Avant-propos : Ne sachant pas vraiment où je vais avec cette fic, qui reste un passe-temps qui me prend par moments, je ne sais pas du tout si elle aura une fin. J'ai des idées, peut-être de quoi construire un arc narratif entier, mais rien n'est certain. Dans tous les cas, cela ne veut pas dire que je posterai mes chapitres à la légère. Laisser un écrit inachevé est une chose, le bâcler en est une autre qui m'insupporte.
MENTORAT
Je repartis de la scène du combat contre le Joker libre, avec mon bonnet, mes lunettes de soudeur et mon foulard rangés soigneusement dans mon sac. Batman avait considéré qu'étant donné les circonstances, je méritais un sursis et il m'avait laissée partir, non sans me proposer une nouvelle fois de me faire commencer une nouvelle vie. Il n'avait pas non plus manqué de me rappeler que s'il me tombait dessus plus tard alors que je faisais mon travail de livreuse, il n'hésiterait pas à m'arrêter. J'étais restée stoïque et avait simplement acquiescé avant de partir, mais dans le fond j'étais toujours aussi intimidée par l'homme chauve-souris.
Je mentis à Chad, prétendant qu'arrivé sur le lieu du rendez-vous, j'avais vu des corps et que quelqu'un m'avait tiré dessus, me forçant à fuir. De cette façon, je m'assurais que Chad ne traite plus avec le dénommé Petrovsky, qui nous avait fourni la bombonne, tout en n'ayant pas à évoquer le Joker, Batman, le fait que j'avais joué les héros et que j'avais été submergé par l'esprit de Harley Quinn. Je me rendis compte que je n'avais pas eu une seule seconde l'idée de l'appeler lorsque j'étais en danger. Pour moi, Chad n'était tout simplement pas quelqu'un à contacter en cas de problèmes. Je l'appréciais et il me fournissait nourriture, logis et travail, mais c'était un businessman et je ne lui faisais pas du tout confiance pour effectuer un sauvetage ou un assaut.
Cette nuit inoubliable renforça mon opinion quant aux proies privilégiées de Batman, des individus pour qui j'avais toujours eu du mépris. Oui, du mépris. Que pouvais-je ressentir d'autre lorsque j'entendais parler de super-vilains ? Ils étaient mégalomanes, égocentriques, leurs plans mettaient en danger à la fois des innocents mais également l'économie parallèle qu'ils troublaient par leurs actions voyantes, démesurées et destructrices. Les réseaux criminels, les mafias en tout genre, les familles comme les Falcone, tentaient de garder une certaine structure. Ce n'étaient pas des enfants de chœurs, leurs règles étaient dures, leurs lois intraitables, mais elles existaient. Si l'on jouait selon les règles, ou si l'on savait tricher un peu avec elle, on s'en sortait. C'est ce que faisait Chad. C'est ce que je faisais.
Les monstres comme le Joker, comme Bane, tous ces cinglés obnubilés par leur propre personne et par leur propre gloire, n'avaient aucune structure. Leurs hommes de main étaient jetables, leurs plans à court terme. Ils ne se souciaient pas des petites gens, de ceux qui faisaient cela parce qu'ils n'avaient pas le choix, parce que l'économie de l'ombre leur apportait plus que ce que la société de Gotham pouvait leur offrir. Et pourtant, nous étions tous dans le même panier, tous coupables d'actions criminelles, tous les cibles de Batman.
Je ne pouvais m'empêcher de fait d'avoir une certaine rancœur envers Batman. « Pas de passe-droit » ? Il était prêt à me coffrer ? Il me l'avait affirmé alors que nous étions entourés par des hommes de main fanatique, un super-vilain et son acolyte ? Avait-il un sens des valeurs ?
Tout ce petit monde m'énervait au final, et après avoir pourtant été attirée par la cour des grands, j'espérais bien maintenant ne plus jamais croiser qui que ce soit de ce genre. Plusieurs mois sans avoir vent d'une action d'éclat du chevalier noir ou d'un plan de domination de Gotham me firent d'ailleurs penser que j'étais revenue pour de bon à mon train-train quotidien. Ma rencontre avec Bane avait un peu changé mon comportement, et celle d'avec le Joker m'avait encore plus influencée. Affronter la mort, combattre des hommes armés, ça avait de quoi vous donner confiance en vous. Désormais, je marchandais parfois auprès des clients pour avoir des pourboires. Je prenais des routes plus dangereuses. Je portais également un pistolet de calibre 9mm. Le business de Chad redevint stable, mais il préféra rester dans sa planque et l'aménager, plutôt que de se rétablir dans un appartement luxueux. Cela me convenait parfaitement : Chad avait du coup besoin de moins de garde du corps et il n'invitait plus de camées. Le boui-boui souterrain que nous occupions avait tout le confort nécessaire pour une vie normale et nous étions à l'abri.
Je ne peux au final qu'en vouloir à moi-même pour m'être de nouveau impliquée dans des affaires qui dépassaient la criminalité « normale ». Une nuit d'automne, je me trouvais dans une sorte d'hôtel des ventes situé dans une ancienne station de métro plutôt grande qui s'étendait sous le quartier de Burnley. La station était parsemée de stands plus ou moins gros dont les gérants vendaient tout et n'importe quoi. C'était le paradis des receleurs. L'endroit était tenu par une sorte de consortium de grosses pontes du marché noir qui y avaient posté plusieurs hommes lourdement armés pour y faire la sécurité – ce qui marchait plutôt bien. Aussi, pénétrer dans ce lieu pouvait s'assimiler à faire du shopping, pour peu qu'on avait comme liste de courses des armes ou des substances illicites, quoiqu'il y avait également des œuvres d'art et des bijoux. Je m'étais rendue dans ce souk des temps modernes non pas pour acheter ou faire du troc, mais pour simplement récupérer un document. L'individu que je cherchais était un « collègue » de Giuseppe Marini, la personne qui nous avait refilé du Venin de Bane avec les conséquences que l'on sait.
Marini était embarrassé par cet incident, non pas qu'il se soit inquiété du danger auquel il avait exposé mon patron, mais parce qu'il se doutait que Chad était prêt à répéter partout que Marini était source de coups foireux. Aussi Marini avait-il négocié de lui-même avec Chad pour qu'ils poursuivent leur affaire commune en toute amitié et surtout en toute discrétion. Et pour se faire pardonner, le dealer mafioso n'avait rien trouvé de mieux que de faire une sorte de petit listing de fournisseurs, de scientifiques, de revendeurs et d'autres hommes de main qui étaient un peu trop proches d'individus comme Bane, le Joker ou le Pingouin, afin que Chad n'ait pas de nouveau la mauvaise surprise de se mettre une de ces personnes peu recommandables à dos.
La personne qui devait me les refiler tenait un stand de produits chimiques éloigné des autres en raison de l'odeur acide qui s'en dégageait. Ce qui était étonnant, c'est que ce vendeur était du reste très propre et bien habillé, même si ses gants en latex, le masque de protection qu'il portait sur le front et la charlotte qu'il portait sur la tête, juraient un peu avec le costard-cravate qu'il arborait. Gotham était fait de ce genre de personnages étranges. Lorsqu'il me vit arriver d'un pas prudent, il sortit aussitôt une sorte de bombonne sur laquelle était inscrit « Danger de mort » et le logo des substances qui abîme la vie et l'ouvrit sans cérémonie, pour en extraire une enveloppe scellée qu'il me tendit avec un grand sourire.
« Avec les compliments de Marini.
– Vous ne voulez même pas vérifier qui je suis ?
– Ma jolie, je ne sais pas si tu dois t'en réjouir ou t'en inquiéter, mais l'on raconte souvent des histoires sur la petite coursière de Chad Rubens. Et je vois que certaines parties de ces histoires ne sont pas des racontars.
Il se permit de me regarder de haut en bas avant d'avoir un petit ricanement pervers. Je m'emparai de l'enveloppe avec mauvaise humeur.
– Merci. Chad recontactera Marini. Si ça ne tenait qu'à moi, je ne voudrais jamais plus entendre son nom. C'est ma vie qu'il a mis en premier en danger.
– Il a mis ta vie en danger ? s'esclaffa le vendeur. Qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre ! Tu mets ta vie en danger à chaque pas que tu fais avec un des colis de Chad dans le dos, à chaque fois que tu marches dans des endroits comme celui-ci… Tu ne vas pas me contredire… »
Il n'avait pas tort. Je me contentai de hausser les épaules et partit sans lui dire au revoir tout en rangeant le document dans mon sac à dos. Sur le chemin de la sortie, dans une des « allées » les plus bondées du bazar, mon regard fut attiré par une jeune fille qui devait avoir à peu près mon âge, peut-être un peu plus jeune. Celle-ci n'avait rien d'extraordinaire, et c'était bien là ce qui m'intriguait : ce n'était pas un endroit pour une telle personne. Elle vendait pourtant avec beaucoup d'aplomb des bijoux accrochés après des épingles enfoncées sous sa veste dont elle soulevait les pans en abordant des clients potentiels. Je m'arrêtai et l'observai un moment. Elle était mince, petite, plutôt jolie mais négligée – en témoignaient ses longs cheveux noirs emmêlés, avec une attitude sûre d'elle, voire effrontée. Elle ne paraissait pas désespérée ou désorientée, c'était donc assurément une habituée de ce genre d'endroits. Elle parvint à vendre un bracelet a un prix assez élevé vue l'épaisseur de la liasse de billet qu'elle reçut, ce qui apparemment lui suffisait pour aujourd'hui puisqu'elle se dirigea elle aussi vers la sortie.
Je remarquai alors que je n'étais pas la seule à la surveiller. Un homme d'un certain âge en costume assez vieillot et aidé d'une canne l'observait de derrière un stand avec un regard peu avenant. Il était accompagné par deux gorilles en costard plus qu'imposants et tous ensemble, ils prirent la suite de la jeune receleuse en faisait mine de flâner. Il était évident qu'elle allait avoir des problèmes, se posait alors la question : devais-je la prévenir ?
Mon hésitation fut courte. Il était rare de rencontrer dans le métier des personnes à la fois du même âge et du même sexe que moi, qui n'étaient pas des droguées ou des prostituées, voire les deux à la fois. Je ressentais une certaine proximité envers elle et même si elle n'était certainement pas une « innocente » pour vendre des objets volés dans ce marché noir, elle ne rentrait pas non plus dans la catégorie des gens qui « mériteraient » une telle punition.
Je copiai ses poursuivants en les filant l'air de rien. Je perdis la receleuse de vue mais parvint à garder un œil sur l'homme et ses sbires alors qu'ils remontaient l'escalier permettant de sortir de l'hôtel des ventes. Une fois à l'extérieur, l'un des gorilles bifurqua, tandis que les deux autres se dirigeaient vers une ruelle parallèle à celle où se cachait l'entrée du marché. Il n'était pas prudent que je les suive moi-même comme ça. L'avantage du quartier de Burnley, c'était qu'il était du genre résidentiel-contemporain, avec des appartements pas trop haut, collés les uns aux autres, aux toits plats et surtout équipés des fameuses échelles de secours qui me permirent d'atteindre rapidement les hauteurs. Je tentai alors de prendre de l'avance sur ceux qui en voulaient à la jeune fille en arpentant rapidement le gravier des toits. Je la repérai alors qu'elle semblait prendre pas mal d'avance sur ceux qui la pourchassaient. Cependant, alors qu'elle allait sortir du réseau de ruelle, sa route fut coupée par un gros quatre-quatre noir qui ne semblait avoir attendu que ça. Jurant haut et fort, la receleuse partit en courant dans l'autre sens mais c'était trop tard. Le gorille qui avait poursuivi la filature l'attendait à l'autre bout. L'homme en costume ancien les rejoignit d'un pas plus lent, s'aidant de sa canne.
Il me fallait me rapprocher. Je n'étais pas sur le bon groupe d'appartements pour agir, aussi m'arrangeai-je pour trouver une gouttière qui me ferait descendre sans être vue. Une fois au sol dans une rue non loin du guet-apens, j'avisai des poubelles cylindriques en métal et m'emparai aussitôt du couvercle de l'une d'entre elles avant de partir à la rescousse de la receleuse. Je me retins cependant de foncer dans le tas et me postai à l'angle de la ruelle dans laquelle la fille aux bijoux avait été bloquée. J'eus alors l'idée de revêtir mon équipement d'action « incognito », dans le cas où je devrais intervenir. Il s'agissait de ne pas me faire une réputation auprès d'individus du milieu que je ne connaissais même pas. Tandis que je m'habillai, j'entendis celui que je devinai être l'homme à la canne :
« Votre… « fournisseur », mademoiselle Robinson, est quelqu'un d'insaisissable. Malheureusement pour vous, après quelques recherches et comparaisons, il a été facile de déterminer de qui vous teniez vos denrées.
– Et qu'est-ce que ça peut vous foutre ? Vous êtes flic ? répondit avec défi la voix de la jeune fille.
Je me rapprochai de l'angle et jetai un coup d'œil pour voir la dénommée Robinson, prise en tenaille entre les deux gorilles. Elle était sur le qui-vive, prête à bondir. Elle n'allait pas se laisser faire. L'homme fit taper sa canne contre le béton du sol.
– En ai-je l'air, mademoiselle Robinson ?
– Vous avez l'air d'un cousin éloigné du Pingouin avec un gros balai dans le cul, mais l'habit ne fait pas le moine alors qu'est-ce que j'en sais, vous êtes peut-être de la brigade mondaine.
– Non, mademoiselle Robinson, je représente des intérêts privés… Et je me passerai de répondre à vos provocations puériles.
– Si c'est juste parce que dans le lot y a un truc qui ressemble à quelque chose qui vous appartiendrait, on peut s'arranger. Je peux faire un geste.
– Vous n'avez pas qu'un « truc » à moi, jeune fille. Et j'estime, vu ce que votre fournisseur m'a volé et ce que ça m'a coûté en explications et en indemnités auprès de mes clients, que je mérite moi-même des dommages et intérêts pour le vol dont j'ai été victime. Laissez-moi votre veste ainsi que tout ce qu'elle contient et je m'arrangerai pour que vous partiez d'ici sans heurt.
– Ouais là faut pas rêver quand même !
– Bien, puisqu'on ne peut pas vous raisonner… Allez-y.
Les gorilles en costard-cravate se jetèrent chacun de leur côté sur la jeune fille mais celle-ci se mit à leur échapper par des mouvements vifs et précis. Elle était entraînée. La proie se mit alors à narguer ses prédateurs en ne tentant même pas de fuir et en se contentant de les éviter, rebondissant sur les murs et poubelles de la ruelle.
Mais alors qu'elle ne prêtait attention qu'aux deux hommes de main, leur patron fit claquer sa langue et sortit un revolver de sa veste qu'il tendit avec un bras qui ne tremblait pas d'un iota. Il était également entraîné. Le cœur battant et l'adrénaline jouant son rôle, je pris le couvercle de poubelle comme un frisbee et le lançai sans hésiter vers l'homme, espérant l'atteindre à l'épaule ou au buste, voire au bras. Je fis pourtant mouche à la tête. Le créancier de Robinson tituba et baissa le bras, mais ne lâcha pas son arme. Angoissée à l'idée qu'il puisse encore s'en servir, je mis mon sac à dos devant moi et m'emparai du 9mm qui se trouvait à l'intérieur, puis me montrai en tendant l'arme devant moi.
– Lâche ton arme ! m'écriai-je au travers du foulard.
Le malfrat armé se tourna vers moi en dodelinant de la tête et me dévisagea un moment d'un air incrédule.
– Vous êtes qui, un genre de superhéros au rabais ?
– Je suis une nana avec un avec un flingue pointé sur toi alors lâche ton arme !
Je jetai un coup d'œil à ses subordonnés : ils s'étaient figés, tout comme la receleuse qui ne paraissait pas vraiment être heureuse que j'intervienne. L'homme à lunettes lâcha son arme puis me jaugea avec colère.
– Je doute que vous soyez en position de nous arrêter et de nous livrer à la police en nous menaçant d'une arme.
Je sentis qu'il aimait parler. Malheureusement pour lui, je n'étais pas d'humeur bavarde. J'ôtai mon gant libre comme je pus, changeai de main armée, puis je m'approchai de lui, le pistolet toujours dirigé vers lui. Il prit peu à peu peur, jusqu'à ce que je lui mette un coup de crosse dans la mâchoire et le mette à terre. Dans le mouvement, je parvins à l'effleurer du doigt et eut donc le loisir d'avoir accès à ses pensées du moment. Un contact si court ne me permit pas de lire grand-chose, mais j'en sus assez pour lui faire peur. Orientant mon arme vers ses hommes de main qui avaient commencé à se rapprocher, je me penchai vers l'homme à la canne et lui dit d'un ton lugubre.
– Ne pensez pas que c'est en agissant ainsi que l'on se rattrape aussi facilement auprès de la Ligue des Ombres. Vous êtes foutu. Plus de partenariat.
Mon interlocuteur devint livide et balbutia en mettant ses mains en avant :
– Attendez, vous travaillez pour eux ? C'est pour ça que vous êtes là ?
– Je n'ai pas le devoir de vous répondre. J'ai seulement le devoir de vous transmettre ce message. Vous n'êtes pas fiable, vous ne vous rattraperez pas en récupérant la marchandise auprès de pauvres filles qui gagnent leur vie avec des marchandises dix fois revendues.
J'étais presque épatée par la facilité avec laquelle j'inventais cette histoire. Je soupçonnai l'homme d'être le genre à savoir s'inventer de jolies excuses bien enrobées et de m'avoir transmis un peu de son talent. Intérieurement, je paniquais pourtant. Je tendais mon arme vers deux personnes, que j'allais peut-être devoir blesser ou tuer. Je voulais qu'ils partent, que je puisse baisser mon arme.
– Je suis sûr de pouvoir trouver un arrangement, comme plus de bijoux faits dans ce jade que vous recherchez tant, je suis en contact avec des gens !
– Je viens de vous le dire, l'heure n'est plus aux excuses. Cassez-vous d'ici et n'importunez plus jamais cette jeune fille. Ou vous aurez des problèmes avec la Ligue.
– Elle est des vôtres ? s'interrogea l'homme en se relevant.
J'approchai mon visage masqué du sien.
– Ne. L'approchez. Plus. Allez, barrez-vous ! »
Aucun d'eux n'osa ajouter quoique ce soit et ils se dirigèrent tous d'un pas rapide vers la voiture qui avait bloqué le passage, toujours sous la menace de mon arme. Ni moi ni Robinson ne dîmes rien tandis que nous entendions encore le bruit du moteur du quatre-quatre. Elle se tourna ensuite vers moi et me regarda de haut, apparemment pas en confiance.
– Qui t'envoie ?
– Personne, dis-je en levant mes lunettes et en baissant mon foulard. On va dire que c'était ma B.A. de la soirée.
– Et t'attend une récompense ? Je te le dis tout de suite, je te file rien et d'ailleurs, j'aurais pu m'en sortir toute seule.
– Tu es une cousine de Superman ? Tu peux arrêter les balles ? Si j'avais su je ne m'en serais pas mêlée et je ne serais pas en train d'attendre un peu de reconnaissance.
Robinson renifla bruyamment, jeta un coup d'œil au revolver trainant plus loin sur le sol, puis me tendit la main.
– Ok, merci. Holly Robinson. Mais si y avait pas eu le flingue, je te jure, je m'en serais sortie seule.
– J'en suis certaine, je t'ai vue. Je ne suis intervenue que quand j'ai vu l'autre sortir son arme… T'es une receleuse, c'est ta branche de métier principale ?
– Principalement ouais, répondit Holly d'un air suspicieux. Et toi ?
Je désignai du pouce mon sac à dos.
– Livraison de colis en tous genres.
– Oh je vois. T'aimes vivre dangereusement dis-moi. Ca explique le flingue mais pourquoi tu te trimballes avec de quoi te déguiser en braqueuse de banque ?
– Je vois beaucoup de clients différents avec mes livraisons. Si jamais je recroise ce type – même si je ne préférerais pas, je n'ai pas vraiment envie qu'il me reconnaisse.
– Et pour la voix ?
– Mon job n'inclut pas que je tape la causette au client.
– Pas faux. Tu rencontres souvent des gens peu recommandables j'imagine.
– Tout le temps, même…
– Du genre à te draguer, voire même à être un peu trop tactile avec toi…
D'où sortait cette supposition ?
– Ca arrive, répondis-je en haussant un sourcil.
– Et tu les laisses faire ?
– Je les laisse croire, plutôt. Sauf quand je sais que je peux me permettre de les remettre à leur place, auquel cas ça va de la petite tape au crochet dans la face.
C'était peut-être l'homme que j'avais touché qui m'y avait poussé, ou bien simplement l'envie de crâner un peu, mais quel magnifique mensonge je venais de sortir ! Jamais je n'avais eu le courage de lever la main sur quelque client que ce soit, en tout cas jusqu'ici.
– Hmm…
Elle me regarda de haut en bas et se frotta le menton. Elle finit par demander en esquissant son premier sourire :
– Tu es quel genre de coursière ? Discrète, agile, rapide ?
– J'aime à penser que je suis douée dans les trois domaines, oui. Je passe par les toits, principalement.
– Ah, bien, les toits. Tu sais te battre ?
– Un peu. Disons que je sais foncer et sauter sur mes adversaires plus qu'autre chose… Comme tu le vois, j'ai aussi comme sécurité une arme à feu.
– Mouais… Ca te dirait de faire des extras… dans une branche de métier un peu différente ?
– Quoi, tu veux de moi comme garde du corps ?
– Ca non, tu serais plus un boulet qu'autre chose, d'habitude je vois venir les problèmes comme ceux de ce soir à vingt kilomètres – je te le jure, et dans ces cas-là, je me débrouille mieux en solo. Non, disons que tu pourrais m'aider à trouver de quoi agrémenter l'étalage que j'ai sous mon manteau…
Je reculai d'un pas sous le coup de la surprise. Je n'aurais jamais cru qu'on me proposerait un jour ce genre de choses.
– Wow, non, non, c'est pas du tout mon truc. Je n'aime pas agresser les gens. Bon ok, je viens d'en agresser un, mais c'était pour t'aider. On est dans le même milieu toi et moi, mais je préfère rester au bas de l'échelle, dans la section des gens qui font du business sale mais pas trop. Faire du mal aux autres, c'est pas mon délire.
Holly haussa les sourcils avant de pousser un petit rire.
– Ah non, non, je ne pensais pas à ce genre de vols. Mon fournisseur, dont l'autre abruti a fait mention tout à l'heure, est du genre « finesse ». Moins il y a de violence, mieux c'est.
– C'est déjà plus rassurant mais non, désolé, je… Je ne le sens pas. C'est pas fait pour moi.
– T'es sûre ? C'est peut-être ton unique occasion de la rencontrer. Ma patronne ne te courra pas après, et si ce n'est pas moi qui te présente, elle ne te fera pas confiance. Elle peut t'aider à être meilleure dans ton propre métier.
– En échange de quoi, aussi ? dis-je avec méfiance.
Holly éclata de rire avant de commencer à s'éloigner.
– Tu ne perds pas le Nord. Mais si je lui explique que tu m'as… hum… sauvé la mise, elle voudra te récompenser. Ca peut être d'ailleurs simplement de l'argent. Dernière chance, à toi de voir.
J'étais intriguée par une telle proposition. Qui pouvait bien être ce mystérieux fournisseur de Holly ? Que pouvait-elle bien m'enseigner ? Et avais-je les capacités pour être une bonne voleuse ? Consciente que je transportais les documents destinés à Chad, je tentai de négocier.
– Ecoute je voudrais vraiment te suivre. Vraiment, tu m'intéresses. Mais je suis en mission et je ne peux vraiment pas retarder davantage ma livraison.
Holly pencha la tête en haussant les épaules d'un air de dire « tant pis », poursuivit sa route un moment puis fit volte-face avec un sourire malicieux.
– Ok. Alors une touuute dernière chance. Ma dernière offre. Soit à 19h demain soir au Crystal Owl.
Je mis quelques secondes à retrouver ce que c'était dans ma mémoire puis haussai un sourcil, l'air perplexe.
– C'est un restaurant huppé, même plus que huppé, c'est là que les grosses pontes de Gotham ont leurs tables réservées quand ils veulent impressionner leur maîtresse !
– Eh oui, et ça me fait penser, sape toi bien.
– Je n'ai que des vêtements de travail.
– Décidemment faut que je me décarcasse pour toi jusqu'au bout. On a visiblement la même taille et la même carrure, j'apporterai une de mes robes de cocktail.
– Tu possèdes des robes de cocktail et tu vends des montres volées dans les bas-fonds de Hurley ? Y a comme un léger décalage…
– L'habit ne fait pas le moine, répondit Holly en levant son index. Tu comprendras… Allez, bye, à demain j'espère. »
J'attendis qu'elle disparaisse de ma vue et, après un temps à regarder autour de moi pour calculer le chemin le plus court, je finis par quitter les lieux de cette singulière rencontre.
La proposition de Holly Robinson me tourna dans la tête pendant le reste de la soirée, puis la journée du lendemain, que je passai à faire ma lessive, à regarder les dernières nouvelles liées à Batman sur Internet et surtout à me laver. De toute évidence, Holly comptait me faire entrer dans le Crystal Owl, mais même bien habillée, il allait m'être impossible d'avoir une place si j'étais inconnue. C'était donc son fournisseur qui allait devoir jouer de son influence, que ce soit en personne ou par intermédiaire, pour que je puisse pénétrer dans le restaurant huppé. Qui pouvait bien être cette personne qui volait des trafiquants d'art et se permettait pourtant des apparitions dans des lieux fréquentés par les délinquants en col blanc ?
Je ne parlai pas du rendez-vous à Chad afin de ne pas affronter une éventuelle dispute portant sur le danger d'aller à la rencontre de quelqu'un dont je ne savais rien. J'en étais consciente, il se pouvait très bien que ce soit un traquenard. Holly ne m'avait pas particulièrement semblé être une personne de confiance et son étrange patronne avait de quoi faire naître des soupçons. Je ne baissais pas ma garde, mais j'étais assez intriguée pour estimer devoir tenter le coup. Je voulais découvrir qui pouvait être le fournisseur-voleur. Et aussi un peu porter une jolie robe de soirée.
Ainsi je me rendis au lieu du rendez-vous avec un peu d'avance afin de me poster sur un toit proche, assez bas et accessible – chose rare dans le quartier des affaires où se trouvait le Crystal Owl. J'observai un moment la façade du bâtiment, récente et pourtant dans le style des bâtiments encore en état du vieux Gotham, typé années 50, avec des colonnes en pierre, un petit parvis et des grandes vitres quadrillées. Je ne m'étais pas trompée sur la clientèle qui venait là. Les limousines et les berlines aux vitres teintées s'enchainaient pour laisser descendre les convives en habits de luxe et leurs gardes du corps tout aussi bien habillés mais plus sobrement. Au-dessus du restaurant se tenait le reste du building aux façades de verre et aux poutrelles métalliques apparentes – un tout autre genre. Le restaurant était flanqué de ruelles de chaque côté, l'une assez bien éclairée et aménagée pour les livraisons, l'autre sombre comme il fallait pour se faire agresser. Cinq minutes avant l'heure prévue, Holly se pointa avec un sac de pressing par-dessus l'épaule et entra dans la ruelle mal éclairée en toute tranquillité. Un des deux videurs de l'entrée la vit et alla la rejoindre dans la ruelle avec une attitude peu avenante. Je ne vis rien de leur rencontre d'où j'étais, mais le videur ressortit peu après avec un air un peu désemparé et rejoignit son collègue en haussant les épaules.
Il était temps de me montrer. Je pénétrai dans la ruelle d'un pas sûr, découvrant Holly adossée à l'un des murs.
« Pile à l'heure ! Mon patron va aimer ça. Le timing est une chose importante dans sa profession.
Elle me fit un grand sourire au coin auquel je répondis par un petit rire. Je ne cessais de jeter des coups d'œil au sac de pressing qu'elle avait posé sur une poubelle fermée à côté d'elle.
– Ha ! Je vois que tu es impatiente de découvrir ton « déguisement ». C'est vrai qu'avec ce que tu portes, tu peux sans doute te balader tranquillement dans le quartier sans trop détoner, mais tu ne pourras même pas approcher les videurs de ce restaurant. Y a un renfoncement un peu plus loin, va te changer là-bas, je surveille la ruelle.
J'acquiesçai et m'emparai du sac en la remerciant. Alors que j'avais atteint ledit renfoncement au fond de la ruelle, Holly me hêla :
– Y a aussi un petit sac à main pour mettre ce qui te semble précieux. Je conserverai le reste. Si tu es aussi maline que tu semblais l'être, tu n'auras pas pris grand-chose pour venir.
Je haussai les épaules avec un grand sourire et me cachai pour me changer. La receleuse m'avait assez bien jugée – et j'étais fière qu'elle me qualifie de maline. J'avais effectivement emporté le minimum afin que le fait de me changer ne mette pas en péril des objets importants. Aussi, en dehors d'un tazer et d'un smartphone avec GPS, je n'avais rien qui ne soit remplaçable. Une fois en sous-vêtements, je déballai mon « costume » et tendit devant moi la robe devant laquelle je tombais en admiration malgré le fait que je la voyais moyennement bien. Elle était noire ou d'une couleur sombre, en soie ou dans une texture s'en approchant, et apparemment cintrée. Sa forme nécessitait cependant que j'enlève mon soutien-gorge. J'enfilai finalement la robe, veillant à ne pas la faire trainer par terre. Elle était accrochée à mon cou par un fin ruban et se fermait avec une fermeture éclair dans le dos. Le bas était volant, avec une deuxième couche de dentelle en-dessous de la couche en soie. J'étais un peu serrée, mais c'était tolérable et il était clair que mon décolleté était un peu décevant – je n'avais malheureusement pas grand-chose pour le remplir – aussi le fait que la robe n'ait aucune amplitude était en l'occurrence un bon point.
J'avais également vu dans le sac des bottines élégantes sombres que j'enfilai et testai en faisant quelques pas. Les talons n'étaient pas trop hauts, je pouvais marcher sans avoir l'air de porter des échasses. Je n'avais pas de miroir, mais de mon point de vue, ça allait. Je mis alors mes objets importants dans l'étui à main pourpre et sortit de la ruelle avec le reste de mes affaires à bout de main. Holly me rejoignit et émit un petit sifflement en applaudissant.
– Je m'applaudis aussi parce qu'apparemment je suis bonne physionomiste. La robe te va plutôt bien. Bon tant pis pour le maquillage, ce n'est pas une condition d'entrée.
Je n'avais pas pensé à ce détail. Je n'avais absolument rien pour me maquiller à la planque : ça ne servait à rien dans mon métier et ce n'est pas comme si j'avais l'habitude de sortir en soirée.
– Donne-moi tout ça, je vais le conserver jusqu'à ce que tu ressortes.
Elle prit mes affaires et les posa sur la poubelle avant de claquer des doigts.
– Ah. Un dernier truc. Et attention, c'est du prêt.
Elle sortit de sous son manteau un écrin qu'elle ouvrit pour en extraire un collier serti de pierres précieuses qui devaient être, de mon souvenir, des aigues-marines, pour me l'attacher autour du cou. Elle sortit ensuite son téléphone et tapota quelque chose dessus.
– Bien. La voiture de ma patronne va arriver, rends-toi devant le restaurant. On se revoit après pour que tu récupères ton équipement.
– D'accord. M… Merci, Holly. Enfin, si ce n'est pas une espèce de coup monté.
– De la méfiance, c'est bien, ça, c'est également une qualité qu'elle appréciera. A toi de voir si tu veux y aller, mais si tu abandonnes, je reprends l'équipement. A moins que tu veuilles le voler, mmh ? »
Une lueur de défi brilla dans ses yeux noirs et je la rassurai avant de quitter la ruelle. Alors que j'approchai du parvis, une longue berline s'arrêta devant le tapis rouge et le chauffeur en sortit pour aller ouvrir au passager. En sortit avec un air un peu supérieur une femme d'une trentaine d'années à l'allure splendide vêtue d'une une robe rouge éblouissante. Elle avait vraiment l'air d'une femme de la haute, catégorie sociale que je ne pouvais pas sacquer, cependant elle avait des cheveux noirs assez courts et « joliment » désordonnés, ce qui détonait un peu. Je n'étais pas certaine que ce soit la bonne personne, aussi attendis-je un geste.
La femme en robe rouge se mit à me toiser, ce qui me mit particulièrement mal à l'aise. Dans cette tenue, j'étais peut-être jolie, mais je me sentais nue, privée de ces vêtements qui faisaient ma personnalité et me donnaient confiance en moi. La femme finit par me faire un geste de l'index pour que je m'approche avec un grand sourire malicieux, ce que je fis en me concentrant sur ma démarche pour ne pas avoir l'air ridicule sur mes talons. Une fois devant elle, elle me tendit la main et me dit :
« Holly s'est aperçue qu'elle ne connaissait pas ton nom au moment où elle a voulu me parler de toi. C'est bien son genre. Je me nomme Selina Kyle. Tu es ?
C'était bien le fournisseur. Je balbutiai mon nom en lui serrant la main avec peut-être un peu trop de poigne.
– Tu as donc accepté ma proposition, j'en suis enchantée. Mais entrons, nous serons plus à l'aise pour discuter devant un bon repas.
– Bien. Je… Je vous remercie beaucoup pour cette invitation, Mademoiselle Kyle.
– Appelle-moi Selina, ma chérie. Vraiment.
– D'accord… Selina.
Je lui adressai un sourire timide. J'étais quelque peu impressionnée par l'aura de cette femme qui parlait avec aisance, un petit ton félin dans la voix, et qui avait un maintien impeccable. Je remarquai qu'elle portait de multiples bracelets et colliers, et que ses boucles d'oreilles étaient plutôt élaborées. Si bien que lorsqu'elle partit en direction de l'entrée, elle produisit un cliquetis métallique un peu amusant. Ce premier contact était positif, Selina Kyle me semblait gentille et décontractée. Je devais cependant rester méfiante, car je ne savais pas de quoi elle allait vouloir « discuter » avec moi.
Le Crystal Owl possédait un livre des réservations et le responsable des réservations qui allait avec. Selina se présenta et l'homme tenant le livre ne prit même pas la peine de vérifier : ce nom semblait avoir une certaine réputation ici. Un serveur vint nous accueillir et nous conduisit à une table en plein milieu de la salle. Je regardai autour de moi avec quelques sueurs froides. J'étais à mille lieues de mon monde, au centre d'une pièce richement décorée, entourée de gens portant sur eux plusieurs milliers de dollars en tissu et bijoux, charmée par la douce mélodie que jouait un quatuor à cordes dans un coin de la pièce. Cette ambiance n'aurait même pas pu se retrouver dans ma ville natale, petite bourgade dont le lieu le plus huppé était le Warm Welcome, un restaurant qui se targuait de proposer des plats un peu plus élaborés que les « diners » du coin.
J'étais tellement captivée par cet environnement déroutant que je ne remarquai pas le serveur qui attendait patiemment que je m'assois sur la chaise qu'il avait tirée pour moi. Je m'excusai bêtement en regardant le sol. Un autre serveur vint nous donner les menus et nous cita les plats du jour dont je ne comprenais pas toujours les noms, avant de nous conseiller un vin en apéritif. Selina lui répondit que nous allions y réfléchir et le serveur acquiesça aussitôt avant de repartir. Il semblait, comme tous ses collègues, avoir un balai enfoncé entre les fesses.
– Tu sembles bien perturbée par tout ceci, Melinda, me glissa Selina avec douceur.
– Il faut l'admettre. La vie que je mène ne m'a jamais amenée à pouvoir manger dans un tel endroit. J'ai presque peur d'ouvrir le menu et de découvrir les prix exorbitants. Je me demande aussi si le cliché des plats chers mais très « légers » en quantité est vrai.
– C'est de la bonne cuisine, raffinée, c'est normal de payer aussi cher.
– J'ai un peu du mal avec ce concept. Surtout dans cette ville. Surtout par les temps qui courent. Ici, il y a tout ce… ce luxe… alors que je vis entourée de gens qui ont du mal à joindre les deux bouts ou qui s'en sortent grâce à des activités pas très licites rendues possibles par l'économie parallèle qui s'est instaurée à Gotham.
J'allais lui annoncer la couleur directement. J'étais certes impressionnée par ce que je vivais ce soir et curieuse de ce que je pouvais découvrir, mais je n'étais aucunement séduite. Le style de vie des riches ne m'avait jamais attirée plus que ça et même, je l'avais un peu en horreur. Quelque chose que je devais à la fois à ma vie actuelle et à mes origines de campagnarde parfois effondrée devant la vanité des gens de la ville.
Je fus étonnée de voir les yeux de mon interlocutrice pétiller et son sourire s'élargir.
– Tu serais pour plus d'équité ? Pour que le fameux 1% de population millionnaire se voit forcé de donner un peu de son patrimoine ?
– Bien entendu.
– C'est ce que je m'efforce de faire chaque jour – ou plutôt chaque nuit de ma vie.
Je voyais où elle voulait en venir.
– Oh. Votre « métier ». Vous êtes une sorte de robin des bois alors ?
– Pas… toujours. Je vole principalement pour le plaisir de voler. Pour le challenge. La valeur en argent des choses m'importe parce qu'elle établit le niveau du défi, pas parce que je m'imagine ce que je pourrais acheter avec.
– Pourtant, à voir ce que vous portez et ce que vous m'avez gracieusement fourni – je vous en remercie beaucoup – on dirait que vous profitez quand même assez bien de votre business.
– Bien sûr. Je ne dirai pas que je crache sur un meilleur style de vie. Et pour revenir à ta notion de « robin des bois », il m'arrive de souvent donner à des fondations qui aident les plus démunis. Enfin, aux quelques fondations qui ne sont pas des escroqueries montées par des avocats véreux ou des mafieux notoires de cette chère Gotham.
J'étais rassurée par ce discours. Selina commanda du champagne en même temps qu'un plat dont le seul mot qui me parlait vraiment était « bœuf » et une salade pour chacune d'entre nous. Je ne m'y opposai pas, déjà parce que je n'avais rien contre ce choix, mais aussi parce que je ne me serais pas permise de pester contre mon hôte qui m'offrait un repas à trois chiffres.
Lorsque le serveur fut reparti, la voleuse reprit :
– Puisqu'on a commencé à parler business, allons au cœur du sujet : toi.
– Holly a prétendu que j'avais ce qu'il fallait pour exercer votre profession…
Selina eut un petit rire et agita l'index.
– Je ne pense pas, non. Mais tu as de bonnes bases et c'est déjà quelque chose – si tu n'as pas menti sur la façon dont tu fais ton boulot. Voleur de haute voltige n'est pas une mince affaire, ça demande de la discipline, du timing, de la subtilité. Tu as ça en réserve d'après toi ?
– Pas certaine… Ecoutez, je ne suis pas vraiment emballée par le fait de me lancer dans quelque chose plus « gros » que la livraison. J'apprécie vraiment votre invitation, mais bon…
– J'imagine, vu ce que tu m'as dit, que tu n'es pas intéressée par l'argent que tu peux te faire…
– J'ai ce qu'il me faut pour vivre avec quelques à-côtés et ça me suffit en effet.
– Le frisson, le challenge, ça ne te motive pas non plus ?
– J'ai eu récemment ma dose de frissons, avouai-je avec une soudaine fierté. Je me suis retrouvée face à plusieurs des criminels mégalomanes les plus renommés de Gotham.
Les yeux de la patronne de Holly s'illuminèrent davantage.
– Ne serais-tu pas en train de te vanter un peu ? susurra-t-elle. Les croiser et ressortir indemne n'est pas chose évidente.
Je la fixai dans les yeux.
– Je préférerais ne pas les avoir rencontrés. Mais c'est arrivé. Bane. Et Harley Quinn, avec le Joker pas loin. Je ne vous dirai pas comment, secret professionnel. Après, libre à vous de ne pas me croire.
– Et qu'as-tu pensé de ces individus ? Est-ce qu'ils méritent leur statut d'après toi ? De « super-criminel », je veux dire…
– J'aurais tendance à dire que oui. Ils ne sont pas comparables au chef d'une famille mafieuse ou un psychopathe de base. Ils ont toujours des grands plans, plus ou moins machiavéliques, parfois sans aucun sens, ils sont une catégorie à part.
Selina acquiesça, apparemment parfaitement d'accord sur le sujet, puis elle se pencha vers moi.
– C'est amusant que l'on évoque ce sujet. Moi-même, je n'ai jamais su si je devais être considérée comme telle.
Cette révélation me faisait peur. Déjà parce que mon interlocutrice avait l'air plus féline que jamais, mais également parce que si elle était vraiment de ceux-là, je pouvais m'être bel et bien retrouvée dans un piège. Cependant, ce genre de personnes avait habituellement un nom, ou un surnom connu. Je répondis avec prudence :
– Si vous êtes une voleuse du genre discrète, je doute que vous ayez pu vous montrer assez pour être aussi connue… Est-ce que j'ai déjà entendu parler de vous ? Sous un autre nom ?
Selina me toisa longuement puis finit par pousser un petit :
– Miaou…
Je ne mis pas longtemps à interpréter ce cri d'animal. Au final, le palmarès des super-vilains était assez réduit. Et un seul avait un lien avec les chats. Même s'il j'avais pu encore hésiter, le fait que j'avais en face de moi une voleuse ne laissait planer aucun doute. Je murmurai dans un souffle :
– Vous êtes Catwoman…
– Alors, répliqua aussitôt la femme-chat avec un ton excité, est-ce que tu me mets au même rang que Bane ou le Joker ?
J'eus un bref rire nerveux.
– Certainement pas. Enfin de ce que je sais, ce que vous faites, vous le faites pour vous et votre objectif se limite à des objets de valeurs, vous ne cherchez pas à mettre la vie d'autres personnes en danger. Je n'ai jamais lu à votre sujet que vous auriez préparé des plans de domination du monde, que vous vous seriez créé un gang dévoué ou je ne sais pas quoi. Et puis…
Ce fut à mon tour de me montrer féline.
– Internet est rempli de rumeurs, comme quoi Batman vous aurait à la bonne, en vous sauvant la vie ou en vous laissant partir. Il y a même des écrits un peu farfelus qui vous imaginent être un couple.
J'étais à l'aise. Je lui parlais l'air de rien. Ce n'était pas normal. Je n'avais pas n'importe qui en face de moi, j'étais peut-être même en danger parce que je connaissais son identité, alors pourquoi étais-je si détendue et bavarde ? Selina soupira tout en se penchant en arrière.
– Oh certes, chaque fois que je vois tous ces muscles développés bien mis en évidence sous sa combinaison moulante, j'ai des petits frissons. Mais les fantasmes de jeunes écrivains en herbe sévissant sur la toile restent des fantasmes. On joue au gendarme et au voleur sans arrière-pensée, ce n'est pas tellement un jeu – enfin surtout pour lui, moi nos courses-poursuites m'amusent pas mal. C'est quelque chose de le rencontrer et de faire face à son côté « mur de glace », crois-moi.
– Oh je le sais, rétorquai-je l'air de rien.
Je maudis immédiatement ma fierté qui m'avait fait parler sans réfléchir. Il y avait eu soudain une occasion de me hisser dans la conversation, de me mettre à son niveau, de paraître moins petite, jeune, inexpérimentée, vulnérable, je ne sais quoi encore, et d'instinct je l'avais saisie. Pourtant j'aurais du garder ça pour moi. Ce n'était décidemment pas normal. Où était passée ma méfiance, les promesses que je m'étais faite lorsque j'étais arrivée à Gotham ?
Les yeux verts de Selina s'écarquillèrent avant qu'elle ne se remette vers l'avant et qu'elle ne me toise avec un regard malicieux.
– Je pourrais considérer que tu mens et que tu voulais juste faire ton intéressante. Mais cela semblait sincère et spontané… Et d'après Holly, tu es une livreuse qui arpente les toits, ça n'est pas si impensable. Alors, dans quel contexte as-tu fait sa connaissance ?
Il était temps de se calmer sur les révélations. Nous n'étions pas amies, c'était une délinquante notoire, je devais me ressaisir et être plus précautionneuse.
– J'étais au mauvais endroit au mauvais moment. J'ai mentionné Bane et le Joker… C'était dans ces contextes-là. Et à chaque fois je n'étais pas sa cible prioritaire alors il m'a laissée filer. La deuxième fois, c'est même moi que le Joker visait, au même titre que d'autres livreurs que le clown avait décidé d'éliminer pour le plaisir.
J'avais encore craqué et en avait révélé plus que de raison.
– Tu as été la cible du Joker ? souffla Selina avec un air réellement compatissant. Ma pauvre chérie, ce n'est vraiment pas de chance, tu aurais pu difficilement tomber sur pire.
– Vous l'avez déjà rencontré ?
Catwoman se redressa, agita sa main dans le vague et répondit :
– On a déjà été après la même chose, on s'est… « rencontrés », ça s'est assez mal passé, et personnellement je ne veux plus jamais avoir son sourire figé en face de moi. D'autant qu'il sait désormais que Batman me réserve un certain « traitement de faveur », donc je suis plus ou moins un appât idéal. Il vaut vraiment mieux pour moi que nos chemins ne se croisent plus jamais.
– Personne ne devrait croiser son chemin. Même Harley Quinn devrait se défaire de son influence.
– Enfin en tout cas, comme tu le dis, je ne suis pas dans leur genre. Je ne souhaite la mort de personne – enfin si peut-être de certaines personnes, mais je ne serai certainement pas celle qui les éliminerai, j'en ai après les objets, c'est tout. Et pour en revenir à nos moutons, je suis encore plus convaincue que nous pourrions nous entendre et que je pourrai t'enseigner mon « art ». A deux, on pourrait aller loin.
– Holly n'est pas déjà votre élève ?
La question parut un peu gêner mon interlocutrice.
– C'est plus quelqu'un que j'ai pris sous mon aile pour des raisons personnelles. Mais elle n'exprime pas le souhait de faire comme moi. Pour le moment en tout cas. Elle s'occupe d'une autre partie de ma profession.
– J'ai vu ça… Au péril de sa vie…
– Je lui ai toujours conseillée de se coucher dans ce genre de situation. Nous avons bien assez de fonds pour nous permettre de laisser toute la marchandise à quelqu'un qui la menace. Mais elle a sa fierté. Sale gosse…
Elle prononça les derniers mots avec compassion et en arborant un sourire un peu désabusé.
– Donc… Moi, du coup.
– Oui. Ou en tout cas je te propose un entraînement et quelques tests, qui pourront je pense t'être utile dans ta carrière professionnelle actuelle.
– C'est ce que Holly me disait…
– La décision te revient.
Le serveur amena la salade sur la table à ce moment précis. Elle n'était pas très conséquente, mais elle était assurément variée. Selina m'invita de suite à y goûter, et je dus avouer que retrouver le goût des légumes frais de la campagne fut un bonheur pour mon palais. La dégustation de l'entrée se fit avec pour seule discussion des avis sur tel ou tel aliment. Ce n'est qu'une fois l'entrée finie que Selina me regarda droit dans les yeux et que je compris qu'il était temps de donner une réponse.
Je n'avais vraiment rien à y perdre. J'avais souvent des créneaux « temps libre » pendant lesquels je me baladais, Chad n'aurait donc aucune suspicion si je m'arrangeais pour rejoindre Catwoman. Cette dernière n'avait pas non plus d'intérêt à me piéger, aussi acquiesçai-je.
– C'est d'accord. »
Peut-être certains tiqueront sur le fait que Selina Kyle n'est apparemment pas connue comme étant Catwoman et qu'elle balance son vrai nom comme si de rien n'était. La situation de la célèbre voleuse étant sujette à variation d'une version de l'histoire à une autre dans les comics, dessins animés et films, je me suis permis de la mettre dans une situation que je trouve plus logique et intéressante. Les explications viendront au chapitre prochain.
