Je ne le dirais jamais assez : merci, Alinore !


Chapitre 7 : La colère est mauvaise conseillère

En colère ? Elle n'est pas en colère, elle est une colère. C'est une colère sur deux pieds.

Comme une image

« Madame Finkel. » Gibbs tira galamment la chaise, et aida la femme à s'asseoir. Margaret Finkel était une vieille femme aux cheveux blancs comme la neige, et aux yeux gris clairs luisant de malice retenue. Elle n'était pas très grande, mais avait une silhouette menue et le pas rapide. En réalité, seul son visage parcheminé trahissait son âge. Margaret faisait partie de ces gens qui, lorsqu'on les voyait, faisait penser : 'j'aimerais être comme elle, à son âge'. Elle n'avait pas sa langue dans sa poche ; et allait résolument sur ses 76 ans, sans se départir de son air espiègle et sans se courber. Il n'était pas difficile de deviner pourquoi Larry Finkel était tombé amoureux de cette femme… « Je suis l'agent Gibbs, se présenta-t-il.

- Je vous en prie, jeune homme, appelez-moi Margaret. » L'agent réprima un sourire : il y avait bien longtemps que personne ne l'avait appelé jeune homme, et pour cause… « Très bien, Margaret. Je suppose que vous aimeriez savoir pour quelle raison nous vous avons fait venir ici.

- Non, pas vraiment. Je viens d'être escortée par deux charmants enfants » Les deux 'enfants' grimacèrent de l'autre côté de la vitre, à la fois vexés et touchés. « Qui m'ont fait la conversation pendant tout le trajet. Cette jeune femme est vraiment…très énergique, elle conduit avec beaucoup de vigueur.

- L'officier David est quelqu'un d'assez impulsif.

- C'était très amusant. » Les yeux gris pétillaient comme ceux d'un enfant à la descente d'un manège. « Maintenant je me trouve dans une pièce d'interrogatoire avec un séduisant marine. C'est beaucoup plus d'animation en une heure que je n'en ai eu au cours des trois derniers mois. Je ne veux pas en savoir plus.

- …

- Qui plus est, je devine que je ne vais pas aimer la suite de notre entretien.

- Vraiment ? Qu'est-ce qui vous fait croire ça ?

- Vous n'êtes pas le genre d'homme qu'on dérange pour des broutilles, je me trompe ? » Il s'amusa de sa perspicacité. « Non, c'est vrai. »

De l'autre côté de la vitre, Tony exhala un soupir et se laissa tomber sur une chaise. « Pourquoi Gibbs continue-t-il cet entretien ? C'est clair qu'elle n'a pas pu tuer Gelfand. Je veux dire…même si elle avait pris des cours de taekwondo ces 40 dernières années, elle n'aurait pas fait le poids contre lui.

- Elle a peut-être un complice.

- Cela m'étonnerait.

- Ecoute, si Gibbs juge qu'il faut l'interroger, il y a sûrement une raison. Tu l'as déjà vu faire des choses inutiles ?

- Non.

- Moi non plus. Alors maintenant, si tu pouvais te taire…je voudrais comprendre. »

« Est-ce que vous connaissez le Dr Gelfand ? » Le visage de Margaret se ferma, et elle pinça les lèvres. « Oh, lui… » Cracha-t-elle, méprisante. « Oui, malheureusement.

- Vous ne semblez pas l'apprécier.

- Il a tué mon mari, je ne vois pas pourquoi je devrais lui envoyer des fleurs… Pourquoi me parlez-vous de cet individu ? Est-ce qu'il a porté plainte contre moi ?

- Aurait-il des raisons de le faire ?

- Est-ce que vous répondez toujours aux questions par d'autres ?

- Je fais ça ? » Un maigre sourire étira les lèvres de la veuve, et elle cligna des yeux lentement, comme une reddition. « Très bien, jeune insolent. Je le reconnais : vous êtes très fort… » Gibbs accueillit le compliment d'un sourire. « Mais vous pourrez dire à ce sinistre incompétent que je ne vais pas me laisser accuser sans riposter…

- Ça, je veux bien le croire.

- Je devrais peut-être voir un avocat, qu'en pensez-vous ? Vous pourriez m'en trouver un bon ?

- Je pense que vous n'en avez pas besoin, Margaret. Le Dr Gelfand ne vous accuse de rien. » Elle parut perplexe, soudain. « Vraiment ? Dans ce cas, je ne vois pas…

- Il a été tué. » Gibbs prononça ces mots avec douceur, sans la lâcher des yeux. Il la laissa lui prendre la main. « Mon dieu. Ce n'est pas possible…

- Je crains que si.

- Il était si jeune. Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Je me demandais si vous n'auriez pas une idée sur la question…

- Moi ? » Margaret parut offusquée et porta une main à sa poitrine, outrée. « Vous ne croyez tout de même pas que j'aurais… » Dignement, la vieille dame ramassa son sac à main et se releva avec une rapidité étonnante. « Je m'en vais, jeune homme. Je ne me laisserai pas insulter de la sorte… »

« Le téléphone…c'était vous, n'est-ce pas ? Les lettres anonymes, aussi. » Ce n'était pas vraiment une question. Mme Finkel se figea, la main sur la poignée. « Je ne vois pas de quoi vous parlez…

- Vous lui en vouliez. Vous le détestiez de tout ce qui arrivait, parce que tout était entièrement de sa faute. Il n'avait pas été à la hauteur. Ces médecins…c'est toujours la même rengaine. Ils disent avoir tout essayé, et qu'ils sont désolés. Mais la vérité c'est qu'ils s'en fichent. Ils vont oublier, passer à autre chose, rentrer chez eux retrouver leurs femmes, leurs enfants… Mais la vôtre, de douleur, elle ne partira pas si facilement. Vous vous réveillez chaque matin dans un lit vide, et ça fait tellement mal que vous en avez le souffle coupé. » Il avait dit tout cela d'une voix égale, presque monocorde, le regard rivé sur les doigts de Mme Finkel. Celle-ci serrait si fort la poignée que ses jointures avaient blanchies. Lentement, il la vit relâcher la pression et son bras retomba le long de sa cuisse, dans un 'flop'. « Il m'avait juré que tout irait bien. Il m'avait dit…que c'était bénin, qu'il allait l'opérer et que tout irait bien. Il m'avait convaincue de rentrer à la maison, de revenir le lendemain lorsque Larry serait réveillé. Il m'avait fait une promesse et il ne l'avait pas tenue. Je voulais qu'il n'oublie pas…

- …

- Il devait se souvenir de mon Larry, toute sa vie. Comme moi je me souviendrais de ce médecin qui m'avait annoncé la mort de mon mari. Les lettres étaient juste un rappel pour lui dire : 'Vous pouvez continuer de faire comme si de rien était mais vous n'oublierez jamais.'

- …

- C'était ridicule, je le sais. Mais, vous savez, mon garçon…ce n'est jamais une seule personne qui meurt. Lorsque quelqu'un disparaît, tous ceux qui l'aimaient partent un peu, eux aussi. » Elle s'interrompit pour mieux le regarder, en le scannant de son regard étincelant. « Quelque chose me dit que vous savez. » Souffla-t-elle, pour elle-même. Juste avant de reprendre à voix haute. « Je n'étais pas dans mon état normal… » Elle planta son regard gris dans les yeux du marine. « Mais jamais je ne lui aurais fait de mal, jamais !

- Et le téléphone ? » Une étincelle de malice éclaira son visage. « Oh ça ! Je… Ils m'ont appelé pour me dire que mon Larry n'avait pas survécu à l'opération. Qu'il y avait eu une 'complication'. J'étais tellement en colère…j'ai arraché le téléphone du mur et je suis allée le lancer dans sa voiture. C'était idiot mais, dans un certain sens, ça m'a fait du bien. » Gibbs sourit avec indulgence. « Ce n'était pas idiot.

- Je ne voulais blesser personne, vous savez.

- Je sais.

- Je ne pensais pas m'en sortir, honnêtement…Je me disais que quelqu'un allait venir m'arrêter, mais les semaines ont passé…et rien. J'étais seule, je m'ennuyais. Alors j'ai commencé à écrire ces lettres. C'était assez amusant, au fond et puis…je me sentais mieux. J'avais la sensation de venger mon mari.

- Pourquoi avoir arrêté ?

- Je suis femme de militaire, jeune homme. J'ai l'habitude des séparations. Et des attentes. Mais chaque fois que l'on sonnait à la porte, je croyais que c'était Larry qui revenait. Ça allait me rendre folle. J'ai compris qu'il fallait que j'arrête…qu'harceler ce médecin ne me rendrait pas mon époux. Je ne regrette absolument rien, mais ce n'était pas la bonne solution à mon chagrin. Voilà, c'est tout. J'aimerais vraiment rentrer chez moi, maintenant. Pourriez-vous avoir la gentillesse de me faire raccompagner ?

- Bien sûr. Dans une minute. Je voudrais vous poser une dernière question.

- …

- L'avez-vous suivi ?

- Pardon ? » Margaret se laissa tomber sur sa chaise, stupéfaite. Ou du moins, tentant de le paraître. « Et bien, c'est ce que j'aurais fait, moi. Je l'aurais suivi sans cesse, je ne serais pas resté dans cette maison où chaque meuble me rappellerait que j'étais seul, désormais. Je l'aurai suivi en attendant…je ne sais pas. Une solution à mon chagrin, peut-être. » Conclut-il, reprenant la formule de la vieille dame. Le silence qu'il récolta était éloquent. « Je ne vous cherche pas d'ennuis, Margaret. Je me demandais simplement si pendant vos filatures vous aviez pu noter quelque chose de bizarre, ou quelqu'un qui semblait le suivre également.

- Vous voulez dire…quelqu'un d'autre que moi ?

- Oui. » Elle plissa les yeux, et son front se rida comme la surface d'un lac en plein vent. « Je ne crois pas. Il ne faisait pas grand-chose d'intéressant, à dire vrai. Il allait travailler, rentrait chez lui et ne sortait que pour aller dans une jardinerie au coin de la 21st NW et de la 22st NW.

- Je vous remercie, Margaret. » Gibbs l'escorta jusqu'à la sortie. « Un agent va vous ramener chez vous.

- Merci beaucoup, jeune homme. » Elle le considéra un instant de son regard perçant. « Faites attention à ne pas laisser le chagrin vous dévorer, vous non plus. Souffla-t-elle dans un murmure quasi-inaudible. Vous avez encore du temps devant vous pour être heureux…mais ne le gaspillez pas à vous envoyer des lettres anonymes. » Puis, avec un dernier sourire plein de malice, elle fit volte-face. Il la regarda rejoindre l'ascenseur, suivie de près par Ziva et sourit, attendri. Il était certain que le Commandant Finkel devait bien s'amuser, là où il était. Et qu'il était très fier de son épouse.

« Jethro ! » La voix de Jenny le fit sursauter. Il se retourna pour se trouver nez à nez avec elle. Dangereusement proches, à dire vrai. Quelques secondes leurs regards s'accrochèrent, tissant entre eux un fil ténu et invisible. Et, le temps d'un sourire, le courant parut revenir entre eux. Puis elle recula légèrement et le fil se brisa net. « Directeur.

- J'ai entendu dire que vous aviez arrêté un suspect.

- Tu ne devrais pas te fier aux bruits de couloirs, Jen.

- Je sais. La règle n° 3, ne jamais croire ce que l'on vous dit, toujours vérifier et c'est ce que je venais faire. Avez-vous un suspect oui ou non, agent Gibbs ? » Elle avait repris son ton de directrice, dur et sec. « Avions, Madame. Je l'ai relâché. Et, avant que vous ne criiez au scandale, Mme Finkel n'avait rien à voir dans cette histoire.

- Très bien. Alors où en sommes nous ? » Il arqua un sourcil, demi-amusé. « Nous ?

- Jethro, ne commence pas, je t'en prie. La journée a été suffisamment difficile.

- Il n'est même pas midi. Et pour le moment, nous avançons prudemment.

- Vous n'avez rien.

- Est-ce que c'est ce que j'ai dit ? » Jenny eut un sourire entendu. « Jethro. Tu n'avances jamais prudemment… si tu n'as pas encore foncé tête baissée sur une piste, c'est que tu-n'as-rien. » Articula-t-elle exagérément. A nouveau, leurs regards se croisèrent et la jeune femme sentit un frisson lui parcourir l'échine. « Vous avez consulté ses agendas ? Parce que Todd- le Dr Gelfand- était extrêmement bien organisé. » Gibbs la considéra avec malice. « Ça te manque, avoue-le.

- Jamais de la vie. Je disais simplement ça pour aider.

- Ça te manque, répéta-t-il d'un ton qui ne souffrait pas la réplique. Je peux comprendre, Jen. Tu étais douée, et tu adorais ça. L'adrénaline. Les énigmes. » Le visage de sa supérieure se ferma brutalement, elle recomposa son masque de directeur et soupira. « Très bien, agent Gibbs. Tenez-moi au courant dès que vous avez du nouveau. » Et elle s'éloigna dans un claquement de talons hauts.