Note : Ymai est la divinité-mère de la Terre dans la mythologie que j'ai créée pour cet "univers alternatif" (qui s'étend à d'autres textes non postés)


Chapitre 7 : Per te, non tecum
(par toi mais pas avec toi)


[Trois heures plus tôt]

Le silence était lourd dans la maison du chef des pêcheurs. Quatre personnes se tenaient là, seulement trois debout. Serenity pleurait contre l'épaule de son prince qui, comme Zoisite, fixait le corps étendu sur une planche de fortune. Kunzite gisait là, drapé dans sa cape mouchetée de carmin, immobile. Ses paupières étaient à présent fermées à jamais.

Il n'admettait toujours, et ne l'admettrait certainement jamais, que Kunzite eût pu être terrassé si facilement.

Tout se passait aussi bien que possible, à eux quatre, ils réussissaient à lentement reprendre le contrôle du hameau et mettre les pirates en fuite. Car même Serenity avait osé prendre les armes pour se défendre malgré sa réticence et celle de Kunzite. Armée, on réfléchissait à deux fois avant de l'attaquer. Ils tinrent jusqu'à l'arrivée des soldats qui chassèrent les voleurs, allant jusqu'à les poursuivre quand ils s'enfuirent dans les terres ou plus rarement sur la mer. Et le chef des voleurs revint à Endymion, amoché et le regard fou, vengeur, profitant que Zoisite supervisait la traque et Kunzite achevait ou faisait prisonniers les pirates restants. Le prince, aux côtés de Serenity, ne se fit pas surprendre et accueillit l'assaut avec un calme olympien. La charge était puissante, il se lançait de tout son poids et toutes ses forces sur Endymion et le choc de leurs armes s'entrechoquant créait presque des étincelles. Le tintement métallique aurait pu les assourdir s'ils l'avaient seulement entendu. Le prince n'était pas coutumier d'adversaires si vifs et ce fut une énième feinte qui l'amena à l'erreur. Quand le brigand le désarma d'une violente manchette, il ne put qu'intercepter à mains nues la lame courbée qui attaqua son flanc. L'acier entailla ses paumes mais il ne lâcha pas prise et rendit la monnaie de sa pièce lorsque l'autre voulut lui porter un coup de pied à l'estomac. Pour l'éviter et s'éloigner de quelques pas, le voleur fit une pirouette et Endymion, malgré ses mains meurtries, fit tournoyer l'arme par sa lame et l'empoigna. Le jeune noble ne vit que trop tard le bras tendu en direction de Kunzite, dos à eux à une vingtaine de pieds de là. Un rictus déforma le visage déjà détestable de son ennemi et c'était trop tard : les deux fléchettes de l'arbalète à bras qu'il cachait sous sa manche volaient déjà. Le rictus fut teinté de carmin quand l'épée d'Endymion plongea dans l'abdomen découvert avec un temps de retard. Bien trop tard.

Kunzite s'immobilisa et n'eut pas le temps de comprendre pourquoi la douleur explosait dans sa poitrine que ses jambes le lâchèrent. Serenity et Endymion se précipitèrent vers lui et le rattrapèrent avant qu'il ne touche durement le sol. De ses mains tremblantes, Serenity chercha la bourse à son cou avant de pleurer franchement en se rappelant qu'elle ne la possédait plus.

« Nous allons vous téléporter, Sire Kunzite » bégaya-t-elle en essayant de se faire rassurante.

L'odeur écœurante du sang emplissait ses narines et les mains qu'Endymion ôta de son dos en étaient empoissées. Le guerrier pâlissait à vue d'œil et ses lèvres à la fois terriblement pâles et ensanglantées tremblaient comme le reste de son corps. Ses yeux se faisaient lointain alors même qu'il tentait de les fixer sur son protégé.

Le jeune prince essuya sommairement ses mains sur ses cuisses et déboutonna son propre col pour attraper la fine chaîne qu'il portait nuit et jours et au bout duquel pendant un éclat de cristal doré. Les doigts gourds de Kunzite s'enroulèrent autour de son poignet :

« Pas ça… pas pour… moi. Zoi… soignera… »

Serenity se leva et chercha Zoisite du regard, paniquée. Elle courut vers plusieurs soldats et finit par trouver le second guerrier élyséen à l'orée de la forêt. Quand il la vit arriver les mains pleines de sang, le visage ravagé par les larmes et l'appelant désespérément, il crut au pire. Il la rejoignit et elle le guida, incapable d'émettre le moindre son. La première chose qu'il vit et qui le rassura fut de voir Endymion vivant et apparemment en bonne santé. Puis il crut défaillir en voyant son leader à terre, en si mauvais état. La blessure était invisible et hormis le sang, rien ne la trahissait. Il voyait très bien le lourd flux de magie s'enrouler tout autour du corps de Kunzite, sans effet. La magie ne faisait que tourner et retourner, comme étant incapable de pénétrer la blessure. Sa fonction de guérisseur lui permit de garder la tête froide et il s'agenouilla à côté de lui. Son instinct lui soufflait néanmoins des choses désagréables qu'il ne voulait entendre.

« Quelque chose dans le poumon, quelque chose près du cœur, lui disait la magie et dans un récit paniqué, son maître lui expliqua. Substance étrangère qui nous repousse. »

La cyanose commençant à apparaître accusa des fléchettes empoisonnées. Si la propre magie de Kunzite ne pouvait guérir la blessure, il était impuissant. Il n'était pas herboriste et n'avait de toute façon pas les remèdes nécessaires sur lui. Même s'il réussissait à forcer sa propre magie à entrer dans la plaie pour faire ressortir les carreaux et réparer les plus gros dommages, le sang était déjà infecté par une substance foudroyante et terriblement toxique. Vu que Serenity et Endymion se portaient bien, il fallait l'injecter, il n'était pas volatile. La main faible de Kunzite attrapa le jeune Shitennō par la nuque pour l'attirer à lui afin qu'il entende ses dernières paroles. Le front sur son torse, l'oreille tendue, libre de la main faible qui était retombée sur le sol, Zoisite écouta :

« Zoisi… Jadeite et toi êtes encore jeunes. Neph… Nephrite… succèdera. »

Plus de mots furent certainement échangés par leurs esprits connectés mais ceux-là, le Boria devait les dire à voix haute. Sa volonté devait avoir témoins. Un gémissement s'éleva de Zoisite une poignée de secondes après et quand il releva la tête, ses yeux brillaient de larmes qu'il se refusait à verser. Il ne comprit pas lorsqu'il se retrouva dans l'étreinte de Serenity qui pleura pour deux, geignant des excuses qui labouraient son cœur meurtri. Il venait de perdre un chef, un modèle. Un ami et même un frère. Quoi qu'elle pût dire, si sincère fût-elle, c'était creux. Il voulait les bras de Mercury, maintenant. À défaut de mots, ses bras l'auraient protégé du monde extérieur, réconforté au moins un instant.

Par Ymai ! Comment Venus allait-elle réagir ? Officiellement, leur relation appartenait au passé mais il en doutait. Il connaissait Kunzite et son intransigeance s'étendait à sa manière de gérer ses sentiments : il aimait Venus alors il avait certainement décidé de continuer à la côtoyer tant que ça ne rentrait pas en conflit avec sa mission, qu'importaient les avis.

Par-dessus l'épaule de la Sélénite, il vit Endymion qui, blême et hagard, fixait le corps devant lui. Les larmes dans les yeux de chat se tarirent et longtemps, Zoisite regarda son seigneur. Même quand Serenity se décolla de lui, même quand des soldats et des villageois commencèrent à approcher, certains décrivant la scène. Un vide sans nom l'envahit alors qu'une terrible pensée l'assaillit : Kunzite n'était pas mort d'un coup destiné à leur Maître, il avait été sciemment visé. Il était mort à cause d'une bêtise d'adolescents et d'une haine dont ils ne savaient même pas être la cible.

Longtemps, cette pensée tourna et retourna dans son esprit. Si bien que lorsqu'une procession restreinte suivit la planche de fortune sur laquelle le corps de Kunzite fut respectueusement déposé, il lui emboîta machinalement le pas et ne se rendit pas immédiatement compte d'être dans la maison du chef moanais. Le silence s'éternisa.

« Il ne peut rester plus longtemps ici. Je vais le ramener à sa famille, annonça Zoisite d'une voix trop clinique rendue rauque par le long silence. Rentrez en Elysion pendant que je… que je le ramène en ses terres.
– Puis-je t'accompagner ?
– C'est hors de question. Des soldats vous accompagneront jusqu'à Ksetra et vous utiliserez le téléporteur là-bas dès que possible. Ce n'est pas négociable, Votre Altesse. »

Endymion crut qu'on lui plantait un poignard dans son cœur déjà en miettes : pas un des Shitennō ne l'appelait ainsi depuis qu'il montait son étalon et qu'il avait prouvé son courage en allant chaparder la fameuse tarte aux abricots de Kéniane. Ce fut Serenity, habituée aux colères et aux déceptions de ses gardiennes, qui tira son aimé vers la sortie. Oh ! jamais elle n'avait autant déçu ses protectrices que semblait l'avoir fait Endymion mais elle savait quand il fallait se retirer et obéir. Maintenant était l'un de ces moments. La veille en fut un autre qu'elle avait raté avec allégresse et elle le regrettait amèrement.

Vingt minutes plus tard, ils quittaient Moana avec une colonne de gardes pour traverser la forêt de Nahele et rejoindre Ksetra où ils patientèrent plusieurs heures avant de pouvoir revenir en Elysion. Ils nettoyèrent le sang mais refusèrent les vêtements propres offerts. Ils ne se sentirent pas en droit d'accepter.