06
Il observa les moindres détails sur l'homme allongé dans sa dernière demeure. Oblitérant totalement ce qui l'entourait, il n'avait d'yeux que lui. Son père. Il avait le visage si serein, si calme. Tellement en paix contrairement à lui. Son corps n'était fait que de nœuds et de contractions. Il était immobile dans son costume noir. Droit comme un « i » face à l'homme qu'il avait tant admiré, tant haï mais tant aimé. Il ne restait qu'une coquille vide dans une boite en bois très chère, couché sur des draps de soie blanc. Ses mains d'homme étaient croisées, tenant une fleur dont il n'arrivait pas à se souvenir du nom mais que sa mère aimait tant.
Cela faisait une demi-heure que le service et les éloges religieuses étaient finis et pourtant il ne pouvait pas se détacher de cet homme. Tout le monde était venu. Tellement de monde dont Stiles se fichait. Le maire et ses adjoints, ainsi que les personnes avec qui son père avait travaillé pendant toutes ses années de « bons et loyaux service au sein de la communauté » comme aimait si bien le dire Mr le maire pompeux et un peu trop arrogant à son goût. Contrairement à lui, Stiles n'avait plus de père.
Talia était là, dehors avec Melissa et sa mère. Peter se tenait un peu plus loin dans l'église à le surveiller aux côtés de Christopher. Boyd, Erica étaient aussi venu et attendaient patiemment dehors en bas des marches avec Lydia. Isaac avait tenu à venir pour dire un dernier au revoir à l'homme qui l'avait aidé et soutenu comme un père. Allison n'avait pas pu être là, elle devait rester en France car leur fille étant nouveau née ne pouvait pas prendre l'avion. Mais elle lui envoyait des messages toutes les trois heures. Elle savait ce que cela faisait de perdre un parent. Sa mère était morte quand elle avait dix ans d'une dégénérescence frontal. Le calvaire avait été long mais il l'avait soutenu de son jeune âge. Aujourd'hui elle lui envoyait des messages de soutien.
Scott se trouvait à trois mètres derrière lui. Stiles savait qu'au moindre geste, il serait à ses côtés comme il savait être à l'écart pour ne pas envahir son espace et ses derniers instants avec John. Le savoir près de lui, permettait à Stiles de rester fort.
Fort parce que son fils n'avait, encore une fois pas pleuré. À croire qu'il restait fort pour son père mais Stiles savait que pour l'équilibre de Joaquim, il lui faudrait à un moment donné, trouver la force d'avancer et de guérir. Pour le moment, son fils était entouré et c'était le plus important car Derek et Jackson l'encadraient et lui parlaient un peu plus loin à l'écart de l'église et il les en remerciera parce qu'aujourd'hui il n'a la force de rien. En fait, cela fait quatre jours qu'il n'a force de rien.
Étonnement pour le reste de la ville et des humains, Claudia Stilinski est une battante qui reste digne et fait front face à l'épreuve qu'elle traverse. Ce que les petites gens ne savent pas, c'est qu'elle pleure chaque seconde qui passe quand elle s'enferme dans la chambre de son défunt mari alors qu'elle pense que personne ne la voit. Mais Stiles la voit, l'entend, la sent. Il est caché dans le grenier entouré des vestiges que sont les affaires d'un homme parti bien trop vite à son goût. Il ne pleure pas. Il n'y arrive pas et il sait qu'il ne mettra pas longtemps avant d'exploser. Mais il doit le faire avant de faire des bêtises qu'il pourrait regretter.
- Monsieur Stilinski ? Demanda la voix du prêtre qui officiait quelques heures plus tôt pour son père. Il n'a aucune envie de parler, ni même de bouger. Il veut rester encore. Il doit rester encore.
- Je suis désolé Monsieur Stilinski mais nous devons emmener le corps en terre…
- Laissez-lui encore quelques instants mon père si vous le voulez bien ! Demanda Lydia d'une voix douce mais étranglé encore par les larmes qu'elle a versées
L'homme compatit et accepte en leur laissant dix minutes.
- C'est bien trop peu ! Tenta Stiles d'une voix contrite par l'émotion.
- Je me dis qu'il me fait encore une mauvaise blague et qu'il va sauter de ce maudit cercueil en criant « surprise », que je vais pouvoir me disputer avec lui mais qu'il me prendra dans ses bras.
La main de Lydia se posa sur son épaule tentant vainement de lui donner le soutien dont il a besoin mais rien n'y fait. Son père est parti et il n'a pas pu lui dire. Il ne le pourra jamais.
Soudainement, il le sent. Il sent le problème arriver. Son loup si calme d'habitude tourne, vire, grogne et s'agite. Il sait qu'il le maintien depuis bien trop longtemps en cage pour ne pas devenir violent. Mais la fatigue des derniers jours a épuisé ses forces. Un violent grognement résonne en écho dans l'église, attirant l'attention sur lui. La main de Lydia s'évapore rapidement alors que Scott l'éloigne de lui.
Stiles ne peut plus le contenir, il ne peut plus contenir sa rage et sa colère. Il n'arrive plus à respirer sous la torsion de son corps. Ses yeux brillent intensément, il sent ses crocs poindre sous ses dents. Il sent le tissu de ses vêtements craquer alors qu'il tente désespérément de garder un minimum le contrôle sur la bête féroce qui hurle de douleur et de chagrin.
Il entend à peine les voix qui l'entourent et s'inquiètent. Dans un moment rapide de lucidité, Stiles sait qu'il doit partir. Il sait qu'il doit protéger ses amis et sa famille. Et il s'élance. Il s'élance et court sous le regard intrigué et triste des badauds qui sont là. Ils pensent sûrement que le jeune homme va pleurer son chagrin dans un endroit tranquille. Mais lui sait quel est le problème. Il sait mais lui ne sait pas. Il n'a pas eu le temps de lui dire. Dans un dernier grognement et sous les cris de son fils, Stiles s'enfonce dans la forêt loin des personnes à qui il pourrait faire du mal.
Dans la petite cabane en bois presque défraichie par le temps et les intempéries, une bête, mi-homme mi- loup se terre et couine. Recroquevillée sur elle-même, la chose ne ressemble presque plus à un humain, il n'en a seulement la forme, et encore ! Sa conscience humaine est encore présente mais reste comme une vague idée dans l'état où la créature se trouve. Il se dégage de cet être, un relent de douleur face à la perte d'un être cher mêlé à une vague d'autres sentiments comme la colère de ne pas avoir réussi à lui parler.
Il est furieux. Contre Camille. Contre son Alpha. Contre l'alpha qui a détruit sa meute. Contre Derek et Jackson. Mais surtout furieux contre lui-même et principalement contre son père. Cet homme avec qui, il n'a pas réussi à lui dire « pardon », cet être qui lui a donné la vie et qu'il n'a pas su pardonner à temps. Il savait qu'il ne lui restait plus longtemps mais il a privilégié savourer le peu qu'il avait à lui donner plutôt que de le gaspiller en dispute pour savoir qui était le plus fautif des deux.
Il leva les yeux et aperçu à travers un trou dans la toiture en bois, une lune majestueuse. Au fond de la bête, caché aux yeux de tous, un homme sanglotait. Il essayait tant bien que mal, d'intégrer en son sein, la vérité de la disparition de son père. Il n'arrivait à concevoir qu'il était revenu après toutes ses années et découvrir que l'homme qu'il avait tant haï, n'était qu'un homme. Un homme avec ses faiblesses et ses peurs. Un père qui l'avait rejetait à cause de ses principales craintes et inquiétudes. Un homme de loi qui l'avait poussé dans ses derniers retranchements pour lui montrer inconsciemment les douleurs de la vie réel.
Aujourd'hui, cet homme était mort. Et Stiles ne pouvait concevoir qu'il ne le reverrait jamais. Il avait fait tout ce chemin pour enfin faire la paix et il ne l'avait pas eu. De façon non impartiale, il pensa que si le loup prenait complétement possession de lui, s'il devenait un animal et laissait sa conscience humaine disparaitre, il n'endurerait plus. Mais dans son subconscient quelque chose le titilla comme un petit carillon tintait au gré des affres d'une légère brise.
Alors qu'il tentait par tous les moyens, de façon égoïste, d'oublier sa vie humaine, il sentit la présence de quatre personnes s'approcher de son point de retraite. Contrairement à ce qu'il aurait pu penser, son loup jappa de bonheur. Stiles souffla désappointer. Comment voulait-il oublier le monde si son loup préférait la compagnie des hommes. Peut-être que son loup était plus dégourdi que lui. Il savait son loup doué pour les relations sociétales, ce qu'il avait eu du mal à ingérer.
Les loups avaient cette capacité à vivre en meute et à respecter une hiérarchie complexe pour les humains mais très ordonné pour leur race. Ils n'abandonnaient personne. Abandonné ! Une violente crampe le saisie à l'estomac. Il se rappela qu'il y avait quelqu'un dans sa vie qu'il ne devait pas abandonner.
La bête recroquevillée dans un coin de la cabane en bois leva le nez et huma l'air. Les odeurs qui s'approchaient de lui, le fit sourire. Il était heureux même si son humain pleurait et pestait contre le monde, contre lui-même et contre son géniteur. Il était un loup que diable et un Alpha. Mais un jeune Alpha.
En apercevant deux des autres silhouettes qui se rapprochaient doucement de lui, le loup grogna. Stiles ricana en sachant pourquoi. Même au trente sixièmes dessous, son loup grognait d'excitation. Excité par les deux loups qui s'étaient immobilisés et attendaient un signe pour se rapprocher et faire tous ce que son loup voudrait d'eux. Il était vrai que le loup de Stiles avait bien reconnu ses deux compagnons et qu'il les désirait autant qu'eux le désiraient. Mais le loup était tombé d'accord sur le fait qu'ils voulaient tous les deux, humain et loup, les faire mariner.
S'il y a bien une chose sur laquelle Stiles et son lycaon étaient en harmonie, et qui faisait souvent écumer de rage son ancien Alpha, était que les deux s'accordaient sur les conneries à faire. Ils étaient compatibles dans le crime. Camille avait été sidéré sur la rapidité avec laquelle Stiles avait apprivoisé son côté animal. Il ne lui avait fallu que peu de temps avant d'en prendre le contrôle mais surtout à commencer à faire des blagues. Pour elle qui était un renard-garou, son côté animal était plus posé et plus disposé au côté sérieux de leur vie, que ce soit marital ou en vie de meute.
Les deux autres allures, dont l'une était plus petite et porté par la plus grande, attendaient leur tour aussi. Même si la plus petite se tortillait dans les bras de l'adulte. Le loup huma une seconde fois l'air et couina. Il se leva brusquement, provoquant une tension chez les trois adultes alors que l'enfant semblait à l'aise mais terriblement triste.
- Papa ? Demanda l'enfant alors que le loup s'approchait de lui.
Gesticulant, l'adulte lâcha l'enfant en devançant les deux autres d'intervenir d'une main. Le loup sentait que l'adulte était confiant. Il avait un air sombre sur le visage mais ses yeux brillèrent d'un jaune or. Il pencha la tête sur le côté en signe de soumission et le loup se sentit plus à l'aise. Le côté animal de Stiles laissa l'enfant s'approcher en tendant une main devant lui. Malgré sa confiance, l'enfant avait peur. Pourquoi aurait-il peur de lui, il était son géniteur et son Alpha, il lui devait et donnait amour et protection. Seulement peut-être que voir son côté animal le fixant comme un être blessé lui faisait perdre sa confiance animale.
Reculant malgré tout, le loup se retrouva aculé contre un mur en bois qui craqua sous le coup. Le loup souffla légèrement en sentant la main de l'enfant se glisser dans sa chevelure et caresser doucement. Le geste de l'enfant était doux et apaisant pour le loup, il espérait que son humain se reprenne vite. Il n'avait rien contre les humains bien au contraire mais il s'agissait de leur progéniture et l'humain devait au plus vite revenir à lui.
Stiles sentit comme une brise légère caresser son visage, il ouvrit les yeux et s'aperçut que son fils lui caressait la tête. Petit à petit, le loup rentra dans sa conscience et l'humain reprit sa place en appréciant le geste de l'enfant qui continuait. Ses yeux brillèrent d'un rouge carmin, signe que le loup aimait aussi et redevinrent d'une couleur ambrée. Stiles tenta de marmonner quelque chose mais aucun son ne sortit. Il retenta à plusieurs reprises sous les yeux tristes de son fils mais il ferma la bouche. Que pouvait-il dire ? Il avait laissé son fils seul pendant il ne savait combien de temps et c'est lui qui venait le chercher et le réconforter. Il était un père indigne, il n'avait même pas réussi à tenir la demande que son père lui avait écrite. Être un bon père.
- Je …
- Je t'aime papa ! Répondit Joaquim à son père qui n'arrivait pas à exprimer ses sentiments.
- Mais il faut que tu reviennes avec moi, je suis tout seul … y a tonton Peter et Derek et Jackson et mamie et tatie Erica et tatie Lydia et tonton Scott et …
- Oui … Réussit à dire Stiles qui sourit devant son fils qui énumérait les personnes qui étaient présente pour lui en essayant de les compter sur ses doigts mais qui se perdait en changeant de main
- Désolé mon grand …
- Moi aussi je suis triste papa ! Répondit-il en plongeant son regard dans le sien.
Stiles put voir pour la première fois, véritablement la peine dans le regard de son fils. Il n'y avait jamais fait attention se concentrant sur le sentiment présent et s'efforçant de rendre son fils heureux. Mais il n'avait jamais osé regarder son fils dans les yeux aussi longtemps. Alors c'était ça ! Il ne pleurait pas mais gardait toute sa peine à l'intérieur de lui comme un adulte garde ses secrets les plus sombre dans un coffre-fort en titane planqué dans un endroit secret connu que de lui-même.
- Mais je ne veux pas que tu partes toi aussi …
- Je ne partirai pas mon grand ! Je …
- Maman aussi elle m'a dit ça !
Stiles comprit que les souffrances de son fils étaient grandes comme un gouffre ouvert qu'il tentait de cacher au monde. Un gouffre bien trop grand pour un enfant de son âge.
- Maman n'a pas eu le choix mon trésor mais elle t'aime et te protège de là où elle est aujourd'hui !
- Comme papi ?
- Oui ! Souffla Stiles douloureusement. Comme papi !
Stiles s'installa dans une position assise, pour soulager son dos. Il avait beau être un loup garou, les positions du loup affecté sa tenue d'humain et son dos souffrait le martyr. Peut-être pour cinq minutes mais il voulait être à l'aise. Il attrapa son fils et l'installa sur ses genoux en jetant un œil aux trois autres loups présents. D'un geste de la tête, il leur fit signe d'approcher. Il ricana en voyant Derek et Jackson s'assoir à une distance plutôt éloignée alors qu'il savait que les deux loups mourraient d'envie d'être proche.
- Venez plus près de moi ! Ordonna-t-il doucement aux deux loups qui se firent un plaisir de l'entourer et de se coller à lui, sous le rire de Joaquim qui s'écria tout heureux, qu'il avait à nouveau une meute de louloups.
- Tonton Peter ? Sourit Stiles qui bailla, éreinté des émois de la semaine passée. Emotions qu'il s'était efforcé de garder à l'intérieur de lui. Emotions trop forte qui l'avait forcé à être un roc pour sa famille, pour sa mère, pour son fils.
Enveloppé dans une étreinte douce et réconfortante, Stiles s'enfonça doucement dans un sommeil apaisant. La dernière vision qu'il eut, ce fut Peter qui s'installa face à lui et qui lui souhaita bonne nuit.
