Titre : Dragon doré
Auteurs : Kashiira et KatsGenre : Angst, medieval fantastic, post Hades, NCS,
Couples : Dm/Mu
Source : Saint Seiya
Disclaimers : Malheureusement ces messieurs ne nous appartiennent pas… Ce qui ne nous empêche pas de jouer un peu avec vv
Dragon doré VIIMatteo resta quelques instants appuyé contre la porte, le regard clos, la mine sévère. Plusieurs mois maintenant qu'il avançait comme dans un brouillard avec cette sensation d'être une proie et non plus un prédateur. Depuis l'ultime bataille d'Hadès, il ressentait un nouveau sentiment d'appartenance et cela l'affolait. L'Italien avait peur d'y prendre goût, juste assez pour souffrir encore lorsqu'on le lui enlèverait. Comment partager avec Mu que tout ce qu'ils avaient vécus depuis leurs résurrections ressemblait à une promenade de santé à côté de ce qu'il avait subi en enfer ?
Le Cancer ne s'était senti libéré de sa folie dévorante qu'au moment de sa mort et ce fut à ce moment précis qu'il avait fait la rencontre d'Athéna. Cette aura, si douce, si aimante, l'enveloppant comme s'il était la personne la plus précieuse au monde alors qu'il sombrait dans la mort. Ce cœur de mère qui avait pleuré pour lui et son calvaire d'enfant, le consolant de ses peines, cette image d'un père venant lui demander pardon pour ses crimes, le libérant de sa haine, et Athéna dans toute sa splendeur et sa bonté qui lui avait tout pardonné, lavant son âme meurtrie. Ses années d'enfer terrestre prirent fin en quelques instants, ayant enfin trouvé le repos de l'âme. Ce fut une révélation, dorénavant c'était pour elle qu'il se battrait et pour elle, il était revenu d'entre les morts lors de la dernière bataille. Seulement, en tombant dans le puits des morts, il s'était placé sous l'autorité d'Hadès et de ses juges, qui le châtièrent à juste titre pour sa vie de meurtrier. Sa libération avant d'entrer dans ce royaume fut un don et une malédiction. Malgré l'absolution d'Athéna, Matteo serait toujours un monstre. Mu se trompait, il serait toujours Masque de Mort, par delà les trois royaumes, le ciel, la terre et l'enfer, il serait toujours un assassin.
Le Cancer redescendit rapidement et chercha la bonne Arthenia qu'il savait gagnée à leur cause, en partie à cause de sa fragile épouse. Il la trouva rangeant l'office et celle-ci lui adressa un regard empli de curiosité alors qu'elle s'essuyait les mains à son tablier.
« Messire ? Votre épouse ne va pas mieux ? »
« Non, ce n'est pas cela Madame… j'ai de nouveau un service à vous demander. Me pardonnerez-vous d'abuser de votre gentillesse ? » fit le Cancer, prenant un air sérieux qu'il n'eut pas à feindre.
La femme secoua la tête.
« Que puis-je pour vous rendre service, jeune homme ? »
Le poisson était ferré, il n'y avait qu'à ramener la ligne en douceur.
« Voilà… mon épouse est si fatiguée… Il serait criminel de l'emmener par les routes, d'autant plus que l'hiver arrive. J'aimerais nous installer dans cette ville quelque temps, pour qu'elle se remette. Mais pour cela, il me faut trouver un emploi. De part votre métier, vous savez sûrement là où il y a de l'embauche. Le travail ne me fait pas peur… mais ma Mu est si fragile… »
L'Italien soupira à vous fendre l'âme, fixant ses yeux suppliants sur la brave quinquagénaire, lui confiant son lourd fardeau de mari inquiet et de futur père. La femme fronça les sourcils, réfléchissant avant de s'éclairer.
« Artus ? J'ai quelqu'un pour ton frère ! » appela-t-elle en direction du cellier.
L'aubergiste en émergeât quelques instants plus tard, le front plissé de curiosité, avant d'arrêter son regard sur le solide gaillard qui tenait compagnie à son épouse.
« Vous ? Vous cherchez du travail jeune homme ? »
« C'est exact Messire. »
« Cela tombe bien, mon frère dirige un chantier derrière la Grand-Place et recherche des bras solides… Vous avez déjà maçonné ? Fait de la menuiserie? Enfin… Vous pourrez toujours apprendre sur le tas. »
« Aucun problème ! J'ai beaucoup fait de travaux de démolition auparavant… » ironisa le Cancer. « Derrière la grand place vous dites ? Qui dois-je demander ? »
« Le contremaître Percy… Dites-lui que c'est moi qui vous envoie. Je vous accompagnerais bien mais des rats ont percé un tonneau de vin à la cave… Arthenia ? Tu m'envois Jon ? Je vais avoir besoin de son aide. »
« Vous avez déjà fait beaucoup ! Merci encore ! Messire… Madame… »
L'Italien s'en alla d'un pas rapide, ayant salué ce couple qu'il commençait à trouver fort sympathique. Il arriva bien vite sur le chantier et repéra un solide garçon de son age qui semblait seul. Le prenant pour le fameux Percy, il s'avança vers lui. Ce dernier le toisa d'un air méfiant, ce qui n'impressionna pas notre chevalier.
« Bonjour ! Vous cherchez de la main d'œuvre parait-il ? »
« De la main d'œuvre ? Qui t'a dit qu'il fallait de la main d'œuvre, ici ? » fit l'autre d'un air mauvais.
« Han han… J'en déduis que tu n'es pas le contremaître, mais plutôt quelqu'un qui convoite la place. »
Le Cancer s'avança, prenant un rictus bestial. Il toisa le jeune rouquin aux yeux vert, se redressant pour mieux occuper l'espace.
« Je te préviens gentiment mon garçon, va te trouver un autre travail, si tu tiens à rester en bonne santé. Compris ? »
Le regard cobalt était sans équivoque.
« Non mais pour qui tu te prends ? »
Mais le ton de son adversaire s'était fait moins belliqueux, quelque peu incertain.
« Pour qui je me prends ? Pour un futur maçon ! Pourquoi ? »
Matteo continuait à avancer tandis que l'autre reculait. Sans crier gare, le Cancer saisit l'homme à la gorge et ramena son visage à hauteur du sien, le faisant se tenir sur la pointe de pied.
« Et toi, pour qui tu te prends moucheron ? »
Cela serait si simple de serrer plus fort, de sentir les os se broyer dans sa main avec ce bruit si caractéristique, si effroyable et pourtant si jouissif.
« Hé ! Mais lâchez-moi ! »
La voix avait pris une teinte aiguë, paniquée. Le garçon paraissait prêt à se vider sur place.
Masque de Mort se mit à rire doucement. Il n'avait aucune envie de lâcher cet avorton, il avait une furieuse envie de jouer au chat et à la souris. Pourtant, ce n'était pas le moment de se faire repérer. Il reposa l'homme mais le maintint par le collet.
« Tu sais ce qui me ferait plaisir ? Que tu déguerpisses d'ici en vitesse et que je ne voie plus ta face de crapaud se présenter devant moi ! Si tu parles de cet incident à qui que ce soit, je te retrouverais et je te briserais… c'est clair ? »
Il tapota violemment à plusieurs reprises la joue de son interlocuteur, ponctuant sa menace. Le garçon se dégagea soudain, prenant ses jambes à son cou sans demander son reste.
L'Italien sourit méchamment en voyant s'enfuir le poltron.
« Bien ! Je ne suis pas si rouillé que ça finalement ! » fit-il avec un brin de suffisance.
Devant lui se dressait un imposant bâtiment, mais en fort mauvais état, certains murs étaient éventrés et la toiture en partie effondrée. Sans doute la maison d'un riche marchand, car les pierres de façades semblaient finement travaillées, en parties décorées de fresques fortement endommagées. Soit il s'agissait d'une rénovation d'un ancien bâtiment, soit il y avait eu un sinistre quelconque. En s'approchant, il remarqua le planché du premier étage étayé et distingua au fond de la pièce principale un homme trapu qui bataillait pour poser un étais supplémentaire.
« Ohé ! Messire Percy ? »
Un petit homme chauve et râblé passa la tête par la porte, le visage gris de poussière.
« Oui ? »
Matteo s'avançant tranquillement, aidant l'homme à assurer l'étai sans trop d'effort.
« Arthus, l'aubergiste, m'a dit que vous cherchiez de la main d'œuvre. Si c'est toujours le cas, je postule, » fit-il en bloquant la sécurité, stabilisant l'ensemble, un léger sourire aux lèvres.
Il n'était plus chevalier, son cosmos était loin, mais les bénéfices de son dur entraînement persistaient. Quand bien même à vingt ans passés, sa force surpassait aisément celle du maître d'œuvre.
Le petit homme se gratta la tête.
« Vous avez de l'expérience ? »
L'Italien inspira, ayant un geste évasif.
« Pas véritablement. Je travaillais plutôt… dans la démolition… mais j'apprends vite… » s'empressa-t-il d'ajouter.
Cet homme semblait avoir du cœur et son instinct lui dicta de jouer sa carte maîtresse. Il prit une mine de chien battu et se lança.
« Et puis surtout… J'ai besoin de travailler. Mon épouse est souffrante. Nous avons fui les combats des territoires des grands dragons. Nous y avons tout perdu. Mon épouse et l'enfant qu'elle… porte, c'est tout ce qu'il me reste. »
Matteo baissa les yeux, fixant humblement le sol, ses doigts jouant nerveusement sur l'étai qu'il tenait encore.
« Hum… Je peux toujours vous prendre à l'essai pour la journée, vous me paraissez être un solide gaillard. »
Le Cancer sourit franchement.
« Merci Messire ! Vous ne le regretterez pas… On commence tout de suite ? » fit-il enthousiaste.
La perspective de faire autre chose que marcher et être aux aguets à la moindre ombre traversant le ciel lui redonnait de la vigueur. Après tout, il avait aussi ses preuves à faire s'il voulait garder son nouvel emploi. Sa pensée s'envola vers Mu un bref instant. Il essaya de se convaincre qu'il n'y avait aucune inquiétude à avoir, Arthenia veillerait sur lui comme sur sa propre 'fille'. Mais fallait-il réellement s'en réjouir ?
« Eh bien pour commencer, vous allez m'aider à poser ces fichus étais ! »
Allongé sur le lit, Mu somnolait, alternant phase d'éveil et phase comateuse. La fièvre était remontée, le forçant à se reposer et il commençait à se demander si ce n'était pas la manière qu'avait son corps de réclamer un peu de repos. La femme de l'aubergiste était déjà passée deux fois pour voir s'il n'avait besoin de rien et ponctuant chacune de ses phrases de 'ma pauvre enfant'. L'Atlante était trop fatigué pour se sentir humilié mais Matteo allait le lui payer ! Quelqu'un frappa à la porte, une nouvelle fois Arthenia venait lui rendre visite, avec un plateau repas cette fois-ci.
« J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer ! Votre époux vient de trouver du travail ! Mon beau-frère qui est maçon l'a pris à l'essai, mais je suis sure que cela va fonctionner, votre époux à l'air si robuste et travailleur ! » fit-elle d'un ton enjoué, non sans une pointe malicieuse. « Il vous fait dire qu'il rentrera tard, le chantier est important et déjà en retard. Mais en attendant, il faut vous restaurer mon enfant ! N'oubliez pas que vous mangez pour deux ! » fit-elle d'un ton de mère poule, couvant du regard le ventre déjà bien arrondi.
Mu réprima un soupir désespéré et garda les yeux fermés. Si elle le croyait endormi, peut-être sortirait-elle ? Il dressa pourtant l'oreille à la mention de son compagnon. Ainsi, il avait réussi à se faire engager. La culpabilité l'envahit aussitôt. Matteo allait travailler pendant que lui n'allait rien faire de ses journées. Cependant, cette pensée s'effaça devant la dernière phrase de la brave dame. Glacé jusqu'aux os, il resta immobile, sentant l'horreur prête à le submerger. Il avait réussi à ne pas penser à cette chose qui grandissait en lui pendant une bonne partie de la matinée… Il avait envie de crier, de…
« Je n'ai pas faim, » fit-il doucement en ouvrant les yeux et fixant son aînée.
Voyant celui qu'elle prenait pour une femme pâlir comme un linge, la brave aubergiste se précipita à son chevet, s'asseyant auprès d'elle sur le lit.
« Mon enfant ? Qu'y a-t-il ? Qu'avez-vous ? »
N'attendant pas la réponse de l'Atlante, elle poursuivit sur sa lancée.
« Oh, suis-je bête ! Vous craignez pour votre avenir ? Il ne faut pas ! Les choses vont s'arranger ! Beaucoup, comme vous, ont fui les territoires des grands dragons lors de la dernière guerre. Votre époux a trouvé du travail à présent et vous pourrez rester dans cette chambre autant de temps qu'il le faudra pour vous rétablir. Ici vous serrez bien, vous verrez ! » assura-t-elle, pensant que le jeune couple qu'elle appréciait déjà énormément finirait par s'installer définitivement dans leur ville. « Vous êtes jeunes mariés n'est-ce pas ? Cela se voit tout de suite, votre époux est si prévenant, si inquiet pour votre santé. Il tient beaucoup à vous. Vous avez de la chance d'avoir un tel mari, ce n'est pas toujours le cas pour une jeune fille des territoires du nord de pouvoir se marier librement, » hasarda-t-elle.
Brusquement, l'aînée se leva, honteuse de s'être montrée si indiscrète.
« Pardonnez-moi. Ce sont des choses qui ne me regardent pas, mais… »
Arthenia ne put s'empêcher d'insister.
« Je vous en prie, mangez ce repas, reprenez des forces. S'il vous plait… »
Mu ferma les yeux douloureusement, cette femme était de bonne foi, elle voulait vraiment lui venir en aide et lui… Il devait jouer le rôle, il n'avait pas le choix !
« Je vous remercie… Je mangerai un peu, » promit-il malgré la nausée qui le prenait d'assaut à cette simple idée.
« Bien ! » fit la quinquagénaire, soulagée. « Je servirai son repas à votre époux dès son retour. Lui aussi va avoir besoin de toutes ses forces. Le chantier s'annonce difficile ! »
Arthenia rougit quelque peu. Décidément, elle parlait beaucoup trop. La frêle créature alitée n'avait vraiment pas besoin qu'on ajoute à ses angoisses. Elle tenta de détourner la conversation, tout en quittant la chambre.
« Un jour, il faudra me raconter comment vous vous êtes trouvés tout les deux ! » fit-elle gaiement en refermant doucement la porte, gardant un air malicieux qu'elle n'eut pas à forcer.
Mu fixa le battant de bois d'un air incrédule, songeant avec horreur qu'il allait falloir inventer une histoire crédible afin de ne pas se trahir face aux questions que l'on risquait de leur poser. Se recroquevillant davantage, il enfouit son visage entre ses mains avant d'inspirer un grand coup et de se redresser. Arthenia avait au moins raison sur un point, il lui fallait reprendre des forces ! S'asseyant à la table sur laquelle son aînée avait posé le plateau, il considéra les mets présentés avec un vague dégoût avant de chipoter sans grand enthousiasme dans son assiette, son appétit vite rassasié.
La nuit était tombée depuis une heure lorsque Matteo regagna la chambre, poussiéreux, fatigué, mais heureux d'avoir dépensé son énergie à une autre occupation que la fuite. Son nouveau « patron » semblait satisfait de lui et le chantier progressait de manière satisfaisante. Peut être même que le retard accumulé serait rattrapé ! Il trouva Mu assoupi, un plateau repas près de lui, encore un peu trop garni à son goût. Mais déjà, l'état de son compagnon semblait meilleur qu'au matin. L'Italien esquissa un demi-sourire avant d'ôter sa tunique sale et encore humide de transpiration, révélant un torse puisant portant les stigmates de ses nombreux combats. Profitant du sommeil de l'Atlante, le Cancer se déshabilla totalement afin de faire sa toilette en silence, ce qui s'avérait plus qu'utile.
Lentement, les paupières du Tibétain frémirent comme ce dernier les entrouvrait, son regard parcourant la pièce sans la reconnaître vraiment avant de se poser sur la forme nue du Cancer.
« Matteo ? » fit doucement le jeune homme d'une voix légèrement pâteuse.
Il se sentait engourdi, gardant difficilement ses yeux ouverts. Un instant, il se crut revenu dans le rêve qui le hantait depuis le début de… sa grossesse. Il faisait froid et il avait mal d'une douleur sourde qui semblait infiltrer chacun de ses membres, insidieusement, l'empêchant de bouger comme il l'aurait voulu.
A son nom, l'Italien se tourna vers le lit, fixant la frêle silhouette qu'il croyait endormie, souriant encore d'une journée dépensée à construire, chose totalement nouvelle pour lui.
« Mu ? Désolé, je ne voulais pas te réveiller » murmura-t-il, s'approchant du lit dans le plus simple appareil.
En un geste qui était presque devenu un réflexe, il avança la main vers le front de l'Atlante, tentant d'y déceler une température anormale, avant de se raviser. Mu était toujours désorienté au réveil.
Sa main suspendue dans les airs rejoignit un flanc robuste.
« Je voulais t'attendre mais je crois que je me suis endormi, » fit doucement son compagnon.
La nudité du Cancer ne le gênait pas vraiment, elle le mettait légèrement mal à l'aise mais sans l'affoler.
« Comment ça s'est passé ? » ajouta-t-il, se rappelant la raison du retour tardif de son aîné.
L'Italien sourit franchement.
« Bien ! Plutôt bien. Je ne pensais pas que cela me plairait autant en fait. »
Ses yeux brillaient de satisfaction alors qu'il fixait son compagnon.
« Hum, j'espère qu'il me reste quelque chose de propre » ajouta-t-il dubitatif, alors qu'il se dirigeait vers son maigre baluchon.
« Oh… tu demanderas à Arthenia, sinon » fit le Bélier d'une voix dangereusement calme. « Elle se fera un plaisir de nous rendre service. »
Matteo allait regretter de l'avoir livré à cette femme aux hormones maternelles débridées !
L'Italien interrompit sa recherche et fixa son compagnon mi-amusé, mi… rassuré. Si Mu commençait à se montrer ironique, boudeur voire revanchard, c'était plutôt bon signe ! La journée finissait beaucoup mieux qu'elle n'avait commencée. Mu se rétablissait doucement, ils avaient de la nourriture, un toit ou dormir et surtout, Matteo n'avait pas passé la journée à craindre le ciel et ses démons ailés. Son sourire devint malicieux et tout en enfilant des sous-vêtements propres, il se remémora leurs joutes verbales enfantines, avec une pointe de nostalgie. Le Cancer se planta nonchalamment au pied du lit, sans se départir de son sourire et demanda, candide.
« Je tombe de sommeil, tu me fais une petite place ? »
Il rattrapa à temps le « Chérie » taquin qui lui brûlait la langue. Ça n'aurait vraiment pas été correct…
Son compagnon lui jeta un regard torve avant de se pousser, grimaçant comme son ventre d'une rondeur presque obscène le tirait, le rendant maladroit.
« Comme tu veux » fit-il maussade, évitant le regard de son aîné.
Cette chose en lui l'avait rendu difforme et aussi gracieux qu'un éléphant de mer sur une plage de galets. Mu n'avait jamais été narcissique ou orgueilleux, mais il tirait une fierté – dont il n'avait jusque là pas connu l'existence – de sa souplesse et de la pliabilité de son corps mince. Se retrouver aussi pataud dans un monde étranger le rendant anxieux. Et comme en réponse à son désarroi, un éclair de douleur traversa son ventre distendu, le faisant tressaillir.
Une main brune se posa sur l'abdomen douloureux, tandis qu'une autre attirait doucement l'Atlante contre une épaule robuste. Alors que l'Italien massait délicatement les muscles endoloris, il encourageât son compagnon à respirer profondément, ses lèvres frôlant sa tempe pâle au hasard de ses mots. Ce geste, Matteo ne se l'était permis qu'une seule fois, dans la grotte, alors que Mu refusait cette comédie. Il y avait renoncé depuis, mais à cet instant, il semblait au Cancer qu'il en avait autant besoin que le Bélier. Un autre visage blême lui était revenu en mémoire, des pleurs, des suppliques, le fracas d'ailes démesurées frappant l'air, et ce cri de terreur que le vent étouffait peu à peu à mesure que les dragons s'éloignaient. Non, il ne les laisserait pas enlever l'Atlante comme ce jeune Bered. Jamais…
Son cadet se raidit avant de se détendre sous les doigts de son compagnon, se laissant aller à la chaleur que dégageaient ses bras robustes, la musique de ses mots sans queue ni tête, le berçant peu à peu. Il était trop fatigué, perdu, angoissé pour résister de toute façon.
Matteo s'apaisa également, la frêle silhouette de l'Atlante se détendait contre son épaule et les souvenirs douloureux s'éloignèrent aussi.
« Mu… courage… J'ai besoin… de toi, » pensa-t-il.
Peu à peu, les pulsations désordonnées du fœtus se rythmèrent puis s'adoucirent enfin. Retrouvant d'anciens réflexes, Matteo enlaça plus étroitement son compagnon et déposa un léger baiser sur son front, entre les deux points de vie masqués par le bijou nuptial. Comme lorsqu'ils étaient enfants, quand le jeune Atlante en pleurs, affolé par de vilains cauchemars, venait chercher la protection du futur Cancer.
Le cadet des deux hommes se figea avant de se dégager violemment, se réfugiant au bord du lit, tremblant de tous ses membres. Le contact presque intime l'avait bouleversé à un point qu'il n'aurait pu imaginer. Après Kédar, il n'avait plus envisagé que l'on puisse le toucher ne serait-ce qu'avec tendresse. Le dos tourné au Cancer, il frissonna un long moment de se lever et de se réfugier derrière la table.
« S'il te plait Matteo » souffla-t-il ses yeux trahissant sa détresse. « Ne joue pas avec moi… ne me fais pas croire… »
Ses mains se crispèrent sur le bois grossier.
« Ce qui ne peut pas être possible. »
Les lèvres entrouvertes en une moue d'étonnement, l'Italien de redressa sur ses coudes. Que l'Atlante le repousse, c'était presque naturel au vu de leur situation, d'ailleurs il ne l'avait pas retenu. Que son comportement puisse être jugé menaçant ou non ne l'inquiétait plus. Tout autre chose occupait son esprit. Matteo s'assit en tailleur sur le matelas. Les paroles de Mu n'avaient aucun sens... ou au contraire, elles en avaient trop. Il devait s'en expliquer, maintenant !
« Que je ne te fasse pas croire en ce qui ne peut être possible ? Mu… qu'est-ce qui ne peut pas être possible ? Qu'essaies-tu de me dire ? » fit Matteo, très sérieusement.
Le jeune homme passa les mains dans ses cheveux, ne répondant pas immédiatement. Que répliquer à l'Italien ?
« Je… je ne sais pas » finit-il par dire plutôt piteusement. « J'ai eu peur quand tu m'as embrassé, » admit-il avec hésitation.
Son ventre recommençait à le faire souffrir mais il ne lui accorda pas d'attention, il s'était accoutumé à la souffrance au cours des derniers mois.
« Tu… m'as surpris… » précisa-t-il ses jambes tremblant sous lui, comme l'épuisement le gagnait.
Matteo ne quittait pas l'Atlante des yeux, attendant anxieusement une réponse… qui ne vint pas, tout du moins, qui ne satisfaisant pas le Cancer.
« Pas de problème, je t'ai fait peur… je peux le comprendre… » admit-il. « Mais je ne vois pas en quoi j'ai pu te faire croire en une chose impossible ! »
Le ton était monté d'un cran. Matteo soupira longuement en s'adossant à la tête de lit, puis se frotta les paupières avec le pouce et le majeur en un geste d'exaspération.
« Oh ! Puis après tout, je ne vois pas pourquoi je m'entête à essayer de te comprendre. Quoi que je fasse, Monsieur n'est jamais satisfait ! Je renonce ! Tu me fatigues à la fin ! »
L'Italien eut un étrange rictus qui déforma sa joue gauche et se rallongea vivement, malmenant les draps pour s'y enrouler. Il croisa les mains derrière sa nuque et fixa le plafond. Son regard ne dévia pas pour se poser sur son compagnon, auquel il s'adressa sèchement.
« Ne t'inquiète pas Mu, ça n'arrivera plus, » fit-il avant de rouler sur le côté et tourner le dos à l'Atlante en émoi. « Dorénavant, je resterai… à ma place. »
« Je… »
Mu s'interrompit, le souffle coupé par la douleur qui avait monté d'un cran, le pliant presque en deux. Maladroitement, il s'assit sur la chaise, fixant le large dos de son compagnon qui semblait bien décidé à l'ignorer désormais. Il ne savait pas lui-même pourquoi le simple baiser du Cancer, somme toute innocent, l'avait ainsi affolé. Il n'osait pas mettre de mots sur les sentiments jusque là enfouis, qu'il avait cru oublié, mais qui s'étaient réveillés pendant ces quatre longs mois de voyage pendant lesquels l'Italien avait veillé sur lui comme s'il lui était précieux. Petit à petit, l'Atlante avait laissé les tendres émois de son enfance revenir à la surface, viciés par la présence de Kédar mais toujours là malgré ses peurs.
Un amour impossible, en somme.
Dans l'hypothèse où Mattéo, macho comme seul un Italien peut l'être, puisse partager ses sentiments, le dragon avait brisé dans l'œuf tout avenir possible entre eux. Comment le Cancer pourrait-il vouloir de lui, de ce corps abusé, rendu difforme par une grossesse contre-nature ? Et lui-même… pourrait-il supporter de se laisser approcher dans le but de…
Il frissonna enfouissant son visage dans ses mains. L'amour pour les humains passait par le sexe. Plus jamais, il ne se laisserait toucher par des mains lubriques, plus jamais ! Il ne le supporterait pas. D'autant plus qu'il allait mourir… Dans ce cas, comment même penser à une relation ? Comment pourrait-il se montrer cruel à ce point ?
« Je suis désolé, » murmura-t-il très doucement avant de se lever.
Ramassant la dague que Mattéo avait laissé tomber près du lit, il la contempla un long moment, pensif, avant de la poser sur le coffre en bois, près de la tête de son compagnon avant de se détourner et de s'asseoir près de la fenêtre, observant la nuit. L'envie de dormir était passée désormais, il se sentait à la fois vide et affolé. Il avait envie de hurler, de se révolter contre l'injustice de la situation.
Dans le silence de la pièce sombre, rompu seulement par la respiration du Cancer, il n'en fit rien, le regard fixé sur la ville endormie, le cœur serré par l'impression d'avoir perdu quelque chose dont il ne s'était jamais rendu compte la posséder vraiment. L'amitié de Mattéo.
A suivre
