Chapitre 7
«Si quelqu'un aime une fleur qui n'existe qu'à un exemplaire dans les millions et les millions d'étoiles, ça suffit pour qu'il soit heureux quand il les regarde, il se dit:
«Ma fleur est là quelque part...» Mais si le mouton mange la fleur, c'est pour lui comme si, brusquement, toutes les étoiles s'éteignaient!»
Extrait de Le Petit Prince, Antoine de Saint Saint-Exupéry.
Quatrième jour...
Les pâles rayons du soleil levant caressaient timidement les draps recouvrant ses membres. La nuit n'avait certainement pas remédié à sa situation cataclysmique...Si seulement il connaissait la raison pour laquelle il se trouvait dans cette époque si éloignée de ses canons, il pourrait espérer parvenir à retourner dans la sienne, auprès des êtres qui lui sont...étaient chers...et qui sait, miss Élisabeth pourrait , éventuellement, lui pardonner sa vanité et ses excès , enfin suffisamment pour accepter sa présence dans son cercle de relations. Ce mystère, était- il lié à l'histoire de leur relation? Quel sens cela pourrait-il posséder? Jouer, rejouer encore et encore, cette scène désastreuse jusqu'à...jusqu'à quoi? Jusqu'à ce qu'il la convainc? Mais comment saurait- il aimer cette jeune femme, qui n'était pas celle qui l'avait séduit quelques siècles plus tôt? Et quand bien même, apprendrait- il à l'apprécier assez pour lui offrir sa main, comment conquérir une femme moderne? Plus précisément comment captiver son cœur alors qu'il semblait, que même ici, elle éprouvait un puissant ressentiment à son égard? Fitzwilliam Darcy exhala un soupir venu des profondeurs de son tourment incessant.
Il craignait et désirait à la fois vérifier l'absence de la lettre jetée sur le secrétaire la veille au soir. Non, aujourd'hui subirait quelques variantes, imposées par sa main, à lui. Il souleva le drap, ne s'étonnant plus de la vue de tant de peau nue et se dirigea avec précipitation vers la salle de bains. Le reflet dans le miroir lui parut franchement effrayant! Une barbe de trois jours soulignait l'expression égarée de ses yeux rougis par la mauvaise qualité de son repos nocturne. Sa propre odeur, ordinairement subtile, agressait indubitablement ses narines. Depuis combien de temps ne s'était-il pas lavé correctement? Il ne bénéficiait plus de l'aide précieuse de ses domestiques et devait maintenant apprendre à prendre soin par lui- même de son hygiène corporelle et vestimentaire. Il eut subitement le sentiment d'avoir été infantilisé par son statut où semblable à un petit enfant, il se contentait de recevoir les soins de base prodigués par de petites mains discrètes. Puis voilà qu'il devenait nécessaire de grandir pour obtenir une autonomie apparemment évidente dans ce monde. Après moult arrosages intempestifs, il maîtrisa pleinement l'art de la douche. L'épreuve du rasage acheva d'épuiser ses ressources de patience...c'est à bout de nerfs qu'il regagna la chambre. Son regard courroucé avait immédiatement scruté la zone sensible où trônait le secrétaire. Comme aimanté, il avait franchi en quelques enjambées la distance qui l'en séparait pour constater, encore une fois, la disparition de la lettre mais à y bien regarder le feuillet apparu mystérieusement hier s'était visiblement dupliqué puisqu'il en devinait une partie, toujours à la même place.
De ses doigts encore humides, il l'approcha de ses yeux...pour s'apercevoir que ses réponses antérieures s'étaient totalement dissipées, comme par enchantement!
Le principal trait de votre caractère? La maladresse, au passage d'un siècle à un autre
La qualité que vous préférez chez un homme? L'honnêteté
Et chez une femme? Qu'elle ne me déteste pas...
Le bonheur parfait, selon vous? Reprendre le cours de ma vie d'avant
Où et à quel moment de votre vie avez-vous été le plus heureux? L'avant dernier jour au XIXe siècle!
Votre dernier fou rire? A quoi bon? Cela ne risquait plus d'advenir!
Votre occupation préférée? Oublier...
Si vous étiez un parfum? Celui des roses de Pemberley
Que possédez-vous de plus cher? Ma famille, toujours
La faute pour laquelle vous avez le plus d'indulgence? L'impréparation
Qui détestez-vous vraiment? George Wickham ici et ailleurs
Quel serait votre plus grand malheur? Vivre seul ici
Et votre plus grande peur?Ne jamais revoir Georgiana
Votre plus grand regret? Ne pas lui avoir dit au revoir
Qu'avez-vous réussi de mieux dans votre vie? Rien sans aucun doute
Votre devise? «Mon royaume pour un ultime jour de ma vie précédente.»
Darcy ne s'était jamais perçu comme un être sentimental, encore moins romantique, par ailleurs ses relations avec les autres ne témoignaient pas non plus d'une aptitude exceptionnelle à se lier; tout cela se cumulant, il n'avait à aucun moment établi de stratégie pour séduire qui que ce soit. En général, il lui suffisait de paraître pour détourner les regards, féminins en particulier, vers sa personne. Se prendre d'amour pour Élisabeth Bennet avait été une surprise absolument inédite pour lui, il n'avait pas envisagé un tel marasme dans sa vie, d'autant plus qu'à cette période, il se souciait éperdument du bien- être de Georgiana après sa terrible épreuve. Il n'avait rien pressenti, s'était tout simplement abandonné à ce besoin impérieux de l'observer, de loin d'abord, puis de plus en plus près. Il s'était persuadé que ce désir déguisé en curiosité naturelle pour une des rares personnes sensées dans ce comté, ne lui ferait courir aucun danger...d'aucune sorte.
Maintenant, il comprenait mieux sa folie vaniteuse...Il avait si peu réfléchi à ce que cela présupposait en terme de réciprocité...Son statut, sa fortune et ses relations auraient suffi à le rendre séduisant aux yeux d'une jeune femme qui l'avait ensorcelé par son intelligence et son indépendance d'esprit! Quelle dérision! Si seulement il pouvait revenir à son époque, courtiser comme elle le méritait miss Élisabeth, si seulement il pouvait espérer bénéficier d'une seconde chance! Une seconde chance...? Peut- être était- ce le sens de cette énigme dont il était la victime? Mais par quel enchantement, quelle malice? Qui en était le concepteur? Sortirait- il victorieux de cette nouvelle épreuve, n'en serait- il pas plus malheureux? Accepter d'être dépossédé de ce qu'il venait de conquérir? L'abattement qui l'avait gagné ces derniers jours, l'avait véritablement empêché d'agir. Tout son corps traduisait le besoin d'action, complètement sous tension. Il allait profité de son lever précoce pour faire connaissance avec ce nouvel environnement.
Une fois vêtu, avec plus de soin qu'il ne l'aurait voulu, il descendit dans la petite salle à manger dédiée à la prise du petit- déjeuner (l'une de ses découvertes d'hier) et y découvrit...Lady Catherine elle- même! Aussi hautaine que deux siècles en arrière, raide sur sa chaise, le regard droit et inamical, elle accueillit son neveu avec toute la hauteur adéquate.
«William, cher neveu, je m'inquiétai de ne pas assister à ton réveil. Toi qui as toujours été si matinal, il est déjà 7heures! As- tu apprécié le lever de soleil depuis ta fenêtre. Oui probablement, je t'ai réservé la meilleure vue sur le parc comme d'habitude. Soliloquait sa tante.
-Mes hommages, Lady Catherine. Il espérait que cela suffirait à amadouer sa suffisance. Elle ne broncha pas, cela ferait donc l'affaire. J'espère que la journée à venir s'annonce bien.
-En effet mon cher neveu, aujourd'hui, je dois rencontrer les représentants du groupe international... Darcy n'écoutait que distraitement ce monologue sans intérêt, la seule information substantielle étant qu'elle s'absenterait toute la journée. Cependant, j'ai quelques appréhensions concernant la mission que j'ai confiée peut- être imprudemment à M. Collins. Nous verrons bien s'il est à la hauteur d'une tache aussi simple, finalement cela constituera un test intéressant. J'ai remarqué l'intérêt appuyé que tu portais à cette jeune étudiante qui passe les vacances auprès d'Anne. Dois- je prendre une décision radicale à ce sujet? Si l'on considérait comme neutres les propos précédents, ceux- là instauraient un climat pour le moins pesant, lourd de menaces.
-Je n'ai pas le plaisir de vous comprendre, Madame. Répliqua un Darcy, très XIXe.
-Je suppose donc que le message a été reçu et entendu. Sa voix tintait comme un métal froid contre une mince paroi. Que penses- tu de l'état de cette malheureuse Anne? Par quel miracle tient- elle encore debout? Un sac d'os, voilà ce qu'elle est devenue, pitoyable caricature de femme! Je ne peux tout de même pas la faire hospitaliser, la presse s'emparerait avec délectation de ce phénomène! Quoiqu'il en soit, j'ai une rencontre primordiale à organiser, je te souhaite une bonne journée, sans papillonner autour d'une certaine jeune femme.»
Elle avait disparu bien avant qu'il n'ait pu envisager une réponse pour se défendre. Seigneur! Quel tyran! Que de cruauté dans la façon dont elle désignait sa propre fille, manifestement très carencée. L'objet de ses pensées s'incarna soudainement en la personne de cette fragile silhouette qui l'avait ému la veille.
«Bonjour, cousin.» Elle déposa un baiser sur sa joue, ce qui déclencha une série de réactions toutes plus malheureuses les unes que les autres. Darcy avait intégré un certain nombre de données inhabituelles pour lui mais cette prédilection pour le contact peau à peau chez ses «contemporains» le surprenait toujours autant! Son rythme cardiaque s'emballait dangereusement en lien avec les réflexes défensifs sensés éviter toute collision avec un autre être, surtout du sexe opposé. Des années d'esquive l'avaient entraîné à rendre caduque toute tentative d'approche indécente de la part de prétendantes impatientes et pressées d'arriver à leurs fins. La nappe ne protégeait plus rien, sa capacité d'absorption de liquide était saturée. Anne riait aux éclats face à la mine déconfite d'un Darcy encore frémissant et trempé. Alors qu'il luttait désespérément contre l'acharnement du sort, il ne put réprimer les tremblements qui prirent possession de tout son corps. A son insu, son organisme lâchait prise pour s'abandonner à un comportement incongru: un fou rire le secouait des pieds à la tête!
Laisser- aller suprême, salvateur qui ouvre les voies de la complicité, tous deux se soutenaient mutuellement dans ce jeu délicat où la demie- mesure n'existe pas. Darcy goûtait enfin au plaisir de la perte de contrôle la plus primitive qui soit. Une fois remis, ils se rendirent à la cuisine pour terminer le repas ruiné par sa réaction première au toucher pourtant volatile des lèvres de sa cousine. Il était fasciné par sa façon de se nourrir, ou plutôt par son obstination à ne pas avaler les aliments qu'elle présentait devant sa bouche. Cet acte semblait la dégoûter au plus haut point alors qu'elle évoquait verbalement d'un œil gourmand la gastronomie. Quel étrange paradoxe il avait sous les yeux! «Pourquoi fais- tu semblant de manger Anne? Il évitait soigneusement de croiser son regard.
-Parce que je n'ai pas faim. L'entendit- il murmurer.
-Comment ton organisme peut- il supporter d'être maltraité de cette manière? J'ai le sentiment que tu t'infliges ce supplice toi- même. Je crois plutôt que tu luttes contre la faim. Les mots s'évadaient sans qu'il puisse ou désire les contrôler. D'où venaient- ils d'ailleurs? Cela ne lui ressemblait vraiment pas d'oser aborder un sujet si sensible aussi directement. Surtout en présence de la jeune fille concernée par ses propos.
-Oh, bonjour vous deux! Déjà à l'assaut de la cuisine, comme deux malfaiteurs patentés? Richard venait de pénétrer dans la pièce susnommée. Alors, quel est le programme aujourd'hui?
-Il me semble que tu as un rendez- vous important ce matin. S'empressa de répondre son cousin.
-Oui, toi aussi, mon grand car j'en ai assez de m'apitoyer sur ton sort. Anne, aujourd'hui, William va prendre du bon temps (si seulement il savait...!) et canoter joyeusement sur le lac en compagnie de Mlle Bennet. Chantonnait Richard, paraissant assez fier de lui au demeurant.
-Comment? J'avais cru comprendre que nous serions tous les trois! Lança un Darcy paniqué.
-Bien évidemment, mon cher cousin. Mais tu me connais suffisamment pour savoir que, en affaire de femme, c'est toi ou moi, il est hors de question que je tienne la chandelle! Mon intuition m'indique que la petite Lizzie ne te laisse pas vraiment indifférent, contrairement à ce que tu lui as laissé croire jusqu'ici. Maintenant, il est grand temps de clarifier la situation, Willy! Richard laissait éclater la joie qu'il ressentait à embarrasser son cousin, dont il était aussi proche qu'un frère.
-N'ai- je donc tant vécu que pour vivre cette infamie? * Que me vaut l'honneur de ton abstention? Encore une répartie qui ne lui appartenait aucunement.
-Ah, mon très cher William, je crois que tu as nettement mérité de t'amuser, après tous les tristes évènements qui ont bouleversé ta vie habituellement si bien réglée. Que dis- je, je t'ordonne de flirter avec cette charmante jeune femme, intelligente de surcroît. Quant à moi, en l'absence du tyran domestique et de sa créature maléfique, je m'occuperai de notre trop sage cousine, pendant que tu t'appliqueras à courtiser proprement Élisabeth. Allez, court, vole vers les plaisirs terrestres...» Richard l'avait littéralement mis dehors pendant sa tirade insensée, Darcy se sentit désemparé une fois de plus. Il avait voulu contourner l'inévitable et le voilà qui se présentait de nouveau droit devant lui.
Il prit son temps pour traverser le parc jusqu'au presbytère, ce fut bien las, résigné à souffrir mille maux d'amour, qu'il arriva à la porte d'entrée. Cette dernière s'ouvrit brusquement sur un Collins plus égaré que jamais, la tête tournée derrière lui et le choc ne put être évité, ni pour l'un ni pour l'autre.
A suivre
*Extrait de Le Cid, tragi- comédie en cinq actes de Pierre Corneille. Acte I, scène 4, Don Diègue.
