux. Alors il démarre. Et il se met à conduire. Vite. Très vite. Presque trop.


Paris – Saint-Germain-des-Prés

Arrivé devant l'immeuble, Kanon tire une dernière latte sur sa cigarette. Il fait froid et le vent qui souffle, glacé, fait voler ses cheveux. Sa main droite, celle qui tient sa clope, est gelée. Il jette son mégot dans le caniveau et fourre sa main dans la poche de son blouson. De la gauche, il tape sur le digicode. Quatre chiffres, une étoile. Un bourdonnement. Il se cale contre la porte. D'un mouvement du bassin, il l'ouvre, s'engouffre dans l'enceinte du bâtiment et débouche sur une cour intérieure qu'il traverse d'un pas rapide. Plutôt sympa comme cadre, avec les murs blancs, les grandes fenêtres et les touches de verdures qui grandissent entre les pavés. Il pousse une lourde porte qui révèle un escalier de pierre, en colimaçon. Il l'emprunte et grimpe dans les étages. L'immeuble a été rénové récemment : toutes les peintures sont impeccables. Ça le change de son propre appartement. Enfin son… celui de Milo, il faut bien le reconnaître. Et puis il n'est pas si mal que ça. Au contraire, même. Un F3, c'est déjà pas mal. Surtout avec un grand salon comme le leur. Troisième étage. Sur le palier, deux appartements. Pas de nom à gauche. A droite, une plaque gravée. Ayoros et Aiolia Nikopolidis. Il sonne. Une poignée de seconde plus tard, la porte s'ouvre, découvrant le type du bar. Pantalon marron de velours côtelé, pull à col en V de même couleur, chemise verte à carreaux turquoise. Ayoros reste quelques instants à le regarder, comme figé.

-Salut…, fait doucement Kanon.

-Ah… euh… oui. Bonjour ! Entrez…

Il passe dans le hall. Chamois et taupe. Le genre de couleur que l'on vous conseille pour créer une ambiance chaleureuse et conviviale. Bien sous tout rapport, quoi. Lumière tamisée, via quelques spots dans le faux plafond. En face un meuble bas, surplombé par un tableau représentant un lion. A droite, un fauteuil rond. Taupe, lui aussi. Avec un petit guéridon à ses côtés, où gisent quelques lettres à poster. A gauche, des porte-manteaux, où Ayoros accroche celui que vient de lui confier Kanon.

-Vous… n'avez pas eu trop de mal à trouver ? J'avais un peu peur parce que je ne savais plus si je vous avais dit qu'il fallait prendre à droite après…

- Y a pas eu de problème. J'ai internet, tu sais. L'adresse m'aurait amplement suffi.

Ayoros passe une main dans ses cheveux, gêné.

-C'est vrai… je…

-Pas la peine de t'excuser.

Kanon vient poser une main sur son épaule. Une main solide et sûre. Amicale. Ayoros regarde tour à tour la main, puis son invité, sans comprendre.

-Déstresse. Je suis là pour qu'on passe un bon moment. Pas pour que tu te prennes la tête. Ok ?

C'est fou. C'est fou comme il lui ressemble. Et c'est fou, aussi, comme il ne lui ressemble pas. Cette impression toujours. Etrange. De voir Saga à travers lui. Comme un fantôme. Heureusement qu'il a eu une demi-heure pour bien se préparer à ne pas… les confondre tout de suite. C'est Kanon qui est là, devant lui. Pas son patron. Mais la main sur son épaule l'a tout de même fait frissonner. Et il sent, à mesure qu'il plonge dans les deux lagons qui l'observent, une délicieuse chaleur se répandre en lui. Les sensations, les souvenirs remontent par vagues. Les souvenirs de ces mains parcourant son corps. Les souvenirs de ses propres cris. De… Il est pris d'un vertige. Kanon fait un pas en avant et le réceptionne dans ses bras.

-Hé ! Tout va bien ?

Le contact de ce torse puissant. Cette odeur… de tabac. Si différente de celle de Saga… Mais si semblable à celle de cette pièce dans laquelle… ils ont…

-Aimez-moi… Aimez-moi… s'il-vous-plait… Saga…

Kanon soupire. Kanon le serre contre lui. S'il avait encore un doute, à présent, il n'en a plus. Cet homme a besoin d'aide. Cet homme a besoin de lui. Il passe une main presque tendre dans les cheveux châtains.

-Chut… Je suis là pour ça. Mais pour le moment, je ne suis pas Saga. Pas encore.

-Je sais…

-Tu veux que je le devienne maintenant ?

Au creux de son épaule, Ayoros hoche la tête.

-Alors tu sais ce qu'il faut que tu fasses.

Ayoros glisse une main dans sa poche et en retire quelques billets, qu'il met dans celle de Kanon. Il y jette un coup d'œil. Son… client a respecté ses consignes. Que des petites coupures. Il est toujours plus impressionnant de donner, pour la même somme, un petit tas de billet qu'un seul. Un tiers. Deux tiers. Une idée de Milo. Pour que le retour soit plus brutal. Et puis, c'est contraire à toutes les règles des prostitués ou des escorts, quelque soit leurs noms. Et ça, ça rassure Milo d'une certaine façon. Ce qui est déjà amplement suffisant pour justifier cette pratique.

-Où est-ce que tu veux aller ?, demande Kanon.

-Dans ma chambre.

-Tu me montres ?

Ayoros se dégage à regret des bras qui l'entouraient.

-C'est par là…

Il lui fait quitter le hall. Ils pénètrent dans un immense salon, à la décoration élégante et moderne. Avec quelques touches africaines, ça et là. Des plantes vertes. Des tableaux. Des lions. Des zèbres. Des girafes. De grands et longilignes combattants, avec lances et boucliers. Quelques archers. Mais ils ne s'arrêtent pas. Ils traversent la pièce et empruntent un couloir. Kanon fronce les sourcils avant de comprendre. L'appartement fait tout l'étage. Enfin ils arrivent dans la chambre d'Ayoros. Une chambre qui ne sert visiblement que pour dormir. C'en est presque choquant, en comparaison du reste de la maison. Les volets sont fermés. Les rideaux sont tirés. Deux armoires. Un coffre. Un grand lit. Une table de nuit. Ayoros allume la lampe de chevet et sort, du tiroir, des préservatifs et du lubrifiant. Kanon a refermé la porte. Il voit son client hésiter quelques instants. Il s'approche. Ayoros l'entend, derrière lui. Il se retourne. La faible lumière a dissipé l'éclat sauvage, dur, des yeux de Kanon. Elle les a adoucis. Comme elle adoucit les traits de son visage. Kanon voit l'amour naître dans le regard flou de son hôte… Pour le propriétaire des lieux, la métamorphose a eu lieu. Il est devenu Saga. Il le voit avancer, presque timidement, tendre une main vers sa joue, le caresser, tendrement. Kanon le voit approcher ses lèvres et déposer un baiser à la commissure de sa bouche. Il sent les doigts d'Ayoros glisser dans son cou, venir se mêler à ses cheveux, descendre dans son dos. Lui-même attire le jeune homme contre lui. La puissance qu'il a mise dans ce geste fait frémir Ayoros. Ils commencent, doucement, à se caresser, à s'effeuiller. Leur bouche cherche davantage la peau de l'autre que leur homologue. Les mains mal assurées d'Ayoros aimeraient le déshabiller complètement. Il le sait. Il le sent. Il les aide. Il retire sa ceinture. Il prend sa main et la fait glisser dans son pantalon. Sentant le membre gonflé sous ses doigts, Ayoros écarquille les yeux et plonge son regard dans celui de Saga… qui lui sourit. Alors la raison le quitte, instantanément. Il retire ses propres vêtements et s'installe à genoux sur le lit. Il attire Saga vers lui. Saga qui reste debout. Avec précipitation, il finit de déshabiller cet homme qu'il aime par-dessus tout. Et finalement, les yeux brillants, il fond sur le sexe dressé, pour le prendre entièrement en bouche. Donner. Donner du plaisir à Saga. C'est la seule chose qui compte désormais.

Kanon baisse les yeux. Ayoros a clos les siens. Cette bouche le dévore. Cette bouche… l'aspire, avidement. Avec passion. Cette bouche, cette langue… Il se sent presque mal pour cet homme. Non, il ne faut qu'il se laisse aller à avoir ce genre de sentiments. Pas de pitié. Pas de compassion. Surtout pas en ce moment. Il sait trop ce qu'il risque. Il n'est pas comme Milo. Son empathie à lui est bien plus dangereuse, bien moins belle que celle du DJ. Lui, il se met à la place des gens. Fatale erreur. Parce qu'il se mange leur douleur en pleine tête. Il la fait sienne. Il n'a pas le recul de son meilleur ami. S'il se laissait aller, maintenant, il serait capable d'essayer d'aimer Ayoros. Juste parce que cette folie lui fait peur. Il faut qu'il regarde le contrôle. Il faut qu'il… redevienne ce qu'il a été, durant toutes ces années, où il a fait du strip-tease. Toutes ces années où il s'est réellement prostitué. Il faut qu'il… y arrive. Pour Ayoros. Pour lui-même. Pour se prouver qu'il peut aider… qu'il peut, lui aussi, être utile. Etre quelqu'un de bien. Les doigts d'Ayoros agrippent son poignet et attirent sa main dans ses cheveux châtains. Message compris. C'est ça. C'est exactement ça. Ne s'occuper que de son client. N'être qu'un corps et un esprit. Ne pas avoir de sentiments. Enfermer son cœur à double tour. Dans un coffre. Il sera toujours temps de le ressortir lorsqu'il rentra chez lui. Lorsqu'il parlera avec Milo. Pour le moment il doit le faire taire. Dissocier. Toujours. Sans quoi, il risque de tomber. Et il ne peut pas faire ça à Milo. Il n'a pas le droit de le décevoir. De trahir sa confiance. Alors il lève le visage vers le plafond, sur lequel la lampe dessine des ombres chinoises, et commence à imprimer un rythme forcé à Ayoros. Plus lent que le précédent. Ayoros résiste un peu. Kanon persiste. Alors Ayoros cède… et met encore plus d'ardeur, peut-être, à obéir, à satisfaire celui qu'il prend pour Saga. Logique. Raison. Analyse. Kanon tire la tête d'Ayoros en arrière et la relève vers lui. Dans les prunelles vertes, une lueur de désespoir. Pourquoi Saga ne veut-il plus le laisser faire ? Il n'a pas apprécié ? Il n'a pas su lui procurer suffisamment de plaisir ? Pourquoi… ?

-Retourne-toi, et allonge-toi.

La lumière à nouveau, dans les yeux d'Ayoros. La même folie. La même joie. Il obéit, docile et empressé. Il se retrouve à genoux, la tête posée contre un oreiller. Il écarte les cuisses, ses mains viennent se coller à ses fesses pour les ouvrir elles aussi… pour aider Saga. La main de Saga vient prendre un préservatif et le tube de crème. Ayoros soupire de plaisir. Ce n'est pas qu'il n'a pas satisfait son patron. Saga voulait simplement aller plus loin. Quel soulagement ! Quel soulagement… et quel bonheur indicible, aussi… Son patron a envie de lui. Saga… Saga a envie de le prendre. Il le sent s'approcher… Il gémit, par anticipation. Mais au lieu du membre attendu, c'est une langue qui se présente devant son intimité. Ayoros crie.

-Ne dis rien...

Ayoros ferme aussitôt la bouche. C'est vrai que Camus ne fait jamais de bruit. Saga ne doit pas aimer ça. Il enfouit son visage dans le coussin, pour étouffer ses gémissements de plaisir. C'est tellement bon… tellement bon ! La langue de Saga qui le lèche, qui l'humidifie… qui le prépare à le recevoir. Ce que c'est bon ! Ce qu'il est bon ! Ce qu'il est bon de se soucier de lui ! Et de son plaisir ! Il n'a pas à faire ça, mais il est là… à… Un nouveau hurlement que l'oreiller a du mal à contenir lorsqu'un doigt vient aider la langue. Puis un deuxième… et la langue qui descend pour venir lécher la base de son sexe… tandis que les doigts continuent de s'enfoncer en lui, de l'ouvrir… de le détendre. Ayoros a le sentiment de mourir de bonheur. Il se mord les lèvres. Ne pas crier. Ne pas crier. Se retenir. Les doigts qui quittent son corps. Le bruit d'un morceau de plastique qu'on déchire. Il… est au paradis. Et plus encore, lorsque Saga présente son membre… et le pénètre. C'est la deuxième fois… Mais c'est toujours aussi merveilleux. Non, c'est encore mieux. C'est encore mieux… Il sent Saga qui vient doucement en lui. Pour ne pas le blesser. Pour atténuer la douleur. Ce qu'il l'aime ! Il donne un coup de reins. Violent. Il s'empale. Saga a eu un hoquet de surprise. Il sourit. Il recommence. Saga pose ses mains sur ses hanches et lui impose son propre rythme. Des coups de bassin puissants. Si proches, si proches de ce qu'il vient de faire. Alors Saga a dû aimer. Saga… a envie de la même chose que lui. Saga et lui… Saga et lui…


Yvelines – Haras de Giudecca

A peine Rhadamanthe s'est-il garé dans la cour, devant le vaste corps de ferme de pierres blanches, qu'une jeune femme blonde se précipite à sa rencontre. Plus loin, courent les grands bâtiments contenant les box des chevaux. Le manège et les carrières, situés dans la partie arrière de l'immense parc arboré, ne sont pas visibles. Rhadamanthe sort de la voiture, et la jeune femme, habillée d'une tenue d'équitation qui en a vu d'autre, s'empresse de le saluer.

-Monsieur Judge ! Quel bonheur de vous voir !, fait-elle, effectivement rayonnante.

-Bonjour… J'aurais probablement dû appeler…

Le blond, face à elle, semble étrangement repentant, même si le timbre de sa voix reste parfaitement atone. Elle lui sourit largement, comme pour le rassurer. Il ne l'impressionne visiblement pas le moins du monde.

-Non ! Non… Ne vous inquiétez pas. Je vais demander à Algol de préparer Great. Il sera ravi de vous voir. Cela fait si longtemps…

-Je n'ai pu me libérer avant, s'excuse Rhadamanthe, toujours impassible.

-Je vous ai dit de ne pas vous inquiéter… Puis-je vous offrir un café en attendant ?

-Non, merci. Je préfèrerais voir Garuda et Goldfinger.

-Bien sûr. Suivez-moi.

Elle passe devant lui et lui ouvre le chemin jusqu'aux écuries. Croisant un palefrenier occupé à nettoyer une douche, elle lui donne quelques ordres brefs et le jeune homme, toute activité cessante, file en direction d'un des paddocks. Elle explique à Rhadamanthe qu'ils y ont installé son cheval, pour la journée, celui-ci leur semblant un peu trop nerveux dans son box.

-Comme je vous le disais, je pense que cela lui fera le plus grand bien de se défouler un peu. Vous lui avez manqué. Même avec Orphée, il n'arrive toujours pas à se libérer vraiment. Pas autant qu'avec vous, en tout cas.

-Il a du mal à accorder sa confiance.

Eurydice sourit, intérieurement. Ce n'est plus du mal, à ce niveau. Son époux est un cavalier émérite et un dresseur fantastique, probablement le meilleur qu'elle connaisse. Avec douceur et sensibilité, il est venu à bout des chevaux les plus récalcitrants. Il leur fait atteindre des sommets qu'ils n'auraient jamais pu espérer toucher du sabot. Mais il en existe deux qui refusent obstinément, et malgré les années, à le considérer comme leur maître. Orphée a parfois l'impression qu'ils ne font que le tolérer sur leur dos. Et ces deux chevaux appartiennent aux Judge : Goldfinger et Greatest Caution.

Goldfinger. La propriété de Minos. Il est, comme son maître, tout simplement exceptionnel. En dehors de ses qualités sportives impressionnantes, sa robe, gold-champagne ivoire, compte parmi les plus rares de la race chevaline. Son poil est pratiquement blanc, parsemé de reflets mordorés. Sa queue et sa crinière donnent l'impression d'être argentés et ses yeux sont presque gris. Il est en tout point magnifique… et doté d'un caractère pour le moins particulier. Parfaitement conscient d'être un être d'exception, il est l'exact pendant chevalin de son propriétaire. La relation entre l'homme et l'animal a été, du reste, fort délicate lors de leurs débuts ensemble. Mais il n'était pas dit qu'un être au monde résisterait à la domination de l'aîné des Judge, et c'est bien le cheval qui avait fini par céder, acceptant de se plier à la volonté de ce garçon qui avait au moins autant, si ce n'est plus, de noblesse et d'orgueil que lui. Ensemble, ils firent main basse sur tous les prix de dressage, de sauts d'obstacles et de concours complets durant les années où ils y participèrent aux événements équestres de la région parisienne. Lorsque Rhadamanthe et Eurydice s'approchent de son box, le futur étalon ne leur accorde qu'un regard lourd de mépris, avant de leur tourner le dos.

-Tout va bien, pour lui ?, demande Rhadamanthe.

-Oh oui… mais je ne serais pas contre le fait de voir votre frère venir passer quelques heures ici pour lui rappeler qu'il n'est qu'un cheval. Croyez-vous que Minos pourrait se libérer le week-end prochain ?

-Ce ne sera pas possible. Nous allons à Megève, en famille. Mais je tâcherai de le convaincre de venir le week-end suivant.

-Ce serait très aimable de votre part… Garuda est un peu plus loin, fait-elle en reprenant la marche dans les écuries. Nous l'avons mise à l'écart. Je crois qu'elle a attrapé froid Mercredi. Nous avons fêté la nouvelle année avec les enfants, et je crains qu'elle n'ait voulu en faire un peu trop. La voilà.

En effet, la jument noire d'Eaque semble en mauvaise forme, des frissons parcourant parfois son pelage, malgré une chaleur environnante tout à fait respectable et adaptée. Ses grands yeux s'illuminent lorsqu'elle voit l'homme et la femme s'approcher d'elle. Affectueuse, elle tend le cou pour venir quémander une caresse, que Rhadamanthe lui accorde de bonne grâce, avant de glisser sa main dans la poche de son manteau et d'en retirer un morceau de sucre. Profitant de ce qu'Eurydice discute avec un autre de ses employés – un nouveau, a priori, puisque Rhadamanthe ne le connait pas - de l'état de santé de Garuda, il l'offre à la jument.

-C'est de la part d'Eaque. Il n'a pas pu venir aujourd'hui… Il est désolé. Il t'aime, murmure-t-il.

Il s'agit là d'un petit mensonge. Mais Rhadamanthe a toujours eu l'impression qu'un lien particulier liait la jument et son cavalier bien qu'elle ne le connaisse que peu. Il ne veut pas risquer de la blesser. Ou peut-être est-ce un moyen de… Il ne sait pas trop. Il lui flatte l'encolure quand soudain un hennissement se fait entendre, un peu plus loin. Aussitôt, Rhadamanthe se retourne. Au bout du passage, Algol tient la bride d'un entier à la robe mêlée de noir et de brun et à la crinière ébène. Rhadamanthe se dirige d'un pas rapide vers le cheval et l'homme à qui il tend son manteau, qu'il vient de retirer. L'instant d'après, vêtu de son costume et de ses chaussures de ville, il se retrouve sur le dos de Greatest Caution. Il se penche, attrape la bombe que lui tend le jeune palefrenier et, sans un mot, tourne bride, en direction de la sortie.

-Il va vraiment monter dans cette tenue ?, s'étonne le garçon aux côtés d'Eurydice.

-Et comment… ! Viens. Suis-moi. Algol ? Tu peux venir avec nous, si tu veux.

Le jeune homme ne se fait pas prier. Contrairement à son collègue, il a déjà pu assister au spectacle qui s'annonce. Dehors, déjà, Greatest Caution est au galop. Il est tard. Lui et son cavalier savent qu'ils ne peuvent se permettre de quitter la propriété pour s'offrir une cavalcade dans les bois environnants. Ils se contenteront de faire le tour de l'enceinte, au triple galop, jusqu'à ce qu'ils soient rassasiés de vitesse ou que la nuit ait raison de leur besoin d'ivresse. Entre les jambes de Rhadamanthe dont le torse est quasiment à l'horizontal, les muscles de l'animal se tendent et se détendent, toujours plus vite, toujours plus puissants. Ils filent, tel le vent, semblant toucher à peine le sol herbeux. Ils ne forment qu'une seule et même entité, tendue dans un seul but…

-Tu vois, Capella, dit Eurydice en s'adressant au plus jeune de ses employés, tu as sous les yeux le vrai potentiel de Great.

-Je… je n'ai jamais vu ça… Il faut absolument les chronométrer ! Ils doivent pulvériser tous les records… !

Mais sa patronne le retient par le bras, alors qu'il s'apprêtait à aller chercher de quoi prendre des mesures.

-Pas de chrono. Jamais.

-Mais… pourquoi ?

-Parce qu'ils ne veulent pas.

Capella se retourne. Orphée, sur le dos d'un magnifique Alezan, admire lui aussi le spectacle.

-Ils sont comme ça, tous les deux, ajoute le cavalier, pour toute explication.

Il y a bien eu une tentative, dix ans plus tôt. Les parents d'Eurydice, qui tenaient alors la pension, émerveillés, avaient pris le parti de chronométrer les temps de passage, et, éblouis par les résultats qu'ils avaient sous les yeux, ils étaient allés féliciter le cavalier et sa monture. Qui étaient entrés, l'un comme l'autre, dans une colère noire. Greatest Caution avait été tout simplement ingérable durant les jours qui avaient suivis, détruisant box et enclos comme de rien. Rhadamanthe avait bien failli ne plus jamais remettre un pied aux écuries. Une rumeur avait même couru, à un moment : il aurait exprimé le désir de voir le cheval quitter le haras. Mais Judge Père avait dû intervenir car l'incident avait été clos. Seule en était restée cette règle tacite dans l'enceinte de l'établissement : ne jamais se mêler de leurs histoires. Les laisser vivre leur vie. Ce qui semblait leur réussir plutôt bien, puisqu'en compétition le couple suivait déjà les traces de celui formé par Minos et Goldfinger, sans pour autant jamais égaler leurs ainés. Eurydice n'en avait pas été dupe : lors des événements officiels, Rhadamanthe et Great se restreignaient volontairement. Elle n'en avait compris la raison que plus tard, lorsqu'elle en avait parlé avec Orphée. Celui qui devait devenir son mari quelques années plus tard, lui avait souri alors qu'ils contemplaient ensemble une autre chevauchée fantastique.

-Regarde-les. lui avait-il répondu. Si quelqu'un venait à apprendre leur véritable valeur, ils devraient faire face à de grandes responsabilités. Celles des futurs champions. Ils ne veulent pas en être. Ils n'ont pas l'esprit de compétition, ni l'un, ni l'autre. En ce moment, ils se lâchent… parce qu'ils ne courent que pour eux-mêmes. Ils sont libres.


Paris - Saint-Germain-des-Prés

La nuit est tombée lorsqu'Aiolia rentre chez lui. Il n'a pas beaucoup de temps. Il vient de finir sa journée, mais dans deux heures il faudra qu'il retourne à l'hôtel - avec un nouveau costume, évidemment, celui qu'il porte actuellement a déjà souffert de ces heures de travail. Un des autres adjoints du directeur est tombé malade… Un deuxième est en vacances. Le service à la clientèle exige qu'il soit présent, au moins pour le début de la soirée. Il en va de la réputation de l'Olympe, qui compte parmi les plus prestigieux palaces de la capitale. Faire face aux imprévus… c'est aussi pour cela qu'il aime son travail. Mais, parfois, il aimerait ne pas avoir à revoir ses plans. Il ouvre la porte, retire son manteau. Tiens… il ne le connait pas, celui-là. Son frère serait-il allé faire les magasins… ? Non. Ce style n'est définitivement pas le sien. Et de toute façon, le vêtement n'est pas neuf.

-Ayoros ?

Aucune réponse. Etrange. Aiolia passe au salon. Aucune trace de son frère. Il va en direction des chambres. Il toque à celle de son aîné.

-Ayo ?

Derrière le panneau de bois, en lieu et place des murmures qu'il a distingués, c'est le branle-bas de combat général. Quelques secondes plus tard, son grand frère ouvre la porte. A moitié. Ayoros est décoiffé. Et en caleçon.

-Désolé… je ne voulais pas te déranger, murmure le cadet.

-Tu… tu ne me déranges pas.

-Vraiment ?, demande Aiolia, alors que son aîné se met à rougir furieusement.

Le plus jeune jette un œil curieux par-dessus l'épaule de son frère pour découvrir qui le met dans cet état… Il voit la silhouette, assise sur le lit. Il voit les longs cheveux bleus… et il voit ce visage… qu'il connait pour l'avoir déjà vu.

-Qu'est-ce que… ?

Il attire son frère dans le couloir d'un mouvement brusque.

-Il s'agit bien de celui auquel je pense… ?

Ayoros baisse les yeux et lâche la poignée de la porte, qu'il laisse ouverte.

-Ça dépend. Tu pensais à qui ?

S'il peut s'éviter d'avoir à faire un aveu…

-A… à Saga ! Évidemment ! Qui d'autre ?

Ayoros soupire.

-Alors non. Ce n'est pas Saga. C'est… Il s'appelle Kanon. Il s'agit du serveur que j'ai rencontré samedi dernier… je t'en ai parlé…

-Celui que tu as… payé ?

-Oui.

-Et je peux savoir ce qu'il fait ici ?!

L'aîné relève les yeux vers son petit frère. Aiolia semble vraiment très en colère. Ayoros serre les dents. Qu'est-ce que ça peut bien lui faire ? Il fait ce qu'il veut de sa vie ! Il fait ce qu'il veut de son argent ! Il n'a pas besoin qu'on le juge ! Il… a déjà suffisamment de difficultés à assumer comme ça…

-A ton avis…?, crache-t-il.

-Je ne te parle pas de ça ! Ayo ! Tu as vu l'heure ?!

Euh… non. Ayoros, en pleine conversation avec Kanon, à propos de Saga, de la vie et du reste, n'a pas eu la présence d'esprit de regarder l'heure. Aiolia fulmine.

-Il est dix-huit heures quinze !

Horreur, Enfer et Damnation… Six heures et quart… Il ne reste donc qu'une poignée de minutes avant l'arrivée de Marine… qui devrait déjà être là, d'ailleurs. Mais ce n'est pas le moment d'épiloguer sur la ponctualité de la petite amie de son frère… Il se précipite dans la chambre. Mais une main le retient.

-Ne panique pas. Elle ne vient pas. Je bosse ce soir, donc j'ai préféré annuler.

Soulagement. Indicible soulagement.

-Pourquoi m'avoir fait peur comme ça, alors ?

-Parce que c'est tout ce que tu mérites. Si Will n'était pas tombé malade… Tu imagines si Marine croise ce type ?!

Non… non, il préfère ne pas imaginer justement. Parce que si Marine se trouve être la petite amie de son frère, elle reste avant tout… l'assistante de direction de Gabriel Camus. Voilà. Une paille. Un détail. Impliquant, malheureusement et nécessairement, qu'elle connait parfaitement Saga Gemini… et qu'Ayoros la croise plus souvent qu'à son tour. S'il lui a toujours caché les sentiments qu'il éprouve pour leur patron... ce n'est certes pas pour qu'elle le découvre au lit avec le sosie parfait de leur employeur.

-Il ne faut plus qu'il vienne ici, Ayo… à moins que tu veuilles qu'elle débarque un jour et découvre ton petit secret. Dois-je te rappeler qu'elle a ses propres clés ? Et si tu veux mon avis, tu devrais même complètement arrêter de le voir… Ce n'est pas bon pour toi ce que tu fais.

-Mais Lia… tu ne comprends pas…

Détresse et souffrance.

-Quoi ?, demande doucement le plus jeune. Qu'est ce que je ne comprends pas ?

-J'ai… besoin… de lui. Tu crois que je suis fier de faire… ça ? Tu crois que c'est facile, peut-être, d'appeler un type pour qu'il vienne chez toi ?! pour qu'il vienne… jouer le rôle de quelqu'un d'autre ?! Tu crois que c'est simple de demander ça ?! C'est la chose la plus dure que j'ai jamais faite… Admettre… et lui dire… que je veux qu'il vienne. Que je veux le payer. Que, oui, je fais ce choix... Enfin le choix… j'ai pas le choix… Toute la semaine… toute la semaine, j'ai essayé de me retenir et de ne pas l'appeler. Toute la semaine j'ai essayé de l'oublier, je te jure… de faire en sorte que ça n'ait été que pour une fois… Une erreur. Une folie. Un coup de tête… Une… Au début, ça allait. J'ai même réussi à rattraper un peu de mon retard… Mais... Jeudi… Jeudi… Il a déjeuné avec Camus.

Ayoros s'effondre contre le mur.

-J'ai cru que j'allais devenir fou. Je suis allé faire un tour. Je me suis calmé un peu mais… pas vraiment, en fait. J'ai n'ai pratiquement rien fait de l'après-midi. Et j'ai pas dormi de la nuit. Je n'ai pas le choix, Lia… Je suis désolé… mais sans Kanon, je… je ne sais pas…

La porte s'est ouverte en grand. Kanon regarde Ayoros. Il s'approche et le prend dans ses bras, dans lesquels l'aîné se laisse aller, sous les yeux effarés de son cadet.

-Ça va aller, murmure Kanon. On va trouver une solution, ne t'inquiète pas.

-Une solution pour que vous puissiez continuer à prendre le fric de mon frère ?

Le regard que lui lance Kanon fait reculer Aiolia d'un pas. Ce n'est pas un regard de haine, non. Au contraire. Il y a tant de sang-froid, dans ces yeux-là, que c'en est effrayant. Il s'intéresse à nouveau à Ayoros, dans ses bras.

-C'est si grave, si cette fille me voit ?

Hochement de tête. Entendu. Ne pas croiser cette Marine, même s'il ne sait pas encore pourquoi.

-Bon. Avant que quelqu'un n'évoque cette possibilité, poursuit Kanon, je tiens à dire que, chez moi, c'est non.

-Et pourquoi ?, demande Aiolia, agressif.

-Parce que je ne vis pas seul. Et si je pense que je pourrais toujours tenter de le convaincre de me laisser faire ça à la maison, pour ce qui est de ne pas trop se mêler de cette histoire, ce serait une autre paire de manche.

Et puis il y a une règle : ne jamais ramener de client chez soi. Trop dangereux. Bien trop dangereux. Il faut dissocier.

-Vous faites des cachoteries à votre petit ami ?, l'interroge le plus jeune des deux frères.

C'est fou ce qu'ils se ressemblent, d'ailleurs. On pourrait presque les prendre pour des jumeaux.

-Milo n'est pas mon petit ami, réplique Kanon. C'est mon meilleur ami et mon colocataire. Enfin, il m'héberge, quoi.

-Milo ?, relève Ayoros. Le DJ ?

-Oui.

L'ange. En face duquel il s'est senti tellement… sale. En face duquel il a eu si honte… Il n'a pas du tout envie de le croiser, lui non plus.

-Je ne veux pas aller chez lui, confirme Ayoros. Il faut trouver autre chose. Il doit bien y avoir des hôtels…

-Ne vous fatiguez pas, soupire Aiolia. Je me débrouillerai pour vous trouver une chambre… On en a pratiquement toujours quelques unes de libres… Je devrais pouvoir vous en mettre une à disposition de temps en temps. Sans trop éveiller les soupçons.

-Tu es sûr ?, s'inquiète l'aîné. Tu risques de perdre ta place si jamais…

Le plus jeune regarde son frère.

-Tu crois qu'aucun de nos clients ne reçoit ce genre de visites ? On évite que ça se sache, c'est tout.

-Je n'ai pas les moyens…

-J'en fais mon affaire, Ayo. Mais je ne pourrais vous prévenir qu'à la dernière minute. Je vous laisse, je vais prendre une douche et me changer, avant d'y retourner.

Il s'éloigne, prenant la direction de la salle de bain.

-Lia ?, l'appelle son frère. Merci…

Aiolia, qui s'est retourné, soupire et lui sourit tendrement.

-Si tu en as vraiment besoin… tu n'as pas à me remercier. Tu es mon frère. Tu passes avant tout. Ah si, juste un truc. Trouve-lui des habits… en rapport avec le statut de l'Olympe. Le costume sera de rigueur. Pour vous deux. Autant éviter de vous faire remarquer inutilement.