Le major Lorne tint sa promesse. Les deux hommes restaient très discrets en public, se bornant à des salutations d'un genre professionnel quand ils se croisaient par hasard, et à quelques repas en commun avec Ashley et Jack dans le réfectoire. Pour le quidam de la cité, ils n'étaient même pas des amis proches. Ils veillaient farouchement à préserver les apparences, un vrai défi dans un monde clos comme Atlantis. Mais le soir venu, quand les couloirs étaient déserts, le scientifique venait gratter à la porte du major qui lui ouvrait aussitôt, et les deux étrangers se changeaient en amants passionnés. Jusqu'à ce soir-là.
- Il faut qu'on parle.
Kavanaugh sentit des picotements parcourir son épiderme : cette déclaration, faite avec le sérieux propre au major, ne lui disait rien qui vaille. Les deux amants étaient allongés côte à côte sur le dos, leurs sens pleinement satisfaits une fois de plus. Lorne se tourna sur le côté pour observer plus à son aise la réaction du scientifique. Ce besoin de parler après l'amour était quelque chose de nouveau dans leur relation, jusque-là purement charnelle.
- J'ai parlé au Dr Beckett.
Toujours aucune réaction. Stephen avait pourtant l'intention d'aller jusqu'au bout. Sans qu'il soit question d'amour, il aimait bien Kavanaugh, et il savait que c'était réciproque. Il avait respecté autant que possible le caractère étrange de cette relation, mais il avait besoin de connaître et de comprendre les gens avec lesquels il partageait son temps, et qu'il le veuille ou non, Kavanaugh en faisait maintenant partie.
- Je lui ai demandé d'où pouvaient provenir ces marques sur ton avant-bras.
Le silence parut soudain alourdir l'atmosphère de la pièce jusqu'à la rendre irrespirable. Lorne allait dire quelque chose pour relâcher la tension, quand Kavanaugh se tourna finalement vers lui. Son regard était chargé de tellement de souffrance que Stephen ne sut plus quoi dire. Le Dr Beckett, à qui il avait décrit les cicatrices, lui avait expliqué que certains patients incapables d'exprimer leur douleur utilisaient parfois l'automutilation pour le faire. Lorne n'avait pas cru que cette explication pouvait correspondre à Kavanaugh. Kavanaugh, si sûr de lui, presque arrogant, Kavanaugh qui n'avait plus jamais exprimé de faiblesse depuis le retour de leur première mission. Et maintenant, ça. Cet aveu muet que la souffrance était encore là et qu'il ne savait pas comment gérer. Et dont il n'aurait jamais rien dit à celui qui partageait ses nuits s'il ne lui avait pas demandé. Lorne sentit une boule se former dans sa gorge. Un sentiment de honte l'envahit, la honte de ce qu'ils lui avaient tous fait, sur Atlantis, en l'isolant sans lui laisser la possibilité de s'exprimer, et la honte de l'avoir laissé tomber, lui qui parmi tous les autres aurait dû le essayer de le comprendre. Incapable de soutenir plus longtemps ce regard, il sortit du lit et rejoignit la salle de bain d'un pas hésitant.
Lorsqu'il revint dans la chambre quelques minutes plus tard, Kavanaugh avait déjà quitté les lieux. Il s'assit sur le lit en soupirant. Ils auraient dû parler ensemble, mais la réaction du scientifique ne l'étonnait pas. Il était trop fier pour se confier à qui que ce soit. Bien malgré lui, Lorne se sentit blessé par ce manque de confiance. Après tout, ils étaient amants, et s'ils pouvaient se faire confiance pour garder ce secret, pourquoi pas pour autre chose ? Sans qu'il l'admette vraiment, Lorne commençait à s'attacher à Kavanaugh. Sa présence lui avait manqué pendant la dernière mission. Il avait attendu de rejoindre Atlantis avec une impatience toute nouvelle. En tant que militaire, il avait toujours suivi les règles aveuglément, même dans sa vie privée, il faisait très attention : il ne voulait pas se faire mettre dehors pour une nuit d'égarement. Pour cette raison, il ne fréquentait que des hommes dans la même situation, ainsi il était certain de pouvoir leur faire confiance, et encore ne les fréquentait-il que très sporadiquement. Don't ask, don't tell and DON'T FALL IN LOVE ! Telle aurait pu être sa devise. Jusque-là du moins. Kavanaugh était différent des autres, à tous les égards. Il ne demandait rien, ne parlait presque pas, mais il était là chaque soir, présent et impatient. Au fil des jours, une relation d'un nouveau genre c'était tissée entre eux. Pas de l'amour, pas encore…
Les deux hommes ne se croisèrent pas le lendemain, et aucun des deux ne vint chercher l'autre le soir venu. Lorne fut convoqué par le Dr Weir le lendemain. Sa prochaine mission devait le tenir éloigné de la cité pendant plus de deux semaines, et il en était presque soulagé. La petite voix au fond de lui qui disait depuis le début que cette relation était une mauvaise idée était devenu plus forte et il lui semblait urgent de s'éloigner de la cité. Mais avant de partir, il devait régler certains détails.
Il se rendit dans le quartier est de la cité jusqu'au labo des physiciens. Kavanaugh travaillait là avec le Dr Simpson et deux autres scientifiques supervisés en théorie par le Dr McKay, qui ne venait pas souvent là. Lorne entra sans frapper, comme tout le monde dans la cité, et se dirigea droit vers Kavanaugh à son bureau. Quand celui-ci le vit, il eut un geste de recul, mais se reprit aussitôt. D'un signe de tête, il lui indiqua le couloir et les deux hommes sortirent pour discuter à l'abri des oreilles indiscrètes des autres scientifiques, légèrement interloqués de voir un militaire autre que Sheppard se trouver là.
- Je pars en mission demain sur une planète sans porte des étoiles. On fera une partie du voyage en jumper. Je ne reviendrai pas avant deux semaines au moins.
Un lourd silence suivit cette déclaration. Kavanaugh ne savait pas quoi dire. L'absence du militaire lui était insupportable sur tous les plans : non seulement il perdait son amant, mais aussi le seul contact social qu'il avait dans la cité. Personne avec qui parler pendant deux semaines ou plus, en dehors des trois scientifiques du labo avec lesquels il n'avait d'ailleurs aucune affinité. L'angoisse grossit comme une boule dans sa gorge. Lorne l'observait. Après quelques instants de réflexion, il se décida à aborder le sujet de sa visite.
- Je voudrais que tu ailles voir le Dr Beckett pendant mon absence.
Kavanaugh ne dit rien. Il aurait voulu expliquer à son compagnon qu'il ne supportait plus le mépris affiché des autres habitants de la cité, qu'il ne tenait que par sa présence et que chacune de ses absences était plus dure à supporter, mais aucun mot ne franchit ses lèvres. Il se contenta de hausser les épaules et regarda le major s'éloigner. Puis il ravala la boule qui était dans sa gorge et rejoignit le labo, où aucun de ses collègues ne lui posa de questions.
