Quelques minutes plus tard, Brigitte qui guette depuis un moment l'arrivée du vol en direction de Tokyo aperçoit un homme de grande taille tout de noir vêtu flanqué d'une petite fille rousse. Aussitôt la jeune femme s'approche de ce curieux couple, l'air assuré, car il ne peut s'agir que du fameux chirurgien que Dufour l'envoie accueillir.
« Bonjour Docteur Black Jack ! fait Brigitte de son ton le plus aimable. C'est un grand honneur pour moi de faire votre connaissance ! »
Mais manifestement, l'homme et l'enfant ne s'attendait pas à la venue de la criminologue, car ils la dévisagent d'un air perplexe. Consciente de l'effarement de ses hôtes, Brigitte s'empresse d'ajouter :
« Je suis le docteur Laroche, le professeur Dufour ne vous a peut être pas parlé de moi. Nous allons travailler ensemble, Docteur. »
Aussitôt un sourire discret se peint sur les traits blessés du médecin, alors que Pinoko considère maintenant la jeune femme d'un air suspicieux.
« Oh, veuillez m'excuser, Mademoiselle, répond aimablement Black Jack, mais votre cv est tellement impressionnant que je m'attendais à rencontrer une dame beaucoup plus âgée ! »
« Pff, que tu dis, grommelle Pinoko dans sa barbe. »
Brigitte, à qui la mine soupçonneuse de la petite fille n'a pas échappé, se penche alors vers elle et dit :
« Tu dois être Pinoko ! Comme tu es jolie ! Vous devez être très fier d'elle, Docteur ! »
Ravie de ce compliment auquel elle ne s'attendait pas, Pinoko abandonne son air renfrognée et gratifie la jeune femme d'un immense sourire. Après avoir récupéré leurs bagages, les deux voyageurs escortés par Brigitte vont s'installer à un café avant se prendre la route de l'hôtel de luxe que Dufour a pris soin de réserver. Mais les trois convives ne sont pas plutôt installés qu'un homme vêtu d'un imperméable marron et coiffé de ce qui doit être un chapeau fait irruption devant eux, tel un diable sorti de sa boite.
« Tiens, Black Jack ! Je ne m'attendais pas à faire une telle prise aujourd'hui, cela me fera patienter jusqu'à la prochaine occasion d'arrêter Edgar ! »
Joignant le geste à la parole, l'homme menotte les poignets du médecin avec une rapidité surprenante, sous les yeux ébahis de Brigitte et de Pinoko.
« Mais enfin, Inspecteur, commence la jeune femme, vous vous méprenez, le…. »
« Docteur Laroche, vous savez à qui vous parliez si aimablement ? Il s'agit de Black Jack, le fameux médecin marron appréhendé plusieurs fois par Interpol ! Ah, ah, tu es fait comme un rat, mon garçon ! »
« Inspecteur ! »
« Allons, allons, je constate que j'ai bien fait de vous suivre, ma jeune amie ! »
« Inspecteur Lacogne! reprend Brigitte avec fermeté, vous êtes en train de commettre une gigantesque bévue ! Le docteur Black Jack est mandaté par le professeur Dufour, entant qu'intervenant à l'université, mais également pour travailler sur le dossier Edgar ! Il n'y a rien de plus officiel, et que je sache, le docteur Black Jack ne fait actuellement l'objet d'aucune plainte ! Veuillez vous excusez immédiatement, Inspecteur ! »
La pauvre Lacogne considère alors Brigitte avec stupeur, comme s'il venait d'entendre parler un fantôme, puis détache avec une lenteur infinie les mains du chirurgien. Le policier reste interdit quelques instants puis finit par bredouiller confusément :
« Je… je vous prie de pardonner ma méprise, mais le professeur Dufour a quand même des idées curieuses et… »
« Au plaisir de vous revoir, le coupe sèchement Brigitte, pour couper cours à la présence encombrante du policier. »
Après le départ de l'inspecteur, Brigitte reste un instant interdite, consternée par la déplorable première impression donnée par le policier, mais contre toute attente, Black Jack se met à rire :
« Et bien, dites-moi, quel accueil musclé ! »
« Oh, je suis confuse, Docteur, réplique Brigitte, penaude. L'inspecteur Lacogne est parfois si….excessif. Son zèle a quelque chose de pathologique, et je pense bien l'étudier en même temps qu'Edgar. »
« Voilà qui pourrait être intéressant, répond Black Jack, en reprenant sa mine sérieuse habituelle. Mais dites-moi, je n'ai pas très bien compris en quoi le professeur Dufour avait besoin d'un chirurgien pour parfaire une étude de criminologie. »
« Oh, répond Brigitte, ravie de revenir à un sujet plus professionnel, vous comptez, je crois, parmi vos anciens patients, des parrains de la mafia et autres bandits qui ont eu recours à des modifications faciales, si je ne m'abuse. »
« C'est exact, répond Black Jack. Mais je suis bien persuadé de ne jamais avoir eu affaire à votre Edgar. »
Ça c'est certain, pense Brigitte, je suis bien placée pour savoir que mon frère ne s'est jamais fait rafistoler le portrait.
« Enfin, Dufour vous expliquera tout cela bien mieux que moi. Je vais vous conduire à votre hôtel, puis nous irons ensuite à l'université, si vous le voulez bien. »
Après avoir réglé les consommations, Brigitte prend la direction du parking ou elle a garé sa voiture, puis s'arrête soudain, comme frappée par la foudre :
« Quelle idiote je fais ! s'écrie la jeune femme. On ne rentrera jamais à trois dans une smart ! »
Black Jack réplique alors d'une voix douce :
« Ne vous inquiétez pas, j'ai pris soin de louer une voiture depuis Tokyo. Mais je veux bien que vous me guidiez, car je ne connais pas cette ville ! »
Après une halte à l'hôtel Meurice ou Pinoko et Black Jack dépose leurs bagages, Brigitte qui la laissé sa voiture dans le quartier, guide le médecin jusqu'à la Sorbonne ou les attend le doyen. Une fois les présentations de visu effectuées, Brigitte, désireuse de laisser les deux hommes s'expliquer entre eux, décide de proposer une découverte de Paris à Pinoko.
« Dis-moi, Pinoko, ça te plairait de visiter le quartier latin ? C'est juste à côté ! »
« Oh, oui ! s'écrie la petite fille avec chaleur ! »
« Docteur, vous me la confiez ? demande Brigitte en adressant un radieux sourire à Black Jack. »
Black Jack s'amuse un instant du regard suppliant que lui adresse Pinoko, qui manifestement est pressée de quitter le bureau de Dufour et finit par accepter.
« Très bien, Docteur, fait joyeusement Brigitte, je vous la ramène ce soir à votre hôtel. Travaillez bien, Messieurs, et ne dites pas trop de mal de moi ! »
Le doyen attend un instant que Brigitte se soit suffisamment éloigné puis dit à Black Jack :
« Quelle charmante jeune femme ! »
« Hum ? fait distraitement le chirurgien. »
« Comment, vous n'avez pas remarqué que le Docteur Laroche était charmante ? »
« Oh, bien sur que si, réplique Black Jack avec un imperceptible sourire. »
Pendant que les deux hommes discutent des prochaines fonctions du ténébreux médecin marron, Brigitte entreprend de faire visiter à Pinoko les lieux emblématiques de Paris. Après une visite de la cathédrale, puis une promenade en bateau mouche, la jeune femme entraine la petite fille sur les Champs Elysées dont les magasins restent ouverts tard le soir. Il est difficile de savoir qui des deux s'amuse le plus, tant Brigitte prend plaisir à s'occuper de l'étrange petite poupée japonaise que tout semble émerveiller. Après avoir arpenté bon nombre de magasins et fait quelques achats, Brigitte et Pinoko font une halte au Fouquet's. La petite fille s'empresse de commander une glace plus grande tandis que Brigitte se fait servir un martini dry.
« Tu zais, ze crois que le docteur, il t'aime bien ! commence Pinoko. »
A ces mots, la jeune femme rosit légèrement et réplique sur un ton qui se veut détaché :
« Ah, bon ? Mais tu sais, je ne lui ai pas parlé très longtemps. C'est un peu court pour décider si on aime ou non une personne, tu ne crois pas ? »
Mais manifestement, les objections de Brigitte n'ont que peu d'impact sur Pinoko qui répond d'un air docte :
« Tssss. Ze le connais bien, le docteur, moi, et ze sais qu'il t'aime bien. Et en plus il te trouve belle ! Z'ai bien vu comment il te regardait ! »
« Tu es bien romantique, ma puce ! réplique Brigitte dans un rire forcé. »
« Mais tu zais, ze zuis d'accord, reprend Pinoko sur qui les objections de Brigitte n'ont décidemment aucun effet. Parce que moi auzi ze t'aime beaucoup ! »
« Tu es adorable ! réplique Brigitte ! Mais il se fait tard, et je vais justement te ramener au docteur qui va commencer à se demander si je ne t'ai pas enlevée ! »
Environ trente minutes plus tard, Brigitte arrive au Meurice avec Pinoko, ou Black Jack est déjà revenu depuis un certain temps. Ravie, mais épuisée par sa journée, Pinoko file se coucher et s'endors aussitôt, pendant que Brigitte et Black Jack font rapidement le point sur les exigences de Dufour et échangent quelques mots courtois. Pendant toute la durée de ce rapide dialogue, Brigitte ne peut s'empêcher d'être fascinée par le regard de velours du chirurgien, un regard à la fois doux et triste, qui forme un curieux contraste avec la dureté que sa grande cicatrice donne à son visage. Finalement, la jeune femme prend congé de son hôte et va récupérer sa voiture qu'elle à garé non loin de l'hôtel. Mais elle n'a pas roulé plus de dix minutes lorsque son portable sonne sans doute Lacogne qui veut s'excuser de son comportement, pense Brigitte comme elle s'empare de l'appareil. Mais c'est une toute autre voix qu'elle entend au bout du fil :
« Docteur Laroche ? Fait Black Jack de sa voix grave et douce. Je tenais encore à vous témoigner ma gratitude. Pinoko semblait vraiment enchantée. »
« Oh, ce n'est rien répond Brigitte avec chaleur. Votre fille est un amour ! »
« Un amour ? Oui, à petite dose, réplique Black Jack, que la remarque de Brigitte amuse. Avez-vous déjà des projets pour demain soir ? »
« Euh… aucun, à part un éventuel tête à tête romantique avec mon ordinateur. »
« Alors je souhaiterai vous inviter à dîner pour vous remercier, si vous êtes d'accord. »
« Mais avec plaisir, Docteur Black Jack. »
« Kuroo. »
« Pardon ? »
« C'est mon prénom. Puis-je de mon côté vous appeler Brigitte ? »
« Bien sur… Kuroo. »
