Derrière l'auberge, une petite ruelle se glissait derrière les dernières maisons à flanc de colline, tournant jusqu'à un chemin non officiel tracé par les téméraires qui voulaient atteindre le sommet sans passer par la route sécurisée. Mon vertige refit étrangement surface lorsque je m'engageai à ta suite sur les pentes où un pas de travers, un caillou qui roulait sous la chaussure et la chute nous aurait inexorablement entraînée jusqu'en bas sans réellement de possibilités de nous rattraper.

Tu semblais plus assuré que moi qui n'avais jamais fait ça et qui faisais à chaque pas attention à où je posais mon pied. J'anticipais chaque mouvement dans ma montée, préférant me concentrer plutôt que de céder à ma peur. Elle refluait d'ailleurs lentement à mesure que je constatais que tout se passait bien et que nous approchions du sommet.

Un peu devant moi, tu t'amusais à prendre les endroits les plus raides en courant et je te regardais faire d'un air désapprobateur en suivant plutôt le chemin étroit subitement en lacet qui permettait une montée plus douce.

-Tout va bien ? , voulus-tu t'assurer lorsque j'arrivai à ta hauteur.

-Yep. , dis-je en passant devant toi sans m'arrêter.

Le château avait dû être vraiment beau autrefois, posé en haut de la colline et dominant son village. Malheureusement il n'en restait plus que quelques fondations et une tour classés au patrimoine mondial de l'UNESCO. Nous montâmes sur les restes qui sortaient de terre pour embrasser la vue devant nous. Tu t'aventuras au bord, debout, les poings sur les hanches tandis que je grimaçais. Te voir si proche du vide, sans garde-fou, me rendait mal à l'aise. Tu le remarquas et eus un sourire rassurant en redescendant de ton perchoir.

Nous nous tournâmes alors vers la partie la plus intacte du château où un escalier en bois avait été ajouté afin d'accéder à l'encadrement de ce qui avait dû être une porte. Tu me fis passer devant toi. Nos souffles et nos pas résonnaient dans les étroits escaliers de pierre aux marches inégales, comme amplifiés. Quelques étages plus haut, nous nous rendîmes compte qu'en dépit de l'état du château, l'effort en valait la peine. Tout en haut, chaleur du soleil et vent frais se chamaillaient agréablement et en faisant un tour sur nous-mêmes, l'immensité nous donna le vertige.

Combien y avaient-ils de centaine de kilomètres de terres, de champs, combien y en avait-il avant que quelques hautes collines viennent fermer l'horizon, loin, le plus loin que je ne l'avais jamais vu ? Et, çà et là, comme perdu dans ce paysage gigantesque, quelques villages faisaient leur apparition en cercle serré, toujours dominés par le clocher d'une église. Au plus loin que l'on pouvait voir, ils ne formaient plus que des tâches surmontés de flèches. Le patchwork des couleurs différentes de tous ces champs semblait si petit alors qu'il devait s'agir d'hectares entiers. Et nous étions là, au sommet de ce château qui surplombait ces terres qui s'étiraient à perte de vue, petits humains hauts dans le ciel et si loin d'égaler cette grandeur.

J'aurais voulu rester un peu plus longtemps pour me perdre dans ma contemplation mais tu te détournas de la vue splendide pour reprendre les escaliers, mon attention se tourna sur toi et je te suivis des yeux jusqu'à ce que ta silhouette souple disparaisse entre les pierres.

-Ramène-toi Draco !

Ton appropriation des lieux par ton exclamation décomplexée me fit rire et me déchargea un peu des regrets que j'avais à quitter un tel point de vue que je n'étais pas sûr d'avoir fini d'apprécier. J'aimais également la façon dont tu prononçais mon prénom, adoucissant le roulement sentencieux du « r », l'effaçant même, et ouvrant le « o ».
Je m'engouffrai à mon tour dans le passage exigüe, prenant mon temps pour ne pas déraper sur la pierre lisse et légèrement luisante d'humidité. Tu m'attendais en bas des escaliers en bois, les mains dans les poches.

-Comment tu me parles toi ?

Mon indignation mêlée d'agressivité feintes te fit sourire et tu passas d'un pied à l'autre en continuant de m'observer.

-Bon, on joue ?

-Je peux vérifier le paquet ?

Je te tendis ma main dans laquelle tu plaças les cartes après les avoir retirées d'une de tes poches, les enfermant entre nos doigts. Lorsque je les eus récupérées, je les fis défiler d'une main à l'autre d'un simple mouvement de pouce afin de vérifier qu'il n'en manquait aucune. Tu regardais mes mains avec grande attention et j'aurais pu rougir si je n'étais pas aussi concentré sur ma tâche.

-Mais t'as déjà travaillé dans un casino ou quoi ?

-Oh, me dis pas que t'es impressionné par ça. , répliquai-je d'un air amusé alors que j'arrivais à la fin du paquet. Bon, il manque un roi.

-T'es allé tellement vite !

-Ok mais t'as entendu ce que je t'ai dit ? , ris-je.

-Oui. Je vais faire un tour en haut pour voir si je ne l'ai pas faite tomber en chemin.

-Je ne vois pas comment elle aurait pu tomber de ta poche. , contrai-je. Elle était fermée.

Tu haussas les épaules et je me détournai de toi pour analyser les lieux et te demandai :

-On s'installe où ?

-Là ? , dis-tu en avançant vers ce qui ressemblait maintenant à un muret.

Je te suivis et m'assis à califourchon en face de toi avant de te tendre les cartes.

-Tu veux que je mélange ?

Devant mon sourcil haussé d'un air moqueur, tu n'ajoutas rien d'autre qu'un sourire en coin et tu t'affairas à la tâche, les cartes dans une main pour un rapide mélange français. Lorsque tu coupas le tas en deux et que tu positionnas les moitiés face à face, je ne pus contenir mon léger rire. Tu relevas un œil vers moi, les pouces sur les bas des paquets pour les feuilleter en les mêlant.

-Et c'est toi qui me demandes si j'ai travaillé dans un casino ?

-C'est simple. , affirmas-tu, le paquet dans tes mains et donnant une dernière impulsion pour que les cartes défilent à toute vitesse avant de se ranger. Je peux t'apprendre si tu veux. , finis-tu en me regardant.

-Non merci, ce serait une catastrophe !

-Je ne pense pas.

Ce ton sérieux me surprit mais je ne surenchéris pas, me contentant de reprendre le paquet mélangé que tu me tendais, mes doigts heurtant les tiens dans la précipitation. Tu ne tiquas pas, moi non plus et je pus m'employer à mes explications, tentant de composer avec le vocabulaire que je connaissais, celui du jeu ne m'étant pas très familier.

-Booon… C'est simple. Tant qu'on ne voit pas de rois, de dames, de… Comment s'appelle cette carte ?

-A jack.

-Donc, rois, dames, valets et as, on empile nos cartes, chacun notre tour.

-Ah, mais je connais ce jeu !

-Comment il s'appelle en anglais ?

-The War.

-Mmh, logique. Donc on peut jouer ?

-Je me souviens plus bien des règles. , avouas-tu en changeant légèrement de position, les mains dans les poches de ta veste sans manches. Combien de cartes il faut mettre quand l'autre sort une tête ?

-L'as c'est quatre, le roi trois, la dame deux…

-Et le valet une seule. , finis-tu avec moi.

-Yep. Pour ça que c'est la meilleure carte parce que l'autre à peu de chance de poser une tête en un seul coup.

Les règles du jeu semblaient te revenir car tu hochais lentement la tête.

-Et si on n'en sort pas, l'autre remporte le tas.

-Et s'il y a deux cartes identiques à la suite, tu dois taper pour l'avoir.

Tu pris un temps pour réintégrer les informations et la partie commença.

Si le hasard avait bien réparti les têtes entre nous deux, tu n'étais pas très prompt à réagir lorsqu'il fallait taper, me faisant croire parfois que tu n'allais pas le faire parce qu'il y avait très peu de cartes à gagner. Une fois, j'attendis presque deux secondes que tu joues mais après un long temps de latence, tu abattis ta main et le mince paquet n'atténua pas le bruit de claquement contre la pierre. Un instant de stupeur plus tard, j'éclatai de rire :

-C'est le mouvement le plus ridicule que j'aie jamais vu !

Tes yeux ronds d'étonnement se rétrécirent lorsque tu explosas de rire à ton tour, ta tête basculée en arrière m'offrant une vision prenante sur ta gorge nue.

-T'as mis trois plombes avant de réagir pour un gain minable ! , continuai-je de ma voix étranglée par le rire.

Tu envoyas ton genou dans le mien pour prétendre que tu étais vexé mais le vert de tes yeux brillait.

Au fil des parties, nous nous charrions gentiment et tu me rendais la monnaie de ma pièce en te moquant légèrement de moi.

-Pourquoi t'as pas tapé avant, t'attendais que le temps passe?

-Oh, ferme-la, stupid face. , répliquai-je en souriant.

Le surnom sortit impulsivement de ma bouche te fit une nouvelle fois rire aux éclats et je te regardai faire en savourant le bonheur que me procurait le fait de te voir si détendu et dans un tel état d'abandon avec moi.

Tout à ce moment de rires partagés, je ne me rendais pas compte que je ne craignais pas ton contact –ta main restant sur la mienne lorsque tu voulais me faire croire que je n'avais pas réagi assez vite, en toute mauvaise foi- ni que tu ne fuyais le mien –lorsque je venais de t'asséner une petite tape, mes doigts glissaient parfois et ton genoux ne se dérobait pas, restant solidement pressé contre le mien alors que nous jouions dans l'espace de nos jambes entrouvertes. Je profitais simplement, je me sentais heureux parce qu'aussi à l'aise avec moi qu'avec quelqu'un d'autre, ce que j'avais toujours trouvé trop rare.
Et peut-être que, même si j'avais remarqué tout ça, je n'y aurais pas accordé d'importance tant les corps pouvaient se côtoyer sans pudeur après s'êtres vus durant une journée de marche, terriblement rouges et suants, parfois tremblants, comme si cette proximité dans l'effort et ces souffles erratiques partagés drapaient les âmes d'un même voile d'intimité.

A mesure que l'après-midi filait, le vent frais l'emporta sur les températures clémentes, même après que nous ayons fuis l'ombre de la cour au profit d'un banc en plein soleil. Je te voyais frissonner depuis quelques minutes lorsque j'arrêtai momentanément de jouer pour te demander si tu avais froid.

-Oui, un peu. , confirmas-tu en passant une main sur ton bras nu. Pas toi ?

-Mmh, un peu.

-On redescend ?

Redescendre signifiait quitter notre bulle hors du temps où le silence n'était empli que par nos chahuts et rejoindre l'auberge grouillant de monde et de bruits ne m'enchantait pas. A vrai dire je n'avais envie ni de l'un ni de l'autre. A ma mine et mon soupir discret, tu répondis :

-On finit celle-là et on en fait une dernière ?

J'aimais comme tu faisais attention à prendre soin de moi en essayant de ne pas en avoir l'air.


Redescendre le chemin emprunté plus tôt me laissa les jambes flageolantes d'efforts et de vertige, la pente n'étant plus dans mon dos mais bien visible. Mes pieds avaient roulés sur des cailloux entraînés dans l'inclinaison et j'avais achevé les derniers mètres en courant.

-Tout à l'heure, je pensais pas que je réussirais à monter et descendre ce truc vu le vertige que je me traîne. , avouai-je malgré moi, l'apaisement d'être à l'abri du vent jouant sans doute.

Le regard que tu posas sur moi, à la fois sérieux et souriant, fit gonfler mon cœur bien avant que tu mettes en mots ce que ton visage reflétait déjà.

-Je suis vraiment fier de toi.

Voyant que je ne répondais pas, tu insistas :

-Vraiment, si tu as réussi à avancer malgré ça, je suis fier de toi et tu devrais l'être aussi.

-Mmh, bien sûr, je suis le meilleur.

Mon air crâne composa un faux rictus dépité sur tes traits et nos sourires complices ne s'évanouirent pas de nos lèvres même une fois la porte de l'auberge franchit.