Posté sur le pont avant, sous la lumière blafarde d'une lanterne qui peinait à crever l'obscurité ambiante, Allen, les bras fermement croisés sur la poitrine et la mine sombre, portait son regard au loin comme si la ravine où la forteresse volante était terrée avait pu offrir un quelconque horizon. Van se tenait en retrait derrière lui, ombre parmi les ombres.

- « Quand comprendras-tu qu'une guerre ne peut se mener seul Van ? n'as-tu donc rien appris depuis tout ce temps ? » souffla-t-il en contenant sa colère.

Van resta muet, conscient qu'aucun plaidoyer ne pourrait le disculper.

« A quoi sert de mettre en place un plan d'action si tu fonces tête baissée te jeter dans la gueule du loup dès que tu as flairé une proie ? » s'enquit le chevalier asturien faisant monter sa colère d'un cran.

Après un bref mais lourd silence, Allen reprit plus doucement :

- « Ta douleur ne te prodigue qu'une force sauvage, indomptable et donc dangereuse, proche de la folie… » Comme Van ne réagissait toujours pas, après un soupir il ajouta sombrement : « Tu es effrayant Van quand tu laisses ton désespoir guider ta lame… »

Le visage plongé dans des ombres plus profondes que celles qui habitaient la nuit, Van ne trouvait rien à dire. Sa culpabilité pour la mort de Garçon il l'a porterait, avec celle de n'avoir pas su protéger Merle, avec celle de ne pas être un roi digne de Fanélia …

Allen soupira à nouveau et se tourna vers le prince dragon, sondant les ténèbres pour tenter de discerner son regard.

- « Prends garde Van… on ne pourra pas te suivre sur le chemin où t'entraîne ta haine. S'il le faut je n'hésiterai pas à employer la force pour te brider… »

A ces mots Van braqua ses yeux dans ceux d'Allen, qui les vit briller lorsqu'ils croisèrent le pale halo de lumière de la lanterne. L'air semblait s'être encore alourdi autour d'eux, comme s'il cherchait à devenir palpable… Puis Van relâcha brusquement les muscles qui crispaient sa mâchoire.

- « merci Allen… » murmura-t-il.

Pris au dépourvu par cette réplique, Allen resta un instant sans voix, avant de faire naître au coin de ses lèvres son habituel petit sourire de dérision, emprunt cette fois là d'une triste lassitude.

- « de rien mon ami … allons, on a encore beaucoup de travail devant nous… va donc voir où en est Gadès des préparatifs des funérailles de Garçon, et de celles pour poursuivre notre expédition à pied. »

- « Je vais d'abord m'occuper de notre prisonnier… »

- « ça c'est moi qui m'en charge si tu permets … »

Van hésita un instant, sous le regard méfiant d'Allen.

- « Très bien, comme tu voudras… tiens moi au courant … »

- « Bien entendu. »

Les deux hommes se séparèrent en silence.

Allen toisait le prisonnier de toute sa hauteur, l'écrasant de l'air le plus menaçant qu'il était capable d'adopter. Mais l'homme au teint livide semblait bien plus préoccupé par la douleur qu'occasionnait sa mâchoire gauche fracturée par le poing de Van que par les menaces qu'Allen essayait de faire planer dans l'air.

Il n'était pas partisan de la torture, et ne s'abaisserait jamais à blesser quelqu'un en dehors d'un combat loyal… mais ça leur prisonnier n'était pas sensé le savoir …

Gadès et 2 de ses compères l'avait rejoint et leurs mines patibulaires seraient sûrement aussi efficaces pour arracher quelques informations à la bouche salement amochée de ce qui était probablement un contrebandier.

- « J'aime être direct et franc … » commença-t-il, « et j'exige qu'on le soit également envers moi en retour … »

L'homme lui jeta un regard mauvais en biais, avant de pousser un gémissement difficilement contenu lorsque Gadès le redressa rudement sur une chaise. Ses pieds et ses poings liés, il chancela jusqu'à ce que Gadès le maintienne en équilibre contre le dossier de la chaise en lui agrippant les cheveux. Il releva le visage du prisonnier de façon à ce qu'Allen puisse facilement le regarder en face dans la lumière de l'unique lanterne.

- « Me suis-je bien fait comprendre … Monsieur …? » s'enquit Allen en l'invitant à dévoiler son identité.

Pour toute réponse l'homme émis un gargouillis suivi d'un lourd gémissement … sa mâchoire avait doublée de volume et semblait tuméfiée sur toute la moitié gauche de son visage probablement méconnaissable pour ceux qui l'avait connu avant qu'il ne croise le chemin de Van. Il faudrait rapidement lui envoyer Burt, le cuisto qui faisait office de médecin à bord.

Allen obligea le blessé à le regarder droit dans les yeux …

- « Je suis désolé de vous apprendre que si je ne parviens pas à obtenir les informations que je requière aimablement de votre part, je devrais faire appel au démon ailé qui vous a un peu molesté tout récemment … »

Allen vit le regard de l'homme refléter l'agitation qu'il essayait vainement de contenir.

- « Je suis certain que vous savez vous montrer raisonnable… maintenant passons au vif du sujet vous voulez bien ? … »