Chap. 7; Au Pays des Vermeilles


Loki marche; non, il trottine; enfin non, il court.

En fait, il tape carrément un sprint le long de la 7ème Avenue. Tel le trépidant et coquet lapin d'Alice Au Pays des Merveilles, sa montre à gousset Rolex étincelle dans le soleil levant. Il porte une chemise rouge vif aux motifs dorés et des lunettes ovales aux reflets bleus.

Un observateur invétéré pourrait remarquer qu'il a mal boutonné les boutons de son gilet, que sa braguette est ouverte, que son mocassin droit est délacé et qu'il a très maladroitement attaché ses cheveux en un chignon. Mais les passants ne voit qu'un étudiant passer en trombe, parce que, bordel, Loki est sacrément en retard.

Ils sont tous censés se retrouver chez Clint, à 8h00 tapantes.

Loki a cogité toute la nuit à cause de Tony Stark; Loki n'a pas entendu son réveil; Loki est en retard. Sa montre à gousset dorée indique 8h53, et il est à deux doigts de crier "En Retard, en Retard, je suis en Retard !". Ses joues sont rouge vermeilles sous l'effort, qui tournent à la même couleur que sa chemise.

Le lapin cherche son chemin au Pays des Vermeilles.

...

La porte du loft de Clint Barton s'ouvre sur un Loki haletant.

Natasha se jette à son cou, parce qu'il lui a manqué depuis hier. (Et aussi parce qu'elle veut discrètement lui faire savoir que sa braguette est ouverte).

Après un discret remontage de fermeture éclair, Loki lève la main pour saluer les autres.

Clint vit dans un grand loft, qui surplombe Central Park. Ce genre d'endroit où y'a trop de place, trop d'espace et pas assez de meubles. Clint est affalé dans le canapé de cuir noir; à côté de Bucky. Natasha devait être dans le fauteuil blanc, et Tony, Tony Stark, le seul, l'unique, est assis sur un pouf noir. Des dizaines de feuilles et dessins sont dispersés sur la table basse.

Loki évite soigneusement de croiser le regard de Tony; parce que ça va remuer des trucs dans son ventre qu'il n'a pas envie de réveiller.

- On t'as pas attendu, tu nous en veux pas ?

Bucky lui sourit.

- Non... Non. Désolé pour mon retard.

Il s'installe sur le pouf blanc; celui en face de Tony Stark. Mais il garde ses yeux sur la table et ce qu'il s'y trouve; oublier les couleurs de son coeur pour aujourd'hui, et se concentrer sur son destin. Il demande;

- Vous avez trouvé quelque chose ?

- Pas vraiment... Il faut avoir une esquisse de projet pour lundi, à présenter à Heimdall pour qu'il le valide. Ça veut dire qu'il nous reste trois jours pour trouver un truc, sachant que ce week-end je pars aux Bahamas.

- Et moi je retourne en Russie pour les soixante-dix ans de ma grand-mère.

- Alors, c'est vrai que t'es Russe ? Combien de verres de vodka au petit-déjeuner ?

Natasha foudroie Clint avec ses yeux vert forêt, et Clint s'enfonce dans le cuir du canapé pour se faire oublier. Loki ne dit rien, mais il sait qu'il a un jour vu son amie s'enfiler six verres de vodka pure avant 8h00 du matin.

Tony Stark pose les mains sur la table;

- Il nous faudrait quelque chose qui rassemble nos deux activités; quelque chose de différent de ce que les autres vont faire; quelque chose qui pourrait nous attirer toute l'attention et faire fermer son clapet à mon père.

Loki continue;

- Avec nos effectifs, on a de quoi présenter au moins deux pièces; il nous faut un thème.

- L'Amérique ?

- Non.

- La jungle ?

- Non.

- Le paradis et l'enfer ?

- Non.

Et puis ça continue longtemps comme ça; des mots complètement débridés finissent par sortir de leurs bouches, mais Loki les repoussent à chaque fois. Des centaines de modèles et mannequins défilent dans sa tête au fil des thèmes proposés, mais rien ne lui semble approprié. Il faut frapper un grand coup. C'est quand Tony lance "Le porno !" qu'il ouvre subitement les yeux avec une exclamation (il n'avait même pas remarqué qu'il les avait fermés).

Tony le regarde, et demande;

- Vraiment, tu penses que le porno ça pourrait...?

- Quoi ? Euh, mais non, j'ai eu une idée !

Loki attrape son matériel à dessin.

...

Dix minutes plus tard, il pousse les papiers qui se trouvaient sur la table et y lance son Grand Carnet de Croquis. Les visages intéressés se penchent sur le papier, appréciant les courbes du carbone posé sur la feuille.

La surface blanche accueille maintenant de belles silhouettes en habits de travail; des costumes, costards, robes serrées et cravates. Des formes sobres, et Bucky se demande où Loki a mis son imagination débordante pour respecter l'austérité du monde du Business.

Loki, lui, sent ses doigts brûler de rajouter des broderies, dentelles et couleur sur ses dessins. Mais il ne le fera pas, parce que son avenir est en jeu, et que la société n'a pas de place pour les rêveurs, c'est ce que son directeur lui répète depuis deux ans.

Artiste mon cul, pense furtivement l'étudiant.

- On se centre sur les businessmen, femmes d'affaires et tous ces métiers dans la communication; on reste sobre, simple -sa bouche s'écorche à ses mots-, en ajoutant peut-être quelques motifs originaux sur certaines pièces. Vous deux serez nos modèles et mannequins, mais faudrait trouver une femme en plus. Le nom de Stark est renommé; si les médias apprennent que tu fais le mannequin, ça attirera l'attention sur nous. Vous trouvez un aspect marketing au machin et boum, un projet bien chiant qui plait au gens !

Les autres le regardent en fronçant les sourcils (mais Bucky sourit).

- Herm, je voulais dire, un projet fantastique et innovant qui aidera la société.

Natasha lève les yeux au ciel, mais admet que ça pourrait marcher.

Les sourires s'installent sur le visage des étudiants, parce que lundi ils n'iront pas voir Heimdall les mains vides.

...

Ils sont sortis de chez Clint après avoir travaillé toute la journée; le soleil se couche sur Manhattan.

Ils se séparent petit à petit, mais Loki reste planté là, parce que Central Park au crépuscule lui donne des frissons de plénitude qu'il n'aurait jamais soupçonnés, et qu'il meurt d'envie de reprendre ses pinceaux pour créer une gigantesque robe mêlant le rouge vif du soir au vert sombre des arbres.

Une voix lui demande ce qu'il fait encore planté là, et il ne réagit pas tout de suite. Puis il se rend compte que Tony Stark le regarde.

- Je vais rester dessiner un peu.

Son regard lui brûle la peau, parce que Tony ne porte pas ses RayBan et que oh, ses yeux découverts lui font perdre l'esprit.

- Tu sais, tu as un côté à la Dracula.

Loki se tourne vers Tony, les sourcils froncés et le regard interrogateur.

- Le film, je veux dire, de Coppola. Tu as les mêmes lunettes bleues que Gary Oldman porte quand il rencontre Mina.

Loki ne dit rien, à part "Oh", parce qu'il connaît très bien ce film, et qu'il a choisi ses lunettes pour cette raison. Parce que les costumes de ce film sont magnifiques, et qu'il pleure même quand il le revoit pour la centième fois. Parce qu'il ne pensait pas qu'un type comme Stark aimait ce genre de film, et que ça lui fait plaisir, au fond.

Tony lui sourit.

- Ça te va bien.

Et il part.

La couleur rouge apparaît sur les joues de Loki.

Il est de retour au Pays des Vermeilles.


Voilà voilà, un chapitre de plus. L'histoire se met doucement en route, et Loki est un petit lapin paumé !

Des bisous !

Zombiscornu